TROISIÈME PARTIE
C'est une chose bien surprenante , remarque saint Ghrysostome, que la manière dont s'est expliqué Jésus-Christ sur tout ce qui nous scandalise et qui nous devient une occasion de péché. Si votre œil est pour vous un sujet de scandale, dit ce Sauveur des hommes, arra* ebez«le, et ne délibérez point : Si oculug tuus scandaiizai te, crue eum (Matth. S). Si c'est votre main , coupez-la, et privez-vous de tout le service qu'elle pourroit vous rendre : Si manus tua scandalizat te, abtcide eam (Matth. 18). Ou si c'est enfin votre pied, ne l'épargnez pas, parcequ'il vaut bien mieux perdre votre pied , votre main , votre œil , tout votre corps , que de vous mettre en danger de perdre votre ame;. Banum tibi est. Pourquoi pensez-vous. Chrétiens, que le Fils de Dieu se servit de cet exemple du pied, de Tœil, de la mam? C'étoit, répond saint Chrysostome, pour nous faire entendre que Ijes' choses mêmes les plus nécessaires, celles qui nous touchent de plus prés, et dont il semble que nous puissions moins nous t)asser dans l'usage de la vie, nous doivent être interdites dès-là qu'elles nous font tomber en quelque sorte que ce puisse être , et qu^elles nous conduisent au péché. Soit qu'elles soient la cause directe et immédiate du péché, soit qu'elles en soient seulement l'occasion, il n'importe. Cause du péché, occasion du péché, distinctions subtiles, mais inutiles. Si je pèche par occasion, je pèche , et je me damne aussi bien que si j'avois autrement péché. Dieu m'oblige donc aussi étroitement à fuir l'occasion du péché que la cau^e*du péché, quelque avantage d'ailleurs et quelque raison même de nécessité que cette occasion puisse avoir pour moi. Rien, dans l'ordre naturel , ne m'est plus précieux qu&mon œil, rien ne m'est plus utile que ma main pour les actions de la vie : c'est mon pied qui me soutient et qui me conduit; mais afin de me garanth* d'une chute mortelle, dont je serois menacé en les conservant , il n'y a ni œil, ni pied , ni main que je doive mé» nager. Il faut saccifier tout pour sauver l'essentiel et te capital, qui est la vie de Tame. Si monta tua vel pes tuus scandalizat (e, abscide eum, et projice abs te. Voilà, mes chers auditeurs, le sens des paroles du Fils de Dieu. Or à combien plus forte raison cette grande maxime doit-elle vous servir de règle à l'égard de vos divertissements? Il y en a qui dans leur substance n'ont rien de criminel , et dont l'usage , si vous le voulez, ne va point à des excès remarquables : mais Dieu néanmoins prétend avoir droit de vous les défendre , et en effet il vous les défend , pourquoi ? parcequ'il se peut &ire que ce soient pour vous des occasions dangereuses , et que, dans les circonstances qui s'y rencontrent, vous trouviez un scandale que vous êtes indis-
pensablement oblige d'éviter. Partout ailleurs ils seroient permis ; en tout autre temps ils seroient même louables , et on vous les oonseilleroît; mais en tel lieu» à telles beures et en telle compagnie, vous devez vous en abstenir, parceque vous y courez risque de votre imoiocence et de votre salut. Et comme en matière de salut tout est personnel, et que la bonté ou la malice de nos actions n'est prise que par le rapport qu'elles ont à nous, quand il s'agit de m'accorder un divertissement ou de m'en priver, l'idée [générale qu'on en a ne suffît pas pour former ma résolution; mais si j'y reconnois quelque endroit par où il me puisse être nuisible, je dois dès-lors le rejeter et m'en éloigner. Absdde eum, et projiee abs te. C'est ainsi que la foi me l'enseigne, et c est ainsi que la seule raison me le dicte.
Un exemple. Chrétiens, vous fera mieux comprendre ma pensée. De tous les plaisirs y en a-t-il un plus indifférent en soi et plus innocent que la promenade ? et n'est-ce pas de tous les divertissements du monde celui où la censure peut moins trouver à reprendre, et sur quoi les lois de la conscience ont moins, ce semble , à réformer? Or je prétends néanmoins , et vous en êtes aussi instruits que moi , qu'il y a des promenades suspectes, qu'iLy en a d'ouvertement mauvaises,, qu'il y en a de scandaleuses, et que ce scandale ne r^arde pas seulement les âmes libertines et déclarées pour le vice , mais celles mômes qui du reste en ont, ou paroissent en avoir plus d'éloiguement et plus d'horreur. Siècle profane , que n'as-lu pas su corrompre , et oii n'astu pas répandu ta malignité? Vous m'entendez, mes .chers auditeurs, et vous devez m'entendre. Vous savez ce que sont devenues certaines prcMn^iades, et ce qu'elles deviennent tous les jours. Vous savez ce qui les fait préférer à d'autres , et ce qu'on y va chercher. Concours tumultueux et coofuse multitude , qui sert de scène à la vanité et à la mondanité. S'il y a une beauté humaine à produire et à faire oonnoître, s'il y a un ornement et une parure à faire briller, n'est-ce pas là qu'on l'étalé avec plus d'éclat et plus de pompe ? Au milieu de tant d'objets différents qui , tour à tour et comme par des évolutions réglées, passent sans cesse et repassent , de quoi les yeux sont-ils frappés, et à quoi se rendent-ils attentife? Quelles pensées se forment dans les esprits, quels sentiments toucheat les cœurs, et sur quels sujets roulent les conversations ?
Scandale d'autapt plus dangereux qu'on e'n voit moins te danger^ et qu'on le craint moins. Car combien de mes auditeurs , et de ceux mêmes qui professent plus hautement le christianisme et qui veulent vivre avçc plus d'ordre , ui'acousent peut-être de porter ici trop totn la sévérité de .la morale évangélique? Ils conviendront avec moi de toutce que j'ai ditdu théâtre, dM j^ ,vdesapectacltes, des assemblées, des lectures > et de:t«>ut ce que l'en puis clire. Maia^ue j'attaque jusqu'à la promenade; que je prétende qu'il y :ait sur ^1^ des mesures ù garder et deiStpctontioasà preodre; quej^soi^dâinsj'opinion qu'une
mère chrëtienne ne doit pas sans naénagemeot eè sans réfleiioo y exposer une jeune personne; qn'dle doit avoir ^rd an temps, aax lieux 9 à bien des circonstanoes dont elle ar^ guère été en peme jusqu'à présent , c'est ce qu'on traitera d'exagération, et sur quoi l'on ne voudra pas m'en croire. Hais moi je sais ce qu'en ont pensé les Pères de TÉglise , et c'est à eox que je m'en rapporterai. Car ce n'est pas d'aujourd'hui que ce scandale a paru dans le monde , et que les prédicateurs et les conducteurs des âmes se scmt employés à le retrancher du royaume de Dieu. Je sais ce qu'en a dit saint Ambroise dans cet excellent ouvrage de l'Instruction des vierges. Je sais ce que saint Jérôme en a écrit, son pas une fois } mais en divers traités sur cette matière. Ces grands hommes avoient l'esprit de Dieu pour former les vierges de Jésns-Ghrist à la sainteté de leur état; mais ils leur don- Ddient des enseignements et leur traçoient des préœptes qui redresseroient Uen vos idées touchant ces promenades, qni voua semblent des plaisirs si convensd^les et si légitimes. Ils posoient pour principe qu'une jeune personne ne devoit jamais se produire au jour qu'avec des réserves eitrémes, et toute la retenue d'une modestie psffti«mlière; que la retraite devoit être son élément , et le soin du domestique son exercice ordinaire et son étude; que si quelquefîMS elle sortoit de là, c'écoit ou la piété ou la nécessité qui seules t'en dévoient tirer; q«e s'il y avoit quelque divertissaient à prendre» il faUoit éviter wm seulement le soupçon , mais l'omlure même du plus léger soupçon ; que sous les yeux d'une mère discrète et lîgilante , elle devoit r^ler loua ses pas , et que de disparoltre un moment , c'étoit une atteinte à l'intégrité de sa réputation; qu'elle devoit donc toujours avoir un garant de sa conduite et un témoin de ses mtretiens et de ses démarebes ; enfin qu'une telle sajétion, bien loin de lui devemr odieuse, devoit lui ptanre; qu'elle devoit l'aima pour elle-même et pour sa consolation propre; et que dès qu'elle cherchoit à s'en délivrer, ce ne peuvent être qu'un mauvais augure de sa vertu : c'est amsî que ces saints docteurs en parloient. Qu'avroioit-iis dit de et» promenades dent tout l'agrément conmte dans l'appareil et dans le faste; de ces promenades pour lesquelles on se dispose comme ponr le bal, et où Ton apporte le même esprit et le même luxe ; de ces promenades changées en comédies publiques, où chacun, acteur et spectateur tout à la fois, vientjouer son r6ïe et faire son personnage? Qu'anroient-ilsdit de ces promenades dérobées, où le hasard en aiq[)arenoe, mais un hasard en effet bien ménagé et bien prémédité, fait de prétendues ren€<mtres et de vrais rcmdez-vous? Qu'auroient-ils dit de ces promenades.... Je ne m'explique point, mes chers auditeurs, et je dbis ce respect an saint lien où nous sommes assemblés. Tel esl le désordre, que la pudeur même m'oblige de le taire, et qu'on* ne peut mieux vous le reprocher que par le silence. '
Mais vous , Chrétiens , quedevez^vous pcMer de tout eeh , et qu'en
SUR LES mVERTISSEHENTS BU MONDE. 407
dohrent craindre tant de filles et de femmes du monde? Sont-riles pins saintes qne n'ëtoit une Eustochinm, que n'éloit une Bhttille, que n'étaient bien d'autres illustres tierges» à qni saint Jérôme faiscrit de si salutaires leçons ? La corruption de notre siècle est«elle moins contagieuse, et y a-t-il moins d'écudls dont on ait à se préserver? Ah ! mes chers atKUtenrs, un peu de rëfiexion aux noaux infinis que peut causer et que cause tous les jours' la yie dissipée , surtout des personnes du sexe, et cette malheureuse liberté dont elles se sont mises en possession! Si je vous faisois parler là-dessus, et si vous voulies me répondre de bonne foi , que ne pourriez*vous pas m'en apprendre? ear qne n'en âvez^vons pas su? C'est là, diries^vous, que tel oom* meree a commencé; c'est là qu'on se voyoit, et que les intrigues se nouoient. Vons les connoissez , et vous en pourriez feire un compte exact. Mais peut-être n'y mettriez**vous pas celles qui doivent plus vous intéresser, et dont vous ne vous êtes pas aperçus, parcéque vous êtes mieux instruits de ce qui se passe chez les autres que chez vous. Quoi qu'il en soit , avec toutes les connoissances que vous avez et qui doivent sans doute vous suffire, pouvez-vous négliger tin point aussi important que celui-là? pouvez-vous souffrir une licence dcmt vdus n'ignorez fAs le péril , et qu'il est si nécessaire de réprimer? La pouvez-vous tolérer en celles qui vous appartiennent de plus près , en cdies dont vons répondrez spécialement à Dieu , puisqu'il les a son-^ mises à vos ordres et confiées à votre vigilance? Mais s'il ne vous est pas même permis de la tolérer, qu'est-ce donc d'entreprendre de la justifier, qu'est-ce de l'approuver, de l'entretenir et de rautoriser? Et vous, âmes chrétiennes, si des parents trc^ faciles demeurent A votre égard dans une tolérance si lâche et si criminelle, en pouvezvous user? n'y devee-vous pas renoncer comme à un scandale, et ne concevez-vous pas en quel abtme il est capable de vous précipiter?
Mais fisut-il se priver de tout divertissement ? A cela je réponds denx choses. Car, en premier lieu , si tout divertissement du monde a l'un de ces trcus caractères que j'ai marqués , ou d*être criminel en hi-méme, ou d'être excessif dans son ét^ue , ou d'être scandaieu)^ dans ses effets , il n'y a point dans le monde de divertissement que vons ne deviez avoir ea horreur, bien loin de le rechercher et de vous le procurer : pourquoi ? parceque l'un de ces trois caractères suffit poar vous damner, et qu'il n'y a point de divertissement qm puisse compenser la perte de votre ame , et que vons ne deviez sacrifier pour votre salut. Je le veux , la vie pour vons en sera moins agréable, elle sera même insipide et triste ; et s'il faut porter la chbs(é j«^ qa'oè elle peut aller , ce sera selon la nature une vie affreuse. Hàîs n^onbliez janHôs les paroles de mon texte , et ce que le Fils de Dieu vous dit dans la personne de ses apôtres : Munâm gaudebiiy va$ vëfd contrïMÊobimin i Le monde se réjouira , le motfde aura pour lui lëê phiisirs das aens, ef en goAtera les douceurs , tandis que votts n'aurez
4m SUR LES DIVERTISSEMENTS DU MONDE.
pour partage que les afiQictioiis et les larmes. Cependant votre sort sera préférable à toutes les joies du monde » et par où ? parceqae toutes ces joies du monde finiront bientôt, et qu'elles seront suivies d'un malheur étemel ; au lieu que vos peines passagères se changeront dans une félicité parfaite , qui n'aura jamais de fin : Sed tristitia veitra vertetur in gaudmm. Or , avec une telle espérance , jugez si vous devez r^retter les plaisirs du siècle , et si le sacrifice que vous en ferez doit beaucoup vous coûter. Mais en second lieu , il y a , et j'en suis convenu d'abord , j'en conviens encore , il y a des récréations et des divertissements dans la vie de plus d'une espèce : il y en a d'honnêtes , sans excès et sans danger ; et voilà ceux^ qui vous sont accordés. Les premiers chrétiens avoient eux-mêmes leurs jours et leurs heures de réjouissance , mais d'une réjouissance chrétienne , c'est-à-dire d'une réjouissance sage et mesurée , innocente, et conforme à leur profession. Arrêtez-vous là et l'Évangile n'y trouvera rien à redire.
Que dis-je , mes chers auditeurs ? allons plus axant ; et selon l'avis du prophète, si nous avons à nous réjouir, que ce ne soit en nulle autre , ni en rien autre chose , que dans le Seigneur. L'apôtre saint Paul souhaitoit que les fidèles fussent comblés de toute sorte de joie ; et le même souhait qu'il faisoit pour ses disciples , je le fais ici pour vousmêmes. Je vous dis comme ce Docteur des nations : Réjouissez-vous, jwes Frères , et réjouissez-vous sans cesse. Mais quelle doit être votre joie, celte joie intérîeure et spirituelle, dont Dieu remplit une ame qui le cherche en vérité, et qui ne cherche que lui, qui n'aspire que vers lui , qui ne veut se reposer qu'en lui ? cette joie divine qui est audessus de tous les sens , et que l'homme terrestre et charnel ne peut comprendre. Mettez-vous dans la disposition de la^ goûter , et elle se fera sentir à vous. Ce n'est point dans le bruit et les assemblées du mpnde qu'on la trouve , ce n'est point dans les jeux et les spectacles dji monde ; c'est dans le silence de la solitude et dans le repos d'une vie samte et retirée. Plus vous renoncerez au^L divertissements humains , et plus cette joie céleste se répandra avec abondance dans vos cœurs : elle les pénétrera , elle les inondera , elle les transportera. Telle est la promesse que je vous fois , et dont j'ai pour garants tout ce qu'il y a eu jusqu'à présent de Saints sur la terre, et tout ce qu'A y en a. Nous ont-ils trompés en ce qu'ils nous en ont appris, ou se tromjfKnent-ils eux-mêmes? David se trompoit-il lorsqu'il s'écrioit qL un jour dans la maison de Dieu et avec Dieu , valoit mieux pour lui'Tiue dix mille avec les pécheurs et au milieu de tous les plaisirs? Saint P^ul et tant d'autres se trompoi^it-ils lorsque , sur les fréquentes éfureuves qu'ils en avoient faites . ils nous ont assuré que rien n'égale cejta onction secrète et ces consolations que Dieu communique à ceux q^\ le craignent et qui le servent ? Fions-noiis à leur parole , ou plutêt €pufions-nous Qn la parple de notre Dieu . qui s'est ei^agé à fiiire,
si nous le voulons , tout notre bonheur, et dans le temps » et dans Téternité » où nous conduise , etc.