‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 4)Chapitre 53 sur 119 · SECONDE PARTIE · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE

Quand je parle des abus de l'oraison extraordinaire» ne pensez pas. Chrétiens , que je prétende ni la condSimner, ni la combattre , puisqu'il est évident^, au contraire, que de condamner ceux qui en abusent, c'est faire hautement profession de la reconnottre et de l'honorer. Je sais que Dieu, dont la miséricorde est infinie, se communique aux âmes justes par plus d'une voie, et qu'il ne nous appartient pas de limiter ses dons et ses faveurs, beaucoup moins d'entreprendre de les censurer. Je sais, pour me servir des termes de saint Paul, qu'en ce qui regarde ces communications divines, quoique ce soit toujours le même esprit, il y a une diversité de grâces : Divisiones gratiarum sunt, idem autem spiritus (1. Cor.^ 12) ; et que de la part même de la créature il y a une diversité d'opérations , quoique ce soit toujours le même Dieu qui opère tout en tous : Et (Uvisiones operaûonum sunty idem vero Deus qui operatur omnia in omnibus (Ibid.). G'est-à-dire, je sais qu'outre la manière commune de prier, en méditant la loi de Dieu, en contemplant ses mystères', en se remplissant de sa crainte , en s'excitant à son amour, en le remerciant de ses bienfaits, en implorant ses grâces et son secours, qui est le genre d'oraisbn que pratiquoit David, et que les Saints, à son exemple, ont de tout temps pratiqué, il y en a un autre différent de celui-là , où Dieu, par des impressions fortes, prévenant l'ame et s'en rendant le maître, l'élève au-dessus d'eile-méme, tient ses puissances liées et suspendues, la fixe à un seul objet, fait qu'elle agit moins qu'elle ne souffre, lui ôte cette application libre qui ne laisse pas, quoique bonne, d'être un effort pour elle et un travail ; l'établit dans un saint repos, lui parle et se découvre à elle, tandis qu'elle est devant lui dans un profond et respectueux silence. Je sais, dis-je, que c'est tout cela qu'on a coutume de comprendre sous le nom d'oraison extraordinaire; et à Dieu ne plaise qu'il m'arrive jamais de la critiquer, ni de Pimprouver ! Mais je veux, pour votre instruction et pour votre édification, vous en Caire connoitrelcs abus; et par-là, encore une fois. J'en suppose donc pour les âmes prudentes et éclairées le bon usage possible. Je ne prétends pas même vous en £aiire voir les abus grossiers, tels que sont ceux qui, de nos jours, ont éclaté à la honte de la religion, et qui ont scandalisé toute rÉglise. L'Église, animée d'un saint zèle, a pris soin elle-même de nous en donner toute Vhorreur que nous en devons avoir; et après ce qu'elle a fait , en vain voudrois-je y rien ajouter , persuadé d'ailleurs, comme je le suis, que votre piété n*a nul besoin de ce remède.

Je parle d'abus moins scandaleux , mais toujours très pernicieux dans leurs conséquences, et d'autant plus à craindre qu'ils sont plus ordinaires , et qu'on les craint moins. Je parle de^èes abus où nous voyons tomber tant d'ames chrétiennes, qui, abandonnant la voie de l'humilité et de la simplicité , se laissent emporter à suivre des voies

plus hautes en apparence, mais fansses et trompeuses. Malheur que rillustre Thérèse déploroit autrefois devant Dieu ; et nous pouvons dire que Dieu l'avoit suscitée pour nous apprendre à nous en préserver, puisqu'il nous a donné dans sa personne Fidée de la plus sage et de la plus solide conduite. Or je réduis, mes cbers auditeurs, ces abus à quatre espèces. La première, de ceux qui, par une illusion visible, confondent Toraison extraordinaire avec des choses qui ne sont rien moins qu'oraison , et qui , sous ce nom spécieux , déshonorent plutôt la religion. La seconde, de ceux qui, par erreur et par un défout de discernement, soit en spéculation, soit en pratique, préfèrent l'oraison extraordinaire à l'oraison commune. La troisième, de ceux qui, par un mouvement de présomption, s'ingèrent d'eux-mêmes ou du moins tâchent de s'élever à Toraison extraordinaire, sans y être appelés de Dieu, et même contre l'ordre de Dieu. Et la dernière, de ceux qui , par un fonds de lâcheté et de paresse, et pour ne vouloir pas se captiver, sous ombre d'oraison extraordinaire, négUgent les règles générales auxquelles le Saint-Esprit, dans l'Écriture, veut que nous nous assujettissions pour prier saintement et chrétiennement. Ne craignez pas que je m'étende sur aucun de ces quatre articles. J'ai cru , pour l'accomplissement de mon ministère , devoir une fois vous les proposer, et je ne m'y suis résolu qu'après qu'une expérience confirmée m'en a fait reconnoitre la nécessité. Mais, en vous marquant ces abus, j'aurai soin moi-même de ne pas lasser votre patience. Écoutez-moi ; ceci ne sera pas indigne de votre attention.

On se croit dans la voie et dans Tétat d'une oraison extraordinaire ; mais on est dans l'égarement d'une pitoyable illusion. On se croit prévenu des dons du ciel ; mais on est, si j'ose le dire, préoccupé de ses imaginations et de ses pensées. On croit avoir part aux communications de Dieu; mais on est livré à son propre sens, dans lequel on abonde, et qu'on suit uniquement. En un mot, on confond ce que les Pères entendent par oraison sublime, avec des choses qui n'en approchèrent jamais, qui sont de pures visions de l'esprit humain, qui bien souvent en sont les extravagances, qui n'ont nul caractère de solidité, et qui ne se trouvent fondées sur aucun des principes de la religion. C'est en quoi je fais consister le premier abus. Car j'appelle oraison chimérique, celle dont l'Évangile ne nous parle point, et que Jésus- Christ ni saint Paul ne nous ont jamais enseignée : n'étant ni vraisemblable ni possible que, dans le dessein qu'ils ont eu de nous apprendre toute perfection, ils nous eussent laissés dans une ignorance profonde de ce qui devoitiètre, en matière d'oraison , le plus haut degré de la perfection même. Or c'est justement ce qui seroit arrivé ; car en quel endroit, ou de rÉv^ile, ou des autres livres sacrés, paroit-il le moindre vestige de cent choses que le raffinement des derniers siècles a inventées , et qu'on a voulu faire passer dans le monde pour oraison extraordinaire? J'appelle oraison chimérique, celle qui, réduite aux

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Drincipes, ne se trouve pas à Tëpreuve de la pins exacte et b plus sévère théologie : la théologie, dit le savant chancéUer Gerson, devant être particulièrement en ceci comme la pierre de touche pour distonimer le faux et le vrai, ce qui est suspect et ce qui est sûr, ce qui est vicieux et ce qui est louable et soutenable; et tout ce qui ne s'accorde pas avec cette théologie, ne pouvant être que la production d'un esprit trompeur ou trompé. Or vous savez combien de ces manières d'oraison que la nouveauté ou l'entêtement avoient fait valoir dans le monde' soumises ensuUe à la censure des docteurs, et par-là au jugement de rÉglise, ont été rejetées et réprouvées, non seulement comme vaines et frivoles, mais comme dangereuses, et préjudiciables à la vraie piété, rappelle oraison chimérique, celle qui choque le bon sens , et contre laquelle la droite raison se révolte d'abord, ayant toujours été convaincu que le bon sens, quelque voie qu'on suive, doit être de tout; et que là où le bon sens manque, il n'y a ni oraison, m don de Dieu. Or cela seul ne devoit-U pas suffire pour discerner la fausseté de tant d'espèces d'oraisons qui ont servi de piège aux âmes foibles; et n'estîl pas étonnant que, malgré ce bon sens universel qui a toujours réclamé contre un tel désordre, c'est-à-dire que, malgré 1 opposition de tous les esprits judicieux et de tous les hommes sages, on n'ait pas laissé de courir après ces fantômes d'oraison, et qu'à la honte du christianisme on ait vu ces fantômes l'emporter souvent sur l'oraison solide et véritable? J'appelle oraison chimérique, celle dont les termes et les expressions mêmes semblent n'être propres qu'à décrier la relipion et à la faire tomber dans le mépris : la religion , disoit Lactance, ne devant rien admettre, ni rien autoriser qui ne soit digne de la majesté et de la sainteté du culte de Dieu ; et l'oraison, pour peu qu'elle se démente de ce caractère, cessant d'être ce qu'elle est, et ne méritant plus le nom qu'elle porte : or voilà, chrétienne compagnie, ce qui faitle sujet de ma douleur, quand je vois serépandredans lemonde tant de livres sans choix, où, sous prétexte d'oraison, la religion est toute défigurée , et qui, par un goût dépravé du siècle où nous vivons, ont néanmoins leurs approbateurs. J'appelle oraison chimérique, celle qui, de la manière qu'on la propose, est absolument inintelligible , et où les plus pénétrants et les plus éclairés théologiens ne conçoivent rien. Vous me direz qu'entre Dieu et l'ame, il peut se passer dans l'oraison des mystères ineffables et inexplicables ; et moi je réponds, premièrement, que, si ces mystères sont inexplicables, on ne doit donc pas entreprendre de les expliquer ; que , si ces mystères sont inexplicables, il faut donc se tenir dans le silence, et imiter au moins saint Paul , qui, après son ravissement au troisième ciel, âvouoit humblement l'impuissance où il étoît de rapporter ce qu'il y avoit entondu : Et audivi arcana verba quœ non licet homini loqui (2. Cor. y lÏÏ). Car c'est ainsi qu'en usoit ce grand apôtre : mais voici l'abus, mes chers auditeurs : on se croit plus capable que saint Paul, et ce que saint Paul n'a

pas cru lui être permis, on le présame de soi-même* C'est-à-dire, quelque ineffables et inexplicables que soient ces mystères d'oraison , un homme particulier et sans aveu s'estime assez habile pour en parler, pour les développer aux autres, pour les réduire en art et^ méthode^ pour en iaire des leçons, pour en donner des préceptes, pour en composer des traités , et pour en discourir éternellement avec des âmes peut-être aussi vaines que lui, et souvent séduites par lui. Au lieu de renfermer en soi-même, comme saint Paul* ce que Dieu pourroit lui avoir fsài entendre , il produit indiscrètement et inutilement hors de soi ce qu'il a pour l'ordinaire imaginé, et ce qu'il n'entendit jamais. Combien d'exemples tout récents n'en avons-nous pas? Mais, en second lieu, je soutiens que nul genre d'oraison ne doit être approuvé, beaucoup moins admis sous cette notion de mystères élevés, mais inexplicables. Autrement il n'y auroit point d'insensé ni de visionnaire qui ne fût reçu à débiter dans l'Église de Dieu, comme mystères d'oraison, ses folies et ses rêveries. Car il n'appartient qu'à saint Paul de pouvoir dire, AwUvi ivrcana verba : Dans ce^commerce intime avec mon Dieu, j*ai entendu ce que je ne puis exprimer. Quand saint Paul parloit de la sorte, je suis sûr qu'il avoit entendu quelque chose de divin, parcequ'étant, comme il étoit , l'organe du Saint-Esprit, il nepouvoit se rendre à soi-même que des témoignages in&iilibles. Mais quand tout autre que saint Paul me tient ce langage , j'ai droit et je suis même dans Tobligation de m'en défier; pourquoi? parceque sans cela je serois exposé à tous les écueils du mensonge et de l'imposture, et parcequ'il n'y auroit plus d'erreur dont je pusse me garantir. Mais présupposons toujours une espèce d'oraison sublime, exempte d'illusion et de tromperie, et qui soit en effet de Dieu : ce que je vais dire demande une réflexion toute nouvelle.

On préfère l'oraison extraordinaire à l'oraison commune; c'est le second abus que je combats. Car il est évident, Chrétiens, que l'oraison la plus commune est celle dont le Fils de Dieu nous a lui-même prescritla forme, et que nous appelons pour cela oraison dominicale ; et il est d'ailleurs de la foi que cette oraison, que nous avons reçue du Seigneur même, quoique la plus commune et la plus simple, est celle qui nous doit être plus vénérable, et à laquelle, préférablement à toute autre, nous devons nous attacher : pourquoi? Non seulement, dit saint Gyprien, parceque c'est Jésus-Christ qui en est l'auteur, et qui nous l'a apportée du ciel, mais parcequ'en effet, toute commune et toute simple qu'elle est , c'est l'oraison la plus parfaite, et la plus capable de rendre les hommes parfaits. Qu'il y en ait d'autres plus mystérieuses, et, si vous voulez , d'une plus haute élévation , c'est ce que je vous laisse à décider; mais anathème à quiconque en reconnoitra une plus sainte et plus sanctifiante! Or, selon toutes les maximes de la vraie religion, nous devons préférer, comme chrétiens, l'oraison qui nous sanctifie à celle qui nous élève, U est vrai i celle qui

élève rame à ces degrés sublimes de contemplation peut être une grâce et un don de Dieu; mais prenez garde, 8*il vous platt, que c'est Tune de ces grâces stériles qui, quoique infuses de Dieu, ne rendent l'homme ni plus juste, ni plus agréable à Dieu ; Tune de ces faveurs de Dieu qui ne donnent point de mérite, l'un de ces dons qui peuvent être quelquefois les effets de la sainteté, les récompenses de la sainteté, les marques de la sainteté, mais jamais, ni la cause de la sainteté, ni la sainteté même : au lieu que Toraison commune, par l'exercice et par les actes des plus méritoires vertus auxquelles elle tient l'ame appliquée, est une source féconde et abondante de toutes les grâces qui font devant Dieu la sanctification de Thomme. Or, pesant les choses dans la balance du sanctuaire, ce qui produit la sainteté, ce qui opère le mérite, ce qui enrichit Famé des vertus, doit avoir dans notre estime une préférence infinie sur ce qui n'est que pure grâce et que pure faveur : et comme la foi nous enseigne que le moindre degré d'humilité, de charité, de patience, est quelque chose, selon Dieu^ de plus estimable que le don- de faire des miracles et de ressusciter les morts, parcequele don des miracles est une grâce infructueuse qu'ont eue quelques Saints, mais qui n'a point aidé à les faire saints, et sans laquelle il y en a en d'aussi saints et de plus saints; aussi, du même principe devons-nous conclure que le moindre degré de cette oraison, où l'ame, par un usage libre de ses puissances , et fidèle à la grâce de son Dieu, travaille à se purifier et à se perfectionner, qui est Toraison commune, quoique moins élevée, vaut mieux et est d'un mérite plus grand que toutes les extases et tous les dons imaginables, où l'on suppose l'ame sans action, et dans le repos de la contemplation : pourquoi? parceque Dieu, encore une fois, ne discerne point les élus par la sublimité, mais par la fidélité ; et parceque toutes les extases ne sont pas comparables, dans l'idée de Dieu, à la moindre vertu acquise par le travail d'une humble prière. Désirer donc de parvenir à ces grâces extraordinaires , les rechercher, y aspirer, abus. Chrétiens, qu'on ne peut aujourd'hui assez déplorer. Ainsi en usent, pour ne rien dire encore de plus, les âmes ignorantes et imprudentes ; mais ce n'est pas ainsi qu'en ont usé les âmes spirituelles et intelligentes'. Ce n'est pas ainsi qu'en a jugé la célèbre Thérèse, qui, dans le moment où Dieu par ses voies extraordinaires se communiqua plus abondamment à elle, lui demandoit qu'il modérât l'excès de ses faveurs, qu'il ne rélevât pas si haut, qu'il suspendit un peu les effets de ses opérations divines, afin, disoit-elle, qu elle pdt, dans l'amertume de son cœur, pleurer ses fautes passées, et qu'elle n'en perdît pas si tôt le souvenir : Exclamans^ petebat benefictis in se dîvinis modum tmpont, nec celen obUvione culparum suarum memoriam abolert (Offic. EccL in fesu S. Theres.). Elle concevoit donc que l'exercice de pleurer ses péchés , en repassant devant Dieu les années de sa vie , étoit meilleur pour elle que l'extase et le ravissement, et qu'il lui étoit plus avanta-

geux de ressentir dans la prière les amertumes d'ane componction sa* lutaire , que de goûter les délices d'une oraison plus élevée , mais moins profitable. Et voilà , mes chers auditeurs , ce que je vous prêche : jEmtdamini charismata meliora ( 1- Cor, y 12) ; à l'exemple de cette grande sainte , entre les dons de Dieu, desirez et enviez les plus excellents : c'est saint Paul qui vous le permet, et même qui vous l'ordonne ; mais ne vous aveuglez pas jusqu'à prendre pour les plus excellents ceux qui sont les plus éclatants. Desirez ceux qui vous sont les plus utiles, enviez ceux qui sont les plus propres à vous convertir, ceux qui vous inspirent plus le zèle de la pénitence, ceux dont l'efFet particulier est de vous rendre plus humbles , plus obéissants, plus charitables, plus mortifiés , plus désintéressés. Car ce sont là, dans le sens de l'Âpôtre, les plus excellents pour vous : charismata meliora. Mais souvenez-vous que les dons de ce caractère sont attachés à l'orat* son commune, que le Fils de Dieu nous a lui-même pour cela particulièrement recommandée.. Ce n'est pas tout, et voici quelque chojse de plus essentiel.

On entre dans ces voies extraordinaires sans y être appelé de Dieu, et même contre l'ordre de Dieu ; troisième abus , qui surpasse tous les autres. Car n'est-ce pas entrer contre l'ordre de Dieu dans Toraison extraordinaire, de prétendre s'y adonner, quand on a d'ailleurs un évident, un extrême, un pressant besoin de demeurer dans la pratique de l'oraison commune? quand, par exemple, on est rempli de défauts qu'on ne peut espérer de corriger sans le secours de l'oraison commune? quand on est dominé par des passions dont la victoire doit être le fruit et ne peut être le fruit que de l'oraison commune? quand on a des devoirs à accomplir, auxquels on ne satisfait point , et dont on ne s'instruit jamais que par les réflexions et les lumières de l'oraison commune? Malgré tous ces besoins, abandonner l'oraison commune pour se j6ter dans d'autres voies qui ne conduisent à rien de tout cela, et pour lesquelles par conséquent on n'a ni vocation, ni disposition ; et au lieu de vaquer à l'étude de soi-même, à la réformation de soi-même , au changement et à l'anéantissement de soi-même^ se proposer un genre d'oraison dont le fond est, pour ainsi dire , une abstraction totale de soi-même , et un oubli de toutes les choses dont on deyroit être occupé, n'est-ce pas renverser l'ordre de Dieu? Or c'est ce renversement qui me fait pitié, je l'avoue, dans la conduite de je ne sais combien d'ames, censées intérieures : car voilà sur ce point l'illusion du siècle. On se pique d'oraison , et d'oraison sublime; et cependant on suit le mouvenient de ses passions les plus vives et les plus a,rdentes ; et cependant on ne connoît pas ses imjperfections les plus grossières; et cependant on se confirme dans ses plus dangereuses habitudes ; et cependant on manque à ses plus importants devoirs. Preuve infaillible, ame chrétienne, que ce n'est point à l'oraison sublimé que vous êtes appelée de Dieu : pourquoi?

parcequ'il est indubitable que Foraison à laquelle vous êtes appelée de Dieu doit être proportionnée à votre état. Or il n'y a nulle proportion entre cet état de lâcheté, de dissipation , de désordre où vous vivez, et Foraison sublime dont vous vous piquez. Ce n'est donc point à vous que cette oraison, dans le dessein de Dieu, peut convenir. Remédier à vos foiblesses, vous détromper de vos erreurs, combattre les pas-» sions et les vices qui régnent en vous , voilà à quoi Dieu veut que votre oraison soit employée. Si celle dont vous usez ne se rapporte là , quelque sublime qu'elle vous paroisse , ce n'est plus Dieu qui vous attire, c'est votre propre sens qui vous y porte. Or, dès-là fût-elle aussi subUme qu'elle vous parott, quel bien en devez-vous attendre, et quel succès devez-vous vous en promettre ? II est vrai , cette espèce d'oraison extraordinaire a été saintement pratiquée dans le christianisme; mais par qui? par des âmes parfaites , qui avoient pour cela toutes les marques de la vocation de Dieu ; par des âmes réglées, qui, s'acqùittant de leurs devoirs, accomplissoient toute justice; par des âmes dont la vie étoit pure, exemplaire, irrépréhensible; qui, par ^ de longues épreuves d'elles-mêmes , s'étoient rendues capables des dons divins, et à Tégard desquelles on pouvoit dire, avec toute sûreté, que la grâce ide l'oraison sublime étoit la récompense de leur sainteté. Vous, dans l'ëloignement où vous êtes de leur sainteté, vous voulez avoir part à leur récompense et vous arroger cette grâce; voilà votre égarement. Car, dans la vie imparfaite que vous menez , la grande règle d'oraison pour vous est qu'au lieu de vous élever, il faut descendre; qu'au lieu de vous abîmer et de vous perdre dans les communications que vous avez avec Dieu, il faut vous y chercher et vous y trouver, c'est-à-dire y reconnoitre vos obligations, y examiner vos actions, y modérer vos désirs et vos affections, y acquérir le renoncement à vous-même et à vos passions. Sans cela , plus votre oraison est sublime , et plus elle est vaine ; car j'entends par oraison vaine, celle qui ne corrige aucun défaut , celle qui n'est suivie dans la pratique d'aucune réforme , celle en vertu de laquelle on ne renonce à rien et on ne se détache de rien. Oi* combien n'en a-t-on pas vu servir d'un triste exemple de ce que je dis? Combien d'ames présomptueuses , qui , en même temps qu'elles faisoient profession de marcher dans ces voies intérieures dont je parle, n'en étoient pour cela ni moins déréglées, ni moins emportées, ni moins aigres, ni moins entières dans leurs sentiments, ni moins hautaines, ni moins dominantes; en un mot, qui, pour être élevées dans loraison, n*en étoient ni plus saintes devant Dieu , ni plus édifiantes devant les hommes? Vous me demandez comment elles tomboient dans un abus aussi énornae que celui-là : je vous l'ai dit. Chrétiens , par la séduction de l'esprit qui les conduisoit : elles entroient dans ces voies d'oraison par esprit de vanité, de curiosité et de singularité; elles y demeuroient par esprit d'opiniâtreté, d'indépendance, d'indocilité; éblouies de

ces termes de quiétude, de repos» de silence, elles y eutretenoient leur oisiveté. Dieu ue les y appeloit pas : fout*ii s'étonner si elles en abusoieot» et si , bien loin d'en profiter, elles en étoient encore plus impariiaiites ?

Enfio, sous prétexte d'oraison extraordinaire, on méprise et on néglige les règles dont le Saint-Esprit nousa fait des préceptes indispensables pour le^saint exercice de la prière : quatrième et d!ernier abus, qui mériteroit un discours entier.Car , dans quelque voie que vous marchiez, fussiez-vous de ces âmes du premier ordre , que Dieu prévient de ses plus exquises faveurs , c'est à vous, comme au reste des fidèles , qu'a prétendu parler le Saint-Esprit, quand il a dit : Ante oraiionem prœpara animam tuam^ et noU esse quasi hamq qui tentât Deum {Eccles,^ 18) : Avant la prière, préparez votre ame, et ne soyez pas semblable à Thomme qui tente Dieu. G*es^ à vous, dis-je, comme à moi que ce commandement s'adresse ; et de vous flatter que vous ayez un privilège qui vous en dispense, de vous persuader qu'en qualité d'ame choisie vous n'êtes pas sujette à cette loi, et qu'il vous est permis ensuite, sans aucune préparation, de vous présenter devant Dieu avec un esprit vide de toute pensée, attendant tout de Dieu, mais sans rien faire de votre part qui vous dispose à recevoir ses dons^t ses lumières; de vous figurer que ce qui s'appelleroit dans un autre tenter Dieu soit en vous une perfection, parceque Dieu qui vous a élevé n'exige plus de vous ni cette dépendance de sa grâce, ni cet assujettissement à ce que sa sainte parole prescrit en termes exprès; de vous prévenir de ces idées, ce seroit un orgueil qui devroit vous faire trembler. Cependant, Chrétiens, on en vient là. Parcéqu'on se croit dans une voie différente des voies communes, on ne se tient plus obligé à prendre soin de préparer son ame; quelque générale et absolue que soit la loi , on s'en exempte; au hasard de tenter Dieu, on va à Foraison sans savoir pourquoi l'on y va ; on s'y présente sans aucune vue, sans s'y proposer rien \ sans y chercher rien ; on a un entendement capable d'y découvrir et d'y connottre les plus solides vérités , et on se fait un mérite de ne l'y pas appliquer ; une volonté capable d'y former les plus saints désirs, et d'y concevoir les plus ferventes affections, et on se détermine par avance à s'y tenir oisif et sans action. Or je vous dis que tout cela est illusion: pourquoi? parcequ'indépendamment des voies que vous suivez , ou plutôt que vous croyez suivre, il faut que la parole de Dieu soit observée : Ante orationem prœpara animam tuam. Vous êtes donc grossièrement et miblemént trompé , quand , au préjudice de cette divine loi, vous n'apportez à la prière nulle préparation. De même , sous ombre d'être élevé à un don particulier de communication avec Dieu, on ne demande plus rien à Dieu, et l'on porte l'erreur jusqu'à s'imaginer que le commandement de Jésus-Christ, Pea'té et acdpietis. Demandez et vous recevrez, n'est que pour les âmes du dernier ordre ; que les âmes élues sont occupées dans l'oraison de

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quelque chose de plus saint et de plus épuré. Et moi , je veux bien dëclarer ici que j'aime mieux pour jamais être dans le dernier ordre» en accomplissant le commandement de Jésus-Christ, qued'étre des âmes privilégiées et distinguées, en ne Taccomplissant pas. Et où en serions-nous , mes chers auditeurs , si , sous ce nom spécieux d'oraison sublime y on anéantissoit un devoir aussi essentiel et aussi inséparable de la religion , que celui de demander à Dieu les grâces du salut? Où en serions-nouSy si un devoir de ce caractère n'étoit plus le devoir des parfaits chrétiens, et que pour être élevé dans l'oraison il y fallût renoncer? Mais qui Tauroit cru, qu'on eût dû se foire dans le christianisme une perfection aussi bizarre que celle-là? v^

Ah ! Chrétiens, ne tombez pas en de pareilles erreurs ! et pour vous en préserver, attachez-vous aux règles que Jésus-Christ et ses apôtres nous ont laissées. Ne croyez pas à toutes sortes d'esprits , disoit saint Jean ; mais éprouvez-les, pour connoltre s'ils sont de Dieu : Nolite omni «ptnftit credere (1. Joan., 4). Quand on vous propose des voies extraordinaires, soyez en garde, non seulement contre ceux qui vous les proposent, mais contre vous-mêmes. Quand on vous dira qu'il parolt un homme de Dieu, dont la conduite dans le gouvernement des âmes est toute nouvelle, Ecce hic est (Matth., 24), quelque éloge que vous en entendiez faire , ne suivez pas une ardeur précipitée qui vous y porte : Nolite credere. Aitachez-vous à ceux qui vous conduisent par les voies d'une foi soumise et agissante, de l'humilité, de la mortification, de la pénitence , de toutes les vertus chrétiennes. Dans le choix que vous ferez, n'oubliez jamais le précepte de Jésus-Christ, PeHte et accipietis : et si quelqu'un vous parle autrement, j'ose vous dire, cooune saint Paul, que quand ce seroit un ange du ciel , vous le devez traiter d'anathème. Soit que vous soyez pécheurs, soit que vous soyez justes, ce précepte du Fils de Dieu vous convient. Si vous êtes pédieurs, demandez, petite, afin que Dieu vous touche le cœur par des grâces de conversion. Si vous êtes justes, demandez, petite, afin que Dieu verse sans cesse sur vous des grâces de sanctification. Surtout demandez, petite^ afin d'obtenir de Dieu cette grâce de la persévérance finale qui vous métra en possession de la gloire éternelle, que je vous souhaite, etc.

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