SERMON POUR LE QUATRIÈME DIMANCHE APRÈS
L'EPIPHANIE
SUR JiBS AFFUCTlOlfS DBS JUSTES BT Là PHOSPÉRrrÉ DES PÉCBBURS.
JseenâetUe Jesu in naoicuUnn, seeuU tunt eum diseipuli ejus : et eece motus magnus fadnt est in nuuri, ita ut funieula oper<rélt»r fluetibus, Ipse vêrà dornUebat! et suscitaveruni eiMi éisdfuli i^us, dieetUes : Domine, satva nos, petimut ; et éicit eis : Qmd timidi esiU, modicœ fidei ?
Jésus étant entré dans une barque, ses disciples le snivirent; et aussitôt il s'éleva sur la mer une grande tempête, en sorte que la barque étoit couverte de flots. Lui cependant dor- Bott, et ses disdp&es le réfeiilèrai^ en lui disa^it i Seigneur, sauTex-nons ; nons allons périr.. Jésos leur répondit : Pourquoi braignei-vous, hommes de peu de foi ? Saint Hatth.» ch. viu.
Vcilk y Chrétiens, une image bien naturelle de ce qui se passe tons les jours à nos yeux et parmi nous. H semble que le Saint-Esprit , en nous la traçant dans cet évangile, ait expressément voulu nous représenter un des plus grands mystères de la conduite de Dieu sur les hommes, et en faire le sujet de notre instruction. Les disciples de Jésus-Christ, c'est-à-dire les Justes et les élus de Dieu , vivent dans le monde, que nous pouvons considérer comme une mer orageuse, et s'y trouvent embarqués par les ordres mêmes de la Providence. Dieu est avec eux, et ne les quitte jamais ; il les suit dans toutes leurs voies, il les édaire et les soutient : mais du reste, à en juger par les apparences, on diroit en mille rencontres qu'il s'en éloigne, qu'il les oublie, qu'il les abandonne, qu'il est à leur égard comme endormi : Ipse verd dormebat. Il permet qu'ils soient assaillis et battus des plus violents oi^ages, qn'ils soient exposés aux plus rudes tentations, qu'ils soient affligés et presque accablés des misères de cette vie. Or qui croiroit alors qu'il y a une Providence qui prend soin de leurs personnes ; ou qui ne croiroit pas au moins que cette Providence est ensevelie dans un profond sonuneil, et qu'elle ignore leurs besoins ; surtout lorsqu'on
2S6 SUR LES AFFLICTIONS DES JUSTES, me
voit les impies prospérer sur la terre* virre dans le calme , tenir les praniers rangs , jouir de l'abondance , être en possession de tout ce qui s'appelle fiMtune et bonheur humain? C'est en vue de ce partage si surprenant et si peu conforme à nos idées, que David s'écrioit, et disoit à Dieu : Exsurge ! quare obdormis , Domine (Pj. 43) ? Levezvous, Seigneur ! et pourquoi demeurez-vous dans cette espèce d'assoupissement ? Et c'est ainsi que nous lui disons encore nous-mêmes, comme les apôtres : DominCf salva nos, périmas : Hé! Seigneur, où êtes-vous ? nous périssons, et vous nous délaissez ; tous les mauic viennent nous assaillir , et il semble que vous y soyez insensible. Mais à cela, Chrétiens, point d'autre réponse de la part de Dieu, que celle de Jésus-Christ à ses disciples effrayés et consternés : Quid timitti estis^ modkœ fidei f Où est votre foi, où est la confiance que vous devez avoir en votre Dieu? que craignez* vous, quand je suis avec vous? Mystère de la Providence, dont je veux aujourd'hui, mes chers auditeurs, vous entretenir, et dont il est d'une importance extrême que vous soyez instruits. Ce n'est point précisément aux pécheurs que j'ai à parler ; c'est aux âmes fidèles, c'est aux prédestinés du Seigneur, c'est à ceux qui font état de le servir, et qui, tout attachés qu'ils sont à son service, voient souvent tomber sur eux tous les fléaux du ciel , tandis que les mondains passent leurs jours dans le plaisir et dans la joie. Je vais là-dessus les rassurer et les consoler, après que nous aurons demandé le secours du Saint-'Esprit par l'intercession de Marie. Ave Maria.
C'est de tout temps que la foi des chrétiens a été troublée , et leur confiance en Dieu ébranlée, de voir les méchants dans la prospérité et dans le repos, pendant que les Justes sont dans l'adversité et dans le travail. Ce partage , à ce qu'il paroit, si injuste, a toujours été, pour ainsi dire, le scandale de la Providence ; car de là les pécheurs ont pris sujet de triompher insolemment dans la vie, et de là les plus gens de bien se sont relâchés dans le chemin de la vertu ; de là même les plus grands Saints en sont venus presque jusqu'à former des doutes an préjudice de leur foi. Écoutez-en parler David: Met autempenè moH sunt pedes, penè effusi sunt gressus met ( Ps. Tl): Pour moi , disoit-il, je le confesse, j'ai senti ma foi chanceler ; et, quelque solide que fût le fondement de mon espérance , je me suis vu sur le point de succomber ; et pourquoi? parcequ'il s'est élevé dans mon cœur un mouvement de zèle et d'indignation à la vue des pécheurs qui goiltent la paix , qui réussissent dans leurs desseins, qui établissent leurs maisons , à qui rien ne manque dans la vie : Quia zelavi super iniquos^ pacem peccato-' rum videns (Ibid.). En effet, ai-je dit, comment est-il possible que Dieu sache ce qui se passe id-bas, et comment puis je croire qu'il y prenne garde? Quomodb sdt Deus^ etsiesttcimtïainexcelsoijhià.)^ Les libertins et les impies sont les plus heureux, les plus honorés, les
SUR LES AFFLICTIONS DES JUSTES, etc. 237
plus riches : Ecce ipsi peccatores et abuniantes in seculo obdnuertmt dmûas {Ps. 72); d'où j'ai presque conclu, ajoute le même prophète , qa'il m'ëtoit donc inutile de conserver mon cœur dans Tinnocence, et d'avoir les mains nettes de toute injustice : Etdixi,Ergo êine causa y jm^ficavi cor meum^ et lavi inter ifinaeentes manus mea$ (Ibid.). Ainsi parloit le plus saint roi du peuple de Dieu , et c'étoit le reproche qae iàisoient les païens aux fidèles. Quel Dieu servez-vous? leur disoient ces idolâtres ; où est sa justice envers vous et sa bonté? Il vous voit pauvres et languissants, et il ne prend nul soin de vous. Est-ce qu'il ne le peut, ou qu'il ne le veut pas? Si c'est impuissance, il n'est pas Dieu ; et aussi peul'est-il, si c'est insensibilité. Vous vous promettez l'im* mortalité dans un autre monde que celui-ci; mais quelle apparence qu'un Dieu que vous vous figurez assez puissant et assez bon pour vous ressusciter après la mort, ne vous secourut pas dans la vie? Cependant vous renoncez à tous les plaisirs, vous ne venez point à nos spectacles, vous souffrez la faim et là soif, vous endurez les plus rigoureux tourments; d*où il arrive que vous ne jouissez ni de la vie présente où vous êtes, ni de cette vie future et imaginaire que vous attendez. A cela les Pères faisoient diverses réponses. La plupart m'oient la supposition, pour établir une vérité tout opposée; car ils soutenoient que jamais les Justes ne sont malheureux sur la terre , et que jamsds les impies n'y goûtent un véritable bonheur. IntelUgat homOy disoit saint Augustin, n^ÀnquamDem pemùilit malos esse feUces (AuG.): Que l'homme s'applique à bien comprendre ceci : jamais Dieu ne permet que les méchants soient heureux. Ils passent néanmoins pour rétrC; ajoutoit ce saint docteur ; mais on ne les croit heureux que parcequ'on ignore en quoi consiste la vraie félicité : Ideà malus felix putatur^ quia quid sit félicitas ignoratur ( Idem.) ; et il n*en £aut point juger par de certains dehors. Tel, dit saint Ambroise, me paroît avoir la joie dans le cœur, dont le cœur est déchiré de mille chagrins : il est à son aise, selon mon estime ; mais dans son idée et en effet, il 6st misérable ; ilfeo affectu beatus est, et suo miser (Aub.). C'est ainsi, dis-je, que les Pères s'en expliquoient. Mais, Chrétiens, je prends la chose tout autrement. Ne disputons point aux impies et aux pécheurs la possession des joies humaines, et convenons que les Justes sont aussi malheureux dans le temps, que les mondains le pensent» Cela posé, je prétends que nous sommes toujours coupables, si nous nous défions de la divine Providence, qui Fa ordonné de la sorte ; et, pour vous en convaincre, j'avance deux propositions qui renferment tout ce qu'on peut dire de plus solide sur cette matière, et qui partageront ce discours. Je soutiens, d'abord, que dans cette conduite de Dieu il n'y a rien qui doive ni qui puisse ébranler notre foi : c'est lu première proposition et la première partie. Je dis plus, et je soutiens même que cette conduite de Dieu a de quoi établir et confirmer notre foi : c'est la seconde proposition et la seconde partie. Développons B. 2. il
258 SUR LES AFFLICTIONS DES JUSTES, wcr
Tune et Tautre ; et ne croyez pas que je veuille là-dessus m'arréter à de vaines subtilités. J'ai des preuves à produire ^alemenl sensibles et touchantes. Commençons.
PRBMIÈRB PARTIB.
Saint Augustin dit un beau mot : Que les secrets de Dieu doivent nonsimprimer du respect, doivent nous rendre attentifs à les considérer, doivent nous exciter à en faire la recherche, autant que Thumilité de la foi nous le permet ; mais qu'ils ne doivent jamab trouver d'opposition dans nos esprits , et qu'il ne nous appartient pas d'en vouloir jugOT» ni d'entreprendre de les contredire : Secretum Dei iri" tentes noêhabere débet ^ nùn]adversos (Ai7G.)*yoilà9 mes chers auditeurs, une maiime bien chrétienne et bien importante : car un des plus grands désordres de notre esprit est de se révolter d'abord contre tout ce qui paroi t contraire à nos lumières et à nos vues; et c'est de ce principe que procèdent toutes les erreurs où nous tombons à l'égard de Dieu. Or écoutez comment je me sers de la maxime du saint docteur, pour établir ma première proposition touchant ce partage si inégal des biens et des maux de cette vie, qui fiiit que les Justes souffrent pendant que les impies prospèrent. Je prétends qu'il n'y a rien en cela qui doive troubler notre foi ; et en effet , quand je ne verrois nulle raison de cette conduite de Dieu , quand ce seroit un abîme où je ne découvrirois rien, et que mon esprit s'y perdroit, ma foi n'en devroit point être altérée; et tout ce que j'aurois à faire, ce seroit de m'écrier aveic saint Paul : 0 aliitudo ! et de reconnoître que c'est un secret de la Providence, que je dois adorer et non pas pénétrer. Ainsi quand je ne conçois pas l'auguste et incompréhensible mystère d'un Dieu en trois personnes, je ne croîs pas dès-lors avoir droit de le Irévoquer en doute; je ne crois pas pouvoir conclure: Il n'y a donc point de Dieu, il n*y a donc point de souverain Être ; m^is je conclus que ce souverain Être est au-dessus de tonte intelligence humaine, et je n'en demeure pas moins inviolablement attaché àmacréance. Pourquoi ne ferois-jepas ici de même? et quand il s'agit d'un point qui regarde la providence de Dieu et sa conduite dansle gouvernement du monde, pourquoi en voudrois-je douter, et pourquoi me troublerois-je, parce que je ne le comprends pas?
Car enfin , j'ai d'ailleurs mille preuves qui me convainquent qu'il y a une providence dans l'univers, et que tout ce qui arrive sur ta terre est de l'ordre de Dieu. Je n'ai qu'à ouvrir les yeux , je n'ai qu'à contempler le ciel, je n'ai qu'à considérer toutes les créatures, il n'y en a pas une qui ne me rende témoignagede cette vérité, et qui n'en soit pour moi une démonstration. Les païens et les barbares l'ont reconnue ; et je serois plus infidèle que les infidèles mêmes , si je refusois de m'y soumettre. Cependant contre tous ces témoignages il se forme une difficulté dans mon esprit. S'il y a une providence, me dis-je à moimême, comment souffre-t-elle que les Justes soient opprimés, et les
SUR LES AFFUCTIONS DES JUSTES, btg. 259
impies exaltés? Yoilà ce qui me iiit peine. Or je voos demande. Chrétiens, est-il raisonnable que pour cette seule difficulté je me départe d'un principe de foi aussi infoiUible et aussi solidement établi que l'est cdui d'une proiwlence; et que parceqà'il y a un certain point où la conduite de cette providence sur les hommes me par<rft obscure , je la tienne pour douteuse, et j'ose même absolament b rejeter? N'est-il pas plus juste que j'oppose à la difficulté qui m'embarrasse toutes les maximes de ma foi et toutes les lumières de ma raison ? et que n'ayant pis assez de Yi|e pour approfondir le mystère de cette providence si rigoureuse, ce semble, à l'égard des Justes , et si libérale envers les pécheurs, je me réserve à le oonnoitre un jour dans sa source, c'est-àdire dans Dieu même?
Et c'est là aussi que le Prophète royal en rovenoit, après avoir canfessé devant Dieu qu'il n'0ntendoit rîea à ce procédé , et qu'un traitement si peu conforme aux mérites des um et à l'iniquité des antres passoit tontes ses connoissances et confondoit toutes ses idées. J'espère bien, disoit-il, Seigneur, que vous me découvrirez là-dessus l'ordre de vos jugements , et que vous me ferez voir, comme dans un miroir, les raîscms secrètes que vous avez eues de disposer ainsi les choses. Alors je saurai pourquoi vous avez permis quece Jaste fàt vexé et persécuté, et que le crédit de cet impie l'emportât sur l'Innocence et la vertu ; que cet homme de bien n'eût aucun succès dans ses entreprises , et que ce mondain sans foi et sans conscience réussit dans tous ses desseins ; que cette femme pieuse et remplie d'honneur passât ses jours dans l'amertume et dans de mortels déplaisirs, et que cette autre, idolâtre du monde et livrée à ses passions, menât une vie douce et commode. Vous nous apprendrez , 6 mon Dieu , quels étoient les ressorts de tout cela ; et par un seul rayon de ia lumière que vous répandrez dans nos esprits vous dissiperez tous les nuages, et vous ferez évanouir tous les doutes qui naissent maintenant malgré nous contre votre adorable providence. Je me figurois qu'à force de réflexions et de considérations, je pourrais dès cette vie démêler cet embarras , et sonder les impénétrables conseils de votre sagesse : Exittimabam ut cognoscerem hoc {Ps. TÈ); mais je me trompois bien , et je me suis bien aperçu que je m'arrétois à d'inutiles recherches: Labor est ante me (Ibid.) i d'où j'ai conclu qu'il falloit attendre que je fusse entré dans votre sanctuaire , et que je visse où se dévoient terminer les espérances des uns et des autres : Donec intrem in sanctuarium Dei, et intelligam in navissimis eorum (Ibid.). Voilà comment raisonnoit ce saint roi, et c'étoit l'esprit de Dieu qui lui inspiroit ce sentiment.
Mais là-dessus , mes chers auditeurs , nous n'en sommes pas encore après tout réduits à la simple soumission et à la seule obéissance de la foi. Nous avons sur ce mystère de quoi contenter notre esprit, autant et peut-être plus que sur aucun autre ; et c*est par où nous devenons tout-à-lait inexcusjaJ}les, quand nous nous troublons et que nous tom-
260 SDR LES AFFLICTIONS DES JUSTES, etc.
bons dans la défiance, parceque nous voyons les Justes affligés, et qne les pécheurs ont toutes les commodités et toutes les douceurs de la vie. Car nous trouvons nous-mêmes des raisons qui nous justifient parfaitement la conduite de Dieu , et qui nous persuadent que Dieu a fait sagement d'en user de la sorte. Or si moi , avec un esprit plein d'erreurs et de ténèbres, je découvre néanmoins des raisons pour cela, ne dois-je pas être convaincu que Dieu en a de plus solides encore et de plus relevées que je ne vois pas ; et ces raisons de Dieu que je ne vois pas, mais que je conjecture dçs miennes, ne doivent-elles pas calmer mon cœur et le rassurer ? Tout ce qui me reste donc, c'est de suivre le conseil de saint Augustin, et de m'appliquer, non pas à connoitre pleinement, mais du moins à entrevoir le secret de Dieu, afin que ce que j'en puis apercevoir m'apprenne à juger de ce qui échappe à ma vue, et que l'un et l'autre affermisse ma confiance. Secntam Dd intentoi nos habere debet^ non adverses.
Mais qu'est-ce en effet que j'en aperçois de ce secret de Dieu , et quelles sont les raisons que je puis imaginer d'ua partage qui senible choquer la raison même? Vous me les demandez. Chrétiens; et sans une longue discussion, voici celles qui se présentent d'abord à moi : que Dieu veut éprouver ses élus, et leur donner occasion de lui marquer par leur constance leur fidélité ; que Dieu , selon la comparaison du Prophète-roi, veut les purifier par le feu de la tribulation, comme l'on épure l'or dans le creuset ; que Dieu veut assurer leur salut, et les mettre à couvert du danger inévitable qui se rencontre dans les prospérités du siècle; que Dieu^ par une aimable violence, dit saint Ber^ nard, veut les forcer en quelque sorte de se tenir unis à lui, en leur rendant tout le reste amer, et ne leur offrant partout ailleurs que des objetsquileurinspirent du dégoût; que Dieu veut leur fournir une continuelle matière de combats, afin que ce soit en même temps pour eux une continuelle matière de triomphes, et par conséquent de mérite; que, tout Justes qu'ils sont, ils ne laissent pas d'être redevables à Dieu par bien des endroits, puisque le plus juste, comme parle Salomon, tombe jusqu'à sept fois par jour; mais que Dieu d'ailleurs veut les punir en père et non en juge, et pour cela qui! les châtie en ce monde selon sa miséricorde, afin de ne les pas punir en l'autre selon sa justice. A s'en tenir là, mes chers auditeurs, et sans vouloir pénétrer plus avant dans les desseins de Dieu , n'est-ce pas assez pour soutenir la foi du Juste ; et une seule de ces raisons ne suffit-elle pas pour lui servir de défense, et le fortifier contre les plus rudes attaques ? Que Dieu donc ordonne selon qu'il lui plait, quil détruise et qu'il renverse, qu'il abaisse et qu'il humilie, qu'il frappe à son gré, jamais le Juste n'aura que des bénédictions à lui rendre; et s'il pensoit à se plaindre, ce seroit bien alors que Dieu pourroit lui faire le même reproche que fit le Sauveur du monde à saint Pierre iModicœ fidei, quart dubitasttf Homme aveugle , laissez agir votre Dieu ; il vous aime , et il sait ce qui vous
^ SUR LES AFFUCTIONS DES JUSTES, etc. 961
conTÎeiit. S'il vous traite maintenant avec rigueur» ce n'est qu'une rigueur apparente; et tout sensibles que peuvent être les coups que son bras vous porte, c'est son amour qui le conduit.
Pensées touchantes, et puissants moti£s d'une consolation toute chrétienne ! Dans ce vaste et nombreux auditoire , il est impossible qu'il ne se rencontre bien de ces âmes chéries de Dieu, et que Dieu toutefois abandonne aux traverses et aux disgrâces du monde. Or c'est à moi de leur faire goûter ces vérités. C'est à moi, mes chers auditeurs, de vous relever par-là de l'abattement où vous jette peutêtre l'état de pauvreté, l'état d'humiliation, l'état de soufh^nces qui vous accable, et qui vous rend la vie si ennuyeuse et si pénible. C'est à moi, comme prédicateur évangélique , de vous faire trouver tout l'appui nécessaire dans votre foi. Car je ne suis point seulement ici pour vous reprocher vos infidélités, ni pour vous remplir d'une terreur salutaire des jugements éternels. Je l'ai fait selon les occurrences, je le lais encore, et je ne puis assez bénir le ciel de l'attention que vous donnez à mes paroles, ou plutôt à la parole de Dieu que je vous annonce. Mais l'autre partie de mon devoir est de vous consoler dans vos peines ; et puisque je tiens la place de Jésus-Christ, qui vous parle par ma bouche , et dont je suis l'ambassadeur et le ministre : JPro Christo legatione fungimur ( 2. Cor.^ 5} , c'est à moi de vous dire aujourd'hui ce que ce divin Sauveur disoit au peuple : Venite ad me omnes qui laboratu et onerati atis, et ego reficiam vos ( Matth., 11 } : Venez, âmes tristes et affligées; venez, vous qui gémissez sous le poidsde la misère humaine et dans la douleur, venez à moi. Le monde n'a pour vous que des mépris et des rebuts, et vous en éprouvez tous les jours l'injustice. Les plus déréglés et les plus vicieux y font la loi aux plus justes, et c'est ce qui vous flétrit le cœur et qui vous remplit d'amertume. Hais, encore une fois, venez; et sans rien changer k votre condition, je l'adoucirai : Venite, et ego reficiam vos. Je ne suis qu'un homme foible comme vous, et plusfoible que vous; mais avec la grâce de mon Dieu , avec l'onction de sa parole et les maximes de son Evangile , j'ai de quoi vous rendre inébranlables au milieu des plus violentes secousses. J'ai de quoi réveiller toute votre foi, et de quoi ranimer toute votre espérance; de quoi vous apprendre à ne lieu désirer de tout ce que le monde a de plus flatteur, et de quoi vous £iire connoître le précieux avantage d'un état oii Dieu veille avec d'autant plus de soin sur vous et d'autant plus d'amour, qu'il semble uioins ménager vos intérêts, et moins vous aimer.
Car, pour reprendre avec ordre et pour mieux développer ce que je n'ai foit encore que parcourir, et ce qui demande toutes vos réflexions, puisque ce doit être pour vous comme un trésor et un fonds inépuisable de patience : je dis que "si Dieu traite le Juste avec une sévârité apparente, que s'il l'afflige ^ c'est pour l'éprouver. Ainsi s'en explique-t-il en mille endroits de l'Ecriture, où il déclare, en termes
âaa SUR LES AFFUGTIONS IffiS JUSTES, èïg.
formels» que c'est un des offices de sa providence , et que , par cette raison, il laisse tomber ses fléaux sur ceux qui le servent , encore plus que sur les autres. De sorte que l'affliction , dans le texte sacré, est appelée communément épreuve ou tentation ; et que , suivant le même langage, ce que le Saint-Esprit appelle tentation n'est autre chose que l'affliction. G'étoît la belle et solide réponse que feisoit «un des plus zélés défenseurs de la loi chrétienne aux idolâtres et aux infidèles , lorsqu'ils lui reprochoient l'extrême abandon oiï l'on voyoit le peuple fidèle , et qu'ils prétendoient de là tirer une conséquence , ou contre le pouvoir, ou contre la mKéricorde du Dieu que nous adorons. Vous vous trompez, leur disoit-il : notre Dieu ne manque ni de moyens 9 ni de Imté pour nous secourir : Deus ille noster, quem co^ linms , nec non potest snbvemre, nec despidt (Minut. FelixJ. Mais que fait-il? il nous examine chacun en particalier ; $t à quoi se réduit cet examen? à nous priver des biens de la vie, et à nous tenir dans l'adversité : Sed in adversis unumquemque explorât (Ibid.)* Ces paroles sont remarquables : Dieu sonde le ccsur de Phomme, il l'interroge» par où? par les souffrances et les afflictions: Vitam homims scisci" tatur (Ibid.). Comme si Dieu disoit au Juste : Déelarez^vous, et iiaitesmoi voir ce que vous êtes, ie ne l'ai point encore bien su jusqu'à présent» et je veux rapprendre de vous-mêmes. Tandis que vous avez été heureux sur la terre , et que vous y goûtiez le calme et la paix , vous me l'avez dit , il est vrai , que vous vouliez être à moi ; mais on ne pouvoit guère compter alors sur votre témoignage. Dans cet état de prospérité» vous ne vous connoissiez pas encore assez bien, et vous ne pouviez juger sûrement à qui des deux vous étiez, ou à moi, ou à vous-même. Hais maintenant qu'un revers a troublé toute la douceur de votre vie; maintenant que vous êtes dans l'infirmité, dans le besoin, et que tous les maux sont venus» ce semble, vous assaillir, c'est en cette situation que vous pouvez ine donner des assurances de votre foi » et que je puis faire fond sur votre parole. Si donc je vous vois persévérer dans mon service» si je vous entends au pied de mon autel me faire toujours les mêmes protestations d'un attachement inviolable» je vous écouterai et je vous croirai ; car un amour ainsi éprouvé ne doit plus être suspect. A cela que pouvons-nous répondre, chrétiens auditeurs? Si Dieu ne met pas l'impie à de pareiUes épreuves , de quel sentiment » à là vue de son prétendu bonheur» devonsnous être touchés? Est-ce d'une envie, ou n'est-ce pas plutôt d'une horreur secrète; puisque si Dieu l'épargne» c'est que Dieu ne te juge plus digne de lui» c'est que Dieu ne s'intéresse plus en quelque sorte à le former pour lui» c'est que Dieu le regarde comme un faux métal que l'ouvrier abandonne ; au lieu qu'il jette l'or dans la fournaise» et qu'il le fait passer par le feu. De là cette sainte prière que David faisoit à Dieu : Proba me. Damne, et tenta me (P«. 25) : Ah ! Seigneur, éprouvez-moi, et ne me refusez pas la consolatirâ et l'inestimable avantage de poa-
SUR LES AFFLICTIONS DES JUSTES, etc. %5
voir vous montrer qui je suis , et queUes sont pour vous les véritables dispositions de mon cœur. Hais pafceque je ne puis mieux vous les iaire connoitre qu'en souffrant , frappez , brûlez , et me consumez , s'il le fiauty de misères et de peines : je consens à tout : Ure rené* meos.
Nous y devons consentir nous-mêmes, mes Frères, d'autant plus aisément qu'un autre dessein de Dieu sur le Juste affligé est de le purifier de toutes les affections de la terre. En effet , si les prospérités temporelles étoient attachées à la vertu, nous ne servirions Dieu que dans cette vue, et par conséquent nous ne l'aimerions pas pour lui-même. C'est ce que saint Augustin a si bien observé , et sur quoi il raisonne si solidement , et avec sa subtilité ordinaire. Quand vous voyez , dit-il , les ennemis de Dieu et les libertins dans l'état d'une riche fortune, vous y êtes sensibles, et vous vous dites à vous-mêmes : Il y a si long-temps que je sers Dieu , que j'accomplis ses commandements , et que je m'acquitte de tous les exercices de la religion ! Gepoidant mon sort est toujours le même , mes affaires n'en ont pas une meilleure issue, et il semble au contraire que Dieu prenne à tâche de les arrêter et de les renverser : ceux-ci vivent dans le crime, sans règle, sans retenue, sans piété, et avec cela ils ne laissent pas de jouir d'une santé florissante, d'accumuler biens sur biens , d'être ho* norés et distingués. Mais, reprend ce saint docteur, c'étoit donc là ce que vous cherchiez : Talia ergo quœrebas ( Acgust.)? C'étoit donc pour la santé du corps , pour les biens du monde , pour les honneurs do siècle, que vous vouliez plaire i Dieu? Or voilà justement pourquoi il étoit convenable que Dieu vous en privât, afin que vous apprissiez à l'aimer, non pour ce qu'il donne aux hommes , mais pour ce qu'il est en lui-même. Car souvenez-vous, ajoute le même Père ,
Sue si vous êtes Juste, vous vivez dans l'état de la grâce et dans l'ordre e la grâce. Gomme donc cette grâce est toute gratuite de la part de Dieu , elle vous engage à aimer Dieu d'un amour gratuit : Si ideo gradam tibi dédit Deus, qtda graUs dédit, gratis ama (Idem.) ; et vous ne devez point l'aimer pour une autre récompense que luimême , puisqu'il veut être lui-même toute votre récompense : Noli ad prœmium diligere Deum, qui ipse est prœmium tuum (Ibid.)« Les biens de la terre rendroient votre amour mercenaire ; et si vous vous plaignez quand Dieu vous les refuse ou qu'il vous les enlève, vous faites voir par-là que ces biens vous sont plus chers que Dieu même, et par consiéquent que vous ne méritez pas de le posséda.
Biens tellement contagieux , qu'ils peuvent pervertir les plus justes, et que souvent ils les ont précipités dans Tablme le plus affreux et dans une corruption entière. Les exemples n'en ont été que trop éclatants et que trop fréquents ; mais , par un trait encore tout nouveau de providence et de miséricorde à l'égard de ses élus, comment Dieu les garantit-il de ce danger? par une pauvreté qui leur sert de préservatif
264 SUR LES AFFLICTIONS DES JUSTES, etc.
contre la contagion des richesses temporelles, par une obscurité qui leur tient lieu de sauvegarde contre la contagibn des grandeurs périssables, par une langueur et une maladie qui les met à couvert de la contagion des plaisirs sensuels et des flatteuses illusions de la chair. Le Juste, il est vrai , peut maintenant ne pas voir à quoi il se trouvoit exposé, lui, dis-je, en particulier, plus que bien d'autres, si Dieu n'eût usé pour lui d'une telle précaution. Mais ce qu'il ne voit pas à présent , il le verra à la fi d des siècles et au grand jour de la révélation. Car c'est là que Dieu l'attend ; c'est là que Dieu se réserve à lui mettre devant les yeux toutes les injustices oit l'eût emporté une avare et insatiable convoitise, tous les projets criminels, et toutes les intrigues oii l'eût engagé une ambition démesurée et sans bornes ; tous les excès , toutes les habitudes et les abominations où l'eût plongé une passion aveugle et une brutale volupté, si le frein de l'aÎFfliction ne l'eût retenu^ et si les disgrâces de la vie n'eussent empêché le feu de s'allumer dans son cœur. Et, par une suite immanquable , c'est là qu'éclairé d'une lumière divine, et découvrant les salutaires et favorables secrets de la sagesse étemelle qui la conduit , il bénira Dieu mille fois de ce qui sembloit devoir exciter contre Dieu tous ses murmures ; il regardera comme un coup de prédestination de la part de Dieu, comme une grâce de Dieu, et une des grâces les plus précieuses, ce que le monde regardoit comme un délaissement total et comme une espèce de réprobation.
Cependant, parcequ'it ne suffit pas de s'éloigner du monde et de l'occasion du péché, si ce n'est afin de s'attacher à Dieu, je vais plus loin ; et peu à peu , développant le bienfait du Seigneur, et tout ce que je puis découvrir des desseins de sa providence, j'ajoute et je prétends qu'il ne £ait souffrir ses élus que pour les attirer à lui, que pour les mettre dans une heureuse nécessité de recourir à lui , de se confier en lui , de ne se tourner que vers lui : car il y a , selon saint Bernard , quatre sortes de prédestinés : les uns emportent le royaume du ciel par violence, et ce sont les pauvres volontaires, qui d'euxmêmes quittent tout et renoncent à tout ; les autres trafiquent en quelque manière pour l'acheter, et ce sont ces riches qui, comme parle l'Évangile, se font, par leurs aumônes, des intercesseurs auprès de Dieu , et des amis qui les doivent un jour recevoir dans les tabernacles éternels ; d'autres, pour ainsi dire, semblent vouloir le dérober, et qui sont-ils? ce sont ces humbles de cœur, qui fuient la lumière, non par un respect humain , mais par un saint désir de l'abjection, et qui, dans une vie retirée, cachent aux yeux des hommes toutes les bonnes œuvres qu'ils pratiquent; enfin, plusieurs n'y entrent que parcequ'ils y sont forcés; et voilà ces Justes qui ne sont déterminés à chercher Dieu, que parceque Dieu n'a pas permis qu'ils trouvassent rien ailleurs qui les arrêtât. Si le monde eût été, à leur égard, ce qu'il est à l'égard de tant de mondains; c'f^st-à-dire si le
SUR LES AFFLICTIONS DES JUSTES, etc. 365
monde les eût flattés » les eût idolâtrés , n'eût eu pour eux que des distinctions 9 que des respects , que des agréments» ah! Seigneur, auroient-ils jamais pensé à vous? Gomme ce peuple charnel que vous aviez formé avec tant de soin et engraissé du suc de la terre, ils auroient oublié leur créateur et leur bienfaiteur ; ils ne se seroient plus souvenus que vous étiez leur Dieu , et tout leur encens eût monté vers d'autres autels que les vôtres : Incrassatusy impinguaius^ dilo' tatus j dereliquil Deum factorem suum (DeuLy 32). Mais parceqùe vous avez appesanti sur eux votre bras, parcequ'en leur faveur vous avez rempli le monde d'épines qui les ont piqués, de chagrins qui les ont désolés, d'accidents et de malheurs qui les ont obligés à disparoltre et à ne plus sortir de leur retraite; en leur donnant la mort, vous leur avej^ donné la. vie, et les perdant en apparence, vous les avez sauvés : ils n'ont point trouvé d'autre ressource que vous , et c est pour cela qu'ils sont venus à vous; ils se sont jetés dans votre sein comme dans leur asile, et vous 1^ y avez reçus ; vous les y tenez en assurance, et vous les y conservez : Ciim occideret eos^ revertebantur^ et dilucuio vemebant ad eum (Psalm. 77).
Ce n'est pas qu'ils n'aient toujours bien des combats à soutenir; et c'est aussi ce que Dieu prétend : pourquoi? parceqùe ce sont ces combats, répond saint Ambroise, qui font leur mérite : sans combat, point de victoire à remporter; et sans victoire, point de couronne à espérer. Vous vous étonnez, continue ce Père, que Dieu exerce ainsi ses plus fidèles serviteurs, et qu'il laisse au contraire les plus grands pécheurs dans une paix profonde ; vous voulez savoir la raison de cette différence. Elle est essentielle et très naturelle : c'est que Dieu ne couronne que les vainqueurs, et qu'il veut couronner ses élus; d'où il s'ensuit, par une oonséquence nécessaire , qu'il doit donc leur fournir des sujets de triomphe. Mais la couronne n'étant point réservée aux pécheurs, il les laisse, par une conduite tout opposée, sans leur donner ni à combattre ni à vaincre. 11 en use comme les princes de la terre, ou plutôt les princes de la terre en usent eux-mêmes comme Juj, et nous n'en sommes point surpris. Nous ne croyons pas qu'ils abandonnent ceux qu'ils destinent à certaines dignités, quand, pour les mettre en état de s'avancer, ils les chargent de tant de soins, oa qu'ils les exposent à tant de périls. Ce n'est, dansirestime du monde, ni indifférence ni rigueur pour eux; c'est faveur et grâce.
Que dirâi-je encore ? et supposons même que ce soit, à l'égard des Justes, rigueur de la part de Dieu, ne sera-ce pas toqours une rigueur paternelle et toute miséricordieuse? Voici ma pensée. Il n'est point d'homme de bi^, quelque juste qu'il puisse être, qui n'ait ses chutes à réparer et ses infidélités à expier. Le plus innocent et le plus juste, selon l'idée que nous en devons avoir dans la vie présente, n'est pas celui qui n'a jamais péché et qui ne pèche jamais : où est-il maintenant, et ou le trouve-t-on? mais celui qui a moins péché, et qui
aS6 SUR LES AFFLICTIONS DES JUSTES, etc.
pèche moins ; celui qai a plus légèrement pécbé, et qui pèche encore plus rarement ; celui qui s*est relevé, et qui se relève plus promptement de son péché. Quel qu'il soit, il est comptable à Dieu de bien des dettes, et il iiaut indispensablement qu'il les acquitte. Mais quand les acquittera-t-il? Si c'est après la mort, quel jugement aura-t-îl à suhir et quel châtiment! Il vaut donc mieux pour lui que ce soit pendant la vie et par les peines de la vie. Or voilà le temps en effet que Dieu choisit, voilà le moyen qu'il emploie pour le châtier. C'est ce que saint Jérôme écrivoit à Tillustre Paule, et (fétoit ainsi qu'il la consoloit dans les pertes qu'elle avoit faites, et dans la sensible douleur qu'elles lui causoient. Pourquoi tant de larmes, lui remontrôit-il, et tant de regrets? Choisissez, et tenez-vous-en, pour vous soutenir, à Tune de ces deux réflexions : ou, par le bon témoignage de votre conscience, et sans blesser les sentiments de l'humanité chrétienne, vous vous considérez comme justes, et alors votre consolation doit être que Dieu perfectionne votre vertu, qu il la met en œuvre et lui fait sans cesse acquérir de nouveaux degrés : ou le souvenir de vos chutes, et la connoissance de vos foiblesses , vous porte à vous regarder comme criminelle ; et dans cette vue vous devez , pour soulager vo^re peine et pour vous la rendre non seulement supportable , mais aimable , penser que Dieu vous corrige, et qu'il vous donne de quoi le satisfaire à peu de frais : Elige : aut sancta es, et probaris ; aut peccmrix, et emendaris (Hieron.). Bfais que ne corrige-t-il ce libertin? Ah! mon cher auditeur, contentez- vous que votre Dieu vous aime, et ne l'obligez point avons rendre compte de la terrible justice qu'il exerce sur les autres. Je vous fai déjà dit tant de fois, et je ne puis trop vous le faire entendre : Dieu se venge d'autant plus rigoureusement, qu'il diffère plus ses vengeances ; et malheur à ces riches du siècle, à ces puissants du siècle, à ces superbes et à ces orgueilleux du siècle, qu'il engraisse comme des victimes pour le jour de sa colère! c'est l'expression de Tertullien : Quasi victimœ ad suppliciumsaginan' tur (Tertull.).
Arrêtons-nous là ; et, pour conclusion de cette première partie, raisonnons , s'il vous plaît , un moment ensemble. Voilà donc , par cela seul que je viens de vous représenter, la Providence justifiée sur le partage qu'elle fait des prospérités et des adversités temporelles entre les Justes et les pécheurs. Car cettç justification doit se réduire à deux points : l'un, que Dieu, dès cette vie , prenne soin de ses élus ; l'autre,. que, dès cette vie même, il se tourne contre les pécheurs, et qu'il laisse agir contre eux sa justice. Or, éprouver ses élus, purifier ses élus, préserver ses élus , se les attacher d'un nœud plus étroit, leur faire amasser mérites sur mérites, pour les faire monter à un plus haut point de gloire , et lever, par de légères satisfactions, le seul obstacle qui pourroit retarder leur bonheur, ne sont-ce pas là les soins salutaires d'une miséricorde également sage et bienfaisante?
SUR LES AFFUGTIONS DES JUSTES, btc. 267
Mais , par une règle toute contraire , livrer les pécheurs è eux-mêmes et à leurs passions ; ne point troubler un repos mortel , où ils demeurent tranqoiUement endormis ; ne répandre jam^ds Tamertume sur de fausses douceurs qui les corrompent ; les laisser dans une élévation qui les enfle , dans un éclat qui les éblouit, dans une abondance qui leur inspire la mollesse, dans une vie voluptueuse qui les entretient en toutes sortes de désordres , dans un oubli du salut et dans un état d'impénitence qui les conduit à une mort réprouvée, ne sont*ce pas là les coups redoutables d'une justice d'autant plus à craindre qu'elle se iait moins connottre? Ce qui nous trompe , c'est que nous ne jugeons des choses que par rapport au temps où nous sommes , et qui passe; mais que Dieu en juge par rapport à l'éternité où nous nous trouverons un jour, et qui ne passera jamais. Or, de ces deax règles, qndie est la meilleure et la plus avantageuse? J'en conviens , dit saint Augustin: selon la première, le pécheur a droit, ce semble, d'insulter au Juste et de lui demander : Où est votre Dieu? Ubi çst Deus tutu? (Ps. 41). Mais, selon l'autre, qui des deux est sans contredit la plus droite et Tunique même qu'il y ait à suivre, le Juste peut bien répondre aux insultes du pécheur : Mon heure n'est pas encore venue» ni la vôtre; attendons, l'une et l'autre viendra , et c'est alors que je vous demanderai : Où sont ces dieux que vous adoriez , et en qui vous mettiez toute votre confiance? où est cette félicité dont le goût vous enchantoit , et dont vous étiez idolâtre? que ne la rappelez- vous, pour vous retirer de l'éternelle misère où vous êtes tombé? VH $unt du eerum , in quibui habebant fiduciam ? ( Deut., Sa).
Ainsi, mon cher auditeur, ce qui vous reste, c'est d'entrer dans les vues de votre Dieu , qui vous afflige, et de seconder par votre patience ses desseins; et le regret le plus vif qui doit présentement vous toucher, c'est peut-être de n'avoir point encore profité d'un talent que vous pouviez faire valoir au centuple ; c'est d'avoir trop écouté les sentiments d'une défiance toute naturelle , et de les avoir fait éclata par des plaintes si injurieuses à la providence du maître qui veiiie>«ur vous; c'est d'avoir trop prêté l'oreille aux discours séducteurs du monde touchant votre infortune et le malheur apparent de votre condition ; c'est d'avoir trop cherché à exciter la compassion des hommes, pour en recevoir de vains soulagements, lorsque vous cleviez vous regarder comme un sujet digne d'envie, et ne mettre votre appui que dans la foi ; c'est de n'avoir point assez compris la vérité de ces grandes maximes de l'Évangile , que bienheureux sont les pauvres , parceque le royaume céleste leur appartient ; que bienheureux sont ceux qui souffrent persécution sur la terre, et qui pleurent, parcequ'ils seront éternellement consolés dans le ciel. Mais, Seigneur, me voici désormais instruit, et j'en sais plus qu'il ne faut pour éclaîrcir lous mes doutes et pour arrêter toutes les inquiétudes de mon esprit. De tant de raisons , une seule devoit suffire ; et même.
268 SDR LES AFFLICTIONS DES JUSTES, etc.
sans tant de raisons , n'ëtoit-ce pas assez de savoir que , quoi qu'il m'arrive, c'est vous qui l'avez voulu? Ordonnez, mon Dieu, conune il vous plaira, et faites de moi tout ce- qu'il vous plaira. Que l'impie à son gré domine le Juste,^qu'il le foule sous les pieds, et que je sois le plus maltraité de tous , je ne m'écrierai point, comme ces apôtres éperdus : Domine^ salva nos, perimus : Aidez-nous, Seigneur, nous voilà sur le point de périr : mais , me reposant sur votre infinie sagesse et votre souveraine miséricorde, je vous dirai , avec un de vos plus fidèles prophètes : In te^ Donùne^ speravi : non confundar {Ps. 30) : C'est en vous, mon Dieu, que j'espère; mon espérance ne sera point trompée; car je suis certain que tout ira bien pour moi, tant que je me confierai en vous , et que, dans cette conduite de votre providence, qui paroit si surprenante aux hommes, il n'y a rien, non seulement qui doive ébranler leur foi , mais qui ne la doive confirmer. C'est la seconde partie.