PREMIÈRE PARTIE
Quelque rigoureuse que nous paroisse l'exactitude de la loi, quand il s'agit du renoncement au péché, que demande la véritable pénitence, je n'ai garde. Chrétiens de condamner absolument ni universellement la pénitence, quoique douteuse, d'un pécheur qui se rend à soimême le témoignage de la faire ou de l'avoir faite de bonne foi. C'est à Dieu seul qu'il appartient d'en porter un semblable jugement. Comme il n'est pas , dit saint Augustin , au pouvoir des ministres de Jésus- Christ de donner aux pécheurs qu'ils réconcilient, et dont ils délient les consciences, une entière sûreté (car c'est ainsi que parloit ce saint docteur , Pœnitentîam damus^ securitatem dare non possumus) (AuGÛsT.); aussi ne peuvent-ils ôter, aux pécheurs réconciliés et absous par leur ministère, la confiance qu'ils ont, bien ou mal fondée , que leurs péchés leur sont remis, et que leur pénitence a trouvé grâce devant Dieu. Car le prêtre, quoique lieutenant de Dieu et dispensateur du sacrement de la pénitence, ne peut répondre avec certitude ni de sa validité, nî'de sa nullité. Il n'y a que Dieu qui sache infailliblement si notre pénitence a eu la juste mesure qu'elle a dû avoir pour être légitime et recevable ; comme , après Dieu , il n'y a que nous-mêmes qui puissions être sûrs qu'elle ne l'a pas eue. Et la raison de cette différence est que , pour savoir si la pénitence a été parfaite et solide, il en faut juger par les deux principes dont elle dépend , qui sont la grâce et la volonté de l'homme : or l'un et l'autre ensemble n'est connu que de Dieu ; au lieu que pour connoître si elle a été vaine et défectueuse, il suffit que le pécheur soit convaincu de sa propre indisposition et de son infidélité; or il en peut être convaincu aussi bien que Dieu : mais hors Dieu et le pécheur naême, nul n'a droit de conclure positivement que la pénitence faite par un homme du
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monde, quelque indigne qu'elle ait été en apparence, le soit en effet : pourquoi? parceque nul n'en peut avoir des preuves évidentes et incontestables. Il est vrai, Chrétiens; mais, au défaut de l'évidence, du moins on peut en avoir des conjectures; et ces conjectures peuvent être si fortes, qu'elles donnent lieu à une raisonnal)le|)résomption ; et cette présomption peut aller jusqu'à autoriser le jugement que le prêtre , ministre de Dieu , porte de la pénitence^ dé certains pécheurs , , la tenant pour suspecte , et la rejetant comme telle , quand il est obligé par son ministère d'en faire le discernement. Car c'est ce qui se pratique tous les jours, selon l'esprit et selon les lois de la discipline de l'Église. Or entre toutes les conjectures qui peuvent et qui doivent faire douter de la pénitence d'un pécheur , celle qui paroit la moins équivoque , et à laquelle je m'arrête comme étant la plus convaincante et en même temps la plus s^sible, c'est la prompte rechute dans le péché, dont la pénitence de certains hommes du siècle a coutume d'être suivie; et voici, mes chers auditeurs, la démonstration que je vous endonne,raisonnantainsi avec vous-mêmes* Vous vous êtes acquitté , dites-vous (je parle à un pécheur de ce caractère dont le concevoit l'apôtre saint Jacques , lequel ayant le cœur partagé entre Dieu et le monde , devient inconstant dans ses voies , c'est-à-dire inconstant dans sa pénitence et sa conversion , Yir duplex animoy inconstans est in viis suis) (Jacob., l) ; vous vous êtes acquitté du devoir de votre religion , et le ministre du Seigneur, comptant sur vos dispositions intérieures, vous a dit, comme Jésus- Christ dit à Madeleine : Vos péchés vous sont pardonnes; allez en paix. Yoilà sur quoi vous avez fondé le prétendu repos de votre conscience ; et à Dieu ne plaise qu'indiscrètement aujourd*hui j'entreprenne de le troubler! Mais prenez garde , s'il vous plaît, à ce qui eu doit être Fépreuve, et par où vous devez vous en assurer. Si votre pénitence est telle que vous la supposez, deux choses se sont passées entre Dieu et vous , je dis deux choses inséparables du sacrement de pénitence : l'unede votre part, etc'estque vous vousêtesengagéàDieu par une protestation sincère de ne plus retomber dans le péché qui vous avoit attiré sa disgrâce ; l'autre de la part de Dieu , qui s'est engagé à vous réciproquement, et vous a promis des secours de grâces pour vous fortifier contre la rechute dans le péché. Ainsi le concile de Trente le déclare -t-il : car c'est une vérité même de la foi, que tout sacrement qui opère sans obstacle , outre la vertu qu'il a de sanctifier les âmes , leur communique encore des grâces spéciales "pour la fin qui lui est propre. Or le sacrement de la pénitence n'a point de fin qui lui soit plus propre que celle de préserver Thomme de la rechute dans le péché. Il est donc question dé savoir si lorsqu'un chrétien, sans faire paroitre aucun amendement dévie, retombe aisément, promptement et communément dans les mêmes désordres, on peut croire avec raison qu'ilait reçu ces grâces particulières, et qu'il
ait eu cette volonté sincère et efficace de renoncer à son péché. Or je prétends que ni Tun ni l'autre n'est vraisemblable; et parceque de ces deux choses Tune est néanmoins la partie la plus essentielle du sacre* ment de pénitence, savoir, lé propos de persévérer et de ne plus retomber ;/it que l'autre en est le fruit principal, savoir» l'augmentation de certains secours, auxquels l'ame justifiée acquiert même une espèce de droit; n'en voyant aucune^ marque dans un pécheur sujet à ces promptes rechutes, j'ai lieu d'entrer en doute que sa pénitence ait eu les qualités requises pour le justifier devant Dieu, ou plutVit j'ai lieu de craindre que sa pénitence n'ait été fausse et réprouvée de Dieu* Voilà le fondement et la preuve de ma première proposition. Permetteas-moi de vous la développer; et pour cela, sans parler de ces grâces auxiliaires que Dieu, en conséquence du sacrement, ne manqueroit pas d'accorder à l'homme, si l'homme véritablement converti se mettoit en état de les recevoir(la conviction du point que j'établis en seroit encore plus forte; mais peut-être seroit-elle pour vous moins sensible et moins capable de. vous toucher), arrêtons-nous à la seule volonté du pécheur, que tous les théologiens conviennent être la substance même et le fond de la pénitence. En vérité, mes chers auditeurs, est-il croyable qu'un homme ait eu une volonté déterminéeetabsoluederenoncer àson péché; et qu'immédiatement après, lâchement et sans résistance, le péché se représentant à lui, il y succombe tout de nouveau? Ah ! disoit saint Bernard , il n'est rien de plus fort que notre volonté , dès qu'elle est bien d'accord avec elle-même; to«t lui cède, et tout lui obéit. Il n'y a point de difficulté qu'elle n'aplanisse, ni d'opposition qu'elle ne surmonte; et ce qui paroîtroit d'ailleurs impossible lui devient aisé quand elle l'entreprend de bonne foi. Or cela est vrai particulièrement au regard du péché ; car , quelque corruption qu'il y ait en nous , après tout, nous ne péchons que parceque nous le voulons ; Qt si nous ne le voulons pas , il est constant et indubitable que nous ne péchons pas ; de sorte que notre volonté conserve encore à cet égard une espèce de souveraineté sur elle-même , et participe , en quelque façon , à la toutepuissance de Dieu, puisqu'en matière de péché elle ne fait absolument que ce qu'elle veut faire , et qu'elle n'a qu'à ne le vouloir pas faire pour pouvoir ne le pas faire. J'ai donc tout sujet de penser qu'en effet elle n'a pas voulu résister au péché et y renoncer , quand je vois dans la suite qu'elle n'y résiste nullement et n'y renonce point du tout. C'est le raisonnement de saint Bernard, bien éloigné du pélagianisme, puisqu'il suppose toujours la grâce de Jésus-Christ ; et très facile à concàier avec ce que saint Paul disoit de lui-même, quand il seplaignoit de faire souvent le mal qu'il ne vouloit pas , Sed quod nolomalum, hoc ago (Rom., 7), parceque saint Paul entendoit par-là les mouvements involontaires du cœur , au lieu que saint Bernard parle des consentements libres donnés au péché.
De même , remarque TertuUien , où il s'agit d'exécuter des choses
promises à Dieu en se omvertissaDt à lui , c'est un abus de dire. Je le voulois , mais je ne Tai pas foit , VaniloqtUum esidicere^ Volui , née tamen feci (Tertull.) : car , ou voas ne Tavez voulu qu'à demi, répond ce grand homme , et celte demi-volontë ne suffisoit pas pour h pénitence; ou vous l'avez voulu pleinement et efficacement, et alors il étoit naturel que vous en vinssiez à l'exécution : Alioqmn oui per/icere debebas quodvoiuistu aut nouvelle quod non perfemti (Tert.). En effet, mon Frère, ajoutoit-ii, s'il étoit vrai que vous l'eussiez bien voulu , pourquoi cette volonté si agissante en toute autre chose n*auroit-elle rien produit dans un sujet si important ? pourquoi , en vue d'une rechute aussi mortelle que l'étoit celle que vous aviez à craindre , n'auriéz-vous fait aucun effort , ni remporté aucune victoire? pourquoi n'auriez-vous pas fui le danger? pourquoi ne vous seriez-vous pas interdit cette société, cet entretien, ces divertissements que vous saviez devoir être pour vous des occasions prochaines? Vous n'avez rien fait de tout cela , et , dès le premier piège que le démon vous a tendu, après quelques légers remords que votre conscience a étouffés, vous avez suivi l'attrait et le charme de la tentation; et vous voulez que je croie que vous avez eu ce propos sincère et véritable de la pénitence ? Hais moi j'aime mieux , pour l'honneur de la pénitence et pour l'intérêt de Dieu et de sa grâce, présumer que vous vous trompez, et que vous ne vous êtes pas bien connu vous-même. C*est la conclusion de TertuUien , qui me paroît très juste et très solide.
A cela. Chrétiens, on peut opposer trois choses auxcpielles il est important que je réponde, parcequ*en vous détrompant d'autant d'erreurs , elles serviront à vous confirmer dans la vérité que je vous prêche. Car on me dira : Ne peut-il pas arriver que sans avoir menti au Saint-Esprit, j'aie été inconstant et fragile; et que ma volonté ayant en , dans le moment qu'elle a siùvi l'impression de la grâce , tout ce qui étoit nécessaire pour une parfaite conversion , par un retour malheureux elle se soit ensuite pervertie jusqu'à conmiettre le péché qu'die venoit sincèrement de détester? Oui, j'avoue avec saint Thomas que ce changement est possible, et qu'il peut arriver. Mais en même temps je dis que quand les rechutes du péché sont subites et fréquentes , il n'y a nulle vraisemblance que ce changement arrive en effet : pourquoi? en voici la raison, qui est sans réplique : parceque dans tout le reste de votre conduite , quelque foible que vous vous supposiez , on ne voit point deces légèretés ni de ces inconstances si surprenantes ; au contraire, lorsqu'on d'autres matières que celle-ci vous formez des résolutions, pour peu qu'il y entre de votre intérêt, vous les soutenez avec fermeté et vous les poursuivez avec ardeur. Si c'est une entreprise où votre honneur soit engagé et dont dépende votre fortune , vous ne savez ce que c'est que d'en désister, et Ton ne s'aperçoit point de cetle pitoyable facilité à vous relâcher dans l'accomplissement de ce qui a une fois piqué votre ambition et votre convoitise. Or pour-
quoi voadriez-yons que, dans le seul point qui touche^Ia pénitence, on vous crût léger et changeant , et que Ton vous fît ce tort à vousmême, de s'imaginer qu'ayant pour tous les autres intérêts du monde une conduite égale et uniforme, vous n'eussiez ces inégalités d'esprit que quand il s'agit d'être fidèle à Dieu? N'est-il pas bien plus court de dire que ce n'est point inégalité, et qu'il n^y a point eu de changement dans vous; c'est-à-dire aue votre volonté,a toujours été la même, toujours inefficace pour le bien , toujours secrètement attachée au mal , et par conséquent toujours vame et inutile pour la4)énitence? Voilà le sentiment que j'en ai ; et si vous vous faites justice, il est difficile que ce ne soit pas le vôtre. Et ce qui me le persuade encore davantage, c'est que bien souvent vous retombez dans votre péché sans qu'aucun prétexte nouveau puisse au moins colorer votre rechute; je veux, dire, sans que les occasions aient été plus dangereuses et les tentations plus violentes. Or il n'est pas naturel que la situation de la volonté change, tandis que l'état des choses ne change point; surtout quand il s'agit d'une volonté sérieuse , prudente , éclairée , telle qu'auroit du être la vôtre, si votre pénitence eût été du caractère que Dieu l'exige pour la rémission du péché et la justification du pécheur.
Autre difficulté. Nous sommes foibles; et cette volonté, quoique sincère, de la vraie pénitence , est combattue dans nous par de puissants ennemis, qui sont nos passions. Je le sais , Chrétiens , et, si vous voulez, je conviens même de toute la violence du combat; mais je sais aussi que l'un des artifices de notre amour-propre est de nous figurer ces ennemis bien plus puissants qu'ils ne le sont , pour avoir droit de s'en laisser vaincre avec moins de honte ; ou plutôt je sais que l'un dos effets de la corruption de notre volonté est d'être ellemême d'intelligence avec ces prétendus ennemis, parceque dans le fond nous ne les regardons pas comme ennemis , et que nous voulons bien en être vaincus; car voilà notre désordre, mes Frères, disoit saint Jérôme. Bien loin de nous confondre de notre foiblesse , nous en tirons avantage contre Dieu même; c'est-à-dire que, bien loin de nous en humilier, nous la faisons servir de voile aux vaideset frivoles excuses que nous cherchons dans nos péchés; et ce qui est en nous lâcheté, malice, infidélité, nous l'imputons à une fausse et chimérique nécessité : Omnes vitiis nosiris favemiiSy et quod propriâ fecimus vo" luntate^ hoc ad naiurœ referimus necessilatem (Hieron.). Reproche que TertuUien sefaisoit encore à soi-même* Nous avons, disoit-il, une chair terrestre et animale qui nous porte au péché ; mais nous avons en récompense une ame toute spirituelle et toute céleste qui nous élève à Dieu. Pourquoi donc nous excuser toujours par ce qu'il y a dans nous de fragile, sans considérer jamais les forces de la nature et de la grâce, de la raison et de la loi , de la conscience et de la religion, dont nous avons été pourvus? Cur ergà ad excusationem pronioreSf quœ in nobis infirma sunty oppontmus; et quce for lia suntf
non memùramus (Tbrtull.)? Mais je veux que ces passions dont nous ayons à soutenir les attaques soient pour nous d'aussi Tëritables et d'aussi formidables ennemis que nous le pensons, ce que je sais de plus, c'est que si la promesse que nous avons faite à Dieu de perseyérer dans l'obéissance de sa loi étoit sincère , die a dû être plus ibrte que ces prétendus ennemis ; que sa plus essentielle propriété a été de les pouvoir surmonter; et que à d'elle-même elle n'a «pas eu cette vertu , dès-là ce n'étoit plus une vraie f>éDitence que la nôtre. Qr comment me persuadera-t-on qu'elle a eu cette vertu , tandis qu'il ne m'oD paroit rien, et que je vois un pécheur, après sa pénitence, aussi esclave de sa passion, aussi déréglé dans sa vie, aussi licencieux dans ses paroles , aussi emporté dans ses actions qu'il l'étoit auparavant? C'est ce que j'aurai toujours peine à comprendre ; car, pour vous en expliquer tout le mystère, ce que j'appelle le propos de la pénitence n'est point de ces simples désirs dont parle l'Écriture, que i'ame conçoit, mais qu'elle n'a pas la force de mettre au jour: c'est une volonté surnaturelle, mais d'un ordre si supérieur à toutes celles dont Thomme est capable , qu'il n'y en a aucune avec laquelle elle puisse être mise en comparaison ; une volonté qui doit avoir Dieu pour objet, qui nous doit i^ire balr le péché souverainement, et dont le moindre des motifs, dans les principes de la théologie, est la crainte de cette justice étemelle, si terrible pour les ennemis de IKeu. Voilà ses qualités , sans lesquelles la foi nous apprend que la pénitence est non seulement imparfaite, mais absolument nulle. Or peut-on juger que ce propos ait eu dans nous toutes ces qualités , lorsqu'au préjudice du pacte que nous avons fait avec Dieu en retournant à lui, et nous obligeant à demeurer ferme dans l'état de la grâce, nous venons tout4-coup à l'abandonner > et que la vue de la créature nous fait oublier nos plus fortes résolutions et nos plus indispensables devoirs?
Permettez-moi de juger de vous par vous-mêmes; et , pour vous faire toucher au doigt la plus décisive de toutes les vérités, voyons de quelle manière vous en usez tous les jours dans des sujets bien moindres que celui-ci, mais où l'on ne peut douter que vous ne vouliez efficacement les choses. Tous sortez d'une maladie , et vous craignez une rechute : que ne faites-vous point pour la prévenir? à quoi ne vous réduisez-vous point, de quoi ne vous abstenez-vous point? quelle obéissance ne rendez-vous point à un homme qui vous traite? quel assujettissement au régime qu'il lui plaît de vous prescrire? Cela passe rexacdtude, et va jusqu'à la superstition. Vous jeûnez, vous vous mortifiez, vous gardez le silence et la retraite, vous vous retranchez ce qu'il y a pour vous de plus agréable et de plus déUdeux dans la vie; les compagnies, les jeux, les spectacles, tout cela ne vous est plus rien : pourquoi? parceque voire santé , qu'il faut rétablir, vous est plus chère que tout cela, et qu'à quelque prix que ce soit vous
avez résolu de la conserver. De vous dire qu'il est indigne que vous en fassiez moins pour éviter la rechute dans un péché qui cause la mort à votre ame, c'est ce que Ton vous a dit cent fois; mais je vous dis aujourd'hui quelque chose de plus : et quoi? admirable principe de reÛgion ! c'est que si le propos que vous avez fait d'éviter la rechute dans votre péché n'est encore plus efficace que ce désir naturel de conserver votre santé (je ne dis pas plus vif ni plus sensible, mais plus sâide et plus fort ) , il est de la foi* que votre pénitence n'est de nul prix; et pourquoi? Ah! mes chers auditeurs , appliquez-vous à ceci: parcequ'il est de la foi que le propos de la pénitence doit l'emporter sur tous les désirs et toutes les craintes dont la volonté peut être naturellement touchée; et que s'il y avoit dans notre cœur une seule crainte et un seul désir qui égalât ou qui surpassât ce propos , ce ne seroit plus le propos de cette pénitence salutaire qui doit sauver le pécheur. Voilà une grande vérité; et la raison qu'en donnent les Pères est que la pénitence, qui nous justifie , doit nous faire haïr le péché aussi parfaitement que nous aimons Dieu et que nous le craignons. Or, pour satisfaire en rigueur à l'obh'gation de la loi« il ne suffit pas d'aimer Dieu et de le craindre ; il faut l'aimer et le craindre souverainement, c'est-à-dire par-dessus toutes choses :,de même, pour remplir la mesure de la contrition, il ne suffit pas de haïr et de détester le péché , il faut le haïr et le détester par-dessus tous les maux du monde ; et si la haine que nous en concevons ne va jusque là , en vain prétendons-nous que Dieu l'agrée et qu'il s'en tienne satisfait. Or, suivant cette règle, vous. Chrétiens, dont la pénitence n'est suivie que d'inconstance et d'infidélité, oseriez-vous dire que, dan$ ce moment où vous avez confessé à Dieu votre péché , vous étiez plus résolus de ne le plus commettre que vous ne le seriez aujourd'hui d^ vous préserver d'une maladie qui vous conduiroit à la mort? et si» par la connoissance que vous avez de vous-mêmes, vous n'oseriez vous rendre ce témoignage, puis-je espérer que votre pénitence ait trouvé grâce devant Dieu? Voilà ce qui me fait trembler pour vous. Vous dites que la passion qui vous domine , et qui vous entraine dans le péché, est une passion bien plus violente que toutes celles qui s'opposeroient au désir naturel de la conservation de votre vie. Abus , Chrétiens; nous nous flattons encore sur cela : car, pour vous montrer que ce n'est poiût là le principe de vos rechutes , c'est qu'avec des motifs purement humains, et par conséquent bien inférieurs à celui de la pénitence, il m'est évident que vous renonceriez à cette passion, et que vous en seriez les maîtres. En effet, supposez de tous les péchés celui dont l'habitude vous paroit plus insurmontable, et je vous fournirai cent raisons d'intérêt, d'honneur, pour lesquelles vous la surpionterez. Par exemple, moucher auditeur» si vous étiez sûr que la rechute dans ce péché sera la ruine de votre fortune, qu'il vous en coûtera la disgrâce de votre prince > et qu'il n'y aura plus de res-
source pour vous ni.de retour; si veus , femme mondaine, étiez convaincue que le désordre de votre conduite deviendra public, que vous en essuierez toute la honte, que celui auquel vous affectez tant de le cacher le connottra , et que vous serez exposée aux fureurs de sa jalousie et aux emportements de sa vengeance, quelque fragile que TOUS soyez, il n'en iaudroit pas davantage pour vous tem> dans le devoir : ce motif snffiroit donc potu* arrêter le cours de votre passion; et TOUS dites que, malgré le motif de la pénitence, le torrent de cette passion vous emporte. Que dois-je inférer de là? Dois-je condare que le motif de la pénitence est de soi moins puissant que celui d'un respect humain ? non ; car ce seroit une erreur injurieuse i Dieu. Ce que je dois conclure , c'est que vraisemblablement vous n'avez point senti la vertu du motif de la pénitence , et qu'il n'a point agi sur votre cœur; je veux dire que vous n'avez point détesté le péché dans la vue. d'un Dieu, ou souverainement aimable, ou souverainement redoutable; et, par une suite nécessaire, que votre pénitence a été du nombre de celles que Dieu rejette. Voilà ce que je conclus ; et cette conséquence est conforme aux maximes les plus incontestables de la religion. *
Troisième et dernière objection que j'ai à résoudre. Ces pécheurs sujets aux rechutes ne laissent pas de s'humilier devant Dieu, d'être touchés du sentiment de leur misère , d'en former des regrets et des repentirs , de gémir et de verser des larmes. Or qu'est-ce que tout cela, sinon autant d'actes de pénitence? Faux principe, répond le chancelier Gerson, traitant cette matière : tout cela n'est point nécessairement ce que nous appelons actes de pénitence. Et quoi donc? des grâces de pénitence, ^i vous voulez, et des désirs ; mais rarement des fruits et des actes. Car il faut bien distinguer ici quatre choses : les grâces de la pénitence, les désirs de la pénitence, les actes de la pénitence, et les fruits de la pénitence. Les grâces de la pénitence sont les disposiûons saintes par où. Dieu nous sollicite de renoncer au péché ; les désirs de la pénitence sont comme les premiers essais que fut notre cœur pour se dégager du péché; les actes de la pénitence sont le renoncement effectif et actuel au péché; et les fruits de la pénitence sont les sati^ctions que nous offrons à Dieu pour le péché. Un pécheur de rechute peut bien avoir eu les grâces et les désirs de h pénitence ; mais il n'est guère croyable qu'il ait eu les fruits et les actes de la pénitence, tandis qu'il persévère dans ses dérèglements. Je m'explique. Il a eu les grâces de la pénitence, quand il a versé des hrmes de douleur ; car cette douleur étoit une grâce intérieure que Dieu prodnisoit en lui, mais qui pour cela ne détruisoit pas encore dans son ame la volonté du péché : pourquoi? parceque , comme dit saint Grégoire pape, souvent les pécheurs sont inutilement touchés de l'amour du bien, de même que les Justes sont innocemment émus des tentations du mal : Quia sic plerùmque mali inmiliter campungun^
tur adfustitiam, sicut innocenter JusA tentaniur ad eulfam (Greg.)* Et comme la simple tentation ne rend pas la volonté du Joste criminelle, aussi la seule grâce de la pénitence ne sanctifie-t-elle pas la volonté du pécheur. Mais que fait le pécheur ? Voici ce qui le séduit. Il confond les grâces de la pénitence avec les effets de la pénitence^ et il s'attribue ce que Dieu fait pour lui commesi c'étoit lui-même qui le fît pour Dieu. Aveuglement le plus pernicieux, dit saint Bernard , lorsque, par une espèce d'usurpation, ce qui est de Dieu dans nous, nous nous l'imputons à nous-mêmes, prenant ses lumières pour nos pensées, et ses opérations divines poiir nos coopérations : Quando quod Dei est in nobiSy damùs nobis, putantes illius visitationem esse nostram cogitationem (Bern.). Or c'est ce que font ordinairement les pécheurs esclaves de la concupiscence et du démon ; et quelle preuve en ai-je? point d'autre que ceUe que j'ai apportée de saint Grégoire : car si je vois, dit ce grand pape, un chrétien agité de tentations fâcheuses ne commettre jamais le mal auquel il se sent porté, je puis présumer en sa faveur qu'il n'en a eu que les premiers sentiments, sans y donner nul col^sentement ; et, par la même règle, quand je vois un pécheur, quoiqu'en apparence pénétré de componction, n'en être pas moins fragile dans ses rechutes, je me crois bien autorisé à dire qu'il n'a eu de la pénitence que les sindples affecti(Mis, et non les résolutions; ou, s'il les a eues, ce sont , Chrétiens, de ces résolutions imparfaites, de ces bcms désirs dont l'enfer est plein, de ces demi- volontés telles que Içs ont les démons mêmes, qui , tout démons qu'ils sont, abhorrent le péché comme la source de leur malheur, quoiqu'ils ne le quittent jamais par un effet de leur endurcissement ; ce sont de ces repentirs semblables à ceux des Israélites, qui, du culte de Dieu passant aussi légèrement à l'idolâtrie que âe l'idolâtrie au culte de Dieu, ne faisoient, dit l'Écriture, qu'aigrir davantage le Seigneur et que lirriter ; ce sont de ces protestations d'Antiochus, dont la justice divine n'est point fléchie, et qui ne pénètrent pas jusqu'au trône de la miséricorde ;ce sont de ces larmes d'Ésaû, qui, quoique accompagnées de cris et de rugissements, ne sont point bénies du ciel. J'accorderai, dis-je, tout cela à un pécheur dont les rechutes sont habituelles, parceque tout cela ne répugne point à l'idée que je me forme d'une pénitence suspecte; au contraire, si elle est suspecte, c'est parcequ'elle fait l'alliage de tout cela, joignant les apparences de la contrition du péché avec les rechutes dans le péché, et l'inÊdélité d'action avec la confession de bouche : mais que je fasse jamais aucun fond solide sur la pénitence d'un chrétien tandis qu'il est dans la disposition de retomber de la manière que je viens de vous le faire entendre, c'est ce que je ne puis sans contrevenir à toutes les règles de la religion.
Ainsi Jésus-Christ même en jugeoit-il ; et son exemple , quand il s'agit du discernement des cœurs, comme de tout le reste, peut bien être notre modèle. Pn effet, dit saint Jean au chapitre second de son
ÉyaDgile, plusieurs d'entre les Jui& croyoient en Jésus-Christ, voyant les miracles qu'il faisoit ; mais Jësus-Cbrist ne se fioit pas à eux, parcequ*il les oonnoissoit tous : Multi crediderunt in eum; ipse autem non credebat semetipsimi ds, eo quodipie nossetomnes (Joah,, 3). Ces paroles sont dlgneisde remarque. Ils croyoient en lui, surpris du changement de Teau en vin qu'il avoit fait aux noces de Cana, et dont ils avoient été témoins ; mais il ne se fioit pas à eux, parcequ'il ne décou» Troit eo eux qu'une foi superficielle, excitée par la vue de oe prodige, qui devoit bientôt éire effacé de leur esprit par les malignes impressions de leur crédulité : Ipse aatem non credebal semetifmtm m. Voilà, Chrétiens, comment Dieu se comporte à notre éffard, quand nous nous approchons du tribunal de la pénitence ponr r^rendre immédiatement après notre même vie. Nous lui faisons dans oe moment-là, ou plutôt nous croyons lui faire une ouverture entière de nos âmes. Nous nous assurons de lui, et nous lui répondons de nous, et, par ces ferveurs apparentes, nous imposons même souvent à ses ministres. Car il est aisé de les tromper, dit Tertullien : et si la grâce de la rémission du péché étoit aussi absolument en leur pouvoir que les paroles qui la signifient, elle seroit tous les jours exposée aux artifices et aux surprises de la fausse pénitence. Mais que fait Dieu alors ? nous voyant si mal d'accord avec nous-mêmes, pacceque nous voulons tout à la fois et ne voulons pas renoncer à notre péché; connoissant y par les lumières de son adorable prescieuce, qu'après un prétendu retour vers lui, nous allons dans peu, par des liens plus forts et plus étroits, nous attacher tout de nouveau au monde, il pourvoit luimême à son trésor, qui est la grâce de son sacrea^eot, et ne souffre pas que des sujets indignes coHune nous, par une pénitaice subreptice, aient l'avantage de la recevoir : ThesoMro suo providetf nec sinit accipere indignos (Tbrtull.),
Ah ! Chrétiens, que cette première vérité est terrible pour un homme du siècle emporté par le libertinage de sa passion, mais qui néanmoins a encore de la religion, de dire que la pénitence, qui est pour les autresy après le péché commis, un sujet de confiance, lui devienne, en conséquence de ses rechutes, un sujet de crainte et d'effroi ! Ce qui devroit être la source de son repos est la cause de ses plus mortelles inquiétudes ; et non seulement il doit être troublé du péché passé, mais même de la contrition et de la pénitence passée. Voilà, mes chers auditeurs, ce que le Saint-Esprit nous veut faire comprendre, quand il nous avertit dans rEcclésiastique de trembler même pour les péchés pardonnes : De propitiato peccato noti esse sine meîu (Ecoles.^ 5). Nous n'entendions pas le mystère de cette parole, et elle nous paroissdt renfermer une espèce de contradiction : car si le péché est pardonné, disions-nous, pourquoi en avoir encore delà crainte; et s'il est encore nn sujette crainte, pourquoi le réputer comme pardonné? Mais je conçois maintenant, 6 mon Diea, ce qn^ vous avez voulu par-là nous
marquer. C'est pour m'apprendre que tonte sorte de pénitence n*e$t pas une caution sûre auprès de vous, et que très souvent ce que je compte pour pardonné est ce qui me rend plus que jamais enfant de colère; que tout péché me peut perdre, maïs qu'il y a une pénitence plus capable de me damner que mon péché même, paroequ'elle l'entretient sous ombre de le guérir. Qr il m'est évident que, s'il y en a quelqu'une de ce caractère, c'est celle qui ne paroît suivie d'aucune réformation de mœurs, et qui ne me garantit point de mes malheureuses rechutes. Mais où mettrai-je donc, Seigneur, ma confiance et ma sûreté, si vous me défendez de la mettre dans ma pénitence? m'avez-vous enseigné une autre voie que celle-là ; et vos Écritures, qui me tiennent lieu d'oracles, m'ont-elles jamais parlé d'un autre asile? Encore une fois. Chrétiens, telle est la déplorable destinée du pécheur abandonné à l'instabilité de ses désirs , et dont hi vie n'est qu'une alternative continuelle de péni^nce et de rechutes dans le péché. Je sais que cette morale peut causer du trouble à quelques consciences ; mais plût à Dieu que je fusse aujourd'hui assez heureux pour produire un effet si salutaire ! car je parle à ces consciences criminelles que de fréquaites rechutes ont confirmées dans l'iniquité. Or l'unique ressource pour elles est qu'elles soient troublées par la parole de Dieu. Ce qui les perd, c'est cette paix trompeuse que le démon leur lait quelquefois trouver dans le péché ; et il n'y a que le trouble qui les puisse faire sortir de la léthargie et de l'assoupissement funeste où elles sont. Ainsi, bien loin de craindre de les troubler, mon unique crainte seroit de ne les troubler pas, ou de ne les troubler qu'à demi. Et comme autrefois saint Paul seréjouissoit d'avoir attristé les Corinthiens, parceque leur tristesse les avoit portés à la pénitence : Gaudeo, non qvia eontristati estisy sed quia contriitati estis ad pœnitentiam {% Cor. y 7); aussi bénirois-je Dieu d'avoir troublé tant de pécheurs, parcequ'en les troublant, au lieu de l'ombre et du fantôme dp la pénitence, je les aurois réduits à en avoir la pratique solide. Mais cela les pourroit désespérer. Eh bien ! quel mal de les désespérer pour un temps, afin de rétablir en eux l'espérance pour jamais? Quel danger de les désespérer du cdté d'eux*mémes, pour leur apprendre à bien espérer du côté de Dieu? C'est après saint Grégoii;p que je parle , et c'est dansle'méme sens que ce Père. Il savoit mieux que nous le juste tempérament de l'espérance et de la crainte chrétienne. Or une de ses maximes étoit celle-ci, de désespérer'quelquefois ceux qui, par la continuation de leurs rechutes, s'endurcissoient dans le crime : P/tfrunu/ue sine desperatione desperandi sunt, et sine dedignaAone dedi* gnandi (Grec). Non, non, mon cher auditeur, n'appréhendez point de tomber dans un semblable désespoir: il ne vous peut être, selon ma pensée, qu'avantageux et utile. Désespérez de tant de fausses pénitences que vous avez faites, et espérez dons la véritable péniteiice à laquelle je vous exhorte. Depuis que vous êtes dans l'habitude de ce
pëcM, peot-élre y vwhkms ajouté cent eoifeasioiis indignes et sacriUg»i dëseqpérei de louteda ; car tout oela, bien kwi d'appuyer votre espëranœ auprès de Dieu, esl oe qui l'anéuitit el qal la ruine, liais que fiiut-il donc £ure? Ahl Chrétiens, est-il rien de plus raîsonnaUe que oe qo'on exige de yous? On vent que vous agissîea avec Dieu de bonne foi, comme vous voudriez qu*on ag^t avec vousmêmes. Si l'on vous avoit manqué plus d'une fois de parole, vous TOUS feriez une sagesse de rejeter toutes les assurances qu'on vous donnoroit d'un nouvel engagement : pourquoi voulez-vous que Dieu ait plus d'^rd aux vôtres ? Faut-il que vous soyez moins reljgieox envers lui que vous ne l'êtes envers les hommes? Vous vous piquez d'être fidèles en traitant avec les hommes , et vous auriez honte de ne l'être pas . : n'y aura-t-il que Dieu avec qui vous ne garderez nulle r^e de fidélité? Faisons donc, mes chers auditeurs, faisons enfin saintement et utilement ce que peut-être nous avons fait tant de fois sans fruit et à notre condamnation. Imitons ces saints pénitents de J'J^lise qui, toute leur vie, se sont tenus ioviolablemenl attachés à Dieu, après être rentrés dans sa grâce. Demeurons fermes dans nos résolutions, et, par une persévérance inébranlable, mettons le sceau i notre pénitence. Autrement, nous avons tout sujet de craindre, non seulement pour les pénitences passées, mais pour les pénitences à venir. Car comme la rechute dans le péché rend la pénitence passée très suspecte, elle rend la péniteuoe ù venir très difficile et presque impossible. C'est la seconde partie.