DEUXIÈME PARTIE
Une des tentations les plus dangereuses à quoi l'homme sur la terre soit exposé , c'est le scandale ; mais aussi , par une règle toute contraire, puis-je ajouter qu'une des grâces les plus fortes et les plus efficaces que Dieu emploie pour ménager notre conversion et notre salut , c'est le bon exemple. En quelque dérèglement de vie que nous puissions être , et quelque opposition que nous ayons à rentrer dans Tordre et dans la soumission que nous devons à Dieu, si nous considérons bien l'exemple des Saints , il n'est presque pas possible qu'il n'opère en nous trois merveilleux effets; je veux dire qu'il ne nous persuade la sainteté, qu'il ne nous adoucisse la pratique de la saiateté , et qu'il ne nous ôte tout prétexte pour nous défendre d'embrasser la sainteté. D'où je conclus qu'il nous réduit à une heureuse nécessité d'être Saints par imitation , comme les Saints l'ont été par devoir et par esprit de religion. Et voilà en quoi je dis que Dieu est
admirable de nous avoir donné les Saints pour modèles : MirainHs Deus in Sanctis suu.
Oui, Chrétiens» les Saints sont des modëes qui nous persuadent la sainteté ; et il y a dans cette persuasion un certain charme qui ga^e également te cœur et l'esprit. Ce n'est ni raisonnement , ni autorité; c'est quelque chose qui tient de l'un et de l'autre, qui a tout le poids de l'autorité, qui a toute la force du raisonnement, mais qui de plus a je ne sais quoi que tous les raisonnements et toutes les autorités n'ont pas ni ne peuvent avoir. Comment donc la vie d'un Saint nous persuade-t-elie? En nous faisant comprendre, d'une simple vue, toute la perfection et tout le mérite de la sainteté. Qu'est-ce qu'un Saint? Un Saint, répond Guilkume de Paris, c'est une idée réelle, visible, palpable et substantielle de toute la perfection évangélique. Et quand Dieu nous met un Saint devant les yeux, que nous dit-il ? Ce qu'il dit autrefois à Moïse, en lui faisant voir la figure du tabernacle : Iw ipice^ et foc secundkm exemplar (Exod.^ 23) : Regarde, Chrétien, ce portrait vivant et animé : voilà ce que tu dois être, et sur qui je veux que tu te formes ; c'est dans l'exemple de ce prédestiné et de ce Saint que tu apprendras à observer ma loi, à accomplir la justice, à garder la charité, à satisfoire aux devoirs de la religion, à régler toute la conduite de ta vie : Inspice. Cet exemple t'instruira de ce que tu dois à ton Dieu, et de ce que tu dois à ton prochain ; comment il faut user des biens de la terre, et comment il faut s'en abstenir ; quelle doit être la mesure de tes occupations, et quelle doit être celle de tes divertissements ; en un mot, ce que tu as à faire et ce que tu as à éviter pour vivre en chrétien : Inspice» Ainsi Dieu nous donne-t-il dans les Saints de quoi nous instruire et nous toucher. Il ne fout pour cela ni discours, ni préceptes : la vue d'un Saint est une leçon intelligible à tout le monde; les grands esprits et les simples, les spirituels et les ignorants sont également capables de la comprendre. Car on peut bien appliquer ici ce que saint Chrysostome disoit du firnuiment. Vous me demandez comment le ciel parle, et comment il nous annonce les grandeurs de Dieu? C'est, répondoit ce Père, par sa splendeur et par la variété de ses étoiles; il n'a point d'autre langage que celui-là, ni d'autre voix ; mais cette voix, toute muette qu'elle est, a retenti dans toutes les parties du monde : le Scythe, l'Indien, le Grec, le Barbare, tous Tentendent : Et Scytha et Barbaru$ et Indus hanc vocem audiunt (Chrys.). Disons le même des Saints; leur vie nous, parle, et nous explique toute la loi de Dieu : comment ? par les vertus dont elle a été ornée ; et ce que nous aurions peine à concevoir dans la loi même, ce qui nous paroitroit obscur dans les livres, ce que toutes les paroles des hommes ne nous développeroient qu'imparfaitement, nous est mis sous les yeux, et clairement exprimé dans l'exemple de ces élus de Dieu; de sorte que les plus grossiers en sont instruits : Barbarus et Indus hanc vocem audiimt. Or il n'est pas possible de voir la sainteté,
Sm POUB LA FÊTE DE TOUS LES SAINTS.
je dis h vraie sainteté telle qu'elle a éié dans les Saints, sans en i^ connotire d*abord tout le mérite, et sans lui donner notre estime. Ces excellents caractères qui lui sont propres, et en quoi consiste saperfeetioB, cette piété, cette hamiKié, ce désintéressement, ce déuchement de soi-même, cet esprit de justice et de charité, cette droitoreet cette bonne foi , cette règle et cette sagesse , cette coasuoceet cette force héroïque, tout cela nous convainc malgré nous qu'il n'y arieti de pl«s respectable, rien de plus aimable, et par conséquent ries de plus désirable : or nons remplir de ces sentiments à Tégard de b sainteté, n'est-^se pas nous la persuader? Tout ce que nous poorrions lui opposer, ce seroit d'être, ce semble, trop parfaite, et d'exiger trop de nous, puisque, pour nous foire Saints, dte nous engiige à être ennemis de nous-mêmes^ jusqu'à fasre à Dieu le sacrifice de notre vie. Mais cela même, reprend saint Augustin, est encore bien jostiié par l'exemple de ces glorieux athlètes que le christianisme booore sous le nom de martyrs. Car leur exemple , tout admirable qu'il est, nous apprend qu'ils n'ont rien foit pour Dieu que ce que font toi^ les jours des sujets fidèles pour le service de leur prince, etfoe ce devoir si éminentde sainteté n'est, après tout, qu'an devoir oofiiinoo, fondé sur la première loi de la nature, qui oblige ThomaieàiDOiinT, plutôt que de trahir son Dieu et sa religtoo.
Yoilii, dis'je, ce que l'exemple des Saints nous persuade : Dieu, quoique infiniment plus relevé, ne pouvoît sur tout donner ks mêmes lumières ; pourquoi? saint Grégoire pape en porte une belle raisoii : Non seulement, dit-il, parceque lasaintetéik Dieu est une sainteté invisible, inaccessible, incompréhensible, etp là, si j'ose ainsi m'exprimer, incapable de nous servir d'exempSt mais beaucoup plus (écoutez ceci) parcequ'à le bien prendre, Dîn n'e^t pas Saint de la manière que nous devons l'être, et que la ^ teté n'est point dans lui ce qu'elle doit être dans nous. €ar dans nous, la sainteté est inséparable de la pénitence; or la péntofice nepentnot plus convenir à Dieu que le péché : dans nous, utae partie de h^ teté est de nous soumettre, de dépendre, d'obéir, voilà ce q«i ^ sanctifie ;€t en Dieu c'est tout le contraire : nous sommes Sainw p»^ le mépris que nous faisons de nous-mêmes, et Dieu est Saint P*"^ gloire qu'il se donne à soi-même ; il est Saint dans une possession *| tière et parfairede sa béatitude, et nous sommés S!aints par la pat>^ dans nos misères, et ainsi du reste. Dieu pouvoil donc Wen, con^ saint Grégoire, nous comn^ander la sainteté; mais il nepouvoU" pf»rsuâder par son exemple la sainteté, parcequ'ii ne fonyciip^ . notre modèle sur la plupart des vertus dont il faut que û(i^^ ^^^ soit composée, et qui en font les principales parties. Maisqu^"^*^ ^ H nous a donné des hommes comme nous, et de m껫 ^^^f^\
nous, qui se sdnt sanctifiés par toutes ces vertus ; et en nous tant devant les yeux, il a suppléé, pour ainsi dire, par leurexcfljp
POUR LA FETE DE TOUS LES SAINTS. Sanà
ce qui muKittoit au sien. Car il nous Moit des modèles de sainlelé qui nous touchasaeQC et cpii eussent une certaine proportion ^vec nous» liour pouvoir remuer les ressorts les plus intimes die notre cœur : or il n'y avoit que les Saims propres pour cela, et capables de faire cette impression sur nous. £t en effet. Chrétiens, c'est ainsi que TËs^rit de ^Dieu a de tout temps excité les hoounes, et qu'il leur a inspiré les desirs ardents de'^la sainteté. C'est par-là que ce généreux prince des Macbabées, l'illustre Mathatfaias» étant proche de la mort, confirma ses enfents dans le culte du Seigneur et dans la vraie religion* Tçut .ce que je vous demande, leur dit-il, mes cjbers enfants, c'est que vous ne perdiez jamais le souvenir de ce qu'oat fait vos ancêtres pour Je Dieu d'Israël ; car avec cela je me promets tout de vous. Ae- |)réseniez-voas souvent l'obéissance d'un Abrabaip » jusqu'à loe p^s épargner son fils unique ; la fidélité d'un Joseph envers son maître, aux dépens de sa fortune et de sa liberté; la modération d'un Pavid •envers ses ennemis, au préjudice des intérêts les plus déliicats de sa couronne ; le zèle d'un Elle dans la cour des rois, au péril même de s^ ^e:et ainsi, parcourant de siècle en siècle et de génération en génération, vous trouverez qu'il n'y a point de parti dans le monde plus hpr norable ni plus solide que celui de servir Dieu. Ce furenjt les paroles de ce saint vimllard, que je puis bien appeler, avec saint iëvème, u« Jhomme évangélique avant l'Ëvangile même, Virwn anteCkrisii Evau" geiia, evangelicum (Himt.) : et ces paroles produisirent dan$ la personne des jeunes Machabées, non pas les effets, mais les miracles de vertu dont vous avez eniendu le récit. C'est pour cela même que le second concile de Micée autorisa si fortement et si coastauiment l'ancienne tradition d'exposer les images des Saints à la vénération des peu(^; et nous savons, par le rapport de saint Damascène, qu'une des raisons qui détermina les Pères du concile futcellenci: savoir, que les fidèles voyant ces images, seroient excités à imiier dans la pratique ce qu'ils honoroient dans la figure etdanslareprésenlation.Èofin, c'est pour cela que l'Église, après nous avoir présenté l'ejiempie de chaque Saint en particulier dans les autres fêtes de l'année, tire aujourd'hui le rideau, sll m'est permis d'user de cetie e:fLpression, et nous les montre tous, espérant que la vue de tant d'exemples nous convaincra et nous convertira; comme si elle nous disoit: Voyez, Chrétiens, voilà les héros de votre foi ; voilà ces hommes dont le monde n'étoit pas digne, et qui, en méprisant le monde, e>e sont rendue dignes de Dieu ; voilà ceux qui remplissent le ciel. Comparez-vous à eux, et, dans Téloigoement infini que cette comparaison vous ftra découvrir entre eux et vous, confondez-vous de ce que vous êtes, et aspirez à ce que vous n'êtes pas. Au lieu de ces, veitus mondaines que vous affectez, et qui n'ont ni vérité ni solidité ; au lieu de cette prudence delà chair qui vous aveugle, et qui est epnemie de Dieu; uu lieu de cette politique dont vous vous faites une conscience, et qui
vous jette dans un^abîme de pécbës ; au lieu de cette science àa monde que vous vantez tant» et dont tout le fruit est de vous bâtir sur la t^rre des fortunes périssables que la mort dëtroira bientôt ; au lieu de tout cela, at'.achez-vous aux vertus chrétiennes» qui font les élus et les prédestinés. Il n'y a pas un Saint dans le ciel» dont l'exemple ne soit pour vous une leçon : étudiez-les tons» et si vous voulez sanctifier votre ambition jusqu'à en foire une vertu, tâchez méihe à l'emporter sur eux : ^mulamim chariimatameUora (1. Cor., i2.). C'est ce que l'Église nous dit» et à quoi il faut que nous répondions.
Hais ce que l'Église ou plutôt ce que Dieu demande de nous» le pouvons-nous dans f extrême foiblesse oii nous sommes» et au milieu de tant d'obstacles que nous rencontrons dans le monde? Ah ! Chrétiens» c'est ici le grand point de notre instruction» et le second effet de l'exemple des Saints. Oui» nous le pouvons ; et quoique l'esprit d'impénitence et de libertinage » qui règne dans nous» puisse nous faire penser de contraire» ces élus de Dieu seront des preuves éternelles que la sainteté n'a rien d'impossible; qu'elle n'a rien même de fâcheux ni de difficile pour ceux qui aiment Dieu ; qu'elle a ses douceurs» ses consolations» aussi bien que le monde» et des coosobtions» des douceurs infiniment plus pures que celles du monde. Mérités» mes chers auditeurs» dont les Saints rendront témoignage contre nous au jugement de Dieu, et le témoignage le plus convaincsmt. Appliquez-vous. Nous mettons la sainteté au rang des choses impossibles; c'est par où notre libertinage voudroit se maintenir. MaisDieo nous empêche bien aujourd'hui de nous prévaloir de cette pensée. U est vrai que pour être Saint il faut faire effort» prendre sur soi« renoncer aux sentiments naturels» fuir les plaisirs» dompter ses passrâns, mortifier ses sens ; et le moyen » dit-on» d'en venir là» et de s'y soutenir? Ah! Chrétiens» autre merveille de la sagesse de Dieu : Miralnr lis Deus in Sanctis sms. Car je conviens que cela surpasse les forces de la nature, je conviens qu'il n'y a rien là que de grand ; mais Diea n'est-il pas admirable de nous avoir facilité tout cela» de nous l'avoir adonci jusqu'à pouvoir dire que si sa loi est un joug» c'est un joug léger et un fardeau aisé à porter ? Jugum meum suave, et onus meum levé (Mâtth., 11). Or il Ta fait» en nous donnant les Saints pour exemple. Avant cet exemple des Saints, nous pouvions trembler» et notre crainte sembioit raisonnable ; mais maintenant qu'on nous montre tant de martyrs, tant de vierges» tant de glorieux confesseurs qui ont marché devant nous, et qui nous ont tracé le chemin» que ponvons-nous trouver d'impossible? Eh quoi 1 ils ont pu vivre dans les déserts et sur des rochers escarpés ; ils ont pu s'ensevelir dans Tobscurité du cloître, et en supporter toutes les austérités; ils ont pu joindre ensemble les prières presque continuelles» les longues et fréquentes veilles, les jeûnes rigoureux, les sanglantes macérations» tout ce qu'inspire l'esprit de pénitence et l'abnégation évangélique ; ils ont
pu se laisser condamner aux tonrments les pins affreux, et les endurer. Yoilà, disoit l'Apôtre, ce qu'ont faitetcequ'ontsoufferttantdeSaints; ils ont bien voulu servir de sujets à la cruauté des hommes; ils se sont exposés aux outrages , aux fouets, aux chaînes, aux prisons ; les uns ont éprouvé toute la violence du feu , les autres ont passé par le tran* chant des épées, plusieurs ont été dévorés des bét^ féroces, ont été lapidés , ontété'sciës : Lapidaii 9unt, $ecti sufU ( Hebr., 11). Après cela, mes cbers auditeurs , retranchez-vous sur votre foiblesse et sur une impossibilité prétendue. Avez*vous les mêmes combats à livrer? vous trouvez-vous dans les mêmes occasions de signaler votre courage et d'exercer votre patience? ce qu'on vous demande est-il comparable aux victoires que les Saints ont remportées, et aux obstacles qu'ils ont surmontés ? Hais, dites-vous, si la sainteté n'est pas impossible, du moins est*elle bien difficile. Non, mes Frères, rien n'est difficile à ceux qui aiment Dieu comme les Saints. L'ardeur de leur zèle, la ferveur de leur amour, leur générosité et leur résolution, leur ont aplani tontes les voies. Quand ont-ils senti les difficultés? ou s^ils les ont senties, quand s'en sont-ils plainta? quand en ont-ils été étonnés? quand ont-ils balancé et délibéré? Dès que vous serez animés du même zèle, que vous serez brûlés du même amour, que vous aurez pris les mêmes résolutions et avec la même générosité, ces peines que vous vous figurez comme des monstres disparoitront et s'évanouiront. Tout vous deviendra facile , et même agréable. Je dis agréable : car nous voulons trouver du plaisir jusque dans la sainteté : sentiment bien indigne d'un chrétien ; mais tout indigne qu'il est, reprend saint Chrysostome. Dieu s'est accommodé en cela même à notre délicatesse, et l'exemple des Saints en est la preuve. Dès cette vie, ils ont goûté des douceurs et des consolations infiniment au-dessus de toutes les douceurs et de toutes les consolations du siècle. Au lieu de ces plaisirs infâmes et criminels que leur présentoit le monde, et dont ils ont eu tant d'horreur, Dieu leur en a préparé d'autres tout célestes et tout divins. Peut-être ne les concevons-nous pas, parceque, plongés dans les sens, nous ne voulons pas nous mettre comme eux en éuit de les comprendre. Mais les fréquentes épreuves qu'ils en ont faites, et que nous ne pouvons désavouer, doivent bien nous convaincre là-dessus, et nous confondre. Tandis qu'au milieu des flammes, ainsi que nous l'apprend l'Écriture, les réprouvés protestent qulis se sont lassés dans le cheimn de l'iniquité, Lassati nrnitts in via iniquitatù {Sap,, Sj ; tandis que les esclaves du monde nous rendent eux-mêmes témoignage , qu'il n'y a pour eux dans la vie qu'amertume , que trouble y (]u'affliclion d'esprit, Expectavimus pacem, et ecce turbatio (Jereh. , 14): ces élus de Dieu nous assurent, tout au contraire, qu'ils n ont jamais trouvé qu'en Dieu la source des vraies consolations ; que plus ils ont eu soin de se mortifier pour lui, plus il leur a fait sentir l'onction intérieure de la grâce ; et que cette vie, qu'ils ont passée dans les pra-
602 POUR Lk FÊTE DE TOUS LES SAINTS.
tiqaes les plus sévères da christiiinsiiie, bien loin de leur avoir para dure et ftcheose , étoit pour enx comme une béatitude antidpée. Pourquoi nous obstineriou8*noasà ne les en pas croire» et quel intérêt auroientrils eu à nous tromper? mais si nous les en croyons» pourquoi nous opiniàtrerions-nous à être plutôt nudbeurenx avec le monde, qu'à chercher dans Dieu notre véritable bonheur ?
Ce n*e8t pas que j'ignore de combien de prétextes la nature corrompue tâche à se prévaloir pournoiu éloigner de la sainteté. On dit , Le hioyen de vivre en tel ou en tel état , et de s'y sanctifier ? prétexte de la condition : oa dit, Je suis détourné par mille antres sotosquim'oc* cupent, et qui ne me donnent point de relâdie ; prétexte des affoires : on dit, J'ai un tempérament délicat que le moindre effort altère, et que je dois ménager ; prétexte de la santé : on dit» J'ai des passions vives qui m'eni rainent , et auxqudles je ne puis presque résister; prétexte des dispositions intérieures : on dit, J'ai des engagements qui m'attachent, et mon cœur est pris ; prétexte de i' habitude : enfin, que ne dit-on pas? mais quoi qu'on dise^ je prétends ifu'un troisième effet de l'exemple des Saints est de nous ôter tout prétexte dont notre lâcheté cherche à se couvrir et à s'autoriser. Car je Je veux , mon cher auditeur, vous êtes dans des omiditions dangereuses ; maïs dans ces mêmes conditions n'y a-t-ii pas eu des Saints, et même n'y en a-t*il pas eu dans des conditions qui les expos<»ent eooore à de plus fréquents et à de plus grands dangers? Vous êtes obligé de vaquer à des emplois fatigants et embarrassants; mais dans ces mêmes einpiois, tant d'autres avant vqus ne se sont-ils pas sanctifiés ? Âvez- Vous moins de loisir pour penser à vous-même , que saint Louis sur le trône; et lorsqu'il gouvernoit un royaume, qu'il passoit les mers, qu'il comrnandoit les armées, qu'il donnoit des batailles , lui ëtoit-il plus libre qu'à vous de se recueillir et de se défendre des distractioiis du monde? Vous êtes foible, et d'une complexion qui vous engagea bien des ménagements, et qui vous met hors d'état d'agir ; mais oombien de Saints; surtout comt)ien de vierges déjà foibles par elies«mémes, encore ptns affoiblies par les abstinences, par lesieÛDes, par de loDglies veilles, par de contiDuelles austérités, par tous les exercices de la pénitence et de Tabnégaiion chrétienne, n'ont pris néaomoiDs jamais aucun relâche, et, selon ia parole de l'Apôtre, ont faut de leurs corps des hosties vivantes? Vous avez des passions à vaincre ; mais en avez-vous de plusdiffidlesà surmonter que des millions de pécheurs et de pécheresses, qui, par de salutaires violences, aidés de lai grâce, ont triomphé de leur cœur, et en ont réprimé tous les mouvements? Enfin vous êtes dominé par l'habitude, vous êtes endurci dans le péché, vous êtes surchargé de dettes devant Dieu, vous êtes coupable à ses yeux d'un nombre infini d'offenses, et d'offeases très grièves; vous n'osez plus rien auendredesà miséricorde. Âh! mon cher Frère, souvenez-vous des $âia(s, et vous apprendrez qu'il i|'y a point d'ha^
bUpde si invélërée que "tous ne paissies détrare, qu'il n'y a point d'attachement si étroit qae tous ne poissiez rompre, qu'il n'y a point d'état de péefié d'où il né soit en votre pouvoir de sortir» et qa*en quelques désordres que vous soyez tombé, vous n'avez point encore leHtment âoigaé Dieu de vous, que vous n'ayez des moyens prompts et sûrs pour le retrouver, et vpas réconcilier avec lui. Car combien y at*il eu de saints pénitents qui , à certains temps de leur vie, ont été dans les mêmes habijuides que vous, ontétéaussi redevables à la juiitice de Diai que vous, ont eu autant de sujet, et peut-éire même plus de sujet que vous de se défier de sa miséricorde et de désespérer de leur retour ? Cependant ils sont revenus, ils se sont coovertis, ils se sont remis dans leur devoir, ils s*y sont perfectionnés, ils se sont élevés à la plus sublime sainteté. Est-ce que I9 grâce étoit plus puissante pour eux qu'elle ne Test pour vous? est-ce que les trésors de la divine miséricorde, si abondants pour .eux, sont épuisés pour vous ? Non, sans doute ; et dès que vous voudrez en faire l'épreuve comme les Saints, vous trouverez toujours un Dieu patient pour vous attendre, un Diett prévenant pour vous rechercher, on Dieu bienfaisuit pour vous combler de ses srac^s, un Dieu tout puissant pour opérer en vous des miracles de conversion et de sanctification. C'est ainsi qu'il renverse tous vos prétextes par l'exemple des Saints, et c'est en cela toujours qu'il est admirable : MiraètUiDeiu in Sanciii auta. Hais en quoi vous êtes condai^nables, Chrétiens, c'est de ne pas profiter de cet exemple* Qu'aurez-vous à répondre, quand Dieu, dans son jugement dernier, produira contre vous ces ^orieux prédestinés , et qu'il vous demandera compte de l'affreuse différence qui parottra entre eux et vcHip , entre leur pénitence et votre obstination , entre leur courage et voure lâcheté, ctatre leur zèle, leur activité, leur ferveur, et votre moUesse, votre indolence, vos firoidçurs ; entre leur sainteté, et les abominations de votre vie libertine et corrompue ? Car voilà le juffBmei4 de càmparaison que vous aurez à soutenir, et qui vous convaincra, qui vous confondra, qui vous réprouvera. Prévenons-le, mes cbers auditeurs ; et, comprenant qu'il ne tient qu'à nous de détourner ce triste malheur dont nous sommes menacés, aimons-nous assez nous-mêmes pour ne nous l'attirer pas volontairement. Si nous ne sommes pas encore Saints, et si même nous ne sommes rien moins que Saints, &ou)iaitoos de Fétrie, demandons à Tétre, prenons toutes les mesures nécessaires pour Tétre. Car, dit le Fils de Dieu, bienheureux ceux qui sont afiamés et altérés de la sainteté et de la justice ! Beati qui esuriunt et sitiuni juttïtiam (Matth., 5) ! Pourquoi? parceque cette faim et cette soif, parcequece désir sincère, ardent, efficace, les fera travailler fortement et solidement à acquérir le bien qu'ils souhaitent, et qui, (ans contestation, est le plus précieux d tous les biens.
G*est, Sire, le soin iniportant, le premier soin qui doit occupei* les
rois aussi bien que les autres hommes, et même en quelque sorte pins que les autres hommes. Qui que nous soyons, nous avons tous une obligation générale de nous sanctifier, mais il est vrai que les grands en ont uoe particulière ; et je ne craindrai point d'ajouter que cette obligation particulière pour les grands est encore plus étroite pour Votre Majesté. Ce n'est point assez ; et pourquoi nedirai-je pas que vous avez sur cela une obligation qui vous est personnelle , et qui ne peut convenir à nul autre qu'à vous ? Cette obligation. Sire, qui vous est si propre, cette raison d'aspirer à la sainteté et à la plus sublime sainteté, c'est votre grandeur même, et le haut point d'élévation où nous vous voyons. Car, puisque le ciel a mis Votre Majesté au-dessus de tous les monarques de l'univers, et puisque entre toutes les puissances humaines il n'y a rien qui l'égale, elle se trouve spécialement obligée par-là, pour ne pas descendre, de se porter vers Dieu, de ne rechercher que Dieu, de ne s'attacher qu'à Dieu. C'est pour cela qne Dieu vous a donné ces qualités éminentes qui font l'admiration de tous les peuples; c'est pour cela et pour cela seul qu'il vous a foit naître. Kod, Sire, il ne vous a point fait nattre précisément pour être grand dans le monde, ni pour être roi ; mais il vous a liait roi, et le plus grand des rois^ pour être Saint. Sans la sainteté, tout Téclat de votre couronne, toute la splendeur de votre règne, tous ces titres qui vous sont si justement dus, de roi puissant, de roi sage, de roi magnifique, deroijconquérant, ne sont rien, ou ne sont, selon le langage de l'Écriture, qu'illusion et que vanité : FonttasvantliUttm. Voilà, Sire, cequ'osereprésenter à Votre Majesté le dernier de vos sujets, qui, jugeant des choses par leslumières de l'Évangile qu'il a Thonneur de vous prêcher, s'estimeroit mille fois plus heureux de donner sa vie pour le salut de votre ame, qae pour l'aocroissement de vos états. Non point qu'en fidèle et zélé sojet, je ne puisse et ne doive prendre part à ces succès éclatants qui font de votre royaume le plus florissant empire du monde: mais après tout , œ royaume de la terre passera , et le royaume du ciel ne finira jamais : Tun aura son temps, et Tautre, que Dieu rés^ve à ses Saints, n'aun pour terme que l'éternité bienheureuse, où nous conduise, etc.
Jecêsserunt ad eum discipmii ijus, et aperiens os sHum, doetbat eot, ' Les dlBdpletde JénB^hiist s'étant approchésde loi, il se mU à toi coKlgner. SAnrr Mir nuo, diap. ▼.
Sire,
C'est pour oeb que la sagesse de Dieu s'étoît incamée, et cfue le Fils unique du Père étoit descendu du del ; c'est, dis-je, poor enseigner les hommes sur la terre. C'est ainsi que ce Dien-Homme, après avoir long-temps parlé par la bouche des prophètes, qui avoîent été ses précorseors ei ses organes, ouvroit enfin hii-même sa bonche sa-
crée» et formoit des disciples dignes de lui, en leur servant de mahre et de docteur : Aperien$ oê suunij doeeèai eoi. Hais que lear enseignoit-il » et quel étoit le sujet de ses adorables instructions ? une seule chose dont ils avoient besoin, et qu'il n'appartenoit qu*à lui de leur apprendre, je veux dire la science des Saints, Cette science si incon* nue au monde, et néanmoins si nécessaire pour le salut ; cette science que Dieu vouloit révéler aux humbles et aux petits, mais cacher aux sages et aux prudents du siècle ; cette science aussi solide que sublime, qui rend les hommes parfaits, et qui les conduit au véritable bonheur ; en un mot, cette science qui fait les Saints, les prédestinés, les élus : voilà ce que Jésus-Christ enseigaoit à ses apôtres, et ce qu'il prétendoit nous enseigner à nous-mêmes dans leurs personnes : Ape^' riens oê sttum, docebat eos. Car il n'instruisoit ses apôtres, dit saint Augustin, que pour instruire dans eux toute son Église ; et il ne les remplissoit de cette science, qui devoit sanctifier le christianisme^ qu'afia que, par leur ministère, cette science fût communiquée à tous ceux qui feroient profession de la loi chrétienne. Heureux, mes chers auditeurs, si nous l'avons reçue, ou du moins si nous la recevons aujourd'hui, cette science, en comparaison de laquelle toute autre science n'est que vanité! Vous me demandez en quoi elle consiste, et comment elle peut vous convenir dans le monde, surtout en certains états du inonde : c'est ce que j'entreprendrai de vous expliquer, après que nous aurons salué la reine des Saints, en lui disant : Ave Maria.
Il y a une science des Saints : on n'en peut douter, puisqu'il est écrit que Dieu la donna au patriarche Jacob : Dédit ilU iàentiam Sancta^ rum (Sap.y 10) : et ce que l'Écriture appelle la science des Saints, selon le sentiment de tous les Pères , n'est rien autre chose que la science du salut. Il faut donc conclure d'abord , que cette science est aussi nécessaire aux hommes que le salut même : je m'explique. Pour parvenir au royaume de Dieu , et y mériter une place, fût-ce la dernière» il faut être Saint ; mais il ne suffit pas,' dit saint Jérôme, pour être Saint, de le vouloir être, U faut savoir Fétreet apprendre à l'être. Combien en a-t-on vu qui s'y sont trompés, et combien en voit-on encore tous les jours, qui, pensant avoir trouvé la science des Saints, n'ont trouvé que leurspropres erreurs? C'est à moi, comme prédicateur de l'Évangile, de vous découvrir aujourd'hui le fond de cette science. Car, tout mondains que vous êtes, peut-être ce qui vous a jusqu'à présent éloignés de la sainteté, n'est-ce pas tant l'opposition que vous y sentez, que les vaines et fausses idées que vous en avez conçues. Peut-être , si vous la connoissiez , ne pourriez-vous vous défendre de l'estimer et de l'aimer. Or cet amour, joint à l'estime et fondé sur l'estime , seroit déjà dans vous le commencement de la sainteté : et comme le bras du Seigneur n'est pas raccourci, peut-être, malgré la corruption du siècle, verroit-on parmi vous des Saints, si l'on vous
606 POUR U FÊTE DE TOVS LES &Âmt&.
faîsoîl bien entendre ce que e'est que d'èlreSaiflt. H esi doneencoK une fois de mon devoir de seconder an moins vos fofbles disporitiotys, en vOtts donaant une idée juste de la sotenoè des Saints. La void» tirée de l'exemple de ces glorieux prédestinés^ et renferasée en trois Intfportantea maiimes qu'ils oait sswv^, et qui doivent être peur nous âiiiftant de leçons. ÉcoutexJes , eHes vont partsf^er ce dfeconrs ; et l'exposition seule que j'en vw Cure v«os, convaincra de telâr soHdlté. Les Sainlts ont trouvé le secret d'accorder dans lé monde leur coftdkioa avec leur religion ; c'est la première } 1^ Çaints se éonrt servis de leur reli jfîon pour sHnetifier leur condition ; c^est la seconde : et , p» os heureux retour, les Saints ont prolté de lenr ooaditîon» ftoar se rendre parfaits dans leur religion ; c'est la troisième, Hai^Md sinspleSi mais à quoi Dieu attache éts grâces infinies, et qui ont prednil dam la personne de ses élus les. fruits de saincelé les pli» abondants. Conoevea^n bien l'oMre et le progrès. Les Sainu ent su faire l'alliance de lemr condhioni et de leur religion ; c'est par ob ils onu commencéy et ce sera le sujet de la première partie. L^ Saints ont sa m^tre en oeuvre leur religion, pour corriger les desordres et ponr accomplir saintement les devoirs de leur cooditbn ;' c'est en qooi Us ont ex<2ellé, et ce itora la seconde partie. Les Saints ont su de leur eondîtion, quoique mondaine, tirer des motifiset des secours piour se perfeciionaer dans leur religion ; c'est œ qui a mis le comblé à leur samteté> et ce sera la troisième particYoîlà ce qne Aonideivenn approidre d'eux, et ce que j'ai à vous expliquer.
»UMIÈn£ PAUTIK.
Quelque impénétrable que soit le mystère de la prédestination des Saints, Dieu nous a révélé, Chrétiens, et il nous eét aisé de connoître lès voies qu'il leiir a marquées et qu'ils ont suiviies, ponr arrivera rheureux terme de leur prédestination. Or une des premières règles qu'ils crurent pour cela devoir observer, ce fut de ne point chercher la sainteté hors de leur condition ; et cette règle a été si sôre pour eux, qu'il n'y à point eu de condition dans le monde, où , avec le secoars des grs^ces coojmunes, ils n'aient en effet pratiqué toute ta sainteté du cbristiaiHsitie. ils y ont si bien réussi, qu'éclatiîis et conduits par l'Esprit de Dieu, ils soilt parvenus à cette sainteté du christianisme dans les conditions dû monde qui y sembloient les plus opposées. Je dis plus : ils ont eu même le bonheur d'acquérir, par la pénitence, cette sainteté du christiaoisme dans les conditions où f esprit corrompu da monde les avoit malheureusement engagés, mais dont l'engagement, quoique malheureux, étoit un lieii que la loi de Dieu te leur permettoit plus désormais de rompre. Parlons encore plus clairement : en observant cette règle, ils ont été Saints chacun dans leur condition ; ils (Hit été Saints dans toutes sortes de conditions; ils ont été nonr seth lement Saints, mais héroïquement Saints dans les phis dàngerenses
POUR LA PÊTE DE TOUS LES SAINTS^ m
condilioDé ; et ce qui Hit yoir toute la forée de h grace^ par le nofjea de la pénitence, ils ont été Sainu jusque dans les conditions où» sans avoir consulté Dieu, ils étoient entrés par le seul mouvemeot de lenn( passions. Quel fonds d'instruction pour vous et pour moi » et qucè fonds même de consolation pour oeux de mes auditeurs qui , touché» aujourd'hui d'un saint remonfc, auroient devant Dieu k se reprocher de n'avoir point eu d'autres vues c^e celles du mondes dans le choix qu'ils ont (ait de leur état I Voilà en quoi je prétends qu*a coasisié une partie de la science des prédestinés et des élus de Dieu. En voilà le prhadpe général que je vais dévek^er» et oà nous découvrirons b première source de; leur saoctiieation, qui doit être le modèle de la nôtre. Éoeutez*moi.
Ges Saints, dont nous honorons la mémoire,* n'ont point cherché la sainteté aiBeurs que dans la condition oii Fordre de la Providence lea attachoit : c'est sur quoi a roulé toute leur conduite ; et c'est l'excellente morale que le grand ApAtre leur avoit enseignée, quand il di« soit aux Gorintlliens : UtHuquisipie in i/ua wocaàon» ^octaut est^ tu ea permaneat mpud Deum (i • Car.^ 7) : Que chacun travaille à se sanctifier dans l'éfat, et selon l'état oà il se trouvoit lorsqu'il a reçu la lumière de i'Ëvaftgile et qu'il a embrassé la foi. Prenez garde, s'il vous plaît : saint Paul parloit à de nouveaux chrétiens ; et ces nouveaux cbré^ tiens, a^ant que de l'être, avoient eu dans le monde leurs qualités, leur» rangs, leurs emplois. Or il n'exigeoit poiùt d'eux qu'en conséquence de ce qu'ils étoiem chrétiens, ils se dépOLÛlIassênt de tout cela; mais il leur déclaroit l'obligation qu'ils s'étoteut eux-méuies imposée, d'allier tout cela avec la profession du christianisme. Pour montrer, dit saint Chrysostome, que le christianisme n'étoit point une secte dont les maximes aHasseot à troubler, ni à oonfoudre l'ordre des états et dea conditions, il vouloit que ceux qui se converiissoient au christianisme» sans changer de conditions et d*états, fussent toujours ce qu'ib étoient, et fissent dans le monde la même figure qu'ils y folsoient avant leur conversion. Mais, du reste, il youloit qu'ils fussent pour Dieu,.et selon Dieu, ce qtiiU n'avoieat été jusqu'alors que pour le monde et selon le monde. Car c'est ainsi que ce passage doit être en«* tendu : Vnusqukque in quà voeatione vecatus eu, in eâpet^maneat ajmd Deum: Que chacun de vous serve Dieu dans la place où il étoit quand Dieu, par sa miséricorde, l'a appelé. Par oii l'Apôtre corrigeoit les fiittsses idées que les Juifs et les Gentils se formoieni de notre religion, par où it leur fiiisoit comprendre que la loi chrétienne étoit , non seulement une lui sainte et divine, mais dans sa police extérieure parfaitement conforme au bon sens et à la raison; par ou, selon la remarquedesaint Chrysostome, il faisoit goûter aux fidèles les avantages et la douceur de leur vocation, qui cansistoit, non pas à détruire, mais à perfectionner le memde ; Vmuffmque in quà vocoitcme vocaïut est: Que chacun, dans l'état où Dieu Ta pris, s'étudie à être chrétien. Et voilà
jsstament , mes chers auditeurs , oe qu'ont fait les Saiuts : disons mieux , voilà ce qui a fiiit les Sa'mts, et en particulier ces pruniers Saints de l'Église de Jésus-Christ. C'ëtoient des hommes comme nous ; mais, selon le plan que nous en a tracé l'Apôtre , des hommes qui » sans se dégrader, sans se déplacer, sans se déranger, ont trouvé le moyen de se sanctifier ; des hommes qui, pour ainsi parler, ont enté le diristianisme sur le monde; des honunes qui, selon la diversité des conditions oili il a plu à Dien de les choisir, ont accordé la sainteté chrétienne, les uns avec la grandeur, les autres avec l'humiliation, les uns avec l'opidence, et les autres avec la misère ; ceux-là avec la sagesse, et ceux-ci avec l'ignorance : car il y en a eu d'autant de caractères différents que je vous en marque, et que vous en pouvez concevoir : pourquoi? parceque Dieu, qui les disposoit pour la constructica et rédification du corps mystique de Jésus-Christ, dont ils dévoient être les membres , leur inspiroit à tous une sainteté proporti<mnée à leur état ; et parcequ'en effet le 'premier mouvement de la grâce qui agissoit en eux étoit de les porter à être Saints, chacun de la mam'à^ qui leur convenoit dans, leur état. Voilà, dis* je, ce qui a formé les Saints, et ce que je dois m'appliquer à moi-même, si je veuxécre Saint comme eux. Or comment pourrois^je ne le pas vouloir? Quand je n'aurois point d'autre vue que celle de mon intérêt propre, la foi ne m'apprend^Ue pas qu'il est pour moi d'une nécessité indispensable que je sois Saint, si je prétends être sauvé; et ne me dit-elle pas qu'il n'y a de prédestinés dans le ciel que ceux qui ont été Saints sur h terre ? Ordre divin que je dois adorer, et dont rien ne me peut dispenser.
Hais donnons plus d'étendue et plus de jour à cette vérité. Il y a eu des Saints dans toutes les conditions du monde; et, malgré l'iniquité du siècle, qui ne prévaudra jamais contre les desseins de Dieu, c'est dans les conditions du monde qui sembloient les plus opposées à hi sainteté, que Dieu, par une providence singulière, a suscité les plus grands Saints ; entre ceux que nous invoquons, et dont l'Elise célèbre aujourd'hui la fête , combien nous en propose-t-elle qui se sont sanctifiés à la cour, c'est-à-dire au milieu des plus dangereux écueils , et , si je l'ose dire , comme dans le centre de la corruption du monde? Combien qui, dans la profession des armes, ont été des modèles de piété , et qui, dans la licence de la guerre , ont conservé et même acquis toute la perfection de l'esprit chrétien? Combien qui ont allié la sainteté et la royauté, et qui, sur le trône, où tant d'autres se sont perdus, ont fait éclater les vertus les plus consommées, sans en excepter rfaumilité la plus profonde , et la plus rigoureuse aui^tériié! Être Saint dans la vie licencieuse et tumultueuse d'une milice pro- &ne, être Saint parmi les dangers, et les tentations de la cour^ être Saint et être roi, ce sont des miracles que la grâce de Jésus-Christ a rendus possibles, et même qu'elle a rendus communs; je n'ai donc
pas raison, qui que je sois, et qudque risque que je puisse courir dans le monde» si j'y suis par l'ordre de Dieu, de prétendre qu'il ne m'est pas possible d'accorder ma condition avec la sainteté de ma religion ; erreur : parler ainsi » c'est imputer à Dieu les désordres de ma vie , puisque Dieu est l'auteur de ma condition ; c'est vouloir rendre sa providence responsable, non seulement des périls à quoi je me trouve exposé, mais des crimes que je commets, et dont je dois répondre à sa justice ; c'est lui attribuer malignement et présomptueusement ce que je dois me reprocher continuellement et humblement : erreur vaine, que j'exemple des Saints confond, puisque, entre ces bienheureux qui jouissent maintenant de la gloire, il y en a , et même un grand nombre, qui ont été dans le monde de même condition que moi, qui ont vécu dans les mêmes engagements que moi, qui ont eu les mêmes écueils à éviter, les mêmes tentations à combattre, Iqs mém^ difficultés à surmonter que moi ; mais qui , raisonnant mieux que moi, ont, au milieu de tout cela, trouvé heureusement la sainteté. Or pourquoi ne pourrois-je pas ce qu'ils ont pu, et pourquoi ne ferois-je pas ce qu'ils ont fait ? Ce fut l'argument invincible qui convertit saint Augustin : argument plein de consolation pour les âmes droites qui cherchent sincèrement Dieu ; mais affligeant et désolant pour les âmes lâches , beaucoup plus pour les âmes, libertines, qui cherchent des excuses dans leurs péchés, et qui voudroient les rejeter sur leur condition et sur Dieu même.
De là que s'ensuit-il? Qu'il fout donc imiter les Saints, et m'en tenir comme les Saints à la maxime contraire ; qu'il faut, convaincu par leur exemple, médire à moi-même : Non, ma conditfon et ma religion n'ont rien d'incompatible ; je puis être dans le monde tout ce que j'y suis, et être solidement chrétien : c'est le fondement que je dois poser, et sur lequel je dois régler toute ma conduite; car tandÛs qu'il me reste sur cela le moindre doute, semblable au roseau agité du vent , je ne me détermme à rien ; tandis que je me figure dans ma condition des impossibilités, ou morales , ou absolues, de pratiquer xna religion , je ne prends nulle mesure , et je ne fais nul effort pour vaincre ma lâcheté : au contraire, la pensée que je le puis, et que ma condition n'y est point un obstacle, c'est ce qui m'encourage et qui m'anime, ce qui me donne de la confiance, ce qui me fait prendre des résolutions généreuses, ce qui me rend capable de les soutenir et de les exécuter, ce qui m'affermit dans les dispositions chrétiennes où je dois vivre pour opérer mon salut avec zèle et avec ferveur : je le puis, et si j'y manque, ma condition ne sera jamais une légitime excuse, ni même un prétexte apparent pour me justifier devant Dieu : voilà ce qui me fait agir. La vue que Dieu réprouvera ce prétexte, et qu'il tournera contre moi cette excuse frivole, quand i[ m'opposera dans son jugement cette nuée de témoins dont parle saint Paul , cette multitude de Saints qui se sont trouvés en ma place, et qui ont fait dans B. 5. • 39
m fouft LA PtiE m tOBS lê^ saints.
le mondé ce que sans sujet et en vafin Je m'imagme n'^ ponvoîr feîre : toiià ee ^ui réteille fna foi ; sans cela je demeure comme assoupi , me plaignant inutilement de ma condition, et toujours infidèle â ma religion, que je me représente comme impraticable, afin de pouvoir pins impunément la négliger : par conséquent, ii faut, avant toutes choses , que je croie Talliance des deux aussi évidemment possible qu'elle est essentiellement nécessaire pour mon salut éternel; or c'est oe que l'exemple des Saints me fait sensiblement connoftré : mais n'en éemeurotis pas là.
On se prévient d*nne autre erreur, et c'est TilTusion où donnent la plupart des hommes^ et qai n'est propre qu'à entretenir leur relàcbe- Ment et qu'à fomenter leur impénitence, savoir, qu'on seroitbien plus à Dieu, qu'on y pourroit plus être, si l'on étoit dans une condition moins exposée et plus dégagée des embarras du monde ; fllasion dont la sage conduite des élus de Dieu doit encore nous détromper. Car, comme raisonne saint Bernard, cette condition dont jle me fais -un plan chimérique, et qui me parott plus avantageuse pour te salat que la mienne, n étant point celle où Dieu m'a destiné, elle ne peut avoir pour moi les avantages que je m'y propose : quelque sainte qu'elle soit en elle-même. Dieu a eu d'autres vues sur moi ; et la con- Klition où je suis , quoique moins retirée et plus dissipée, est celle qu'il a plu à la Providence de me marquer. C'est donc dans celle-ci et pour celle-ci que Dieu m*a préparé des grâces , et par conséquent c'est uniquement dans celle-ci que je puis espérer d'être plus à Dieu, plus occupé de mon salut, plus détaché du monde et de moi-même, •pins chrétien et plus parfait, puisqu'il m'est évident que je né puis rien étrede tout cela qu'en venu des grâces qui m'ont été préparées, et dans l'état pour lequel elles m'ont été prépurées. Ainsi restimoient les Saints, et par-là ils sont parvenus à ces divers degrés de sainteté qui lès distinguent dans ta hiérarchie céleste. Leur grande science , dit saint Chrysoslonle, a été de ne point séparer leur condition de leur religion ; voilà ce qui les a fixés, ce qui a produit dans l'Église des Saints de tous genres et de tous états; de saints rois aussi bien que de saints religieux, de saints magistrats aussi bien que de saints évéques, des Saints dans le mariage aussi bien que dans le célibat. Je ne dis point ceci pour condnmner ces changements de condition que Dieu, par jsa miséricorde, inspire quelquefois à ses élus, quand il veut les attirer à lui et les séparer du monde : malheur à nioi si je combattois en eux l'œuvre de Dieu ! ils renoncent alors à des conditions auxquelles il leur est libre de renoncer , et ils n'y renoncent que pour renoncer plus'parfaitement à eux-mêmes. Mais ce que je condamne, ce sont les inquiétudes , les inconstances de certains chrétiens, qui ^ séduits par leur propre sens, semblent ne désirer une condition meilleure pour le salut, que. pour se dégoûter de celle où est attaché leur saliit ; qui, sous apparence d'un prétendu bien, voudroient toujours âtrç ce qu'ils
POUk LA. FÊTE DE TOUS LES SAINTS. 611
tfe sont pas, et né s* appliquent jamais à être cbrëtiennement ce qii*iis sotit; doilt toutes les bonnes intentions se réduisent à de vains projets qu'ifs font Juîie vie plus régulière , s'ils étoîent dans des états o(l rfs ne peuvent écre ei où jamais ils ne seront, pendant qu'ils oublient ce que Dieu leur dëniande actuellement dans celui 6ii il le^ i plaôés : conduite pitoyable > et bien opposée à la conduiteTet à U science des Saints.
• Car j'aî ajouté ( ce qui Vabord a pu vous surprendre , maïs qui doit être pour vous une importante leçon et une solide con«, «olatîon) , j'ai ajouté et f ajoute, que les Saints , par le secours de fa' pénitente , avoient su même accorder leur religion avec des conditions où Dieu ne les avoit point appelés , et où Fesprit dû monde les avoit nialheureusement engagés. Et, en effet, aprèsf avoir eu le malheur d'y être entrés témérairement et contre l'ordre de bien , ils ne se sont pas poui^ cela abandonnés h de funestes dés« espoirs. Qu'ont-ils fait ? Supposé rengagement qui leur rendoit ces conditions désormais nécessaires, se confiant en Dieu, ils ont cherché dans leur religfon une ressource à leur inalhei/r ; ils ont réparé par là pénitence le crime de leur imprudence : c est-à-dîre, engages sans là -vocation de Dieu dans des mariages d'intérêt , de passion , d'ambîtion , ils en ont fait de saints mariages, par la grâce de leur conversion : engagés dans le sacerdoce par des vues purement humaines, à force de génftir et de plturer, ils n'ont pas laissé d*honorer l'eiir profession parla douleur qu'ils ont eue d^ l'avoir une fois déshonorée, et par l'obligation encore plus étroite (Ju'ils se sont imposée d'y vivre pour cela même plus saintement, plus exemplairement, plus austèrement. Combien d'illustres exemples ces bienheureux ne pourroient- 11s pas m'en fournir, et combien de ceux qui m'écouient pourroient profiter de ces exemples? Les Saints ont fait pénitence de leurs conditions, mais dans leurs conditioiisf mêmes : voilà ce que lear a appris la science des Saints; et à quoi tiënt-il; mes chers auditeurs , que nous ne le sachions comme eux ? Il est vrai , ce merveilleux accord de leiir condition avec leur religion leur a coûté ; il a fallu pour cela s'assujettir et se contraindre ; mais en peût-il trop coûter pour acquérir une science si salutaire , et ne somnies-Aous pas assez heureux si , marchant sur leurs pas, et suivant leurs voies, nous trouvons le se< cret de conserver dans le monde l'esprit de Dieu ? Cependant voyons le fruit que les Saints ont tiré de cette alliance : car après vous avoir montré qu'ils ont su accorder leur condition avec leur religion , j'ai i vous faire voir comment ils se sont servis de leur religion pour sanctifier leur condition : c'est le sujet de la seconde partie.
DEUXIÈME PABTIS.
Une des choses que Salomon demandoit autrefois à Dieu , et qu'il envisageoit comme le comblé de ses désirs, étoit que la sagesse» dont
613 i^OUR LA FÊTE DE TOUS LES SAINTS.
il se formoit de si magnifiques idées , raccompagnât, l'édairftl , Fassistàt et le dirigeât dans les importantes fonctions da ministère dont la Providence Favoit chargé , en relevant sur le trône : Da futAi , DattùnCf sedium tuarum oitiitricem sapientiam {Sap., 9) : Donnez-lamoi, Seigneur, disoit-il à Dieu, cette sagesse qui est assise avec vous, el qui ne vous quitte jamais. Gomme vous l'avez employée dans tous vos ouvrages, qu'elle me. conduise dans toutes mes entreprises ; comme TOUS l'appelez à tous vcs conseils, quielle soit la règle des iniens ; comme par elle vous gouvernez le monde, que je gouverne par elle votre peuple : Mute illam de cœlis Sanctis tuià { Ibid. ) : Envoyez-la de votre sanctuaire, qui est le ciel : et pourquoi ? Ut mecutn sit et me* cum laboret (Ibid.) : Afin qu'elle soit avec moi, et qu'elle travaille avec moi; afin que je me serve d'elle pour m'acquitter fidèlement , exactement , irréprochablement de mes devoirs : car elle a , poursuivoit-il, FinCelligence et la science de toutes choses; et si je puis l'obtenir de vous , elle réglera tout le cours de ma vie , elle rendra mes œuvres parfaites , et je serai digne du trône de mon père. Ainsi ce grand roi parloittil de la sagesse ; or ce qu'il disoit de la sagesse, les Saints l'ont pensé de la religion , qui leur a tenu lieu de sagesse, et qui ^t &k effet la véritable et l'éminente sagesse des élus de Dieu, dhacun d'eux, dans son état, a regardé sa religion comme la source pure des vraies lumières d'oùdépendoit, selon le monde même, sa perfection; chacun d'eux a été persuadé que , par rapport au monde même , il ne réussiroit jamais dans sa conduite, et n'arriveroit jamais à cette perfection qu'autant qu'il s*attacheroit aux inviolables maximes de sa religion; chacun d*eux , comme Salomon, a dit mille fois à Dieu , dans le secret de son cœur : Donnez-la-moi , Seigneur , cette religion , afin qu'elle travaille avec moi , qu'elle converse avec moi , qu'elle ordonne avec moi , qu'elle juge avec moi , qu'elle fasse tout avec moi, et que je ne fasse rien sans elle; parceque je sais qu'agissant par elle, je serai, selon vous et selon le monde, un homme accompli : Ut mecum sit et mecum laboret. Ainsi tous, par une heureuse expérience, ont-ils reconnu que la profession qu'ils faisoient de pratiquer la loi de Dieu leur ëtoit encore un puissant moyen pour marcher sûrement dans les voies du monde, pour ne pas craindre la censure du monde, pour mériter l'approbation et l'estime du monde, pour arriver à cette exacte et irrépréhensible probiié qu'exige le monde; ainsi se sont-ils servis de leur religion pour sanctifier leur condition, c'est-à-dire pour éviter les dés^ ordres à quoi leur condition étoit sujette, et pour accomplir les devoirs dont leur condition étoit chargée : deux choses qui , selon le prophète, comprennent toute la justice; deux choses qui vous justifieront , non seulement l'utilité , mais la nécessité de la religion : seconde idée que je vais vous donner de la sainteté et de la science des élus de Dieu.
Ils se sont servis de leur religion pour éviter les désQrdres de leur
condition : règle divine qu'ils se sont d*abord proposée, et qu'ils ont toujours eue devant les yeux. Car la science du monde leur avôit appris (excellente remarque de saint Bernard), la science du monde leur avoit appris qu'il y a dans chaque condition certains désordres essentiels que la religicm seule peut corriger , certains péchés doniinants dont la religion seule peut préserver , certaines tentations délicates que la religion seule est capable de surmonter , certains abus autorisés , certains scandales au-dessus desquels la religion seule a la force de s'élever : voilà ce que savoient lesSaints; mais aussi étoient-ils bien assures qu'avec le secours de la religion il n'y avoit dans leur condition , ni désordre , ni péché , ni tentation , ni scandale , ni abus dont il ne leur fût aisé de se garantir ; et c'est , dit saint Bernard , l'avantage inestimable que ces glorieux prédestinés ont tiré de la reli« gion chrétienne. De là vient que les honneurs du siècle ne les ont point enflés ni éblouis , que l'abondance des biens de la terre ne les a point corrompus, qu'ils n'ont point abusé de l'autorité , qu'ils ne se sont point méconnus dans la prospérité, qu'ils ont été grands sans orgueil , puissants sans violence , riches sans injusdce , . sans dureté , sans luxe, sans prodigalité : pourquoi? jparcequ'en toutes choses ils oonformoient leur condition à leur religion , et faisoient de leur religion la mesure et la règle de leur condition : or cette unique règleleur sufHsoit pour en exclure tous les vices, et tout cequipouvoit s'y glisser de corruption et de licence. S'ils s'étoient livrés indépendamment de cette règle à leur condition , dans quels abîmes ne seroient*ils pas tombés ? à quels excès l'ambition n'auroit-elle pas porté les uns , et • ^ jusqu'à quel point la cupidité n'auroit-elle pas aveuglé les autres? Pour soutenir ces conditions où ils se voyoient élevés , que ne se seroient-ils pas cru permis? et dans le pouvoir de tout foire, quels maux impunément et sans scrupule n'auroient-iis pas faits? par combien d'usurpations et d'attentats les forts n'auroient-ils pas opprimé les foibles? c'est ce que la politique du monde leur conseilloit , mais de quoi la religioa de Jésus-Christ leur a donné une sainte horreur. Instruits et conduits par cette religion , plus ils ont été forts selon le naonde , plus ils ont tremblé dons la vue des jugementa de Dieu. N'ignorant pas que le plus fort , dans le cours des choses humaines , est ordinairement le plus injuste, ou du moins le plus exposé au danger de l'être; plus ils ont été forts , plus ils ont conçu qu'ils dévoient être modérés , humains, charitables ; plus ils se sont tenus obligés à être en garde oon. tre eux-mêmes. Or, dans cet esprit, poursuit saint Bernard , ils onl maintenu leur rang avec modestie, leurs droits avec désintéressement, leur réputation et Jeur gloire avec humilité. C'est ainsi que la religion a été pour eux im préservatif souverain contre tous les désordres de leur condition. Sans cela les grands , à l'exemple des nations , selon la parole du Sauveur du monde, auroient prétendu dominer avec fierté et avec hauteur ; mais paroeque leur religion réprimoit cet esprit de
6M POjUR Li FÊTE I>E TOUS ^PS SAIflTT^.
dovûnation, bien loia d'être iiers ^ hau^n^» ik no se sont reg^urdés , en qualité de maîtres , que comme des hommes établis pour servir les autres» que comme des sujets attachés à des mioistèriçs it|uî L^ engageoient , non seulement ^ travailler , m^is à s'immoler pour les ajutres : sans cela les riches n'auroient cjbeirclfé à jouir de l^urs biens que pour satisfaire leurs passions, m^^ pour contenter leurs dears, que pour mener une vie molle et voluptueuse, qui bientôt les eût ' portés à une vie libertine et dissolue; mais leur religion les a réduits à n'user point autrement de ces biens que selon les maximes de l'esprit de Dieu; je veux dire, à en user coinme n'en usan^ pas, là les polder comme ne les posséijant pas , à se souvenir toujours qu'ils n'en étoient que les simples économes, dispensatel)rs du superflu, et comptables à I)iep du nécessaire. Maximes que les Saints ont jjiviolablemeHt suivies'; ^i c'est ce qui a rempli le ciel de ces riches pauvres de cœur, que le FUs de Dieu canonise aujo.urd*hui si hautement, Beati pauperes iphifu (SfATTH., 5) ; de ces riches qui dans l'opulence ont eu tout le n^érite de Tindigeoce ; de ces riches miséricordieux qui sont dans le sein d'Abraham aussi comblés de gloire que Lazare; ils ont f^tde l^ religion qu ilsprofessoient l.e correctif de leur condition.
Oe là vient que les plus (dangereuses tentations ne les ont pomt ébranlés, et qiills ont été à l'épreuve de tout ce que l'enfer et le monde ont eu pour eux de plus à craindre; de là vient, disoit l'Apôtre en pariant des Saints de l'ancienne loi, qu'Ms n'ont cédé ni à la rigueur des prisons, ni à la violence du feu , ni au tranchant des épées : et moi je dis , en parlant des Saints de la loi de grâce , qui sont vos modèles , et qui ont tenu dans le monde les places que vous y occupez : De là vient que ni Tei^^e de s'enrichir, ni le désir de se pousser , ni la vue de se conserver ^ ni la crainte de se perdre , ni la faveur des hommes , ni lenr disgrâce, ni leurs menaces, ni leurs promesses, ni leur mépris, ni leur estime, qui sont proprement ces tentations délicates auxquelles vos conditions sent exposées, que rien, dis-je, de tout cda n'a jamais eu la force de les pervertir : pourquoi? parcequ*ils ont opposé à tout cela ces saintes armes, Armaturam Dei (Ephes.^ 6} , ces armes de justice .que leur fournissoit leur religion , et qui les rendoient invincibles. En effet , sans la religion ils auroient succombé en mille rencontres aux plus détéglées et aux plus honteuses passions ; leur raison , en je ne sais combien de pas glissants , auroit été trop'foiblp pour les retenir; combattus par ces tentations, d'autant plus dangereuses qu'elles sont phis humaines , ils auroient été hommes comme les autres , emportés, intéressés, vicieux, scandaleux coiQme les autres. Qui les a fait triompher du monde? le vous l'ai dit , les armes de la foi , dont ils se sont servis ; ca^* , dans les engagements où ils étoient , il n'y avoit , dit le bien-aimé disdpte , que la foi et la religion ifui leur pât faire remporter de telles victoires aur le monde : Mtkesù est Victoria quœ vincumundam^ jfidei nostra (1. Joan.>
POjUa LA Fi^TË m ÏOUS LES SAim^. 613
5). Leurs coodidons étoient rectifiées , p^rifi^, sanctifiées par leur religion : çt voilà» dit saint Chrysostome, ce que les païens mômeis opt admiré et révéré dans eux ; voilà par où le cbristianisme s'esl acquis t^nt d'honneur et tant de crédit ; et voilà pair où sa ^inteté s'^st ré* pandue , non seulement d^s le» doitres et les monastères, mai& daiis les professions les plus profanes par elles-mêmes et les plu^ mondaines; partout les chrétiens étoient distingués » et dans tous le^ états de la vie on les discernoit par l'innocence de leurs mœurs et par rintégrité de leur conduite ; on ne voyoic ppiot parmi eux de scé* lérats , de fourbes , de traîtres : c est ce qu*avançoit hardiment Tertuliien dans son Apologétique. S'ils étoient cités devant les tribunaux des juges , on ne les accusoit que d'être chrétiens ; leur seule relijgioii faisoit leur crime» et ce prétendu crime ^ dont ils se glorifioiçnt » les affranchissoit de tous les autres. Qui m'empêche de les imiter ? ne fais-je pas profession de la même religion qu'eux? pourqiio^ n'en ferois-je pas le même usage? Pourvu du même remède, savoir, de^ lumières et des grâces de ma religion» quelle excuse puis-je avoir quai^d je me laisse aller aux désordres de ma condition? Ayant ei| main les mêmes armes , et de plus leur, exemple devant les yeux^ ^ qui m'en dois-je prendre qu'à moi-même » si je suis vaincu?
Mais ces bienheureux ont encore passé plus avant. Dans le dessein de se sanctifier par leur religion » ils s en sojdt servis non seulement pour se préserver des déréglemeots de leur condition» mais pour Ç9 remplir toutes jies obligations ; autre effet de leur sagesse» et de ceit^ science des Saints que Dieu leur avoit donnée : Dédit illi scienti^m Sanctorum : car il y a dans chaque condition certains devoirs fâcheux^ onéreux» mortifiants » contraires à la nature» dont il est presque impossible de s'acquitter sans le secours de \a^ religion ; et les Saints \^ noient pour constant que la religion seule pouvoit être en eux une disposition générale et efficace à Taccomplissement de ces devoir^. 1^ effet» sans la religion, les Saints» pour p'iStre pas esclavos d^ devoir^ de leur condition» auroient su» aussi bien'que les autres» n'en prendrp que l'honorable et le commode» et en laisser le difficile çt le pénible : le monde accoutumé à ce partage » quoique s^ai^daleux et iq juste » |i peine s'en seroit-iji scandalisé. Sans la r^iigiop » les Saints n'auroient pas manqué de prétextes pour secouer le joug de tout .ce qiii eût g^né leur liberté, de tout ce qui eiii blessé lepr. amour-propre, de toijt ce qu'il y eut eu dans leur condition de dégoûtant, de rebutant, d'humjlis^nt » d'assujettissant : le monde sur tout cela leur eût fait graqe ; et quand ils auroient eu le cœur as&ez droit pour compter tout c^a parmi leurs obligations» jamais leur attention et leur exactitude n'eû^ répondu à cette multiplicité de devoirs attachés à leur état. Mais parcequ'ils agissoient par |e mouvement et par Tesprit de leur religion» ils les ont em))nissés et accomplis tous. C'est-à-dire, écoutez le dénom* * brem^nt qiji'en fiûsoit saiat Ambrois^ dans ses Offices » et recoonois*
sez ce qne c^est que la sainteté ; c'est-à-dire, parceque les Saints agissoient par l'esprit de lenr religion , ils ont rendu à chacun ce qui lui appartenoit; ils ontbonoréles grands, supporté lesfoibles, servi leurs amis, pardonné à leurs ennemis, assisté ceux qui se trouvoient dans le besoin, veillé sur ceux que Dieu àvoit confiés à leurs soins ^ entretenu la paix et la société parmi ceux avec qui ils étoient obligés de , vivre, exercé la charité envers tous , parcequ'ils la dévoient à tous ; soutenus de leur religion, ils ont sacrifié leur repos, leur santé, leur vie, aux ministères dont ils étoient chargés, aux emplois contraignants etéitigants-où ils se trouvoient engagés, aux travaux qu'ils ont eu à porter, aux dangers qu'ils ont dû courir : mus par ce principe de religion, ils n'ont eu égard ni à leur agrandissement selon le monde, ni à lenr établissement, ni au désir de plaire, dès que la conscience, la probité, la vérité y pouvoient être en quelque sorte intéressée» : avec cela, ils ont eu aux dépens d'eux-mêmes une fermeté inflexible, une constance inébranlable, une bonne foi hors de tout soupçon, une équité que rien n'a jamais pu corrompre. Parcequ'ils iaisoient entrer leur religion dans tout ce qui étoit de leur condition, souples et dociles sons la main de Dieu, contents d'être ce que Dieu vouloit qu'ils fussent, et rien davantage, ils sont demeurés dans Tétat que la Providence leur avoit marqué, sans former de nouveaux projets pour se pousser, pour s'avancer, pour s'enrichir ; sans entreprendre de supplanter personne, ni de s'élever sur la ruine de personne ; prévenants, officieux , libéraux, toujours prêts à rendre le bien pour le mal. Car voilà ce qu'il leur fâlloit pour être dans leurs conditions des hommes parfaits : or, dites-moi , pouvoient-ils l'être de la sorte sans leur religion? Ce n'est pas encore assez : le grand usage qu'ils ont fait de cette religion a été de s'en servir pour sanctifier tous ces devoirs , pour les rapportera Dieu, pour les remplir d'une manière digne de Dieu, pour s'en acquitter en chrétiens, et par-là se distinguer des mondains qui en accomplissent peut-être une partie, mais souvent par vanité, et toujours inutilement pour le salut.
Ah ! mon Dieu, que vous êtes admirable dans vos 'Saints, et que la science de vos Saints est profonde et sublime ! que David avoit tnen raison de s'écrier : Mirabilis facta est scientia tua ex me; confortata estj et nonpoteroadeam (Ps, 138) : Cette science. Seigneur, que vous avez enseignée à vos élus, et qui les a faits ce qu'ils sont , me paroît plus merveilleuse que tous les ouvrages de votre puissance : elle est infiniment au-dessus de moi, et sans votre grâce je n'y pourrois jamais atteindre. Quelle perfection ne verroit-qn pas dans le monde, si le monde étoit gouverné selon cette science des Saints? A quoi pensent les enfants des hommes quand ils la négligent, et à quoi s'occupent-ils, quand, au mépris de cette science, ils cherchent le mensonge et la vanité? que peuvent-ils espérer de Dieu , et à quoi toutes les autres sciences sanls celle-là les conduiroient-elles? Mais achevons , et voici
le dernier caractère de la science des Saints » c'est que par le retour le plus heureux , en se servant de leur religion pour sanctifier leur condition , ils ont profité de leur condition pour se perfectionner dans leur religion : encore un moment d'attention pour cette troisième partie. .
TROISIÈME PARTIB.
Quelque diversité d'événements qu'il y ait dans le cours de la vie des hommes, c'est une vérité indubitable, que tout contribue au bien de ceux qui aiment Dieu ; et nous savons, disoit l'Apôtre, qneceiaméme est une marque du choix que Dieu a feit^e leurs personnes en les prédestinant pour être Saints : 5ctmta fuontom diligentibusDeumom' nia coùptrantur m bontan , Us qui secundiim propotitum vocati sunt SancH ( Rom.^ 8). Or voilà, mes chers auditeurs, ce qu'ont éprouvé ces bienheureux dont noas honorons la mémoire; tout a contribué à leur avancement et à leur salut éternel. Car le monde, par un merveilleux effet de la grâce de Jésus -Christ , a visiblement contribué à Jeur sanctification ; et ce qu'ils étoient selon le monde, j'entends leur condition, sans être en soi difFérente de celle des païens, purlusage qu'ils en ont lait, n'a pas laissé de servir à les rendre de parfaits chrétiens; pourquoi? appliquez-vous à cette excellente morale de ^aint Paul : parcequ'il est constant que les Saints ont trouvé dans leur con* dition de puissants motifs pour s'exciter et s'animer à la pratique de leur religion; parcequ'il est vrai que leur condition leur a fourni des moyens de glorifier Dieu , dont ils ont su admirablement profiter à l'avantage de leur religion ; parcequ^un de leurs premiers soins a été de bien ménageries croix et les peines inséparables de leur condition pour en faire la matière de leur pénitence, et des sacrifices qu'ils ont eu le bonheur d'offirir à Dieu, dans l'esprit de leur religion : pensées touchantes que je ne fiiis que vous proposer , et à quoi je réduis la dernière idée que j'ai prétendu vous donner de la science des Saints. Ces prédestinés et ces élus de Dieu ont trouvé dans le monde mérpe et dans leur condition , quoique mondaine, de puissants motifs pour s'exciter à la pratique de leur religion : c'est-à-dire, ce que leur condition les obligeoit à iiaire pour le monde , leur a appris , mais vivement et sensiblement, ce qu'ils dévoient à Dieu, leur a fait poiteravec joie et avec douceur le joug de Dieu, leur a fait aimer tendrement la loi de Dieu, leur a fait embrasser généreusement ce qui leur a para de plus sévère dans l'accomplissement des ordres de Dieu , leur a fait sentir et goûter délicieusement le bonheur qu'il y a d*étre à Dieu. En £silloit-il davantage à ces Saints de la terre? car c'est ainsi que les appelle l'Écriture : SancHs qtà m terra sunt qus ( Ps. 13). En effet, dit saint Augustin, ils ont été les Saints de la terre avant que d'être les citoyens du ciel. Arrêtons-nous encore à ceux qui , après avoir passé dans le monde par les mêmes états que
61^ POjUa LA FÉTK m TOUS L^ SilNTg.
Yoas, doivent être les modèle; de votre conduite. Le«r eq faHoU*il , . di$-je, davantage pour leur inspirer tout le zièle qu'ils ont eu dans le ^ service de Dieu, que la réfleiLion qa'iis faisoient sur la manière dont on sert les grands de )a terre, et dont ils les ser voient euK-«(i(4wes? On s'étonne qu'il y ait eu des Saints à la cour , et n)oi je pr^^tei^ds que c'est la cour même, où, par Tordre de Dieu^ ils se trouvoient attachés» qui lesfaisoit Saints. Oui , la cour les formoit à la religion ; la cour, qui pour tant 4'antres a été et esl; si souvent une école d'impiété, par un don singulier de Dieu, apprenoit à ceux*ci le christianisme et les élevoit à la sainteté. Comment cela? Wen de plus naturel ni de plus simple. Attachés à la cQur par leur conditju^u, ils avoient honte de n avojr pas pour Dieu upe obéissance aussi pt-piupte et ^oe fidélité aussi inviolable que cqlle dontijs se piquoient à i'égard de leur prince, et cettfs comparaison les portoità tout entreprendre; ils se .reprochoiem avec doulefur d'être moins vifs et moins emprises pour le Dieu de leur salut que pour le makre .de quidépendoit ieiir fortune tempo* relie; et, à force de se l/e j^eprocher^ ils parveuojent enfin à pouvoirse rendre le témoignage favorable que (eut* 4îônscjence sttr<^ point eidn geoit d'eux, et oi^ con^istoit pour eux le capital et Tessentî^l de la religion. Je veux dire, ils parvenoie^t enfiq à avoir pour Dieu cet amour de préférence si nécessaire au salut , et néanmoins sf rare à la cour ; inais Dieu qui les avoit choisis vouloit que la cour même le. leur en* $eignât,et leur eu fournit i|n motif auquel ni leur raison ni leur foi ne pussent résister; et quel étoitce motif? je le répète: i'applicaiioa sans relâche avec laquelle ils faisoient leur, cour à uu homme mortel, la disposition sans réserve à n'iipurgner rien pour lui plaire, le parfaii dp vouement à ses intérêts, la soumission ayeugîe à ses volontés, l'infotigable assiduité auprès de sa personne, Tattenlion à mériter ses bonnes grâces, Tambition d'être k lui, la crainte d'être oubliés de lui, beaacoup plus d'epi être disgraciés pt réprouvés, tout cela c'étoit pour les Saints autant de leçons du culte snprénte et de Tamour souverain qu ils devpientà Dieu ; et pes Jeçpns bie^ étudiées, bien méditées,. t^ien appliquées , faisoient sur eux des impressions qui les sanciifioiezit. De même on esf surpris qu'il y ai}; eu des hommesqui, dans la profession des armes, soient arriyés à la sainteté ; et moi je dis que rien ne pouvoir mieux les disposer à la saiqtetéquela profession des armes. Comment les Maurice, les Sébastien , les Eustache, l'y opt-ils trouvée? Ils devenoient sans peiuje les martyrs de jésus-Cbrist et de leur religi<», en se souveijai^t combien de fois ils avoient été les martyrs de leur ooadition, lorsque tant de fgis dans les combats ils s'étoient exposés à la mort, pour i)e rien faire d'indigne de leur naissance, et qui iatéressài Ijsur bpnpeuir* Ainsi leur condition leur enseignoit-elle, les engageoii elle, les forçoit-elle ipalgré eux, non seulement à avoir de la religioa ^i^is à pratiquer tpuf: ThérQiqne de la religion. Car pour avoir uni parfaite religion^ il f^itt savoir parfiMtemenl opéiv ; il feut ss|voir se sa
pojUR Ul f$n& m TOUS les $awjs. tt»
crifijer, U fout savoir s^e rencu^cer» Or /c'est ce qu'on ignore partout ailleurs, mais qe qu*mi jQoondaiu, l^rave dans la guerre, ne pourra ja* niais dire à Dieu q^% ait ignoré. Il est donc certain jque sa condition lui apprend maigrie lui la science' des Saints ; et ceci , par proportion, convient à tous les états qui partagent Ja société des honunes, puis* que chaque cooKJiition , quand on en ssût user comme les Saints , a une grâce pa,rtjcu}ière pour coopérer par de sembiabies motifii à la sainteté de ceux que Dieu , selon les vues de sa sagesse , y a destinés.
C^Nu'est pas tout : indépendamment des motift , fai dit que les Saints ont trouvé dans leur condition des moyens de glorifier Dieu , dont ils ont su avantageusement se prévaloir pour acquàîr tout le mérite de leur religion ; et je n'en veux point d*autre preijive que l'histoire de leur vie. Qombien y en a-t-il dont la sainteté n'a été si éminente et si éclatante , que parcequ'ils ont eu dans leur condition des occasions de faire pour Dieu de grandes choses? Ils^avoient dans le monde de la qualité (ne quittons point ce qu^ vous est propre, et qu'il n'y ait rien de vag^e dans cette morale.) ; Ûs avoient dans le monde de la qualité, de la dignité, de l'autorité; comme élus de Dieu, ils ont fait servir tout cela à la piéié» à la charité, à rhumilité. Si saint Louis n'eût été roi, auroit-il iait pour Dieu ce qu'il a fait? auroit-il reprimé l'impiété, auroit-il puni le blas[dième, auroit-il dompté l'hérésie, auroit-it établi tant de saintes lois ? La royauté donnoit de la force à son zèle, et son zèle pQur Dieu . n'avoit de succès que parceque la royauté en étoit le soutien. S'il n'eût été roi, auroit-il laissé à la postérité tant de somptueux monuments de sa tendresse paternelle envers les pauvres; en auroit-il rempli la France , et y verrions-nous tant de maisons consacrées par lui à la charité publique? Sa charité ne subsistoit que sur le fonds de sa magnificence royale; et il n'a été le père des pauvres que parcequjen qualité de roi il a eu le pouvoir de l'être; en un mol, le mérite de ce mpnarque, et ce que j'appelle en lui la science des Saints, c'est qu'il a profité de sa condition pour être le héros de sa religion. Or, il n'y a point de condition dans le monde qui , selon la mesure et l'étendue du pouvoir qu'elle nous donne, n'ait par reqpport à Dieu le même avantage ; et si je suis , comme les Saints, fidèle t la fpraoe et aux desseins de Dieu sur moi ', sans être ce qu'a été saint Louis, je trouverai dans ma condition dé quoi sans cesse honorer Dieu par ai^ condition même ; je ne %ai pas des actions d'un si gnand éclat que saint Louis ; mais en faisant tout le bien doàt je suis capable, je glorifierai Dieu par mon obscurité, comme saint Louis Ta glorifié par son élévation ; cai* élévation et obscilriié , à qui sait et veut s'en servir, ce sont également, quoique différemment, des sujets de sanctificationc dans la médiocrité de mon état, je n*aurai pas les importantes occasions qu'a eues saint Louis, pour me signaler comme loi par une piété héroïque ; mais en pratiquant les vertus communes de mon élat , sans
être héroiqaenieiit saint, je pourrai l'être solidement ; sans l'être avec édat aux yeux des hommes, je pourrai l'être avec mérite devant Dieu et dans ridée de Dieu : or c'est uniquement ce que les Saints ont cherché, et à quoi ils ont rapporté cette science qu'ils avoi^t reçue d enhaut : DedUilli sd&itiamSanctorum {Sap.^ iO).
Enfin les Saints ont trouvé des croix dans leur condition , et ils es ont feît la matière de leur patience , de leur résignation , de tons les sacrifices qu'ils ont offerts à Dieu dans i'e4>rit de leur religion : encore une fois, suivant ce principe , faut-il s'étonner qu'il y ait eu des Saints ^ la cour, et ne feutnll pas s'étonner plutôt qu'il y en ait eu et ^qu'il y en ait si peu ? La condition de ceux qui vivent à la cour, et que leur devoir y retient, étant, de leur propre aveu, celle où les mord* fications sont plus fréquentes et plus inévitables, celle où il y a plus de d^oûis et de chagrins à essuyer, celle où l'on est plus obligé à preodresur soi et à se contraindre, devroit-il yen avoir une dans le monde plus propre à faire des Saints? Trouver tout cela dans sa condition, et n'être pas saint, et ne penser à rien moins qu'à l'être, n'est-ce p» le comble de la malédiction ? J'en appelle à vous-mêmes , mas cben auditeurs, et je suis sur que, malgré votre peu de foi, vous en convenez. Quoi qu'il en soit, voilà le secret adorable que l'Esprit de Dieu a révélé à ces glorieux prédestinés, qui se sont sanctifiés à la cour. Des mortifications et des chagrins que leur attiroit leur condition , ils se sont fait un état de pénitence , non pas, comme les mondains , \l'niie pénitence forcée, mais d'une pénitence volontaire , méritoire, sancdficatoire; les revers de fortune et les disgrâces qu'ils ont eu à soutenir, leur (mt inspiré, non pas d'inutiles et de vains dégoàts, mais m généreux et sincère détachement du monde ; les injustices^ mêmes di monde ont été pour eux un exercice de ce parfait christianisme qui les obiigeoit de mourir à eux-mêmes : voilà ce que la science des Samts leur a appris ; au lieu que les enfants du siècle ^nt de tout cela le sajet de leurs plaintes et de leurs murmures, les Justes et les amis de Dieu s'en sont fait des sujets de consolation et d'actions de grâces, parcequ'ils savoient bien que c'étoit là le partage des élus , et que h voie la \plus certaine de leur prédestination étoit de passer par les souffrances, et d*en^tre réputés dignes. Gomme il n'y a point de Jostes dans la gloire que Dieu n'ait voulu y conduire par-là, aussi n'y en at-il point qui dans leur condition n'aient trouvé des peines et des afflictions ; et c'est, dit saint Paul, ce qui a le plus contribué à lear sainteté. Contemplons-les donc aujourd'hui comme nos modèles. Quoi qu'il nous arrive de fâcheux et de chagrinant dans notre état» disonsnous à nous-mêmes : Qu'ont foit les Saints lorsqu'ils se sont vus traités comme moi? s'en sont-ils pris à la Providence? leufcoura^ en a-t-il été abattu, leur foi en a-t^eUe paru ébranlée, et ne se sont-ils pas , ai contraire , estimés heureux d'être éprouvés sur la terre , a&B d'êti< éternellemeht glorifiés dans le ciel?
POUR LÀ FÊTE m TOUS LES SAINTS. eSi
Telle est pour nous tous, mesohers auditeurs, la science des Saints. Mais c*est à vous, Sire, de posséder éminemment cette divine science: car la science des Saints, pour un roi, doit bien être d'nne autre étendue, et même d'une autre perfection que pour le commun des hommes. Gomme les rois sont les images de Dieu, un roi, pour être saintement roi, doit être, à l'exemple de Dieu, non seulement saint , mais grand et magnifique jusque dans la sainteté : Magnificus in swieUuue Exod.^ 11 ). Il suffit aux autre»» d'être humbles dans la sainteté ; d'être patients, d'être fervoQits, d'être constants dans la sainteté; mais il £aut à un roi de la grandeur dans la sainteté même, puisque avec une sainteté vulgaire et commune il est impossible qu'il satisfasse aux importants devoirs doni il est chargé comme roi. En effet, si, selon Tévangile de ce jour, une psurUe de la science des Saints est d'être pacifique, la science d'un saint roi, et d'un roi chrétien , doit être , dit saint Au^ gustiô, de mettre sa gloireà donner là paix ; doit être d'em{do]rer sa puissance et de n'épargner rien pour établir, pour affermir, pour faire fleurir et régner la paix. Aussi est-ce particulièrement aux princes et aux rois de ce caractère qu*il est dit aujourd'hui : Beaii paeifid (Matth., S) ! Or , suivant cette règle , Sire , si jamais prince sur la terre a eu droit de prétendre au mérite de cette béatitude, on ne peut douter cpie ce ne soit Votre Majesté : car elle vient de donner la paix à toute l'Europe, de la manière la plus chrétienne dont jamais monarque chrétien l'ait donnée et Fait pu donner; je veux dire, au milieu de ses conquêtes , dans le comble des prospérités et' des succès dont Dieu jusqu'à la fin a béni ses. armes ; dans le désespoir où étment ses ennemis, malgré leur formidable ligue, de pouvoir lui résister, et lorsqu'ils étoient forcés de reconnoftre et de confesser que vous étiez. Sire, le seul victorieux et le seul invincible. C'est en de si favorables conjonctures que vous avez voulu être le pacificateur du monde chrétien, et c'est ainsi que toute l'Europe vous est redevable de son bonheur. C'est par vous que tant de nations, après une sanglante guerre, vont commencer à respirer ; par vous que tant d'églises désolées vont offrir librement et sûrement leurs sacrifices , dan^ le tranquille exercice du culte de Dieu ; par vous que tant d*états et de royaumes vont jouir d'un profond repos : fut-il jAnais un meilleur titre pour avoir part à la bésititude évangélique? BeaA pacificil Mais j'ose encore , Sire , pour ma propre consolation et pour celle de mes auditeurs , ajouter ici le motif qui vous a déterminé à la conclusion de ce grand ouvrage. Car puisqu'il m'est permis d'entrer dans les intentions de Votre Majesté, et puisqu'elle-même s'en est hautement expliquée, elle n'a consenti à la paix que par amour pour son peuple , que dans un sincère désir de faire goûter à ses sujets la douceur de son règne, que dans la vue de les soulager ; elle s'est relâchée de ses droits pour nous rendre heureux ,* et ce qu'elle a sacrifié à la paix nous est une preuve authentique de ses soins bienfaisants et de son attention à nos inté-
rets. Or ToHà ce qae j'ai appelé , ^oUt un fui èHrAîen , le èiérite de cette béathilde dont nous parié le Sauvear dû ma^é : Beatipadfittl et è^est de quoi j'ai cru devoir félicite^ àfujoArd'hui Vôtre Majesté. Nos otMfeiit d'aff oir été jiMqo'à' présent le plus ^orieiix et le pins poissantde tous lesrolSy vous voulez encore. Sire, être le ihéiRen^ de tons les rois; après avoir été, Coitome conquérant, fadmiration dé tons les peuples, vous youlee, pour couronner votre règne, être le père de votre peuple. Le dirai-j^ , Si^e , avec la respectueuse BberM que me fait prendre mon ministère? votre peuple n'eki esc pas Mdi^e : car jamais peuple aous le ciel i/a tant Mtbé «ottroi, n'a été si passionné pour la gloiredt son roi/ ne s'est épuisé pour son roi avec tant d^ 2èle, n'a faâtpoiir la conservation de son roi tant de vo^u^ à Dieu. Vôtre Majesté raseoti, eî ^Ve ne roAblieraî jamais : tous les ecènrs ^ut cdâ se' sont ouverts, et 4e vôtre. Sire» eb a été touclié. Ce peuple, encore ijrâe fois, n'est donc pas ind^e de vos boAtés ; et sf l'èh ponvoit les «hériter, je diroisqn'il les a méritées par son attachement sans exemple, piar sa fidélité i tonte épreuve, par son obéissance sans bornes, par son amotrf tendre pour *Votre Majesté. Beati pacifici! Heureux les pacifiques, et encore pk les pacificateurs, puisque, matgré lés feux raisonnements è la politique mondaine, c'est ce qui fait lés saintis rois, les rois éelon kcœur de Dieii, tes rois digi^es de posséder le royaume de Dieu. A quoi tout le reste saM^ cd^ leur servira-t-il ? J'ai été rôi , disoit Salomon, et f ai sui^pàseé toi|S les autres rois en grandeur , en [Puissance, en nchesses, en magnificence; ikiais / aï rdi^nnu par une longue eispérieiitt que tout cela, séparé de la sagesse, n'étoit que vanité, que peine, qu'i^ -fficâon d'esprit. Votre Majesté, Sire, a trop de IttmrèrespouTnepB {MSttser aujourd'hui ce que Salobibn' pensoît albrs ; et, convaihcaeaosîi tÀen que lui du néant du mondé , elle à trop de religion ^ouf n« se pas dire k elle-même qu'elle doit donc chercher hors du' moàdesoDTé ntabte bodhenr; La science de gouverner les peuples, la science*» ftire obéir, la science d'accroître ses états par le nombre de ses conquêtes, voilià ce que Votre Majesté possède dans un suprême degré,rt ce qui a feSt la matière de tant d'éloges. Mais, comme prédicateur dt FÉvangfile , je lui dis aujourd'hm quelque chose de plus grand, <l< plus soHde, de plus digne d'elk : et ^ôi? c'est qu'il n'y a rien (ie •graâd, rierf de solide, rien qui' soit ni puisse être digne d'elle, que ^ «ciencedes Saints, qui est la Sciedcedes élus de Dieu, et qui la conduira à ce royaume éternel que je lui souhaite, au nom dû Père, do Fils,e< du Saint-Esprit.
ï>OtR LA COÏiiMÈMoltAfldî* iïEà MOàté. C2S