‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 4)Chapitre 47 sur 119 · SERMON POUR LE TROISIÈME DIMANCHE APRÈS PAQUES · texte numérisé non relu

SERMON POUR LE TROISIÈME DIMANCHE APRÈS PAQUES

SUR LES DIV8BTIS8EI1BKT8 DU HONDG.

ifmcil, aniMiiHcomiMi, qvia ftorabUls tl flMllivoi,mu«diis aulem r/audtiit. JflTODi le dii «n TériU, Tooa (deumeh todi lerei (Uii*r>ffllctioD, elle nioaàetertiiMin> SliM Jun, chap. <6.

C'est Jéius-Chrisi qui parle, et qui dans l'évangile de ce jour prononce en deux paroles deux jugements bien contraires ; fuii en laveur des élu^ , qui nous sont représentes dans ses apôtres, et l'autre poar la condamnation des péchenrs, qui composent ce monde qu'il a si hautement réprouvé, et contre lequel il a si souvent fulminé ses anathèmes. Vous plearerez, vous vivrez dans la souffrance et dans la peine ; voilà le sort des prédestinés : Plorabiiu et fiebiiis vos. Mais le monde sera dans la joie , et rien de tous les plaisirs de la vie ne lui manquera ; voilà le partage des pécheurs : Mundus autem gaudebit. Quel partafre après tout, Chrétiens; et jamais l'eussiez-vous ainsi pensé? sont-ce là les châtiments dont le Fils de Dieu menace les ennemis de son Évangile? sonl-ce li les récompenses qu'il promet à ceux qui s'attacheront Ëdèlement et constamment h le suivre? et, selon nos vues humaines, ne devoit-il pas, ce semble, renverser la proposition, et dire aux Justes : Vous vous réjouiri;z ; et aux pécheurs , Vous serez accablés de chagrins, et vous passerez vos jours dans la douleur ?Oui, mes chers auditeurs, il le devoit selon nos vues humaines, c'est-àdireseloQ les vues foibles et bornées de la fausse prudence de la chair: mais tes vues delasagesse divine sont bien supérieures aux nôtres; et pour l'accomplissement des desseins de Dieu à l'avantage de ses élus, il talloit qu'ils renonçassent aux divertissements du monde , parcetiuc si les apparences en sont belles et les dehors engageants, la fin en est malheureuse, et qu'ils mènent à la penKiitm. Aussi prenez garde à ce

qne le Sanveur des bommea ajoute pour la coosolalioD de ses disciples : c'est, leur dit-il, qu'après avoir vécu dans les pleurs, votre b-istesse se changera en joi olide, durable, ëteruelle;

leur donnant à entendr il opposée , que les joies

trompeuses du siècle i souverain malheur : Sed

trûtiliavestravertetur h l terrible vérité que j'en-

treprends aujourd'hui < t la suite de ce discours

vous fera connoltre Vin i le secours du Saint-Es-

prit, et pour l'obtenir a i. Ave.

Je ne prétends rien exagérer. Chrétiens, et ce n'est pas mon dessein de condamner sans exception tous les divertissements de la vie. Je sais quels arrêts feFilsdeDîeua portés contre tes heureux du siècle, lorsqu'il a dit en général : Vis vobit qui nde(i<(Luc., 6): Malheur à vous qui cherchez les plaisirs de ce monde : Vœ vobit, quia kabetis contolationem veitram (Ibîd.)' Halhear à voua qui trouvez votre fêlicité sur la terre, et qui la faites consister dans les vaines joies de la terre. Mai? du reste, sans altérer en aucune sorte les paroles de Jésus- Christ et sans' voultMr en adoucir U lévérité, je puis et je dois même convenir d'abord qu'il y a des récréations innocentes , des récréations honndtes, et par conséquent permises selon les règles de discré^on et de modération que l'Évangile nous prescrit. Je ne viens donc point vous dire que tous les divertissements du monde sont criminels et réprouvés de Dieu; mais aussi j'avance , avec saint Grégoire pa^ , qui l'a remarqué avant moi, que ces divertissements du monde permis et nmocenls sont bien rares ; que ces divertissements honnêtes sont dam le monde en bien petit nombre; en im mot, que la plupart desdivertissemenu du monde sont condamnables : pourquoi ? par trois raisons qui comprennent tout mon sujet, et qui métilent toute votre attention. Je les considère, ces divertissements mondains, dans leur nature, dans leur étendue et dans leurs effets. Or je soutiens , comme vous l'allez voji , qu'ils sont presque tous, ou impurs et défendus dans leur nature, c'est la première partie; ou excessifs dans leur étendue, c'est la seconde partie; ou enfin scandaleux dans leurs effets, c'est ta troisième et dernière partie. Appliquez-vous , s'il vous plaît, îk ces trois pensées, qui demandent im plus ample éclaircissement, et qne je vais mettre dans leur jour.

PREHIËItE PARTIE.

Tertuliien fait une réflexion bien vraie dans le traité qu'il a composé des spectacles. II dit que l'ignorance de l'esprit de l'homme n'est jamais plus présomptueuse, ni n« prétend jamais mieux philosopher et raisonner, que quand on lui «eut interdire l'usage de quelque divertissement et de quelque plaisir dont elle est en possevion, et qu'elle se croit l^itimenent pemis. Car c'est alors qu'elle se met en

défense, qu'elle deTiest sobtile et ingénieuse, .qu'elle imagine mille prétextes pour appuyer sou droit ; et que, dans lacrainted*étre privée de ce qui la flatte, die vient enfin à bout de se persuader que oe qu'elle désire est honnête et innocent, quoiqu'un fond il soit criminel et contre la loi de Dieu. Mirum quippe quàmsafnens argumentaifix sibi videtur ignorantia humana^ cùm aUquid de hujusmodi gaudiis ac fruetibuê veretur amittere (TEaTULL*). Et en effet, c'est de ce principe que naissent tous les jours les relâchements dans la morale chrétienne. Une chose est agréable, ou le paroit; et parcequ'elle est agréable, on l'aime; et parcequ'on l'aime, on se figure qu'elle est bonne; et, à force de se le figurer, on s'en feit une espèce de conviction , en vertu de hquelle on agit au préjudice de la conscience, et malgré les plus pures lumières de la grâce. Or appliquons cette maxime générale aux points parûculiers, surtout à celui que je traite. Je prétends qu'il y u des divertissements dans le monde qui passent pour légitimes, et que Topinion commune des gens du siècle autorise, mais que le christisH nisme condamne, et qui ne peuvent s'accorder avec l'intégrité et ta pureté des mœurs. Expliquons-nous encore plus en détail; car sans cela , Ghirétiens , peut-être auriez- vous de la peine à bien concevoir ma iH*oposition, et peut-être, dans la pratique , tout ce que je dirois ne prodokoit-il aucun ffuit. Raisonnons donc sur certains sujets plus ordinaires, plus connus, et qui sont à peu près les mêmes que ceux dont a parlé TeryiUien. Écoutez-moi.

Ainsi, par exemple, ces représentations profanes, ces spectacles où assistent tant de mondains oisifs et voluptueux, ces assemblées publiques et de pur plaisir, où sont reçus tous ceux qu'y amène, soit l'envie de paroitre, soit l'envie de voir; en deux mots, pour me faire toujours mieux entendre, comédies et bals, sont-ce des divertissements permis ou défendus? Les uns , éclairés de la véritable sagesse « qui est ta sagesse de l'Évangile, les réprouvent; les autres, trompés par les fausses lumières d'une prudence chamelle , les justifient , ou s'efforcent de les justifier. Chacun prononce selon ses vues, et donne ses décisions. Pour moi, mes chers auditeurs, si je n'étois déjà d'uiie profession qui, par elle-même, m'interdit de pareils amusements, et que j'eusse comme vous à prendre parti là- dessus et à me résoudre , il me semble d'abord que pour m'y foire renoncer, il ne iaudroit rien davantage Cfie cette diversité de sentiments. Car pourquoi, dirois-je, mettre ma conscience au hasard dans une chose aussi vaine que celle-là, et dont je puis si aisément me passer? D'une part , on m'assure que ces sortes de divertissement» sont criminels; d'autre part, on soutient qu'ils sont exempts de péché. Ce qui doit résulter de là, c'est qu'ils sont au moins suspects; et puisque ceux qui soutiennent que l'innocence y est blessée sont , du reste, les plus réglés dans leur conduite, les plus attachés à leurs devoirs, les plus versés dans la science des voies de Dieu, n'est-il pas plus sûr et plus sage que je m'en «apporte à eUXr et que je ne ris-

que pas si légèrement jnon salut? Voilà comment je conclurois, et ce seroit sans doutq la conclusion la plus raisonnable et la plus sensée.

Mais ce n'est pas là que je me voudrois arrêter, et il y a encore de plus fortes considérations qui me détermineroient. Que ferois-je? suivant le conseil du Saint-Esprit, j'interrogerois ceux que Dieu m'a donnés pour maîtres; ce sont les Pères de TEglise : Interroga patrem tttum, et annuntiabit titn majores tuos, et dicent tibi (Cantïc. Moys.) ; et après les avoir consultés , il seroit difficile, s'il me restoit quelque délicatesse de conscience, que je ne fusse pas absolument convaincu sur cette matière. Car ils m'apprendroient des vérités capables, non seulement de me déterminer, mais de m'inspirer pour ces sortes de divertissements une espèce d'horreur. Suivez-moi, je vous prie. . Ils m'apprendroient que les païens mêmes les ont proscrits, comme préjudiciables et contagieux. 11 n'y a qu'à lire ce que saint Augustin an a remarqué dans les livres de la Cité de Dieu, et les belles ordonnances qu'il rapporte à la confusion de ceux qui prétendroient maintenir dans le christianisme ce que le paganisme a rejeté, lis m'apprendroient que d'abandonner ces spectacles et ces assemblées, dans les premiers siècles de l'ËgUse, c'étolt une marque de religion, inais une marque authentique ; et qu'en particulier ils ne blàmoient |!i|as seulement le théâtre, parceque de leur temps il servoit à l'idolâtrie et à la superstition, mais parceque c'étoit une école d'impureté. Or vous savez s'U ne l'est pas encore plus aujourd'hui, et si la contagion de l'impureté n'y est pas d'autant plus à craindre qu'elle y est plusd^nisée et plus raffinée. Il est vrai, le langage en est plus pur, plus étudié , plus châtié ; mais vous savez si ce langage en ternit moins l'esprit, s'il en corrompt moins le cœur, et si peut-être il ne vaudroit pas mieux entendre les adultères d'un Jupiter et des autres divinités , dont les excès, exprilnés ouvertement et sans réserve, blessant les oreilles, feroient moins d'impression sur l'ame. Us m'apprendroient que, dans l'estime commune des fidèles , on ne croyoit pas pouvoir garder le serment et la promesse de son baptême ; tandis qu'on demeuroit attaché à ces frivoles passe-temps du siècle. Car c'est vous jouer de Dieu même, mon Frère, écrivoit saint Cyprien, d'avoir dit anathème au démon, comme vous l'avez fait en recevant sur les sacrés fonts la grâce dé Jésus-Christ , et de rechercher maintenant les fausses joies qu'il vous présentedans une assemblée ou dans un spectacle de vanité. Ils m'apprendroient que sur cela l'Église usoit d'une sévérité extrême dans sa discipline, et que cette sévérité alla même à un tel point que ce fut quelquefois un obstacle à la conversion des infidèles. Jusque là, dit TertuUien, que l'on en voyoit presque plus s'éloigner de notre sainte foi par la crainte d'être privés de ces divertissements qu'elle condamnoit, que par la crainte du martyre et de la mort dont les tyrans les menaçoient.

Voilà, dis-Je,«e'que m'apprendroient ces saints docteurs , et ce

qu'ils vous apprennent. Voilà leur tradition, voilà leurs pensées, voilà leur morale. Prenez garde, je ne dis pas que c'a été la morale d'un de ces grands hommes , mais de tous : tellement que tous, d'un consentement unanime, sont convenus de ce point ; qu'ils n'ont eu tous làdessus qu'une même voix , et souvent que les mêmes expressions. Je ne dis pas que c'a été leur morale dans un temps, et qu'elle a changé dans un autre : de siècle en siècle ils se sont succédé , et dans tous les siècles ils ont renouvelé les mêmes défenses , débité les mêmes maximes, prononcé les mêmes arrêts. Je ne dis pas que c'a été la morale de gens foibles et peu instruits, bornés dans leurs vues, et timides ou prédpités dans leurs décisions : outre leur sainteté qui nous les rend vénérables , nous savons que c'étoient les premiers génies du monde; nous avons en main leurs écrits, et nous y voyons la sublimité de leur sagesse, ia pénétration de leur esprit, la profondeur et l'étendue de leur érudition. Je ne dis pas que c'a été une morale de perfection seulement et de pur conseil : il n'y a qu'à peser leurs termes , et qu'à les^ prendre dans le sens le plus naturel et le plus commun : sur quel autre sujet se sont-ils expliqués avec plus de rigueur? de quoi nous ontils plus fait craindre les funestes conséquences , et à quoi ont-ils plus attribué les suites fatales, et plus donné la force du précepte? Je ne dis pas que.c'a été une morale fondée sur des raisons propres et par«! ticulières; je vous Tai déjà fait remarquer , et je le répète, ils n'employoient point d'autres raisons que nous, ils n'en avoient point d'an-» très; ce qu'ils disoient contre le théâtre et contre ces assemblées mondaines d'oji nous tâchons à vous retirer, c'est ce que nous vous disons; et tout ce qu'ils diàoient, c*est ce que nous avons le même droit qu'eux de vous dire. Enfin je ne dis pas que c'a été une morale qu'ils n'aient adressée qu'à certains états , qu à certains caractères et à certaines esprits. Us n'ont distingué ni qualités, ni conditions, ni tempéraments, ni dispositions du cœur. Us parloient à des chrétiens comme vous , et ils leur parloient à tous. En vain tel ou tel leur rëpondoit ce qu'on nous répond encore tous les jours , et ce qu a si bien remarqué saint Gbrysostome : Tout ce que je vois et tout ce que j'entends me divertit^ et rien dé plus; du reste, je n'en ressens aucune impression, et je n en sois nullement touché. Vaine excuse qu'ils traitoient ou de déguisement et de mauvaise foi, ou d'erreur au moins et d'illusion : de déguisement et de mauvaise foi, parcequ'ils n'ignoroient pas que c'est un prétexte dont veulent quelquefois se prévaloir les plus corrompus, cachant les désordres secrets de leur cœur, afin de justifier en apparence leur conduite; d'erreur au moins et d'iUusion , paroequ*ils savoient combien on aime à s'aveugler soi-même, et combien la passion fait de progrès , qu'on n'aperçoit pas d'abord et qu'on ne veut pas apercevoir, maistiui ne deviennent ensuite que trop sensibles.

Or je m'en tiens là , mes chers auditeurs ; et que peuvent opposer . à des témoignages si exprès, si avérés, si respectables , les partisans

du monde? Qui en croiront-ils, s'ils ne se rendit pds à de semblables autorités? et ne seroit-ce pas une témérité insoutenable, et où nul chrétien de bon sens ne tombera jamais , de prétendre que ces hommes de Dieu se soient tous égarés, qu'ils aient tous porté trop loin les choses, et que dans le siècle où nous vivons, nous soyons plus éclairés qu'ils ne Fétoient? Cependant vous en verrez qui» sans hésiter, appellent de tout cela à leur propre jugement , et qui ne se feront pas le moindre scrupule de ce que tous les Pères de FÉglise ont cru devoir hautement qualifier de péché. Car voilà jusqu'où est allée la présomption de notre siècle. Comprenez-la, s'il vous plait, tout entière. Il s'agit de la conscience et du salut; et tout ce qu'il y a eu jusqu'à présent sur ces sortes de matières de juges compétents , de juges reconnus et autorisés, ont décidé; mais ce n'est point ainsi qu'en jugent quelques mondains , et ce n'est qu'à eux-mêmes qu'ils veulent s'en rapporter. Observez bien ce que je dis, quelques mondains. Car du moins si c'étoient les pasteurs des ames^ si c'étoient les maîtres de la morale, si c'étoient les ministres des autels, les directeurs» les prédicateurs de la parole de Dieu , qui maintenant et parmi nous eussent sur la question que je traite des principes moins sévères que ceux de toute l'antiquité; et si ces principes étoient généralement et constamm^t suivis par la plus saine partie des chrétiens, peut-être seroit-it plus supportable alors d'examiner, de délibérer, de disputer. Mais vous le savez : prédicateurs dans la chaire, directeurs dans le tribunal de la pénitence, docteurs dans les écoles, pasteurs des âmes, ministres des autels, tiennent tous encore le même langage, et se trouvent appuyés de tout ce que l'Église a de vrais enfants et de vrais fidèles. Que reste-t-il donc? je l'ai dit , quelques mondains , c'est-à-dire un certain nombre de gens libertins, amateurs d'eux-mêmes et idolâtres de leurs plaisirs ; de gens sans étude, sans connoissances, sans attention à leur salut ; de femmes vaines , dont toute la science se réduit à une parure, dont tout le désir est de paroitre et de se faire remarquer, dont tout le soin est de charmer le temps et de se tenir en garde contre l'ennui qui les surprend dès que l'amusement leur manque , et qu'elles sont hors de la bagatelle ; mais ce qu'il y a souvent de plus déplorable , dont la passion cherche à se nourrir et à s'allumer, lorsqu'il faudroit tout mettre en œuvre pour l'amortir et pour l'éteindre. Voilà les oracles qui veulent se faire écouter, et que l'on n'écoute en effet que trop ; voilà les docteurs et les maîtres dont les lumières effacent toutes les autres; et dont les résolutions sont absolues et sans réplique; voilà les guides dont les voies sont les pi us droites, et les garants sur qui l'on peut se reposer de sa conscience , de son ame , de son âernité. Ah! Chrétiens, soyez-en juges vous-mêmes et concluez» tandis que je passe à un nouvel article non moins important ni moins •commun.

Car ce que je puis encore compter parmi les diverUssements cri-

minels, et ce que je mets dans le même rang , ce sont ces histoires fa« buleuses et romanesques dont la lecture fait une autre occupation de l'oisiveté du siècle, et y cause les mêmes désordres; entretien ordinaire des esprits frivoles et des jeunes personnes. On emploie les heu* res entières à se repaître d'idées chimériques , on se remplit la mé< moire de fictions et d'intrigues tout imaginaires; on s'applique à en retenir les traits les plus brillants; on les sait tous, et les sachant tous on ne sait rien. Ce seroit peu néanmoins de n'apprendre rien et de ne rien savoir, si c'étoit là le seul mal qu'il y eût à craindre. Mais voici l'essentiel, et le point capital à quoi je m'attache : c'est que rien n'est plus capable de corrompre la pureté d'un cœur que ces livres empe&* tés; c'est que rien ne répand dans l'ame un poison plus subtil, plus présent, plus prompt; que rien donc n'est plus mortel, et ne doit être, par une conséquence bien juste, plus étroitement défendu. Expérience, confession même de ceux qui en ont fait les tristes épreuves , raison^ tout concourt à établir cette vérité. Et je vous demande en effet, mon cher auditeur, vous à qui je parle, et qui avez dans vous-même voire conscience pour témoin de ce que je dis, n'est- il pas vrai qu'autant que vous vous êtes adonné à ces lectures et qu'elles vous ont plu , vous avez insensiblement perdu le goût de la piété ; que votre cœur s'est refroidi pour Dieu, et que toute l'ardeur de votre dévotion s'est ralentie? Je dis plus : n'est-il pas vrai que par l'usage et l'habitude que vous vous êtes faits de ces lectures, l'esprit du monde s'est peu à peu emparé de vous ; que vous avez senti celui du christianisme diminuer à proportion et s'affoiblir, que les heureux principes de votre première éducation se sont altérés ; que vous n'avez plus eu dans la tête que de folles imaginations, que la galanterie , que la vanité; et que tout le reste , beaucoup plus solide et plus sérieux, vous est devenu insipide , ensuite fatigant , enfin odieux et insupportable? Ce n'est point encore assez ; mais ne vous déguisez rien à vous-même , et reconnoissez-le de bonne foi : n'est-il pas vrai qu'à force de lire ces sortes d'ouvrages et d'avoir sans cesse dans les mains ces livres corrupteurs , vous avez donné imperceptiblement entrée dans votre ame au démon de l'incontinence , et que les pensées sensuelles ont commencé à naître, les sentiments tendres à s'exciter, les paroles libres à vous échapper; que la chair s'est fortifiée, et que vous vous êtes trouvé tout autre que vous n'aviez été jusque là , ou que vous ne vous étiez connu? Peut-être en êtes-vous surpris ; mais moi je ne m'en étonne pas, et sans une espèce de miracle il falloit que cela fût ainsi. Ayant tous les jours de tels livres sous les yeux , et ces livres étant aussi infectés qu'ils le sont, il n'étoit pas naturellement possible que vous n'en prissiez le venin , et qu'ils ne vous communiquassent leur contagion. Car, pour parler le langage du monde, et pour user du terme propre , qu'est-ce, à le blen^définir, que le roman? une histoire, disons mieux, une fable proposée sous la forme d'histoire, où l'amour est traité par

art et par règles ; ou la passion dominante et le ressort de toutes les autres passions, c'est Famour; où Ton affecte d'exprimer toutes les foiblesses, tous les transports , toutes les extravagances de l'amour; où l'on ne voit que maximes d'amour , que protestations d'amour , qu'artifices et ruses d'amour; où il n'y a point d'intérêt qui ne soit immolé à Tamour, fût-ce l'intérêt le plus cher selon les vues humaines y qui est celui de la gloire ; où la gloire même , la belle gloire , est de sacrifier tout à l'amour; où un homme infatué ne se gouverne plus que par l'amour , tellement que l'amour est toute son occupation > toute sa vie, tout son objet, sa fin, sa béatitude, son Dieu. Dites-moi si j'ajoute rien; mais en même temps faites-moi comprendre comment, aussi fragiles que nous le sommes et aussi enclins au mal, on peut se retracer incessamment à soi-même de semblables images, et n'en pas ressentir les atteintes? Les plus grands Saints y résisteroient-ils? un ange n'y seroit-il pas surpris, et Tinnocence même n'y feroit-elle pas naufrage? Ou bien appienez-moi comment , dans une religion aussi pare que la nôtre, il peut être permis à un chrétien d'exposer la pureté de son cœur à une ruine si évidente et si prochaine?

Mais, dit-on, en tout ce que je lis, il ne s'agit que d'un amour honnête. Abus, mes Frères : appelez-vous amour honnête celui qui pos« sède un homme et qui l'enchante jusqu'à lui ravir le sens et la raison ; qui absorbe toutes ses pensées, qui épuise tous ses soins, et qui aux dépens du créateur le rend idolâtre de la créature? Appelez-vous amour honnête celui qui fait oublier à un homme les plus saints devoirs de la nature, de la patrie, de la justice, de l'honneur, de la charité ? Or n'est-ce pas là souvent que se termine la prétendue honnêteté du roman? Mais ces lectures servent à former une jeune personne, et lui apprennent le monde. Ah ! Chrétiens , vous est-il donc si nécessaire de savoir le monde, que vous deviez pour cela renoncer à votre salut ? et fallût-il éternellement ignorer les manières du monde, ne vaut-il pas mieux à ce prix garder votre ame et la sauver ? Oui , certes, ces livres vous formeront selon le monde ; mais selon quel monde? selon un monde païen, selon un monde impie et perverti, selon un monde condamné par Jésus-Christ, et le plus dangereux ennemi dont vous ayez à vous préserver. Or voyez si ce sont là les enseignements que vous voulez suivre; s'il n'y a pas un autre monde où vous pouvez vous borner; s'il n'y a point d*autre politesse dans le christianisme que celle qui va à vous damner; s'il n'y a point d'autres maîtres pour vous instruire et pour vous élever.

Belle leçon pour vous , pères et mères : c'est par-là que je conclus cette première partie, et plaise au ciel que vous en compreniez toute la conséquence ! Vous avez des enfants : et après avoir mis votre première étude à leur inspirer les sentiments de la piété chrétienne , la religion, j'en conviens, ne vous défend pas de leur faire prendre certains airs du monde. Mais de leur fournir vous-mêmes , sous ce dam-

nable prétexte , des livres qui leur tournent Fesprit à tout ce que le monde a de plus vicieux ; mais d'en remplir votre maison , et de ne vouloir pas que rien là-dessus de nouveau leur échappe et leur soit inconnu ; mais de leur en demander compte, et d'entendre avec une secrète complaisance les récits quils en font ; mais de les croire bien habiles et bien avancés, quand ils savent répondre aux mots couverts par d'autres bons mots, qu'ils conservent dans leur mémoire des poésies libres, et qu'ils les savent rapporter fidèlement sans se méprendre ; mais de les conduire vous-mêmes (car ceci regarde tous les points de morale que je viens de toucher) , de les conduire vous-mêmes à des spectacles , d'autant plus capables de les amollir , que ce sont de jeunes cœurs beaucoup plus flexibles et plus sensibles ; mais de leur faire observer les endroits fins et délicats , surtout les endroits viiis et tendres ; mais de les engager vous-mêmes dans des assemblées, où ils ne voient du monde que ce qu'il a de riant, que ce qu'il a d'éclatant , c'est-à-dire] que ce qu'il a d'attrayant et de séduisant : voilà de quoi vous aurez bien lieu de vous repentir dès cette vie, et de quoi vous serez bien sévèrement punis en l'autre. Ce ne sont encore pour eux que des divertissements; mais attendez que le feu se soit allumé, et bientôt ces divertissements ne deviendront, et pour eux et pour vous, que trop sérieux. Sera-t-il temps alors d'arrêter l'embrasement? serat-il en votre pouvoir de couper court à des maux dont vous aurez été les auteurs? vous en gémirez, et vous les déplorerez ; mais en serezvous quittes devant Dieu, pour les déplorer et pour en gémir? Qu'alléguerez-vous à son tribunal pour votre excuse , et suffira-t-il de lui dire que vous vouliez dresser vos enfantç et leur donner la science du monde? N'éioit-ce pas vouloir les perdre, et vous perdre vous-mêmes avec le monde? 11 faut donc en revenir à ma proposition, que la plupart des divertissements ordinaires du monde sont condamnables, ou parceque dans leur nature ils sont impurs et criminels, comme vous l'avez vu ; ou parceque dans leur étendue et leur mesure ils sont excessifs, comme je vais vous le montrer. C'est le sujet de la seconde partie,

DEUXIÈUE PARTIE.

Tout excès, Chrétiens, est un vice ; et la vertu même, qui est la règle de tout bien, n'est ni bonne ni honnête, dès qu'elle est extrême. Il faut être sage ; mais il faut l'être avec sobriété, dit saint Paul ; et qui l'est trop, ne l'est point du tout, parceque la sagesse est essentiellement un état de raison , et par conséquent de modération. Non plus sapere quàm oportet sapere, sed saper e ad sobrietatem {Rom.f i2). Or si cela est vrai de la vertu, beaucoup plus l'est-il des divertissements et des récréations de la vie. Si pour être sage il faut l'être sans excès, à plus forte raison faudra-t-il éviter l'excès , pour se divertir en sage. Cependant Jmes chers auditeurs, il y a des divertissements dans le monde oi^ l'excès est si ordinaire, que, quoiqti'ils puissent être

d'ailleurs permis» légitimes et innocents, ils sont presque toujours condamnables , parcequ*ils sont presque toujours excessifs. Je n'entreprends pas de les parcourir tous , et je n'ai garde de l'entreprendre, car ce seroit un détail infini. Maïs souffrez que je me borne à un seul, sur lequel je ne me suis encore jamais bien expliqué» et qui va faire tout le fonds de cette seconde partie : c'est le jeu. Principe de mille malheurs» et passion que je ne puis trop fortement combattre» puisqu'elle est la source de tant de désordres.

Vous le savez : on joue» mais sans retenue ; et l'excès est tel» que ceux mêmes qui en sont coupables sont obligés de le condamner. Que j'en prenne à témoin un joueor de profession, et que devant Dieu je Je prie de me répondre si son jeu ne va pas trop loin (je dis trop loin selon la raison» le christianisme et la conscience), il en conviendra. En effet, dans la plupart des jeux, surtout des jeux que l'usage du monde autorise le plus» il y a trois sortes d'excès opposés à la raison et à ia religion. Excès dans le temps qu'on y emploie» excès dans la dépense qu'on y fait» excès dans rattachement et l'ardeur avec laquelle on s'y porte : tout cela contraire aux règles delà vraie piété, et aux maximes éternelles de la loi de Dieu. Ne condamnons point les choses dans la spéculation ; disons ce qui se pratique et ce qui se passe devant nos yeux. Un homme du monde qui fait du jeu sa plus commune et presque son unique occupation, qui n'a point d'affaire plus importante que le jeu, ou plutôt qui n'a point d'affaire si importante qu'il n'abandonne pour le jeu ; qui regarde le jeu, non point comme un divertissement passager propre à remettre l'esprit des fatigues d'un long travail et à le distraire» mais comme un jexercice réglé» comme un emploi, comme un état fixe et une condition ; qui donne au jeu les journées entières» les semaines, les mois , toute la vie ( car il y en a de ce caractère, et vous en connoissez ) : une femme qui se sent chargée d'elle-même ' jusqu'à ne pouvoir en quelque sorte se supporter, ni supporter personne» dès qu'une partie de jeu vient à lui manquer ; qui n'a d'autre entretien que son jeu, qui du matin au soir n'a dans l'idée que son jeu ; qui n'ayant pas, à l'entendre parler, assez de force pour soutenir quelques moments de réflexion sur les vérités du salut, trouve néanmoins assez de santé pour passer les nuits, dès qu'il est question de son jeu : dites-le-moi, mes chers auditeurs, cet homme , cette femme gardent-ils dans le jeu la modération convenable? cela est-il chrétien? cela est-il d'une ame qui cherche Dieu, qui travaille pour le ciel , qui amasse des trésors pour l'éternité? cela est-il d'un ouvrier évangélique, tel que doivent être tous les fidèles , et d'un homme appelé de Dieu pour cultiver sa vigne, et pour lui rendre compte de tous les moments jusqu'au dernier : Donec reddas novissimum quadrantem (Matth.,5).^ Ce jeu perpétuel , ce jeu sans interruption et sans relâche, ce jeu de tous les jours, et presque de toutes les heures dans le jour» s'acoorde-t-i| avec ces grandes idées que nous avons du chris«

SUR LES DlVEftTISSElfENTS DU MONDE. S99

lianîsme, et que lësus-Christ lui-même a pris soin de nous tracer ? Car ce n'est point moi qui les ai imaginées ; c'est le Sauveur du monde qui dans toute la suite de son Évangile ne nous a parlé d'une vie chrétienne que sous la figure d'un combat, d'un négoce, d'un travail, pour nous feire entendre que ce doit être une vie laborieuse et agissante. Or y a*t«il rien de plus incompatible qu'une vie de travail et une vie de jeu?

Mais tout jeu est-il donc un crime pour nous? Non» Chrétiens, et je m'en suis déclaré d'abord. Je blâme l'excès du jeu, et en vain me répondrez*vous que le jeu en soi n'est point blâmable, puisque ce n'est pas là ce que j'avance. Quand vous prétendez que le jeu (j'entends certain jeu) est indifférent, et quand je soutiens que l'excès du jeu est criminel» votre proposition et la mienne sont toutes deux vraies, et se concilient parfaitement ensemble ; mais moi par la mienne je vous avertis d'un abus que la vôtre ne corrigera pas. Réglez votre jeu» ne donnez au jeu qu'un reste de loisir que Dieu n'a pas refusé à la nature, et que la nécessité requiert : mettez avant le jeu le service du Seigneur, et les pratiques de la religion ; avant le jeu, la prière, le sacrifice des autels, la lecture d'un bon livre, l'office divin ; avant le jeu, le soin de votre famille , de vos enfiints , de vos domestiques, de vos a^res; avant le jeu, les obligations de votre charge, les devoirs de votre profession, les œuvres de miséricorde et de charité ; avant le jeu, yotre avancement dans les voies de Dieu, votre perfection et tout ce qui y doit contribuer : quand vous aurez satisfait à tout cela, vous pourrez alors chercher quelque relâche dans un jeu honnête et borné. Vous pourrez vous y récréer avec la paix du cœur, et méme^ si je l'ose dire, avec une espèce de bénédiction de la part du ciel. Je dis avec la paix du cœur, parceque vous jouerez sans passion ; parceque vous jouerez dans l'ordre, et que vous réduirez votre jeu à être pour vous ce qu'il doit être, je veux dire une courte distraction, et non une continuelle occupation ; parceque vous prendrez votre jeu assez pour vous délasser, et trop peu pour vous fatiguer; enfin, parceque vous n'aurez point dans votre jeu le ver intérieur de la conscience qui vous reproche la perte du temps qui s'y consume , et l'inutilité de votre vie. Je dis même avec une espèce de bénédiction de la part du ciel, parceque vous ne vous y proposerez qu'une fin chrétienne; que vous ne vous accorderez ce repos que pour mieux agir, et qu'en ce sens vous sanctifierez, si je puis parler de la sorte, jusqu'à votre jeu. Mais tandis quele jeu l'emportera sur toutes vos fonctions, qu'il vous fera oublier tout ce que vous devez â Dieu, tout ce que vous devez au prochain, et tout ce que vous vous devez à vous-mêmes ; que vous n'y distinguerez, ni les jours les plus solennels , ni les jours ordinaires, et que sans réserve toutes vos heures y seront employées, je dirai que c'est au moins une dissipation criminelle du temps que Dieu vous a donné, et une profiaination dont vous aurez à lut répondre.

Cependant d'un excès on tombe dans un autre. Excès dans le temps que Ton perd au jeu, et excès dans la dépense qu'on y fait. Jouer rarement 9 mais hasarder beaucoup chaque fois , ou hasarder peu, mais jouer continuellement , ce sont deux excès défendus l'un et l'autre parla loi de Dieu : mais au-dessus de l'un et de l'autre, un troisième excès c'est de jouer souvent , et toujours de risquer beaucoup en jouant. Or, ne vous y trompez pas : quand je dis un jeu oit vous hasardez beaucoup, un gros jeu , je ne veux pas seulement parler des fiches et des grands du siècle; je parle de tous en général et de chacun en particulier, conformément aux facultés et à l'état. Tel jeu n'est rien pour celui-là , mais il est tout pour celui-ci. L'un peut aisément porter telle dépense, mais elle passe les forces de l'autre; et ce qui seroit un léger donunage pour le premier doit avoir pour le second de ftcheuses suites. Ainsi , on a des dettes à payer , on a une nombreuse femille à entretenir et des en£ants à pourvoir , on a des domestiques à récompenser , on a des aumônes à faire et des pauvres à soulager. À peine les revenus y peuvent ils suffire ; et si l'on étoit fidèle à remplir ces devoirs , on ne trouveroit plus rien , ou presque rien, pour le jeu. Toutefois on veut jouer, et c'est un principe qu'on a tellement posé dans le système de sa vie, que nulle considération n'en fera jamais revenir. On le veut à quelque prix que ce soit ; et pour cela que feit-on? Voilà le désordre et l'iniquité la plus criante. Parcequ'on ne peut pas acquitter ses dettes si l'on joue , ou qu'on ne peut jauer si l'on acquitte ses dettes , on laisse languir des créanciers , on se rend insensible aux cris de l'artisan et du marchand, on use d'industrie et de détours pour se soustraire à leurs justes poursuites et pour leur lier les mains ; on les remet de mois en mois, d'années en années , et ce sont des délais sans fin ; on n*a rien , dit-on , à leur donner , et néanmoins on trouve de quoi jouer. Pareequ'on ne peut accorder ensemble le jeu et l'entretien d'une maison, on abandonne la maison , et l'on ménage tout pour le jeu ; on voit tranquillement et de sang-froid des enfants manquer des choses les plus nécessaires; on plaint jusqu'aux moindres frais , dès qu'il s'agit de subvenir à leurs besoins ; on les éloigne de ses yeux , et on les confie à des étrangers , à qui Ton en donne la charge, sans y ajouter les moyens de la soutenir ; on ne les a pas actuellemept ces moyens, à ce qu'on prétend, mais pourtant on a de quoi jouer. Parcequ'il faudroit diminuer de son jeu, si l'on vouloit compter exactement avec des domestiques et les satisfaire, on reçoit leurs services, on les exige à la rigueur , et du reste on ne veut point entendre parler de récompense ; c'est une maiière sur laquelle il ne leur est pas permis de s'expliquer , et un discours dont on se tient offensé : des paroles , on leur en donnera libéralement ; des promesses, on leur en fera tant qu'ils en demanderont ; ils ne perdront rien dans l'avenir , mais à condition qu'ils perdront tout dans le présent , et que cet avenir, à force de le prolonger, ne viendra jamais : les affaires ne

permettent ptis encore de penser à enx, et cependant elles permettent de jouer. Parceque dans les nécessités publiques l'aunfône coûteroit , et que le jeu en pourroit souffrir, on ne connott point ce commandement ; on est témoin des misères du prochain , sans en être ému ; ou si le cœur ne peut trahir ses sentiments naturels , l'esprit n*est que trop ingénieux à imaginer des prétextes pour en arrêter les effets : on est pauvre soi-même , ou volontiers on se dit pauvre, lorsquHl y a des pauvres à soulager ; mais on cesse de l'être dès que le moment et roccasion se présentent de jouer. Tout cela veut dire qu'on sacrifie à son jeu tes droits les plus inviolables et les intérêts les plus sacrés ; que Ton fait du jeu sa première loi ; que pour ne pas se détacher du jeu, on se .détache de toute autre chose , et que dans la concurrence de tonte autre chose avec le jeu , quelque essentielle qu'elle soit par elle-même , on retient le jeu, et l'on renonce à tout le reste. Or comment appelez-vous cela ? et » ce n'est pis un excès , faites-m'en concevoir un autre plus condamnable.

Mais mon jeu, après tout, n'est qu'assez modique et que très commun. Je le veux; mais ce jeu très commun fait gémir des créanciers qui ne touchent rien, et qui du moins pourroient s'aider pour les nécessités de la vie de ce qu'un divertissement très superflu leur enlève. Ce jeu très commun vous empêche de fournir à des enfants ce que demande non seulement une éducation honnête et sortable à leur naissance , mais quelquefois la nourriture et le vêtement. Ce jeu très commun prive des domestiques du fruit de leurs peines, et ruine toutes leurs espérances* Ce jeu très commun vous endurcit aux gémis- ' sements et aux {Maintes de tant de malheureux qui réclament iàtre assistance, et qui ne tirent de vous nul secours. Jeu plein d'injuîttiée , jeu également odieax, et à Dieu et aux hommes : à Dieu, qui;voit Tordre de sa providence renversé et ses lois violées ; aux hommies qui se trouvent par-^là frustrés de ce qui leur est dû et de ce qui leur appartient par de si justes titres. Ah ! mon cher auditeur , acquittez- Tous ; voilà votre principale obligation. N'engagez pas pour un vain plaisir le sang de vos frères et la substance des pauvres. Jusque là il n'y a point de jeu pour vous^, ou il n'y en doit point avoir ; et pour peuque vous y puissiez mettre, c'est toujours trop, puisque c'est le Ûen d'autruique vous exposez , et dont vous faites la plus inutile et la plus injuste dépense. Si vous voulez jouer, que ce soit du vôtre , et souyeiiez-vous que le vôtre même n'est plus à vous pour le risquer, 4sn-^ dis qu'il est sujet à .des charges et que vous en êtes redevsMe. linportante maxime que je voudrois pouvoir bien imprimer dans f esj^rit de tant de grands et de tant d'autres ! Que toul*à-coup on verroit toih* ber de tablts de jeu , si le jeu par la loi des fadmmes étoit interdit à ces débiteurs qui , . bien loin de le quitter pour se dégager de leurs dettes, entassent dette» sur dettes pour l'entretenir, et se rendent enfin ipaolvablesrMais si la loi des homme9 n'a rien ordonné là-dessus , B, 2. 26

409 SUR LES DIVERTISSEMENTS DU Umm.

feiil>4l une autre loi que la loi de TÉfangiie , qœ b loi de la oqh'-

sdeiice, que brioi de la nature?

Qu'on dise après cela que les temps sont difficiles » qu'on a bien de la peine à se maintenir dans son état» qu'on est obligé de se resserrer, et qu'on ne peut pas aisément se dessaisir du peu qu'on a. Je ne contesterai point avec vous , Chrétiens, sur le malbenr des temps : s^ en être aussi instruit que vous , je le oonnois assez pour convenir qu'on doit mainienant plas que jamais user de prudence et de réserve dans l'administration des biens ; mais n'est-ce pas justement ce qui acbèye de vous condanmer, et quel témoignage plus oonvaincantpiùs* je produire contre vèus que le vôtne? Car voici ce qui me parolt bien déplorable dans la conduite du siëcle. On n'entend parler que de ealamii^^t de misères; il semble que le ciel irrité ait fait descendre tous ses fléaux sur la terre poqr la désoler; cbaoun tiei^t le même langage , et ce ne sont partout que plaintes et que lameotations. Mais voyez l'insoutenable contradiction. Au milieu de ces lamentationa et de ces plaiates , tant de jeux ont-ils cessé? Tant de mondains et tant de mondaines se sont-îls retranchés sur le jeu » en ouIhUs plus mesuré leur jeu , se sont-ils réduits à un moindre jeu ? En vérité, mes cbers auditeurs , n'est-ce pas insulter à l'infortune publique « n'est-ce pas faire ouvrage à la religion que vous professez, n'estnse pas allumer tout de nouveau la colère du ciel? Vous me répondrez que vous vous retranchez en effet ; mais par oii commencez-vous œ retranchement? EstHse par le jeu? noui sans doute. Mais par oii, encore une fois? par le pain que devroient recevoir de v<)us ceux que la fiamine dé* YQrier Far où? par les bef^s domestiques d'une maiscWf oii tout manque , afin que votre, jeu ne manque pas. Par où ? par tjout ce qui n'a p9Mit de rapport au jeu , ou plutAt , fût-ce le nécessaire mémoi par> tout ce qui peut servir au jeu , en le dérobant aux usages les phis essentielSf Je sais qu'à considérer ce que je dis dans une pure apécu* latipii et'Selon les premières vues, on se persuadera que j'exagère, et que je pousse cette morale au-delà du terme. Mais «xnmin^a dans la ffratique, consultez vos propres connoiseancœ , feites attention à ce.qitt.^ passe autour de vous , et vous avouerez qu'au lieu de rien outrer, il y a bien encore d'autres extrémités que je ne marque pas , et PU Tamour du jeu emporte. Car que serœt-ce si je parioia d'une femme qui , dans un jeu , dont les plus fortes remontrances ne Vont pu dépi^ndre i dissipe d'une part tout ce qu'wi mari amasse de ramre; qui' se tient en embuscade pour le tromper, et détourne pour son jeu tout ca qui peut venir sous sa main ? si je parkas d'un mari qui , toor à tour passant du jeu à la débauche , et de la débauché au jeu « eipoee jusqu'à ses fonds, et feitdépendre d'un seul coup la fortune de tonte une famille ? si je parlois d'un jeune homme qui , sans ménagement et sans réflexion, emprunte de tous les oôtés et à tontes-conditions ; et , ne pouvant encore se dépouiller d'un héritage qu'il n'a pae^ ao

dépouille au moins par avance de ses droits , et ne compte pour rien toute une succession qu'il perd, pourvu qu'il joue? Ces exem(rie8 peut-être ne sont-ils pas aussi communs qu'ils ont été autrefois ; mais ne le sont-ils pas encore assez pour vous instruire , et pour vous faire connoitre les excès du jeu? Peut-être même quelques uns, par, une sagcose forcée , et cédant à la nécessité , ont-ils enfin dans ces aimées dures et stériles apporté quelque tempérammit à leur jeu ; mais oe tempérament suffit-il? Ote-t-il au jeu tout ce qu'il doit lui ôter dana les com'onctures présentes, et dans la situation où vous vous trouves ? Vous met-il en état d'accomplir, sdon qu'il dépend de vous, tons vos devoirs ; et s'il ne va pas jusque là , votre jeu n'est^il pas toujours un excès? Excès , non seulement dans le temps qu'on y emj^ie et dans la dépense qu'on y &it , mus dans l'attachement et l'ardeur avec laquelle on s'y porte.

Quel spectacle de ycir un cerde de gens occupés d'un jeu qui les possède , et qui seul est le sujet de toutes les réflexions de leur esprit et de tous les désirs de leur coeur ! Quels r^ards fixes et immobiles , quelle attention I II ne dut pas un moment les troubler , pas une fois les interrompre , surtout si l'envie du gain s'y mêle. Or elle y encre presque toujours. De quels mouvements divers Tame est-elle agitée» selon les divers caprices du hasard I De là les dépits secrets et les mé« lanoolies ; de là les aigreurs et les chi^rins $ de là les désoUtions et les désespoirs , les colères et les transports , les blasphèmes et les imprécations. Je n'ignore pas ce que la politesse du siècle vous a làdessus appris ; que, sous un froid affecté et sous un fdr de dégagement et de liberté prétendue , elle vous aiseigne à cacher tous ces senti» ments et à les déguiser ; qu'en cela consiste un des premiers mérites du jeu , et que c'est ce qui âi fiait la plus bdle réputation. Mais ta le visage est serein , l'orage en est-il moins violent dans le ooeur? el n'est-ce pas ah^s une double peine, que de la ressentir tout entier audedans , et d'être obligé , par Je ne sais quel honneur , de la dissimuler au^dehors? Voilà donc ce que le monde appdie divertissement; mais ce que j'appelle, moi, passion, et une des plus tyranniques et des plus criminelles passions. Et de bonne foi , mes chm auditeurs, pouves-YOUs vous persuada que Dieu l'ait ainsi entendu , quand il vous a permis certaines distractions et certains dâaasèments? Lui qui est la raison même , peut-il approuver un jeu qui blesse toute la raison? et lui qtit est la règle par essence , peut-il vous permettre un jeu où tout est déréglé ? Il vaut mieux jouer, dites-vous , que de par* 1er du prochain , que de former des intrigues , que d'abandonner son esprit à des idées dangereuses. Beau prétexte , à quoi je réponds qu'il ne fout ni parler mal du prochain , ni former des intrigues , ni donner entrée dans votre esprit à des idées sensuelles^ ni jouer sansr mesure et à l'excès , comme vous faites. Quand votre vie seroit exempte de tous les autres désordres , ce seroit toujours asses de

404 SUR LES DIYERTISSEMENtS DU MONDE.

celui-ci pour vous condamner. Achevons , et disons enfin que la plU" part des divertissements du monde sont condamnables, parcequ'ils sont scandaleux dans leurs effets : c*est la troisième partie.

Page 1