PREMIÈRE PARTIE
Ce n'est point un paradoxe , Chrétiens , mais une maxûne qui a toujours passé pour incontestable parmi les midtres de la monde , qu'il n'y a point de vérité que nous devions aimer davantage que celle qui nous reprend. Les raisons en sont évidentes ; car qu'y a-t-il de plus avantageux pour nous, dit saint Chrysostome, que de coniioître ce qui nous donne la oomioissance de nous-mêmes ; que de connotire ce qui a une vertu souveraine pour nous corriger et pour nons perfectionner, qne de conndtre ce que Ton affecte plus communément de nous cacher ; et par-dessus tout, que de connoitre oe qui en effet est la chose la plus difficile à savoir, et dont on ne peut entreprendre de nous instruire que par le zèle nonseiriement le plus sineère, mais le plus généreux et le plus déterminé à notre bien ? Or la vérité qui nous reprend renferme toutes ces quaUtés, et vous l'allés voir;
Premièrement, elle nous fisiit connottre à nous-mêmes , et ssmselle nons ne pouvons espérer de nous cminoltre jamais. Or, après ta connoissance de Dieu , il n'y af rien qui doive ncus être plus cher qîie la connoissance de nous-mêmes; et saint Angnstiq a dooié s'îl<n'étoît
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pas amssi bécessûre de noas connottre nous-mêmes que de oonnoltre Dieu , paroequ'à proprement parler » ces deux connoissances , surtout dans Tordre de la grâce et du salut, ne peuvent être séparées , et que Tune dépend essentiellement de Fautre. Pourquoi ne puis-je pas me connottre » si je n'aime la vérité qui me reprend ? Appliquez-vous à ceci , Chrétiens : c'est que je dois être persuadé que quelque soin que j'apporte à régler ma vie et ma conduite, et quelque bon témoignage que je me rende sur cela , il y a encore mille foibiesses et mille désordres dont je ne m'aperçois pas , mais que les autres savent bien observer ; et si je ne convenois de ce principe , je serois dans la plus ponidense de toutes les erreurs , parceque je serois dans f erreur sur mon erreur môme , et dans Tignorance de mon ignorance même. D'ailleurs, je dois être convaincu que, quand je m'occuperois sans relftche à m'étudier et à m'examiner, je n'aurois jamais assez de lumière, ni assez de vue , pour découvrir toutes ces foibiesses qui sont en moi et tous ces désordres , parceque l'amour -propre , qui est comme un voile que mes yeux ne peuvent percer, m'en cachera toujours une partie, et m'empêchera de me foire une justice exacte sur le reste. U bM donc , conclut saint Chrysostome , traitant ce sujet , ou que je renonce abs<4ument à me connottre, ou que je supplée par les connoissances qu'on a de moi à celles qui me manquent. Et comme il y a dans moi un fonds de vérités mortifiantes et capables de m'humiKer, il faut que je trouve bon que ces vérités me soient dites par les autres , puisque je ne suis pas assez éclairé pour me les dire à moi-même.
U me semble , Chrétiens, que chacun de nous devroit être disposé de la sorte : car enfin, mes Frères , ajoute saint Chrysostome, quand un malade trouve un médecin qui lui fait connottre parfeitement son mal, bien loin de s'en offenser, il Testime , il l'honore, il s'attache à lui ; et plus le mal est fâcheux et inconnu , plus tient-il pour un service important la sincérité de celui qui le lui découvre. Or si nous en jugeons ainsi par rapport aux infirmités du corps , quels sentiments ne devons-nous pas avoir lorsqu il s'agit des maladies del'ame, qm sont nos vices et nos imperfections? Il a fallu , Chrétiens , le dirai-je? que le pagainisme nous apprft là-dessus notre devoir. Au milieti de f infidélité , on a vu des hommes aussi zélés pour apprendre leurs défauts, que nous le sommes pour éviter d'être instruits dçs nêtres. Un jeune smgneur de la cour d'Auguste et même de sa maison , un Germanieas , touché de la noble curiosité de se connottre , ehose si rare parmi les grands du monde, étant à la tête de la mifîce romaine, prenoit bien de temps en temps le soin de se travestir; de visiter le soir, et sans être connu, les quartiers de son armée; de s'approdher seerètement des tentes, et de prêter l'oreille aux discours de ses soldats; parcequ'il n'ignoroit pas que c'étoic alors qu'ils se éÊBùkÊLtutfeit ^a& de liberté t» uns aux autres ce qu% pensolent de
la oondaite de leur gênerai. Voila ce que l'histoire nous rajqporte d'ane tertu païenne » et ce qu'elle nous met devant les yeux » pour confondre cette délicatesse si opposée au christianisme» qni nous révolte contre la vérité , du moment qu'elle nous choque et qu elle nous blesse. Peut-être me direz-vous que ce païen cherchoit en ce'a même à se satisfaire , parcequ'il étoit sûr de l'estime qu'on avoit o'e sa sage conduite. En effet , l'historien remarque qu'il jouissoit ainsi du fruit de sa réputation , n'entendant partout que des éloges , d'autant plus doux pour lui qu'ils étoient plus libres iFruebaiur famâ neâ. (TAcrr.). Je le veux ; mais du moins est-il vrai que s'il y avoit eu en lui quelque sujet de blâme ou quelque matière de plainte , il se mettoit par-là en devoir de ne les pas ignorer. Et c'est en cda que , tout païen qu'il étoit, il nous foisoit une leçon bien utile.
Car ce que j'ai dit de plus , et ce qui contient la seconde preuve de la proposition que j'ai avancée, c'est que, comme la vérité qui nous reprend est la plus nécessaire pour nous connottre , aussi est-elie la plus efficace pour nous corriger. Les autres vérités, dit saint Jérôme , nous instruisent, nous touchent, nous convainquent, mais ne nous changent pas ; celle-ci, sans instruction, sans conviction, sans raisonnement , ou plutôt par le raisonnement le plus fort , par la conviction la plus touchante et par l'instruction la plus courte et la plus aisée , a le pouvoir de nous convertir. Et comment? comprenez-le, je vous prie : c'est en nous faisant rentrer dans nous-mêmes par la connoissance , et nous obligeant à en sortir par la pénitence. Deux mouvements qu'elle produit en nous par une suite comme naturelle , et qni , dans la doctrine de saint Augustin , font toute la perfection de l'homme. Car au lieu que la bonne opinion que nous avons de nous-mêmes nous dissipoit et nous emportoit hor3 de nous par vanité ou par légèreté, cette vérité fâcheuse que l'on nous reproche nous rappelle en quelque façon à nous , nous recueille au-dedans de nous , nous fsàt jeter un certain regard sur nous , dont il n'est presque pas en notre pouvoir de nous distraire. Et comme en vertu de ce regard nous ne voyons rien en nous que d'imparfait et que d'humiliant, ne pouvant dans cet éiat nous souffrir nous-mêmes , ni demeurer , pour ainsi dire, en nous-mêmes , nous faisons un eff<H*t pour nous élever au-dessus de nous-mêmes , qui est le véritable mouvement de la pé** nitence ; et voilà ce qui nous arrive, pour peu que nous soyons fi« dèles à la grâce de Dieu. Une vérité dite bien à propos suffit en telles conjonctures pour arracher de notre cœur une habitude vicieuse et une passion. Des années entières de réflexion n'y avoient rien fait; tout autre moyen avoit été inutile et foible pour cela : mais cet avis prudemment donné est le coup salutaire qui nous guérit. On en est troublé d*abord , et on s'en émeut ; mais enfin la grâce et la raison surmontant le sentiment, et cette vérité quoique amère étant digérée par un esprit solide et bien tempéré, commence à agir, et pan aatk
amertume même est la cause et le principe de la guërison. Ne vouloir pas entendre ces sortes de vérités, ou ne les vouloir entendre que d^uisées, que &rdées, qu'affoiblies et diminuées , c'est le terme de rÉcriture sainte : Quomam dmiinutœ 9unt veritates à fUUs hommum (Ps. li) : vouloir qu'on nous les adoucisse, qu'on en retranche tout ce qu'elles ont de piquant, et sans cela ne pouvoir les supporter , c'est renoncer à sa propre perfection , c'est se condamner pour jamais soimême à être du nombre de ces malades dont parle saint Bernard , qui sont d'autant plus incurables qu'ils le veulent être, et qu'ils corrompent jusqu'au remède uniquement nécessaire pour ne l'être pas. Or un chrétien peut-il , en conscience , demeurer dans cette disposi* tion? Raisonnons sur nos devoirs tant qu'il nous plaira, jamais, dit saint Augustin, nous ne corrigerons dans nous les vices ni les erreurs qui nous plaisent, sinon par h vérité qui nous déplaît.
Le point important est de trouver un homme sage , ferme , et soli* dément ami, qui nous découvre cette vérité : ce qui est inèuiment rare, et ce que Salomon considère comme un trésor. Mais c'est justement la troisième raison qui nous oblige à le rechercher, et qui nous doit rendre cette vérité précieuse, parceque c'est celle de toutes dont on affecte le phis de nous ôter la connoissance. Vous le savez , Chrétiens, la grande maxime, ou, pour mieux parler , le grand abus de la sdenoe du monde est de taire les vérités désagréables : je dis de les taire à ceux à qui il seroit utile et important de les savoir. Car pour en instruire ceux^i n'y ont aucimepart et qui devroient lesigoorer , c'est sur quoi le monde ne s'est dbnné de tout temps que trop de licence. On dit ce qu'il laudroit dire , mais on le dit à tout autre qu'à celui à qui il le faudroit dire : on le dit par imprudence, par médisance, par yengeance oii il ne le fout pas, et on ne le dit pas par conscience où il le fout; et au même temps qu'on blesse la charité et le devoir en répandant partout une vérité odieuse, on se fait une fausse charité et un faux devoir de cacher cette vérité odieuse à celui qu'elle intéresse personnellement, et qui seroit le seul capable d'en profiter. Or cela est vrai surtout à l'égard des grands, des riches et des puissants de la terre, dont le malheur, entre tous les autres qui semblent attachés à leur condition, est de n'entendre presque jamais la vérité ; et qui sans jugement téméraire ont droit de regarder tous ceux qui les approchent comme autant de séducteurs qui se font une politique de les tromper, qui ne leur représentent les choses quesousles apparences spécieuses qu'y dcmnent leurs passions et leurs intérêts; etqui seroient souvent bien fochés (ô dérèglement de l'esprit du siècle!), qui seroient souvent bien fâchés que les maîtres qu'ils servent fussent plus éclairés qu'ils ne le sont, parcequ'ils[ne voudroient pas qu'ils fussent meilleurs ni plus pariai ts.I>'oii vient qu'en effet ceux qui tiennent dansle monde les premiers rangs sont ceux àqui communément la véritéestmoinsconnue.
Et voilà pourquoi Dieu recommandoit tant à ses prophètes de s'ex-
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piiquer avec une sainte liberté, qaand il s'agisaoitde reprendre les vices. Parle, disoit-ilà baie, élève ta voix, fiiis-la retentir comme une tr<»ipette dont le son pénètre jtisqne dans les eœnrs : danui^ ne eettet, ^tto^t ifi^a eo^/ta w>c«m liMm (IsAi. , â8)« Au Uea de prédier à mon pea« pie des vérités curieuses , des vérités subtiles , des vérités agréables , attache-toi i lui prêcher celles qui les confondent : mets^ui devant les yeux ses iniquités ; reproche4ui ses scandales et tous ses crimes : Et annuntia populo meo scdera eorum^ et domm Jacob pueata eorttm (Ibid.). Et afin que vous ne me répondiez pas, Chrétiens, que cela étoit bon pour le peuple , et pour un homme qui préchott auit simples : ne crains point, disoit le même Dieu^à Jérémie , parœqoe c'est moi qui t*ai ordonné de parler, moi qui t'ai établi oonune une colonne de bronze et comme un mur d'airain. In coiwamam ferream et in murum œneum (iBRiai., 1). Pourquoi comme une ooloDue de bronze et comme un mur d'airain ? remarquez ce qui suit : Hegièus Juda , pmcifnlms qns .et êaeerdoHbm (Ibid.) : c'est pour les grands de Juda, pour les princes, pour les noUes, pour ceux qui occupent les premières places, et à qui leurs ministères et leurs emplois donnent plus d'autorité : Ne fomûdes à faeieeorum (Ibid.) : Que leur présence, ajoutoit le Seigneur , ne t'étonne point ; que le respect de leurs peiv sonnes ne t'ébranle point ; n aie point pour eux de lâches égards , et no les flatte point ; dis*leur avec courage la vérité que je veux qu'ils sachent; sois l'apôtre, et s'il est besoin, le |raartyr de cette vérité. Car c'est pour cela que je t'ai rempli de mon esprit , et je ne t'ai foit ce que tu es que pour dlla.Or si toi par qui cette vérité doit être po^rtée , tu la retiens ciçtive dans le »ienoe, qui osera la soutenir et se déclarer pour elle?
C'est encore pourquoi saint Paul exhortât son disciple Timodiée à reprocher, à menacer, à fulmmer, plutôt qu'à consoler; et cela, sans craindre dé se rendre importun, et sans se mettre ea peine qu'on le trouvât mauvais : Argue , increpa^ opportune^ importuné (2. rîjn.,4): parcequ il viendra un temps , hii disoit - il , où la saine doctrine, c'est-à-dire celle qui censure le vice et qui le condamne, sera insup-. portable aux hommes : Erit enim tempus citm sanam doctmuiM non smtinebunt ( Ibid. ). Or ne pouvons-nous'' pas dire que ce temps est venu , et que c'est celui-ci ? D'où je conclus que les prédicateurs de l'Évangile ont une obligation plus étr(»ie et plus (Mressante que jamais de dire la vérité, puisqu'il n'y a plus qu'eux dont la vérité puisse espérer un témoignage fidèle et constant* Je sais qu'ils doi«* ventétre discrets : mais Dieu veuille que leur diso^on et leur prudence ne vous perde pas! Je sais que leur zèle doit être selon la sdenoe: mais plaise au ciel que leur science énervant leur z^, ils ne deviennent point pour vous ce que saint Paul craîgnoit d'être pour œux qu'il instruisoit , je veux dire des cymbales rei^tissantes : JEs sonam mt4itfmbatttm Hnniens. (1. Cor^, 13);
Que Êiudroilril d^iic faire pour nouâ garantir de ce malheur? Ah I Chrétiens , la belle leçon , ai nous étions soigneux de la pratiquer! ce seroit d*ain)er d'autant plus la vérité, que notre amour-propre l'a plus en horreur ; de respecter ceux dont INeu se sert pour nous la feijre connottre , et de compter pour un service inestimable quand ils nous la déclarent, même à contre-temps et de mauvaise grâce, disant avec Salomon : Melioratunt vulneradUigetUit^ quàtafraudulentaoscula çdUmis {Prov. 27). Il est vrai,cette véritéa quelque chose de bien dur; mais kft blessures d'un ami sont encore pour moi plus salutaires que les caresses d'un flatteur. Et parcequ'il n'est rien dans le fond de plus dîfificile que d'annoncer cette vérité et de s'en fiûre le porteur (quatrième et dernière considération), il ftudroit mettre pour principe qoe c*e$t à nous de lever cette difficulté à ceux dcmt nous attendons ce bon office : comment cela? les prévenant, les engageant, leur donnant un accès libre et favorable auprès de nous ; leur témoi^fnant , non point par des paroles vaines , mais par une conduite égale , que nous avons pour eux de la déférenpe , et que nous les écoutons non seule* ment avec docilité ; mais avec joie, dans la persuasion où nous devons être qu'en efifet la marque la plus scdide de leur zèle.c*est celle-là ; et dans la crainte que nous devons avoir ,qn'un peu trop de délicatesse de noire part ne leur forme la bouche, et qu'à force d'exiger d'eux des tempéraments et des mesures, nous ne les rebutions entièrement etVé* moussions tout-à-fait la pointe de leur sèle.
Car, encore une fois , Chrétiens , s'il y a une chose qui demande un «èle pur, gàiérenK et désintéressé , c'est la commission de découvrir pua plaie cachée à celni qui se croit sain ; c'est^«dire une vérité désagrÀble à celui qui se croit irrépréhensible : et c'est ce que l'expé* rieoce nous apprend tous les jours. Faul-ii avertir un homme du dés* ordre qui se passe dans sa maison, une femme des bruits qui courent d'elle , un grand du scandale qu'il cause ; c'est à qui s'en défendra , personne n'en veut prendre sur soi le risque, chacun a ses raisons pour s'en décharger , et à peine dans une famiUe, que dis-je ? à peine dans une ville entière se trouve^t'^lqueiqu'unqui» méprisant tout auure intérêt, et dans hi seule vue de son devoir, ose dire la vérité. Or de là s'ensuit Fdïligation indispensable que nous avons, encore plus selon Dieu que selon le monde, de nous rendre faciles , doux et humbles de coeur quand il est question de recevoir des répréhensions et des avis, puisque l'un des préceptes les plus Àsentiels de la loi de Dieu est que nous retranchions de nous-mêmes tout ce qui peut servir d'ob*stade à notre correction, et que sous peine de répondre de nos ignorances comme d'autant de crimes, moins il est aisé de nous dire cette vérité qui choque notre amour-propre , plus nous devons être disposés à l'honorer par la manière avec laquelle nous l'écoutons. C'est ainsi qu'en usa cet infortuné roi de Babylone dont parle TÉcriture , lorsque Daniel, avec une liberté de prophète, lui signifia tout en**
semble trois effrayantes Térités : Tune , qu'il avoit été pesé et réprouvé dans le jugement de Dieu ; l'autre, que son royaume ailoit être partagé entre les Perses et les Mèdes; et la troisième, que dès la nuit même il devoit mourir. Il n'y eut personne qui ne tremblât delà hardiesse de ce discours; on crut Daniel perdu, et Ton ne douta point que Baltbazar ne le sacrifiât au premier mouvement de sa oolère. Mais ce prince, qui avoit l'ame grande, et qui, jusque dans le revers le plus accablant , avoit conservé toute la modération de son esprit, raisonna bien autrement. Que fit-il? il embrassa Danid, il le combla de faveurs, il commanda sur-le-champ qu'on le revéttt de la pourpre, qu*on lui donnât le collier d'or , que tout le peuple le révérât et lui obéit : pourquoi? parcequ'il jugea , dit saint Chrysostome, qu'un homme qui avoit la force de dire reqMctueusement de tdies vérités à un prince, et qui, pour s'acquitter de ce devoir hénnlque, savoit oublier son propre intérêt ; qu'un homme , di»je , de ce caractère , méritoit toutes sortes d'honneurs, et ne pouvoit être assezexallé. TuncjvJbente rege indutus est Daniel pwrpurây etdrcunuUaa est torques autea colio qus ( Dan., 5 ). C'est pour cela, ajoute le texte sacré, que Balthazar honora Daniel , parcequ*aux dépens mêmes de sa personne et dans l'extrémité de son malheur, il voulut honorer la vérité.
Et nous, Chrétiens, comment traitons-^nons cette vérité? Ah! pertaettez-moi de fadre ici la comparaison entre nous et ce roi infidèle , et d'opposer son exemple à notre conduite. Bien loin d'aimer cette vérité , nous la haïssons et nous la fuyons. Voilà le désordre que saint Augustin déploroit autrefois, et dont il cherchoit la cause, la demandant à Dieu par ces paroles si affectueuses : CuTy Domine, Veritas odium parti ^ et quare inimicus foetus est eis homo twis verum prœdicans ; cimi ametur beata vita, quœ non est ntii gauditan de veritaie (AcG.) ? Et comment donc , Seigneur, arrivc-t-îl que cette vérité qui vient de vous attire la baine des hommes? et pourquoi ce Sauveur qui leur a parié de votre part, en leur prêchant la vérité, s'est-il fait leur ennemi , puisqu'il est naturel à l'homme d'aimer la vie bienheureuse , qui n'est rien autre chose qu'une joie intérieure de la vérité connue? Ensuite se répondant à soi-même : Ah ! mon Dieu, ajoutoit^-il , j'en comprends bien le mystère : c'est que les hommes , préoccupés de leurs passions , ne reconnoissent pour vérité que ce qu'ils aiment et ce qui leur plait, ou plutôt se font de ce qui leur plaît une vérité imaginaire , à l'exclusion de tout ce qui ne leur plaît pas; c'est qu'ils aiment la vérité spécieuse et éclatante, et ne peuvent souffirir la vérité sévère et humiliante. Amant lucentem, ode* runt redarguentem (Idem).
Admirable portrait des gens du siècle , exprimé en deux mots par ce saint docteur. En effet , Chrétiens , nous fuyons la vérité qui nous découvre ce que nous somtnes , jusqu'à l'envisager comme une persécution ; et quand elle se présente à nous malgré nous^ nous nous
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soulevons , nous nous emportons contre elle ; nous prenons à partie ceux qui nous la mettent devant les yeux, confime s'ils nous faisoient injure. Car de là naissent les dépits et les ressentiments, de là les aversions et les haines, delà les mésintelligenres et les désunions. Combien d'amitiés refroidies , combien de commerces rompus , combien de guerres déclarées, parcequ'on nous a dit librement une vérité? Ce qui est encore plus étrange, c'est que souvent nous haïssons cette vérité par la raison même qui devoit nous la rendre aimable, je veux dire parcequ'elle est vérité. Si ce que l'on nous reproche él'oit moins vrai , nous nous en piquerions moins. La révolte de notre esprit vient de ce que la chose est plus vraie que nous ne voulons ^ et qu'elle l'est en sorte que nous ne pouvons pas la désavouer.
Et ce vice (prenez garde à ceci, mes chers auditeurs) n'est pas seulement le vice des grands, auprès desquels, comme parle Cassiodore, une parole devérité est en bien des rencontres une parole de mort pour celui qui la porte : car , sans^en rapporter les effets tragiques, à combien de serviteurs fidèles ce zèle de la vérité n*a-t-il pas coûté la perte de leur fortune et la disgrâce de leurs maîtres? C'est encore le vice des petits, qui, dans la médiocrité de leur condition, sont quelquefois les plus intraitables et les plus indociles sur ce qui regarde leurs défauts. Ce n'est pas seulement le vice des imparfaits , mais des dévots et des spirituels; car vous en verrez qui , pleins des sentiments de la. plus haute piété, ne respirant que Dieu et sa gloire , sages dans leur conduite et sévères dans leurs maximes , sont incapables parmi tout cela de recevoir un avertissement; gens merveilleux pour dire les vérités aux autres^ mais sensibles jusqu'à la foiblesse quand ils sont obligés d'entendre les leurs ; des montagnes, dit rÉcriture, par Tapparence de leur élévation, mais des montagnes fumantes si tôt qu'on vient aies toucher : Tanjfe montes^ etfumigabunt {Ps, 115). Cequi me fait douter si le bien même qui paroît dans ces sortes de chrétiens n'est point une illusion, puisque la vraie sagesse et la vraie venu est d aimer la vue de son imperfection, suivant ce que dit David : Et peccatum meum confira me est semper (Ps. 50). Jusque dans la prédication de l'Évangile (le croîroit-on, si on nel'éprouvoit pas soi-même?), jusque dans la prédication de TËvangile, où nous supposons que c*est Dieu qui nous parle , à peine pouvons-nous supporter la vérité. Ce n'est pas que nous n*aimions les prédicateurs qui prêchent les vérités , et les vérités de la morale la plus étroite, et que nous ne soyons les premiers à les condamner, s'ils sont lâches à s'acquitter de ce devoir; mais nous aimons ceux qui prêchent les vérités , et non pas nos vérités. Car du moment que les vérités qu'ils prêchent sont les noires, et que nous nous en apercevons , un levain d'aigreur et d'amertume commence à se former dans notre cœur. Qu'ils s'étendent tant qu'ils voudront sur les défauts d'aotrui, nous les écoutons avec joie, et nous n'avons que des louanges à leur donner; mais qu'ils poussent l'induction jus- B. 2. 27
qu'à nous , dès-là nous nous aliénons d'eux , dès-là nous n'avons plus pour eux cette bienveillance qui nous rendoit leur parole utile» dèslà nous nous érifçeons nous-mêmes en censeur de leur ministère. Un terme non moins juste qui leur sera échappé devient le sujet de notre critique et de nos railleries. Nous allons même jusqu'à concevoir de la haine contre leurs personnes, à cause de la vérité qu'ils nous disent; semblables à ce malheureux roi dlsraêl , qui haïssoit le prophète du vrai Dieu, et qui s'en déclaroit hautement, parcequ'ilne m'annonce jamais, disoit-il; une bonne nouvelle, mais toujours des vérités tristes et afSigeantes : Sed ego odi eum^ quia non prophetat mihi bonum^ sed malum (4. JFiejf.,25). Extravagance! s'écrie saint Jérôme. Comme s'il eût dû attendre d'un prophète autre chose que la vérité , ou que ce qui lui étoit prédit fût moins la vérité , parcequ'il lui étoit désagréable !
C'est néanmoins ce qui arrive tous^ les jours, et de quoi il me seroit aisé de vous convaincre sensiblement. Car que j'entreprenne ici de dire la vérité dans toute retendue de la liberté que devroit me donner mon ministère, et que, parcourant tous les états et toutes les conditions des hommes , je vienne au détail de certaines vérités que j'aurois droit de leur reprocher, je m'attirerai Tiodignation de la plupart des personnes qui m'écoutent. Je ne dirai ces vérités qu'en général, et4[y observerai toutes les mesure^ de cette précaution exacte que TÉglise me prescrit. II n'importe ; parceque ce seront des vérités qui feront rougir l'hypocrisie du siècle, et qui, par une anticipation du jugement de Dieu , exposeront à un chacun sa confusion et sa honte , elles susciteront contre moi presque tous les esprits. Afin d'autoriser sur cela notre procédé , nous nous en prenons à la parole de Dieu , nous ne voulons pas que ce détail des vices soit de son ressort , et nous n'observons pas que nous faisons ainsi le procès à Jésus-Christ même , puisque nul n'a jamais dépeint les vices avec des traits si marqués que cet Homme-Dieu , et que tout l'Évangile n'est, pour le dire de la sorte, qu'une censure perpétuelle des mœurs de son temps , ou plutôt de tous les temps. Nous disons que le prédicateur ne doit pas tant particulariser les choses: mais le disionsnous quand on ne préchoit que les vérités des autres, et que nous n'y étions pas intéressés? ce zèle de la retenue et de la prudence des prédicateurs nous inquiétoit-ii? Il ne nous est donc venu que depuis que nous nous trouvons y avoir part : signe évident que ce n'est pas un zèle de Dieu , mais une haine secrète de la vérité. Je ne prétends pas toutefois justifier la conduite de ceux qui par des manières peu chrétiennes et peu judicieuses, au lieu d'mstruire et de toucher, insulteroient et outrageroient. 11 y a là-dessus des règles de l'Église, il y a des prélats pour les faire garder : mais je prétends condanmer une délicatesse ipsupportable qui est dans les chrétiens, de ne pouvoir souffrir que le prédicateur en vienne à certains détails , et qu'il leur
fasse voir la corruption de leur état. Car voilà où nous en sommes. Mais qu'arrivera-t-il? Juste châtiment de Dieu! dit saint Augustin, c'est que la vérité malgré eux les fera connottre, sans se faire néanmoins elle-même connoître à eux : Indè retribuet m, ut qvi $e ab eâ manifestari nolunt^ et eosnolentes manifestet^ et eU ipsa non sit mamfesta (AuG.). Préservons-nous» mes chers auditeurs, de ce terrible aveuglement; ouvrons les yeux à la vérité; aimons-la lorsqu'elle nous reprend, et défions-nous-en; craignons-la lorsqq'elle nous flatte: c'est de quoi j'ai à vous entretenir dans la seconde partie.