PREMIÈRE PARTIE
Jamais décision de la foi n'a été ni plus authentique, ni reçue dans le monde chrétien avec plus de soumission et plus de respect que celle où l'Église, foudroyant autrefois le pélagianisme, établit, disons mieux, déclara la nécessité de la grâce intérieure de Jésus-Christ pour toutes les œuvres du salut; et jamais conséquence n'a été ni plus infaillible ni plus évidemment tirée de son princiipe , que celle que je tire aujourd'hui de cette décision de l'Église pour prouver la nécessité de la prière. Sans la grâce du Rédempteur , quelque fonds de vertu naturelle que je puisse avoir, et quelque bon usage que je fasse de ma raison et de ma liberté, je suis dans une impuissance absolue de parvenir au terme du salut-, c est ce que le grand saint Augustin soutint avec tant de zèle, et ce qui fut enfin solennellement conclu contre l'hérésiarque Pelage. Sans le secours de la grâce , non seulement je ne puis parvenir à ce bienheureux terme du salut, mais je ne puis pas même m'y disposer, je ne puis pas même commencer à y travailler, je ne puis pas même le désirer, je ne puis pas même y penser; c'est ce qu'ont depuis défini tant de conciles et tant de papes, pour exterminer le semi-pélagianisme, rejeton pernicieux de l'erreur que saint Augustin avoit si glorieusement combattue. Or les mêmes armes dont se servoit alors l'Eglise pour défendre la grâce de Jésus-Christ contre leà hérétiques qui l'attaquoient , sont celles qu'elle me fournil encore pour justifier l'indispensable obligation de la prière, contre les mondains et les lâches chrétiens qui la négligent : car voici, mes chers auditeurs» comment je raisonne, et comment chacun de vous doit raisonner avec moi.
Sans la grâce il n'y a point de salut; donc il n'y a point de salut sans la prière, parceque hors la première grâce, qui est indépendante de la prière » comme étant , dit saint Prosper , le principe de la prière
même , il est de la foi que la prière est le moyen efficace et universel par où Dieu veut que nous obtenions toutes les autres grâces; et que toutes les autres grâces » dans l'ordre de la Providence et de la prédestination , sont essentiellement attachées à la prière. Petite^ et acci^ fnetis : Demandez , et vous recevrez. Voilà la règle que Jésus-Christ nous a prescrite , et qui , étant limitée à ce don parfait, à ce don souverain et excellent qui nous vient d'en haut , je veux dire la grâce du salut , n*a jamais manqué ; voilà la clef de tous les trésors de la miséricorde ; voilà le divin canal par où tous les biens qélestes nous doivent être communiqués. Demandez le royaume de Dieu et sa justice » ou plutôt y demandez sans restriction tout ce qui vous est nécessaire pour y arriver, et soyez sûrs que vous l'aurez : Petite ^ et accipietis. Voilà , dis-je j l'oracle de la vérité éternelle , dont il ne nous est pas permis de douter. D'où il faut conclure , reprend le docteur angélique saint Thomas , que nul homme , soit Juste , soit pécheur, mais encore moins le pécheur que le Juste , n'a droit d'espérer en Dieu , qu'en conséquence de ce qu'il le prie; et que toute confiance en Dieu qui n'est pas fondée sur la prière , et soutenue, ou , si j'ose ainsi m'exprimer, autorisée du crédit de la prière, est une confiance vaine, une confiance présomptueuse , une confiance même réprouvée de Dieu : et la raison est que Dieu , dit saint Thomas , qui ne nous doit rien par justice , et qui est incapable de nous rien devoir autrement que par miséricorde , tout au plus par fidélité , ne s'est engagé à nous par ces titres mêmes de fidélité et de miséricorde, que sous condition et dépendamment de la prière. II peut donc , non seulement sans être injuste , mais sans cesser d'être fidèle et miséricordieux , ne nous point accorder ses grâces quand nous ne le prions pas. Je dis plus , et dans le cours ordinaire de sa providence , il le doit en quelque façon, parceque des grâces aussi précieuse^ que les siennes (c'est la réflexion de saint Chrysostome ) , des grâces aussi importantes que celles qui nous conduisent au salut , méritent bien au moins qu'il nous en coûte de les demander , et de les demander avec empressement et avec ferveur.
Vous me direz qu'indépendamment de nos prières. Dieu sait nos besoins spirituels, et, sans que nous nous mettions en peine de les lui faire connoitre , qu'il y peut pourvoir. Il est vrai , répondoit saint Jérôme à Vigilantius , qui , préoccupé de son sens, et renversant sous ce prétexte le fondement de la religion , vouloit conclure de là Tinutilité de la prière; il est vrai, Dieu connoît par lui-même nos besoins; mais quoiqu'il les connoisse par lui-même, et qu'il y puisse pourvoir sans nous, il veut y être déterminé et engagé par nous; c'est-à-dire il veut être excité par nos prières à nous accorder les secours qu'il nous a préparés; il veut que nos prières soient le ressort qui remue sa miséricorde et qui la lasse agir : car il est , ajoutoit ce saint docteur, le mattre de ses biens ; et en cette qualité de maître , c'est à lui de nous les donner et d'en disposer aux conditions qu'il lui plaît. Or,
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encore une fois , il lui a plu que la prière fiit une de ces conditions , et même la principale , et qn die entrât dans le pacte qu'il a fait avec nous comme notre Dieu y en 90U8 disant» Petite^ et accipietis: il lui a plu , en faisant servir nos besoins à sa gloire , de nous intéresser parlà à l'honorer, de nous attacher à son culte par ce sacré lien» de nous tenir par-là dsins Texercice de cette continuelle dépendance où nous devons être à son égard ; en un mot , il lui a plu de vouloir être prié» et de mettre comme à ce prix les dons de sa grâce et les effets continuels de sa charité divine. Car c'est ainsi que s'expliquoit saint Jérdme, en réfutant l'hérésie des adamistes, qui consistoit à rejeter la prière comme superflue ; hérésie que Jovinien avoit osé renouveler, et dont Yigihintius étoit alors l'un des plus zélés partisans. Mais de là. Chrétiens, s ensuivent trois autres vérités qu'il est du devoir de mon ministère de vous bien faire comprendre , et que vous ne pouvez ignorer sans un préjudice notable de votre rdigion et de votre foi.
Première vérité. Il s'ensuit que, dans le cours de la vie chrétienne. Il nous peut arriver et qu'il nous arrive souvent de manquer en effet de certaines grâces ppur accomplir le bien auquel nous sommes obligés , et pour éviter le mal que la loi de Dieu nous défend, sans que nous ayons droit d'alléguer notre impuissance pour excuse de nos désordres , sans que nous puissions prétexter devant Dieu nulle im^ possibilité d'obéir à ses commandements , saqs que sa loi , dans ces occasions , nous devienne impraticable : l'obligation que Dieu s'est faite de nous exaucer autant de fois que nous le prierons utilement pour le safait étant alors contre nous une raison invincible qui nous ferme la bouche , et qui confond ou notre lâcheté ou notre erreur. Ceci mérite votre attention. Il vous est impossible, par exemple, dites-vous , d'aimer sincèrement votre ennemi , et de lui pardonner de bonne foi i'ii^'ure que vous en avez reçue; et, persuadé que cela vous est impossible, vous prétendez par-là vous diisculpér des sentiments de haine et de vengeance que vous conservez dans le cœur. Ainsi le malheureux esprit du monde , qui est un esprit d'infidélité, vous aveugle-t-il. Mais écoutez les paroles de saint Augustin, bien opposées à ce langage, ou plutôt écoutez toute l'Église assemblée dans le dernier concile, et se servant des paroles de saint Augustin. Vous vous trompez , mon Frère , dit ce saint docteur cité par le concile , vous vous trompez : Dieu , qiii est le meilleur et le plus sage de tous les législateurs, en vous commandant d'aimer votre ennemi, ne vous commande ritn d'impossible ; mais par ce commandement adorable il vous avertit de faire ce que vous jpouvez , et de demander ce que vous ne pouvez pas, et il vous aide à le pouvoir: Deus tmpombilia non jubet, sed jubendo monet, et facere quod ponisj et petere qiiod non posiis f et adjuvat ut possis (Conct/. Tridewtin*). Voilà en deux mots ou la réfutation de votre erreur, ou la conviction de votre libertinage. Vous ne vous sentez pas encore prévenu de cette grâce
toute puissante qui inspire la charité pour les ennemis mêmes • et cette grâce vous manque , je le veux : mais vous avez une autre grâce qui ne vous manque pas, une autre grâce qui vous tient lieu de cellelà , et avec laquelle il ne vous est jamais permis cle rien imputer au défaut de celle-là. Quelle est celle autre grâce? la prière, que Dieu vous a mise en main comme un instrument avec quoi vous pouvez tout, et qu'il ne tient qu'à vous de mettre en œuvre pour vous atUrer cette grâce de la charité héroïque et de l'amour des ennemis, que vous n'avez pas. Vous ne pouvez pardonner, mais vous pouvez prier ; et le pouvoir de prier est pour vous une assurance et un gage du pouvoir de pardonner : car il suffit que vous puissiez l'un ou l'autre, ou plutôt que vous puissiez l'un pour l'autre; et du moment que l'un ou l'autre de ces deux pouvoirs vous est donné, le pardon de l'injure vous est possible. Or, après la promesse de Jésus-Christ, l'un des deux vous est assuré et vous est acquis ; autrement saint Augustin ne vous auroit pas dit', Etfacere quod possit^ et pelere quod non posm, de faire ce que vous pouvez , et de demander ce que vous ne pouvez pas, puisqu'il seroit également hors de voire pouvoir de demander et de faire. Il faut donc que la grâce de faire ne vous manque que parceque vous n'usez pas de celle de prier et de demander. Et c'est , mon cher auditeur, le secret que je vous apprends , et ce qui éclaircit parfaitement la théologie des Pères de l'Église, quand ils avancent sur cette matière des propositions clures en apparence, mais d'ailleurs d'une connexion admirable entre elles ; car voici le nœud de celte connexion. La grâce nous manque quelquefois : qui en doute, et qui peut en disconvenir ? mais nous manque-t-elle parceque Dieu nous la refuse , ou parceque nous ne la demandons pas à Dieu ? nous manque-t-elie par le défaut de celui qui la donne, ou par notre indisposition et notre indifférence à la recevoir? nous manque-t-elle parceque Dieu ne veut pas nous exaucer, ou parceque nous négligeons de le prier? Voilà, homme du monde, ce qui vous condamnera un jour. Jugez- vous, et écoutezrmoi. Vous êtes trop foible pour surmonter la passion qui vous domine , et pour résister à la tentation et à Thabitude du honteux péché dont vous vous êtes fait esclave ; je le sais , et j'en gémis pour vous : mais avez-vous bonne grâce de vous en prendre à votre foiblesse , tandis qu'il vous est aisé de pratiquer ce qui vous rendroit fort et invincible, si vous vouliez y recourir? Or telle est la vertu de la prière.
De dire qu'il y a des états où cette prétendue foiblesse s'élend jus« qu'à la prière même, des états où l'homme tenté n'a pas même la force de prier, je sais que raisonner ainsi , c'est encore une de ces pensées malignes que notre esprit suggère à notre cœur, pour chercher des excuses dans le péché : Ad excusandas excusationes in pec* caiis (Ps. 140). Mais, comme remarque samt Ghrysostome, si cela étoit, pourquoi l'apôtre de Jésus-Christ nous assureroit-il le cou-
traire, et pourquoi feroit-il consister la fidélité de Dieu en ce que Dieu ne permet point et ne permettra jamais que nous soyons tentés au-dessus de nos forces? Fidelis Deus, qui non patietur vos teniari supra id quod potestis (1. Cor.^ 10). Car s'il y avoit des états où nous n'eussions ni la force de vaincre la tentation » ni la force de prier pour en obtenir la victoire, c'est-à-dire des états oii ja graccTpour l'un et pour l'autre nous manquât également, il faudroit que saint Paul Teût mal entendu , et qu'en voulant nous consoler par ce motif de la fidélité de Dieu, il nous eùt4onné une fousse idée, puisqu'il seroit vrai qu'étant trop foibles pour prier, aussi bien que pour résister , nous serions évidemment tentés au-delà de ce que nous pouvons, et qu'ainsi Dieu permettroit ce que cet apôtre a soutenu qu'un Dieu fidèle ne pouvoit permettre. Mais non, mon Frère, poursuit saint Ghrysostome, il n'en va pas ainsi : vous êtes foible jusqu'à l'excès , mais vous ne l'êtes que parceque malheureusement vous quittez l'exercice de la prière ; car dans le dessein de Dieu , c'étoit la prière qui devoit vous fortifier, qui devoit vous fournir des armes , qui devoit vous servir de bouclier pour repousser les attaques du démon. Et en effet, par la prière, les Saints, quoique fragiles comme vous, ont toujours été victorieux ; et sans la prière , quoique saints d'ailleurs, ils auroient été comme vous vaincus. Cessez donc, encore une fois, d'excuser par-là vos chutes ; et de l'expérience funeste que vous avez de votre fragilité, ne concluez autre chose que la nécessité absolue oii vous êtes d'observer le précepte de Jésus-Christ , /{ui vous commande de prier, et de prier sans relâche : Qporiet semper orare^ et non deficere (Luc, 18). Il en est de même de ces chrétiens froids et languissants , peu touchés des devoirs de leur religion , qui , se voyant dans la sécheresse et le dégoût et même dans l'insensibilité et Tendurcissement , se plaignent que Dieu les délaisse, au lieu de s'accuser devant Dieu de leur propre infidélité, et de reconnoitre avec gémissements et avec larmes que leur malheur au contraire est qu'eux-mêmes ils délaissent Dieu, en renonçant à la prière , et ne faisant nul usage de cet excellent moyen sur lequel roule toute Tespérance chrétienne. Car c'est encore un autre point de la créance catholique , qui naus est déclaré par le concile, qu'à l'égard de ceux qui sont une fois justifids, ou par la pénitence ou par le bapténne , Dieu ne les abandonne jamais, s*ils ne l'ont auparavant abandonné : Deus gratta suâ semel justificatos nunquam deserity nisi prtus ab eis deseratur ( ConciL Trid.). Or il est néanmoins hors de doute que ce seroit Dieu qui les abandonneroit le premier, si, lorsqu'il leur fait un commandement, il ne leur donnoit pour l'accomplir, ni la grâce de la prière, ni, comme parlent les théologiens, la grâce de l'action. Mais il n'est pas moins évident qu'il ne les abandonne qu'après qu'ils Font déjà abandonné , quand il ne les prive de la grâce de l'action que parcequ'ils ne sont pas fidèles à la grâce de la prière. Quel est donc l'ordre de cet aban-
don terrible que nous devons craindre? Le voici : nous commençons, et Dieu achève; nous abandonnons Dieu en négligeant de recourir à lui» et de nous attirer par la prière sa grâce et son secours; et Dieu , . qui, selon le Prophète, méprise celui qui le méprise, nous abandonne, en nous laissant , par une juste punition, dépourvus de ce secours et de cette'grace. Mais Tabandon de Dieu suppose le nôtre ; et sans le nôtre, qui est volontaire, et dont nous nous rendons coupables, nous ne devrioDS jamais craindre celui de Dieu. Hors de là nous aurions droit de compter sur Dieu , et ce droit ou cette sûreté pour nous seroit la prière: mais stvec quel front osons-nous nous en prendre à Dieu, et dire qu'il s'éloigne de nous, pendant que nos consciences nous reprochent que c*est nous-mêmes qui le iForçons à cet éloignement, et qui, par le mépris que nous faisons de la prière, sommes les premiers à nous éloigner et à nous détacher de lui?
Seconde vérité. II s'ensuit de là que le plus grand de tous les désordres, et en même temps de tous les nuilheurs où puisse tomber rhomme chrétien, c'est d'abandonner la prière: pourquoi? parcequ'abandonner la prière, c'est renoncer au plus essentiel et au plus irréparable de tous les moyens du salut. Prenez garde, s'il vous platt. Au4é£aut de tout autre moyen, quelque avantageux ou même nécessaire qu'il puisse être pour le salut éternel , l'homme chrétien peut trouver des ressources dans la religion. Il n'y a point de sacrement dont l'efficace et la vertu ne puisse être suppléée par les dispositions de la personne qui le désire de bonne foi , mais qui ne peut le recevoir. Il n'y a point d'œuvre, ni méritoire, ni saiisfactoire, qu'une autre de pareil mérite et d'égale satisfaction ne puisse remplacer. La contrition pure et parfaite peut tenir lieu de iBk confession des péchés. L'aumône, selon la doctrine des Pères, peut, par l'acceptation de Dieu, être substituée au jeûne; mais rien ne peut à notre égard être le sup* plément de la prière, parceque, dans l'ordre du salut et de la justification, la prière, dit saint Chrysostome, est comme la ressource des ressources mêmes, comme le premier mobile qui doit donner le mouvement à tout le reste; et quand tout le reste viendroit à manquer, comme la dernière planche pour sauver du naufrage l'homme pécheur. Si je suis incapable d'agir pour Dieu , je puis au moins souffrij* pour lui. Si l'infirmité de mon corps m'empêche d'exercer sur moi les rigueurs de la pénitence, je puis racheter mes péchés par la miséricorde envers les pauvres : mais, dans quelque état que je me suppose, si je cesse de prier, je n'ai plus rien sur quoi je puisse faire fond, et par nul autre moyen je ne puis racheter ni réparer la perte que je fais en me privant du fruit de la prière. Ne priant plus, toutes les ressources de kl grâce sont taries pour nu>i, et mon ame. Seigneur, est devant vous comme une terre sèche et aride, qui n'est plus arrosée des pluies du ciel ; ne priant plus , je n'ai plus ni humilité , ni foi , ni patience, parceque, bien loin de m'ef forcer à pratiquer ces saintes B. â. 38
^rtns» je ne me donne pas même la peine de tous les demanda; ne priant plus, je me laisse emporter à mes passions et à mes désirs déréglësy parceque» bien loin de les combattre, je n'ai pas même recours à vous» qui pouvez seul m'aidera les réprimer; ne priant plus, toute l'harmonie de la vie chrétienne est en moi déconcertée, paroeque la p>ière, qui en étoit Famé, cesse, et n'est plus pour moi d'aucun usage; car c'est à quoi se termine Tindévotion que je remarque et que je déplore dans je ne sais combien de lâches chrétiens.
Cependant, mes chers auditeurs, voilà le désordre du siède; et tel de vous à qui je parle, doit actuellement se dire à soi-même: Voilà mon état. C'est un pécheur d'habitude accablé du poids de ses iniquités, mais dont le dernier des soins est de représenter à Dieu sa misère, et de s'adresser à lui comme à son libérateur, en s'écriant avec FApôtre : Quts me liber abtt de corpore mortis hujui {Rom.^ 7) ? Qui me délivrera de ce corps de mort? C'est une femme mondaine, remplie de l'amour d'elle-même et idolâtre de sa personne; mais qui n'a jamais dit à Dieu sincèrement : Seigneur, détruisez en moi cet amour pro- &ne, et faites-y régner le vôtre. C'est un homme exposé par sa condition aux occasions les plus prochaines du péché, qui, à tous les moments du jour, devroit soupirer vers le ciel et implorer l'assistance du Très-Haut, mais qui, tranquille au milieu des dangers les plus présents, passe les années entières sans rendre à Dieu le moindre culte, ni lui offrir le sacrifice d'une huihble prière. Yoilà , dis-je, ce que j'appelle la désolation du christianisme. Je ne parle point de certains pécheurs endurrîs, qui, rebelles à la loi de Dieu et obstinés dans leurs vices, ont une opposition formelle à la prière, parcequ'ils craindroient d'être exaucés, et que , livrés dès cette vie à l'esprit de réprobation, ils ne voudroient pas que Dieu leur accordât la grâce de leur conversion. Il y en a de ce caractère, et Dieu veuille que personne de vous ne se reconnoisse dans la peinture que j'en fais ! Je parie de ceux et de celles qui par esprit de dissipation, qui par accablement des soins temporels, qui par attachement aux plaisirs du monde, qui par froideur pour Dieu , qui par indifférence pour le salut , qui par oubli de leur religion, se sont mis dans la possession malheureuse de ne plus prier : c'est à ceux-là que je parle, les conjurant, par le plus pressant de tous les motifs, d'ouvrir aujourd'hui les yeux et d'avoir compassion d'eux-mêmes. Car que peut-on, mes Frères, espérer de vous, si vous quittez ce qui est la base et l'appui de toutes les espérances des hommes? Destitués du secours de la prière, que devezvous attendre de Dieu? Sans la prière ^ quelle part avez-vous aux mérites de Jésus-Christ? de quel bien étes-vous capables? quel mal pou vez-vous éviter? Cbmioient le péché vousa-t-il portés jusque là, de renoncer à ce qui devroit être votre souveraine et votre unique consolation? Est-ce paresse? est-ce endurcissement de cœur? est-ce doute et incrédulité? Si c'est paresse, en fat-îl jamais une plus léthargique que
celle de se damner et de $e perdre, feute de dire à Dieu, Sauvez-moi? Si c'est endurcissement, en peut-on concevoir un plus affreux que celui d'être couvert de plaies, et de plaies mortelles , manque de dire à Dieu, Guérissez-moi? Si c'est incrédulité, y'en a-t-il de plus insensée que celle de supposer un Dieu plein de bonté, et de n'en faire jamais répreuve, en lui disant. Soutenez-moi, fortifiez-moi, convertissez-moi? Troisième vérité. Il s'ensuit que le comble du malheur pour un chrétira est de perdre absolument l'esprit de la prière. J'entends par l'esprit de la prière, une certaine estime que l'on conserve toujours pour ce saint exercice, quoiqu'on ne le pratique pas; j'entends une certaine confiance en ce moyen de conversion et de sanctification , quoiqu'on néglige de s'en servir; j'entends un certain sentiment intérieur du besoin que nous en avons, et un fonds de disposition à l'employer dans les rencontres, quoique actuellement et dans les conjonctures présentes on n'en fasse aucun usage. Car avoir perdu cette estime, cette confiance, ce sentipaent, cette disposition secrète, c'est avoir perdu jusqu'aux principes les plus éloignés de la vie de l'ame, et c'est être dans l'ordre de la grâce ce qu'est dans l'ordre de la nature un arbre dont on a coupé non point seulement lesbranches, mais jusqu'à la dernière racine. Tandis qu'on a cet esprit encore, ou qu'on en a quelque reste, tout asçoupi qu'il est, il peut dans l'occasion se réveiller, nous exciter à la prière, nous y faire avoir recours; el, par l'efficace de notre prière, nous pouvons toucher le cœur de Dieu, et impétrer une grâce qui nous touche enfin nous-mêmes, et qui nous ramène à Dieu. Si ce n'est pas aujourd'hui que cet esprit agit, ce sera peut-être demain , ce sera peut-être dans la suite des années ; et le moment viendra où nous éprouverons sa vertu. Mais si cet esprit est absolument éteint, si nous n'avons plus ni estime de la prière, ni confiance en la prière, ni goût pour la prière, ah ! mes chers audjteurs, où en sommes-nous, et quelle espérance y a-t-il que jamais nous nous dégagions des pièges du monde, que nous nous délivrions jamais de resdavage de nos passions, que nous surmontions jamais la pbair qui nous sollicite sans cesse et qui nous entraine, que nous revenions de nos égarements, et que nous reQtrion$ dans les voies de Dieu? La grâce delà prière ne nous manquera pas pour cela; mais nous nvmquerons à cette grâce, parceque, n'ayant plus nul esprit de prjière, nous manquerons de dispositions pour recevoir cette grâce et pour y répondre. Voilà pourquoi le Prophète royal regardent comme un des bienfaits de Dieu les plus signalés let le bénissoit , de n'avoir point permis que l'esprit de prière lui fût enlevé < Benedictuê Deus qui non antovitorationcmmeam àme {Ps. 65). Voilà pourquoi Dieu, voulant marquer son amour à son peuple, lui promettoit de répandre sur lui un esprit de grâce et un ^pritde prière : Effimdam super domum David et super habitatores Jérusalem yspnitum groAeet precwpa (Zaçh., là). Et voilà pourquoi nous vous exhortons si fortemait, Chrétiens, à p/^
pas dissiper ce précieux talent. Or on le perd en perdant Thabitude de la prière, et en demeurant les semaines entières, les mois, les années, sans nul usage de la prière.
Heureux donc si ce discours peut rallumer votre zèle pour une pratique si salutaire et si nécessaire! Allons, mes Frères, allons nous jeter aux pieds de notre Père céleste, et lui présenter avec foi, avec humilité , avec persévérance, le reUgieux hommage de nos vœux. Nous ne pouvons ignorer d'une part nos besoins, et de l'autre la parole qu'il nous a donnée de nous accorder son secours, quand nous prendrons soin de l'implorer. Quoique cette parole soit générale , et qu'elle s'étende à tout, aux besoins temporels comme aux spirituels, à ce qui regarde le corps et la vie présente, comme à ce qui concerne l'ame et le salut éternel , Qaodcumque peûeritis ; souvenons-nous néanmoins de cette autre leçon qu'il nous fait ailleurs, de chercher d'abord le royaume de Dieu et sa justice, et de nous reposer de tout le reste sur sa providence, qui y pourvoira. Demandons«lui, selon l'ordre que lé Fils de Dieu nous a prescrit, que son nom soit sanctifié, et que nous puissions contribuer nous-mêmes à sa gloire par la sainteté de nos œuvres ; que son règne arrive, et que dâ ce monde il établisse son empire dans nos cœurs, afin que nous régnions éternellement avec lui dans le séjour bienheureux; que sa volonté soit faite dans le ciel et sur la terre, mais par-dessus tout qu'elle s'accomplisse en nous, et que nous lui soyons toujours soumis. Demandons-lui que chaque jour U nous fournisse le pain qui doit entretenir la vie de nos âmes, le pain de sa grâce, ce pain supersubstantiel, pour me servir de l'expression même de l'Évangile; que, tout pécheurs que nous sommes, il jette sur nous un regard de miséricorde, et qu'il nous par^ donne tant d'offenses dont nous devons nous reeonnoître coupables, et pour lesquelles nous ne pouvons le satisfaire, s'il ne se relâche en notre faveur de la sévérité de ses jugements. Demandons-lui qu'il nous défende des traits empoisonnés de Fesprit tentateur, et des attaques de ce lion rugissant qui tourne sans cesse autour de nous pour nous surprendre; qu'il nous défende des charmes trompeurs du monde et de ses prestiges, mais qu'il nous défende encore plus de nous-mêmes, et de la malheureuse cupidité qui nous domine. Enfin demandons-lui qu'il nous préserve d^ tout mal; qu'il nous aide à réparer les maux passés, et à nous relever de nos chutes, à guérir les maux présents , et à redresser nos inclinations vicieuses; à, détourner les maux à venir, et à éviter le plus affreux de tous, qui est celui d'uiie éternelle damnation. Car si ndus sommes éclairés d'une sagesse solidement et vraiment chrétienne, voilà où doivent tendre nos prières, et à quoi elles doivent se réduire : en voilà le précis et l'abrégé. Mais, après avoir vu la nécessité de l'oraison commune et ordinaire, il me reste à vous faire voir les abus de l'oraison pardculière et extraordinaire: c'est la seconde partie.