‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 4)Chapitre 51 sur 119 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Si nous avions l'esprit aussi droit et le cœur aussi ferme et aussi solide qu'il seroit à souhaiter pour l'intérêt de notre perfection , nous n'en serions pas réduits à la malheureuse nécessité de craindre non seulement les erreurs du siècle , mais la vérité même quand elle nous est agréable et avantageuse. Ce qui rend cette vérité dangereuse pour nouSy c'est la vanité qui est en nous » et qui, par une étrange corruption » fait de notre propre bien la cause et la matière de notre mal. Il n'appartient qu'à Dieu, Chrétiens , s'il m'est permis de parler ainsi, de pouvoir être loué sûrement et sans courir aucun risque : c'est l'une des prérogatives que l'Écriture lui attribue , sur ces paroles du Psaume : Te decet hymnuSf Deus (Ps. 6^). Dieu se loue éternellement soi<même, et à tout moment il entend là voix de ses créatures^ quijui disent qu'il est grand, qu'il est juste, qu'il est admirable dans ses conseils, qu'il est seul digue d'être souverainement aimé ; et il reçoit d'elles les témoignages de ces vérités, sans préjudice de sa sainteté infinie : pourquoi? parcequ'étant en lui-même la sainteté et la vérité par essence, la vérité yi est en lui ne peut jamais altérer ni pervertir sa sainteté. Il n'eu est pas de même de nous. Comme nous n'avons aucun mérite sûr, et que nos vertus les mieux fondées, autant qu'elles participent à notre néant, ont toutes un caractère d'instabilité que la grâce même ne détruit pas ; si nous jugions bien des choses, nous devrions nous garantir de la vérité qui nous flatte, comme d*un écueil ; et cela pour deux raisons que je tire de la morale de saint Grégoire pape. Premièrement , dit ce saint docteur, parceque dans l'usage du siède, qui ne nous est que trop.connu, et dont nous n'avons que de trop continuelles expériences, ce qui nous flatte est ordinairement ce qui nous trompe et qui nous séduit. Or« de toutes les illusions , il n'y en a point de plus honteuse pour nous selon le monde, ni de plus pernicieuse selon Dieu, que celle qui, en faveur de nous-mêmes et d'un vain amour-propre dont nous sommes remplis , nous fait prendre le mensonge pour la vérité. £n second lieu, parcequ'il est presque infaillible, quand même on ne nous tromperoit pas, que ce qui nous flatte nous corrompra. Or, s'il y a chose qui nous doive être un sujet de confusion et même de condamnation, c'est qu'on nous puisse reprocher, dans le jugement de Dieu ,

qu'an lieu que l'erreur a été la source de la dépravation des autres, ce soit la vérité même qui noas ait perdus. Deux raisons également convaincantes et édifiantes, dont je me contenterai de vous donner en peu de paroles une simple idée.

C'est le Saint-Esprit qui Ta dit, Chrétiens ; et l'oracle qu'il en a prononcé par la bouche d'Isaïe ne s'adresse pas moins à vous et à moi qu'aux Israélites qui^éooutoient ce prophète : Populemeiu^ qui te beatum dicunty ipsi le deàpiunt (IsAi., 5). Mon peuple, disoit Dieu avec cet air de majesté, ou plutôt de divinité, que le texte sacré nous rend sensible, ceux qui vous applaudissent, ceux qui affectentde vous louer, ceui( qui vous appellent heureux, beaucoup plus que ceux qui vous appellent parfaits , vous imposent, et abusent de votre crédulité. En effet, qu'est-ce que la plupart des louanges, dans le style du monde? Vous le savez : des mensonges obligeants, des exagérations officieuses, des témoignages outrés d'une estime apparente , et qui ne vient ni de la raison ni du cœur ; souvent des contre-vérités déguisées, et couvertes du voile de l'honnêteté; des termes spécieux et honorables, mais qui ne signifient rien ; en un mot, des impostures dont les hommes entre eux se font un commerce, et dont leur vanité se repatt. Impostures , dis-je, autorisées, ou par une fausse bienséance, ou par une complaisance basse, ou par un servile intérêt. On nous dit de nous ce que nous devrions être, et non pas ce que nous sommes ; et nous, par une pitoyable facilitéàdonnerdansle piège qui nous est tendu, nous croyons être en effet tels que l'adulation nous suppose , et qu'elle nous représente à nous-mêmes. On nous fait des portraits de nos personnes dans lesquels tout nous plaît , et nous ne doutons point qu'ils ne soienl^u naturel ; on nous donne des éloges qui sont des compliments et des figures, et nous les prenons- à la lettre ; on loue jusqu'à nos vices elÊé nos passions, et nous n'hésitons pas ensuite à les compter pour des vertus. Qui te beatum tUcunty ipH te decipiunt. De là il arrive tous les jours qu'un homme d'ailleurs naturellement modeste, et qui seroit humble s'il se connoissoit, enivré de ce vain encens, pense avoir du mérite, lorsqu'il n'en a pas; remercie Dieu de mille grâces que Dieu n'a jamais prétendu lui faire, reconnott en lui des talents qu'il n'a point reçus, s'attribue des succès dont nul n6 convient, se félicite secrètement, tandis qu'ouvertement ottJeméprise. Car voilà lessm'tes ordinaires de cette inclination vicieuse, laquelle nous porte à aimer et rechercher la vérité qui nous flatte, n'y ayant personne de nous qui ne se puisse justement dire : Qui te beatum dicunt, ipsi te decipiunt; quoiqu il soit vrai, comme l'a remarqué saint Bernard , que c'est surtout dans les grands , les riches, les puissants du siècle , que cette parole du Saint-Esprit s'accomplit d'une manière plus visible.

Savez-vous, Chrétiens (ne perdez pas ceci) quelle a été la source de l'idolâtrie, et d'où est venu originairement ce désordre de la superstition et du culte des fausse^ divinités, qui a si long-temps régné dans

l'univers? de l'abus que je combats. C'est de ce penchant et de cette facilité qu'ont les hommes à croire ce qui leur est avantageux, quelque incroyable qu'il puisse être. Oui , voilà ce qui a rendu tant de nations idolâtres. On faisoit entendre à certains hommes qu'ils étoient des dieux ; et à force de leur dire qu'ils éioient des dieux, on les accoummoit à être traités et honorés comme tek. Ceux qui commencèrent les premiers à leur tenir ce langage savoient assez qu'il n'en étoit rien ; mais la flatterie ne laissoit pas de 1^ porter à faire tout ce qu'ils auroient fait de bonne foi, s'ils eussent été persuadés de ce qu'ils disoient. Les princes mêmes et les conquérants à qui Ton rendoit ces honneurs n'éioient que trop convaincus qtyls ne leur convenoient pas; mais le désir de s'élever, joint à un intérêt politique, faisoit qu'ils les souffroient d'abord , et bientôt après qu'ils les exigeoient. C'étoit par une erreur grossière que les peuples se soumettoient à les leur déférer ; mais cependant celte erreur s'érigeant peu à peu en opinion, et étant devenue insensiblement une loi de religion, tout mortels qu'ilsT étoîent, on leur bâtissoit des temples, on leur consacroit des autels, on offroit en leur nom des sacrifices , et ces hommes profanes et impies passoient pour les divinités de la terre. C'est ainsi que le démon se prévaloit de l'orgueil des uns et de la simplicité des autres. Or nous n'oserions dire que le christianisme ait entièrement détruit cet abus , car il en reste encore des vestiges, et il n'est rien dans le monde de plus ordinaire qu'une espèce d'idolâtrie qui s'y pratique , et dont l'usage est établi. On ne dit plus aux grands et aux riches qu'ils sont des dieux ; mais on leur dit qu'ils ne sont pas comme les autres hommes , qu'ils n'ont pas les foiblesses des hommes , qu'ils ont des qualités qui les distinguent et qui les mettent au-dessus des hommes; et on les sépare tellement du commun des hommes, qu'enfin ils oublient qu'ils le soAy et qu'ils veulent être servis comme des dieux : ne considérant pas que ceux qui se font leurs adorateurs sont, pour la plupart, des personnes intéressées, déterminées à leur plaire, ou plutôt gagées pour les tromper : Qui te beatum dicunt^ ipsite dedpiunt.

Ne nous bornons pas aux grands et aux puissants du monde pour justifier ce que je dis. Celte idolâtrie dont je parle règne également dans les conditions particulières, et y produit à proportion les mêmes effets. Ainsi une femme mondaine est-elle comme l'idole de je ne sais combien d'hommes charnels qui s'assemblent autourd'elle,etqui»par des cajoleries profanes et jusqu'à l'adoration, lui inspirent une idée d'elle-même capable de la perdre et de la damner, puisqu'il s'ensuit de là qu'elle ne se connoît jamais, et qu'étant remplie de défauts , elle ne travaille à en corriger au .un ; s'estimant, tout évaporée et tout imparfaite qu'elle est, un sujet accompli , parceque c'est le terme dont on use sans cesse, et qu'on ehiploie éjternellement pour la séduire et pour la corrompre. Ainsi un faux ou un foible ami, à force de vouloir être complaisant» devient-il idolâtre de son ami, lut ôtaot la plus salu-

taire de toutes les vues, qui est celle de soi-même, et lui gâtant Tesprit par autant d'erreurs qu il lui dit de choses douces et agréables : Qtd te beatumdicuîUj ipsite decipmnt. Qu'est-ce, à parler proprement, que cet usage maintenant si prorané d'éloges et d'actions publiques , où , sous préteiLte d'éloquence,» le mensonge et la flatterie triomphent impunément de la Yérité? Qu'est-ce que cette affectation d'épîtres à la tête d'un ouvrage, où, par le caprice d'un auteur, les mérites les plusobscurs sont égalés aux plus éclatants, où les plus médiocres vertus sont traitées de sublimes et d'éminentes, où il n'y a point de particulier qui nedût gouverner l'état, point de prélat qui ne fût digne de la pourpre? Qu'est-ce que tout ciia, sinon un débit souvent mercenaire de louanges excessives et démesurées, dont on infotue les hommes? On sait bien que partout là il ne faut rien moins chercher que la vérité. Cependant, par une corruption de Famour-propre, qui sait se prévaloir de tout, on s'imagine aisément qu'au moins y a-t-il dans ces choses quelque apparence et quelque fonds de vérité; suivant cette pensée de saint Augustin, si ingénieusement conçue , que la vérité est tellement aimée des hommes , que ceux qui aiment tout autre chose qu elle veulent absolument que ce qu'ils aiment soit la vérité même : Quia sic amatur veritoi ut quicumque aliud amante hoc quod amani^ velini esse veritatem (Aug.).

Je dis bien plus : on porte ce désordre et cette profanation jusque dans le lieu saint, où nous voyons tous les jours la chaire de l'Évangile, qui est la chaù*e de la vérité , servir de théâtre aux flatteries les plus mondaines. Au lieu des discours chrétiens que l'on faisoit autrefois dans les funérailles pour Tédification des vivants , on fait aujourd'hui des panégyriques où , de son autorité particulière , on entreprend de canoniser les morts. Panégyriques , vous le savez , où les plus ^ches sans discernement sont transfigurés en héros , les plus petits esprits en rares génies, et ce qui est encore plus indigne, des pécheurs en spirituels et en saints. Car ne sont-ce pas là les effets déplorables de cette passion, si naturelle aux hommes du siècle, pour la gloire et pour toutes les vérités avantageuses? La contradiction est qu'au milieu de tout cela, ces hommes si passionnés pour la gloire et si vains, ne laissent pas de protester que ce qu'ils ont le plus en horreur, c'est.d'étre trompés. En effet, on ne veut pas l'être, mais en même temps on veut tout ce qu'il faut vouloir pour l'être. Car on ne veut pas être trompé , et néanmoins on veut être loué, flatté, admiré, comme si l'on pouvoit être l'un sans l'autre. On n'aime pas l'imposture, mais on aime l'applaudissement , qui est la matière de l'imposture. D'où saint Jérôme concluoit que, quoiqu'on pense le contraire, on aime l'imposture même ; et quelque peine qu'on ait à le concevoir, il est évident que les hommes se font un souverain plaisir d'être trompés les uns par les autres , jusqu'à s'en remercier et s'en savoir bon gré : Ht nimirum gaudent ad circumventianem suant, et iltu^ionem pro beneficio ponunt

(Hieron). Quel parti y auroit-il donc à prendre? Je vous Fai dit, c'est de se défier de la ^vérité même qui nous flatte; pourquoi? parcequ'il n'y a point de vérité qui approche tant de Terreur, si aisée à confondre avec Terreur, et par conséquent si exposée à tous les dangers de Terreur. Or qu'y a-t-il, encore une fois , de plus honteux pour nous selon le monde, et de plus pernicieux selon Dieu, que cette erreur? Laissons là le monde, dont le jugement nous importe peu. Qu'il suffise , pour être méprisé du monde, d'être la dupe d'une fausse louange , et que le personnage le plus risible , selon les maximes du monde, soit celui d'un homme crédule, et enflé d'un mérite imaginaire dont il s'est laissé persuader. S'il n'y avoit que le monde à craindre, peut-être pourrions-nous, par notre orgueil et notre vanité même, nous rendre indépendants de lui. Mais que ré* pondrons-nous à Dieu quand il nous reprochera que, pour avoir trop cherché les vérités flatteuses , nous n'avons trouvé que le mensonge ; que pour avoir prêté Toreille à Tenchanteur , selon la métaphore du Saint-Esprit, nous avons vécu dans un perpétuel égarement; que pour nous être contentés de la fumée de Tencens , nous avons renoncé à la pureté de la lumière : cette lumière dont dépéndoit notre conversion ne nous ayant manqué que parceque nous avons mieux aimé les ténèbres , et ces ténèbres volontaires ayant tellement prévalu dans nous, que notre salut s'y est trouvé enfin enveloppé. Qu'all^uerons-nous pour notre justification ? Dirons-nous à Dieu, comme Adam, que ce sont les hommes qui nous ont séduits? prétendronsnous avoir du nous en fier à eux? les prendrons-nous pour garants des opinions mal fondées que nous aurons conçues de nous-mêmes ; et Dieu , juge sévère , mais équitable , des voies trompeuses que nous aurons suivies, n'aura-t-il pas droit de s'en prendre à notre vanité? Mais je veux. Chrétiens, que ceux qui nous louent ne nous trompent jamais , et que la complaisance qu'ils ont pour nous ne préjudide en rien à la vérité : appliquez-vous à cette dernière pensée, qui va faire la conclusion de ce discours. Je veux ^ dis-je , que la vérité qui nous flatte soit toujours telle que nous la présumons : du moment qu'elle nous flatte, quoiqu'elle ne nous trompe pas, je soutiens qu'elle nous pervertit. Comment cela ? en deux différentes manières : en nous inspirant un orgueil secret qui anéantit devant Dieu tout le mérite de cette vérité , et diminuant en nous le zèle de notre perfection, qui, bien entretenu , auroit mieux valu pour nous que l'avantage qui nous revient de cette vérité. Ah ! nies chers auditeurs , que n'ai-je le temps de vous développer ce point de morale ! C'est une vérité qui vous est glorieuse et avantageuse, je le veux; mais cette vérité , tout avantageuse et toute glorieuse qu'elle est , dès que vous aimez à Tentendre, est une vérité qui vous enfle, une vérité qui vous enorgueillit, une vérité qui vous élève au-dessus de vous-mêmes , qui vous rend fiers à Tégard des autres , et qui vous fait oublier Dieu. M'auroit-il

pas été plus à souhaiter que vous l'eussiez ignorée» et qu'elle eut été pour vous ensevelie dans le silence et dans Tobscurité ? Combien d'esprils empoisonnés, si j'ose ainsi dire, p^nla cosnoissance de leurs propres mérites? combien d'astres éclipsés par leurs propres lumières, trop vivement réfléchies sur eux? c'est-à-dire, combien de dévots , combien d*ames pures et éclairées ont été corrompues parla réflei^ion qu'on leur a fait faire sur les faveurs et les grâces dont Dieu les combloit? Tel auroit été un homme parfait, s'il ne s'étoit jamais aperçu qu'il avoit des qualités et des dispositions à l'être. 'J'el seroit aujourd'hui un Saint, si on ne lai avoit point dit qu'il l'étoit. Cette vue qu'on lui a donnée de son élévation dans la sainteté est ce qui Ta ébloui, ce qui lui a fait tourner la tête, ce qui, du pinacle. Ta précipité dans l'abitne. On ne lui a dit que la vérité, et, en le louant, on lui a rendu justice; mais cette justice, par les sentiments d'orgueil qu'elle a produits dans son cœur^ s'y est tournée en injustice et en corruption. On ne l'a poiot loué au-delà des bornes, et ce c[u*on lui a dit pour lui plaire n'a été qu'un sincère témoignage de ce qu'on pensoit de lui ; mais ce témoignage , quoique sincère , n'a pas laissé de feire en lui une impression malheureuse, qui , sous couleur de vérité, a ruiné dans son ame tout le fondement de la grâce, qui est Thumililé. Le croiriez-vous, mes Frères? dit saint Augustin : Jésus-Christ luimême, qui étoit, selon l'Écriture, la pierre ferme et inébranlable, à qui d ailleurs la louange étoit due comme le tribut de sa souveraine grandeur et de ses adorables perfections , pendant qu'il étoit sur la terre , n'a pu supporter lés vérités qui alloient à son honneur et à sa gloire. U faisoit des prodiges, il guérissoit les aveugles-nés, il ressuscitoit les morts; mais quand les peuples vouloient Ten féliciter , et s'écrier qu'il étoit un prophète envoyé de Dieu, il leurimposoit silence , témoignant une peine extrême de la reconnoissance qu'ils avoient pour lui , ou du moins des marques extérieures qu'ils lui en donnoient , parcequ'elies l'engageoient à être loué et applaudi par eux.. Bien plus, il étendoit jusques aux démons cette modestie; et lorsque ces esprits, forcés par la vertu de ses paroles, sortoient des corps en publiant qu'il étoit le Christ , il les menaçoit, et leur commandoit de se taire : Et increpans, non sinebat ea toqui (Luc, 4). Au lieu de recevoir l'hommage iqui ëtoit rendu à sa puissance, il usoit de sa puissance même pour s*en défendre et pour le rejeter. Est-ce qu'il y avoit du danger pour lui à être loué? non , Chrétiens, mais il y en avoit pour nous; et parcequ'il étoit venu pour être notre modèle, et pour remédier à notre foiblesse par la sainteté de ses exemples , il fuyoit d'entendre les vérités dont il eût eu droit de se glorifier , pour nous faire craindre celles qui , en nous flattant , ne peuvent qu'affoîblir en nous la grâce destinée à nous sanctifier. (Ve$i la remarque de saint Ambroise sur ce passage de saint Luc : Et increpans non sinebat ea loqui. Or si le Sauveur, ajoute ce Père , en a usé de la sorte pour

notre instruction, que ne devons-nous pas faire pour notre propre utilité» ou plutôt pour notre propre nécessité?

Ce n*est pas tout : j'ai dit que cette vérité qui nous flatte diminuoit en nous le zèle de notre perfection » et il n'est rien de plus évident. Car la perfection, comme en conviennent tous les Saints, et comme nous l'enseigne le Saint des saints , étant d'une pratique difficile » et son principal exercice consistant à s'avancer, à s'efforcer, à se surmonter et à se vaincre ; quelque désir que nous ayons de l'acquérir, il est toujours vrai que nous n'y travaillons qu'avec peine; et que si nous pouvions avec honneur nous en dispenser, ce seroit le parti favorable que nous embrasserions avec joie. Or c'est à quoi la louange des hommes , môme juste et légitime , nous conduit infailliblement. Car cette louange, souvent écoutée , nous fait croire enfin que nous sommes déjà bien élevés, et dès-là nous nous relâchons. Au lieu que saint Paul ,.tout confirmé qu'il étoit en grâce, disoit auxPhilippiens : A Dieu ne plaise que je me croie déjà parfait ! non , mes Frères , je suis encore bien loin du terme ; mais je marche toujours pour tâcher d'atteindre où le Seigneur Jésus m'a prédestiné; et pour cela, oubliant ce qui est derrière moi , et aspirant à ce qui est devant moi , je cour$ incessamfient vers le bout de la carrière , pour remporter le prix, etpottr mériter la couronne à laquelle Dieu m'appelle : Qmcb rétro sunt obliviscensy ad ea vero quœ sunt prioraj extendens meipsum, ad destinatum persequor, a,d bravium supemôe vocationis {Philip.y 3) ; au lieu, dis-je, que saint Paul parloit ainsi, nous, par une conduite bien opposée et bien éloignée de la sienne , nous regardons avec complaisance le peu de bien que nous avons déjà fait , et nous oublions celui qui nous reste encore à faire. De là vient que , selon le sentiment de la philosophie même et de la sagesse humaine, un flatteur est plus à craindre qu'un ennemi ; de là vient que David regardoit comme des outrages et des injures les éloges qu'il recevoit de la bouche des flatteurs : Et qui laudabant me , adversum me jurabant [Ps. 101); de là vient que saint Bernard , ainsi qu'il le rapporte luimême, avoit coutume de se munir, contre deux sortes de gens, de deux versets de l'Écriture ; qu'il s'écrioit contre ceux qui parloient de lui avec malignité : Avertantur retrorsiimy et erubescant^ qui voluntmthi mala{Ps. 69). Éloignez de moi, Seigneur, et couvrez de confusion ces esprits envenimés qui me veulent du mal ; et qu'il disoit contre ceux qui entreprenoient de le flatter : Avertantur statim erubescentes^ qui dicuntmihi : Euge , euge ( Ibid. ) ! Loin de moi ceux qui me crient en m'applaudissant : Courage, courage ! quel es vaines louanges qu'ils me donnent tournent à leur honte !

Attachons-nous donc, Chrétiens , à ces deux grandes maxiines. Aimons la vérité qui nous reprend , et défions-nous de celle qui nous flatte. Oublions le bien qui est en nous, et ne perdons jamais la vue de nos défauts. Les bonnes œuvres , dit saint Augustin , noiis s^ncti-

fient 9 et les ma'uvaises nous corrompent ; mais , par un effet tout contraire, le souvenir des bonnes œuvres nous corrompt » et rien n'est plus propre à nous sanctifier que le souvenir de nos péchés : conmie si Dieu » par une providence particulière , avoit voulu donner au pécheur cette consolation de pouvoir faire du souvenir de son péché le remède de son péché , et qu'en méiûe temps il eût voulu donner au Juste un contre-poids , en lui faisant trouver dans ses bonnes œuvres le sujet de la plus dangereuse tentation. Regardons ceux qui nous louent comme des gens contagieux; et qu'il soit vrai de dire s'il est possible, d'un chacun de nous, ce que saint Ambroise disoit de Théodose : J'ai honoré et chéri cet homme, qui , étant au-dessus de tous les hommes , a mieux aimé un censeur qu'un approbateur. Les louanges flatteuses d'un approbateur portent toujours avec elles un poison mortel. Mais les sages et charitables répréhensions d'un censeur, d'un confesseur, d'un prédicateur, d'un ami , nous retireront de nos égarements , nous feront reprendre la voie où nous devons marcher et d'où nous étions sortis, nous conduiront au port du salut, et nous feront parvenir à Téternité bienheureuse , que je vous souhaite, etc.

SERMON POUR LE CINQUIÈME DIMANCHE ArtlÈS PAQUES.

DixU Jésus discipulis suis : jùnen, amen dieo vobis, si quid pelieritis Patrem in nomine meo, dabit vobis. Usqutmodà non petistis guidquam in nomine tneo : petite, et aeeipielis.

jâus parla de cette sorte à ses disciples : Je tous le dis, en vérité, si yoas demandez quelque .chose à mon Père en mon nom, il vous raccordera. Vous n'avez encore rien demandé en mon nomt demandez, et vous recevrez. Saint Jban, chap. xvi.

Il n'appartient qu'à un Dieu aussi grand que le nôtre de faire une promesse si magnifique et si étendue, parcequ'il n'appartient qu'à lui de la pouvoir exécuter. Le Fils de Dieu ne nous dit pas seulement dans la personne de ses disciples, Si vous demandez telle ou telle chose» vous l'obtiendrez ; mais, Si vous demandez quelque chose, quoi que ce soit, mon Père vous le donnera : Si quid petieritis, dabit vobis. U ne nous dit pas précisément, Demandez, ceci ou cela, mais indéterminément et en général, Denlandez, et vous recevrez : Petite j et accipietis. Encore une fois. Chrétiens, il falloit une puissance et une miséricorde infinie pour être en état de .s'engager de la sorte, et pour le vouloir. C'est donc là qu'éclate la souveraine grandeur du Dieu que nous adorons ; c'est là qu'il fait également paroitre, et ce pouvoir suprême qui le rend maître de tout, et cette bonté sans mesure qui le fait descendre et compatir à tous nos besoins : aussi est-ce de là même que les Pères ont pris occasion de tant exalter l'efficace de la prière; qu'ils l'ont regardée comme la mère de toutes les vertus, comme la source de tous les biens, comme le trésor de l'ame chrétienne et comme

un fonds de richesses inépuisable , parceque c'est le moyen de parvenir à tout et d'avoir tout : Si quidpetieritis Patrem , dabit vobis. Il est vrai qu'elle requiert certaines conditions. Dieu n'est pas le dissipateur» mais le dispensateur de ses grâces; et par conséquent il n'écoute pas sans distinction toute prière , mais une prière animée par la foi , une prière sanctifiée par l'humilité, une prière soutenue par la persevérance, une prière , non des lèvres et de la bouche seulement , mais de l'esprit et du cœur : tout cela est incontestable, et tout cela est bien raisonnable. Ce qui m'étonne, Chrétiens, et ce qui est en effet bien surprenant, c'est le peu de soin que nous avons de mettre en œuvre auprès de Dieu ce qui devroit nous servir en toutes rencontres. Car ne puis-je pas bien faire à la plupart de mes auditeurs le même reproche que faisoit le Sauveur du monde à s^s disciples : Usquefnodd non petistis quidquam : Vous n'avez rien demandé jusqu'à présent? Est-ce que rien ne vous manque? mais vous êtes tous les jours si éloquents à exposer aux hommes les nécessités ou temporelles ou spirituelles qui vous affligent. Est-ce que vous n'avez point encore appris à demander, ni à prier? Si cela est, comme je n'ai que trop lieu de le croire, appliquez*vous à ce discours , où je prétends vous entretenir de la prière, après avoir prié moi-même en m'adressant à Marie et lui disant : Ave.

Exercer le ministère de l'Évangile, c'étoit, dans l'idée de saint Paul, faire profession d'être redevable à tous, aux ignorants et aux savants, aux charnels et aux spirituels, à ceux qui sont encore enfants en Jésus-Christ, et à ceux qui sont déjà des hommes formés et parfaits, ou qui travaillent à le devenir; aux ignorants pour les instruire, aux savants pour les persuader , aux charnels pour les convertir, aux spirituels pour les affermir; à ceux qui sont encore enfants pour les nourrir de lait, aux parfaits pour leur préparer des viandes solides; à tous pour leur prêcher la vérité, mais d une manière proportionnée à leur état et à leurs dispositions : ainsi ce grand apôtre le pratiquoit-il, ainsi en servoit-il d'exeaf)ple aux ministres qui dévoient être chargés après lui du même emploi; et voilà , mes chers auditeurs, Tengagenient où je me trouve aujourd'hui. J*ai à vous entretenir de la matière la plus inlportante, savoir, de l'oraison ou de la prière; et, par un dessein particulier de Dieu, je me trouve obligé à en instruire tout à la fois deux sortes de personnes : les chrétiens du siècle, qui marchent dans les routes de la religion, et ceux qui aspirent et qui s'élèvent aux voies les plus sublimes de la perfection. Il semble que, pour l'utilitépublique, j'aurois pu me contenter de l'instruction des premiers; mais Dieu, par son adorable providence, a permis que dans notre siècle il ne fût pas moins nécessaire de s'appliquer à l'édification des seconds; et c'est pourquoi je me suis senti inspiré de parler ici aux uns et aux autres; aux premiers, pour les convaincre de la nécessité de l'oraison, et aux

seconds» pour leur découvrir les abus de Toraison. Mais parceque le terme d'oraison, par rapport à ces deux sortes de chrétiens, est comme un terme équivoque, qui signifie pour les premiers Faction commune de prier, et pour les seconds quelque chose de plus relevé , que nous appellerons oraison extraordinaire; afin d*ôter toute ambiguité, et de vous déclarer nettement ma pensée, mon dessein est de faire voir aux uns le besoin qu*ils ont de Toraison commune, et de marquer aux autres comment ils peuvent abuser de l'oraison extraordinaire; c'està-dire, d'engager les uns à prier, et d'empêcher les autres de mal prier ; d'attirer ceux-là au saint exercice de l'oraison , qui nous est commandé, et de retirer ceux-'ci des fausses voies d'une oraison dangereuse et inutilement pratiquée. Voilà ce que j'entreprends. En deux mots , l'indispensable nécessité de Toraison ordinaire , fondée sur les principes de la foi les plus évidents » c'est le premier point ; l'abus de l'oraison extraordinaire, reconnu et découvert par les règles de la foi les plus solides» c'est le second jpoint. Commençons.

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