‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 4)Chapitre 99 sur 119 · SERMON POUR LE QUATORZIÈME DIMANCHE APRÈS · texte numérisé non relu

SERMON POUR LE QUATORZIÈME DIMANCHE APRÈS

LA PENTECOTE.

SUR L'ÉLOiGHBIlEtrr ET LA. FOITE DD MORItE.

DixU Jésus disdfulis suis : Nemo poUst duobus donUnis servhre ; aut enim tiwim odio kabebit , et aUerum dUiget ; aut unum susfinebU , et'aUerwn contemnet.

JésQs dit à les disciples : Nul oe proLgcnrlr deux maîtres; car <m il bain l'na «t atanen rantre , ou il s'attacbera à odni-U ei mc^hera oelui-d. Sahit Matthibu, <âiap. n. ^

C'est l'oracle de la vérité éternelle ; et sans recourir à la foi ,. la raison seule noua fait* assez comprendre qu'il n'est pas possible d*allier ensemble le service de deux maîtres ennemis l'un de l'autre , et qui n'ont pa^ seulement des intérêts différents*; mais des intérêts et des •sentiments tout opposés. Car, comme disoit l'Apôtre aux Corinthiens, au'y a-t-il de commun entre la justice et l'ini^iiiité', quel rajpport de la lumière avec les ténèbres? enfin, quelle société peut unir èc concilter Jésus-Christ et B§lial? C'est aussi de laque les servitenrs de Dieu ont conclu qu'ils dévoient renoncer au monde , et que plusieurs en effet se sont confinés dans les déserts, et ont passé toute leur vie dai(s un éloignement .entier du monde. Ce ti'èst pas que le monde n'eût de quoi les flatter et de quoi les attacher.. Combien d'entre eux, avant leur retraite , occupoient dans le monde le^ premières places, ou se trouvoient en état d*y parvenir ! combien vivoient dans J'abondance, etjouissKent de toutes les douceurs d'une t)pnlente fortune! Mais , déterminés à servir Dieu , .et voyant qii'ils ne pouvoient en même temps servir le monde, ils ont généreusement sacrifié tous les iRtéréts , tous les plaisirs, toutes les grandeurs du mond#, ,et se sont dévoués au culte de Dieu^ans le silence et Tobscur^té de la solitude. Ce qui les y à portés%ncoire plus fortement, c'est qu'eu regardant le monde êomme l'ennemi de leuf Dieu , ils l'ont' regardé comme leur pi'bpre ejniçàii, parceqy'ils savoient qu'en les détachait de Dieu et leur laisant perdre la grâce de Dieu , il les exposoit à toutes les ven-

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geances ditiiies , et mettoh un obstacle invincible à leur saint. Or ce sont , mes cher^ auditeurs , ces mêmes motifs «çiii doivent nous engager à la fuite du monde; et ce point est d'une telle oonséqueuce pour la sanctification de notre vie , que j'en veux foire aiyourd'hui tout le sujet de cet entretien. Ç^prit saint » voits qui tant de fois, par les lumièreret la force de v^tre grâce , avez triomphé du moude , opérez dans nos cœurs les mêmes miracles ,, et faites-npus remporter par votre secours les marnes victoires. Nous employons , pour Tobteoir, la médiation de cette Vierge que nous honorons comme votre épouse, et n<|HS Jui disons : Ave^

Prêcher la fuite du monde aux religieux et aux solitaires » c'està-dire à ceux qui » par l'engagement de leur état, sont déjà séparés dumonde^ c'est unTsujet, Chrétiens, qui, par rapport à leur profession, pourfoît n'être pas inutile, mais dont le fruit, comparé à celui que je me pjropose , n'a^roit rien que de médiocre et de borné. C'est aux h^me^u siècle , dit saint Ambroise, qu'il faut adresser celte morftB , parcequ'elle est pour eux d'une utilité infinie , ou plutôt d'une souveraine nécjsssité : c'est , dis-je , à ceux qui , par Towlre de la Providence divine, sont appelés à vivre dans le monde ; c*est à ceux qui , eontre les desseins de Dieu , s'engagent d'eux-mêmes trop avant dans Je monde. Aux premiers, parcequè lar.même grâce de vocation qui semble las attacher au monde est celle qui les oblige de temps en temps à s'en éloigner ; aux seconds, parcequ'étanti de la manière que je le dis dans te monde, il n'y a point pour eux d'autre grâce que celle qui les en éloigne, ou, s'il m'est periliis d'user de ee terme, que celle qui a la force et la vertu de les en arracher : aux un^ et aux autres, parce qu'à proportion qu'ils sont du monde^c'est cet esprit dé retraite et de séparation du monde qui les doit sai^er. £t voilà , nies chers auditeurs, tout le plan du discours que j'ai à vous foire. Appliquez-Vous , s'il vous ||la!t , à deux projpositions que j'avance , et qui , sans rien confopdre dans les-'devoirsi de rffomaje du monde et de Tho'pHne chrétien ,^ vont établir deux vérités importantes pour vous. Le monde au milieu dumiel vousf fivez a deux pernicieuK effets : il nous dissipe et il nous corrompt. Il nous dissipe par la multitude et la sùperflul^édes soips qu'il nous attire; et ll'npus corrompt par les occasions et les engagements de péché où il nous jette..j?fous devons donc prendre, pour nous garantir de ces deux désordres, le plus excellent moyen i qui esl^unê saihtç prétraite ,« pratiquée et fidèlement^ observée dans chaque condition selon les règles de la prudence. chrétienni, paçcequé c'est ainsi que nous éviterons et la dissipation du monde ^t la-corpuptien.dii monde : la dissipation du monde qui nous en^péche de vaquer à Dieu, «et la corruption du monde qui nous fait perdre respritdQDiei]. Quel remède plusçfficace contre l'un et l'autre, que de se retirer du monde et de le fuirV Jedis de s'en retirer ii eertitins

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temps 9 et autant qa*i( est nëcessaife poar nous recueillir et pour s*adoiraer aux exercicesdu salut ; et je dis même de le fuir absolument et de n*y plus retourner, dès qu'il nous devient un sujet de scandale, et qu'il nous égare de la voie du salut. De s'en retirer à certains temps comme chrétiens , et de le fuir absolmnônt comme pécheurs ; de s'en retirer à certains temps comme chrétiens; .afin qu'il ne nous tese pas négllg[er les pratiqués du christianisme en nous dissipant; et de le ftiir absolument comme pécheurs , afin qu'il ne nous conduise pas h la perdition en nous corrompant. Hais que faisons-nous? A deux obligations si essentielles nous opposons ^ pour les éluder, deux prétextes : 1* un fondé sur les soins temporels, et l'autre sur les engagements de péché, que nous prétendons être insiéparables de notre condition. Je m'explique. Parcequ'on vit d^^ns .J^ne condition occupée des affaires du monde, et continuellement' exposée aux tentations du monde, on se figure cette, retraite et cette fuite dti monde, à quoi* je viens Vous exhorter, comme une chose impraticable gémissant d*une part sous le joug du monde qui nous domineV et vL fârsaat d'ailleurs nul effort pour s'en délivrer. Or je soutiens qrc ces deux prétextes n'ont nul fondement solide ; et dans la première pâiriie je veàx vous montrer que les occupations et les soins du monde ne peuvent jamais dispenser un homme chrétien de s'éloigner quelquefois du motide qui le distrait, et d'avoir dans la Vie des temps spécialement co»sacrés.à l'affairé de son salut. Dans la seconde, je vous fe-* rar voiyijue tous les engagements du monde ne justifieront jamais devant Dieii un homme pécheur de n'avoir pas fui même absolument le iViondè, qui Je pervènîssoît y et de n'y avoir pas renoncé pour jamais, afin de mettre en assurance raffuire.dê son salut. La matière deihatide toute votr^aitention.

PRSHièBE PARTIE.

' Il faut êtrechrétîen, etdànslrf condition decliiélien, il faut travailler a l'affaire essentielle et capitale, quijest celle du salut étemel.. H est donc jusie^ et même çTune absqjue nécessité, de vivre, .quoiqu'au hfiilifeu du monde, non seulement dans Fesprît, mais, a, certains temps réglés, clans l'usage d^une^éparaiion convenable et d'un saint éloigiie- "ment dii nionde, C'jest la Conséquence que je vais établir* d'abord , et à laquelle je vmis'ferai voir ensuite que là prudence du siècle, toute présomptueuse qu'elle est, ne peu4;rien opppser que dé vaia et de ftfvole. • . . *• /'. • , * ^

Je fonde telle conséquence sur le prçmîer devoir chrétien , qui a le saliit poiiF objet. Gàr pour pacvenîr à ce bienheureux terme du salut, et pour ne rîerî omeiire dans re:îtdcutioi\de tout ce qui s*y. rapporte, qjii me donnera des ailes, disoit David, comme celles" de là Colombe*, afin que'jè prorinemon vol, et que Jo'puîsse trouver du repos ?Q«îs dabit mihi pentias sicùt columbœ^ et volabo, et rcquiescam {Psal, Hi)?

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Ah ! Seigneur, ajoutoit-il, voici le secret que vous m!avez appris pour cela. Je me suis éloigné du monde (c*est un roi qui paile, Ghrét)ens)| je me suis éloigné du monde, et jusque daos le centre du piondc , qui est la gour , je me suis fait une «oiitude où je me suis renfermé ; Ècce eloi^j^avi fagiens, et monsi in solitudine {Psal. {>4). En effet,

*en)plit de la cramte des jugements de Dieu ; c est \ù qu' présence de la majesté de i)ieu on examipe le passé , on règle le prér sent, on prévoit I avenir, on approfondit ses obligations , on découvre ses erreurs , on déplore ses misèil'es , on se confond de seslàclietés, Q^ se reproche ses inlidélités. Et comment peut-on espérer de faire tout cela dans le tumulte et l'embarras du monde? Quel moyen» dit saint Bernard; de pénétrer avec un juste discernement > et les 'choses qu) Bo^i au-dessus de nous , ç'est-à-dire un premier principe, uoe tin derliière^un souverain bien qui est DieUj pour nou's y élever par les exercices d*une pure et solide religion; et les choses qui sont au-des^ sous de nous , c'esi-à-dire les besoins des hommes que la Providence pous a. soumis comme inférieurs , pour y descendn^ par la pratique d'un vrai et charitable zèle; et les choses qui sont autour de nous, c'esl-à-dire les devoirs infinis qui nous lient conpme égaux à notre pro» cliain , pour y siOisfàire et pour en ^emplir la mesure dans l'étendue d'une exacte justice : quelj|oyen d'accomplir toutes ces oblrgationSf tandis que le monda'^ous^Pisède, et qpe nous sommas occupés ou plutôt possédés du monde? Quel moyen, poursuit le. saint docteur, de goûter les fruiu de fit prière , de se sanctifier par les œuvres de la pénîtcïice, d'être attentif aux mystères du redqutable sacrifice, depariiciper ^n esprit et en vérité à la grâce des sacrements , de régandre son ame devant Dieu par l'humilité de la confession , de s'uuir spirituellement a Jésus-GItrist par. la communion, en un mot cIq travailler à ce grand, ouvrage de la ï'cformatibn de nos mœurs, etde se préparer s^ la morti si l'on 'ne preml'^ soin de.se retirer quelquefoij) comme Moïse sUr la montagne ; bu., selon le précepte de l'Évangile^ si Ton ne rei^tre sotivent dans l'intérieur de son aniei.etjà, les porte^ des seiis fermées, Clàuso ostio (Matth.*, 6), sans autre témoin que'Ie Père céleste , «i /on ne traite avec lui et avec soi-mêmji de tout çeîai Il faut donc pour tdutcela s'éloigner du monde, et, ^Féiemple d^s Israélites, qui n'ont été pour jaous qu'une figure de ce que nous devions pratiquer , il faut sortir de TÉgypte pour aller sacrifier au Seigneur dans le désert. Parlons-plus simplement': il faut, sans nuitter le monde, éviter la dissipation du mondle ; parcequ'iL a y a pët«onne de noui^ fluî , par proporiion , ne doive dire aussi bien que Jéius-Chrlsl ; Quia în liîs quœ Patris mci sunt, opôrtct me esse (Luc, .2). Comme chréiiein, il faut que je m'applique par-dessus tout au service de mot Dieu et à Timpcrfente affaire de mon salut.

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Voilà la maxime dont tous les sages (je dis les sages chrédens) sont convenus , et dont notre expérience propre a dû nous convaiacre. Or à cela, encore une fois/Ia prudence humaine, qui est celle des orfaots du siècle . croit avoir droit d'aliëga^r pour obstacles les soins cemporelSy prmndant qu'il est impossible d'accorder les devoiraida monde avec cet esprit de recueillement et de séparation du monde, que le soin du salut exige : et c'est ici que j'ai besoin , non pas de latCention de vos esprits , qoe ce sujet par lui-même soutint assez » mais de toute la ferveur de votre foi» doiftdépiehd tout l'effet qu^ je m*en promets,

Gar vpo^r commencer i détruire, une erreur aussi pernidense et néanmoins aussi commune et aussi répandue que celle-là, je demande, et c'est la première raison : le soin de l'inutile et du superflu peut-il jamais èxcpser I9 négli«;enGe du nécessaire? l'application à ce qui n'est que l'accessoire péut-elle servir de prétexte à l'oubli du principal, et Tempressément ppur les moyens peut-il justifier Falbandon de la fin ? Voilû cependant l'abus grossier et visible où nous tombqp, autant de fois que nous nous opposons à nous-mêmes les soins do monde, pour autoriser no$ dissipations , qui sont extrêmes par rapport au salut. Car reconnoissonsrie de bonne foi , puisque c'est un princspe îtw contestable : Diçu ne nous a pas appelés (je parie au commun des hommes, et à ceux de mes auditeurs dont la vie se réduit à une condition particulière) , Dieu ne nous 'a pas appelés au gouvernement des royaumes et des empires; il a eu d'autre^Ésseins jHir nous. Mais quan/ nous serions chargés de toutes les affa^n d'un état, et que nous aurions à répondre de tout ce qu'il peut y avoir de4>lu8 important et de plus grand danà ce ministère, ayant la foi, 90US somufes trop édairés pour ignorer que ces soins d'un état, comparés: au. salut étemel, sont choses accidentelles, choses indifférentes, choses vaines, et même choses de néant. Les réduisant , comme je fais, à cette comparaison^ je fia crois point en dire trop. Et tooiois ne pouvons au contraire discohvenir que lé salut est proprement cette siri)stance des biens que MUS. al tendons, ainsi que parle ssrfnt Paul, Spetan^arum ntùêtaniia terum (Hcbr., il); que c'est ce seul point où, sielbn |a pehséè du Sage, consiste toutJ'Iiomïne, Uûc pstmim omnis homo (Écclénast. ii); que c'est cette chose unique pour laquelle David croyo*it aussi devoir s intéresser, lï^quemenl, quand il disoit à Dieu lErue à frameâ^ iJeus ànmàm meam, eide manu canis unicam mcam {P$tt^., 21). Nous savons , dis-je, que tout ce qui s'ap{)elle affaires du monde, et, si vous voùliçz méme„ affaires d'éiat, quelque idée que nous nous en formions, ne sont tout au pins que des moyens pour arriver à la fin où Dien/ious destine ; et que le isalut éki cette fin qui doit couronner tout le reste, mais hors dé laquelle tojtit Te reste, sans en excepter Thoinme môme , n'esrt traité par le Saint-Esprit que de vanité, et de vanité universelle : Yernmtaihen universa varUins^ omnis homo vivent (fsaL 58). N'est-il

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donc pas bien étrange que de cette vanité-nous osions nons &if e une raison pour nous maintenir dans le plus essentiel de tous les désordres; et que nous prétendions nous prévaloir de cette vanité» c*est-à-dire des affaires du monde, pour justifier nos tiédeurs , nos froideurs » nos langueurs, disons mieux, nos assoupissements » nos relâchements, nos insensibilités et nos endurcissements à Tég^id du salut ?

Ah ! Chrétiens, le bon sens même condamne cette conduite , et c'est ce que le Fils de Dieu fit si bien entendre à Marthe , par ce^ Gourtes paroles , mais si touchantes : Martha^ Martha, sollicUa es, et turbaris erga plurima (Luc, 10) : Vous vous empressez, lui dit-il, Marthe, et vous vous troublez de beaucoup de soins. Mais dans ces prétendus soins et dans le service que vous pensez me rendre y il y a de la'^^nfusion et de Terreur* Pour une seule chose nécessaire , vous vous en figurez plusieurs : en cela consiste votre erreur. Et pour ces plusieura superflues vous abandonnez la seule nécessaire : c*esl ce qui vous jette dans la confusion et dans le trouble. Au lieu de vous appliquer à moi, vous vous embarrassez pour moi. Je suis ici pour vous faire goûter le don du ciel, et vous vous inquiétez inutilement pour me préparer des * viandes périssables et matérielles. A force de vouloir être officieuse » vous m'oubliez, et vous vous oubliez vous-même. Ainsi vous renyersez l'ordre , et vous perdez , sans y penser , le mérite et le fruit de votre action par l^ dérèglement et par l'imprudence de votre distraction. G est la paraphrase que les Pères font de ce passage : Sollicita ei, et turbaris erga plurima. Siur quoi saint Augustin fait une réflexion bien judicieuse, et bien capable de âèus édifier. Car prenez garde, dit ce saint docteur : lorsque Jésus-Christ faisoit ce reproche à Marthe, à quoi Marthe étoit-elle occupée ? à l'action la plus sainte en apparence, à un devoir d'hospitalité, que la charité et la religion sembloient consacrer également , puisqu'il éioit immédiatement rendu à la personne d'un Dieu. "Que peut-on dire de plus? Cependant tout cela ne put la sauver du blâme d'une dissipation extérieure dont elle parut coupable au Sauveur' du monde, ni empêcher que ce divin Sauveur ne la condamn&t. Que sera-ce donc, mes Frères, reprend saint Augustin , que sera-ce de vous, dont les occupations n'ont rien communément que de profane et de mondain ? Pensez-vous que les fonctions d'une charge, que les inquiétudes d'un procès , que les mouvements d'une intrigue, que vos divertissements ou vos chagrins, que mille autres sujets soient en votre faveur de plus solides raisons devant Dieu , que le zèle de celte servante de Jésus-Christ? et puisque la ferveur nïême de sa piété ne fut pas pour elle une excuse légitime, pouvez- vous croire que Dieu recevra les vôtres , fondées sur votre ambition ou sur votre cupidité?

Or c'est ici que l'aveuglement des hommes, si j'ose parler de la sorte, me paroli monstrueux : pourquoi ? (ne perdez pas cette pensée ; elle est dé saint Àmbroise, et digne de lui) parceque, si nous suivions B. 2. 45

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senkment b première impression que la foi nous donne, dans la concurrence de l'un et de l'autre , la difficulté ne devroit pas être pour nous de consenrer même an milieu du monde ce recueillement et cette application d*esprit nécessaire pour vaquer an salut; mais notre grande peine , supposé l'idée que nous avons du salut , seroit , aà milieu des ferveurs que nous inspireroit le christianisme , et qui ne s'éteindroieat jamais, de fiiire quelque attention à certains devoirs extérieurs où nous engage le monde. Cependant qu'arrive-t-il? tout le contraire. Car, ao lieu que rattachement an salut devroit nous mettre souvent en danger de manquer à ces devoirs extérieurs du monde , par un efi^t bien opposé , ce sont ces devoirs extérieurs du monde qui nons détoornent des exercices du salut; et an lieu que, dans la conjoncture d*une incompatibilité véritable entre ces devoirs extérieurs du monde et le soin du salut , nous devrions dire à Dieu : Seigneur , ne me laites pas un crime de telles ou telles négligences par rapport à ce que je devois aux hommes ; j'étpis trop occupé de vous pour penser à eux ; nous sommes réduits à la nécessité honteuse de confesser notre misère, en disant : Seigneur, pardonnez-moi le malheur , ou plutôt le crime où j*ai vécu ; j ctois trop occupé du monde et de ses affaires pour penser à vous ; et à force de traiter avec les hommes, j'ai perdu le souvenir de ce que je vous devois et de ce que je me devois à moi-même. D'où vient cela? demande saiot Ambroise : d'un manque de foi, etd'uo raisonnement pratique , mais déplorable, sur lequel nous faisons rou« 1er , si nous n'y prenons garde , toute notre vie. Je le répète : parcequ'au lieu de poser pour fondement. Je chercherai le royaume de Dieu, et puis je satisferai, s'il m'est possible, aux obligations que m'impose le monde, nous renversons la proposition, et nous disons : Je satisferai aux obligations que m'impose le monde, aux bienséances, aux lois , aux coutumes que me prescrit le monde ; j'entretiendrai les commerces que j'ai dans le monde , je ferai la figure et le personnage d'un homme du monde; et puis je chercherai, s'il se peut^^le royaume de Dieu. Il est vrai qu'on ne le dit pas si grossièrement, parceque notre raison même en seroit choquée; mais il y a un langage d'action qui le dit pour nous ; car que signifient , d'une part , cette assiduité , cette activité, cette chaleur et cette âpreté avec laquelle nous entrons dans tout ce qui est des intérêts du monde ; et , de l'autre , la pesanteur , le dégoût et la lâcheté que nous faisons paroître quand il est question de travailler pour le salut? Que veut dire cela, sinon ce que je viens de marquer , savoir, que nons péchons dans le principe, etque l'affaire du salut ne tient rien moins dans notre estioie que le rang qu'elle y doit tenir ?

Mais venons au détail , et passons à la seconde raison. Je parle à on homme du siècle, et, le prenant pour juge dans sa propre cause, je lui montre combien il est déraisonnable de prétendre justifier son éloignoment de Dieu et sa négligence dans l'affaire du salut, par la vîe

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extérieure et dissipée qu'il se plaint d*âtre oblige de méuer dans le inonde ; car voici le raisonnement que je lui fais : Vous dites , Chrétien, que les soins du monde vous accablent, etque c*est ce qui vous empêche déménager ces moments précieux de considération et de re* traite que demande le salut. Et moi je vous réponds que ce |que Vous apportez pour excuse est d'abord ce qui vous condamne; pourquoi? parcequ'il n'y a point de soins temporels, pour pressants et pour léigitimes que vous les conceviez, dont Dieu ne vous défende de vous laisser accabler, et parcequ'il est certain que cet accablement que vous alléguez est justement le premier de tous les désordres. Or d'excuser un désordre par un autre désordre, est-ce bien se justifier auprès de Dieu? Eu effet, s'il p'étoit question que de parler ici en philosophe, et d'établir cette vérité sur les principes de la morale, je vous dîrois que l'un des caractères te moins soutenable, même selon le monde, est de paroître ou d'être accablé des soins du monde, puisqu'il ne peut avoir pour cause que l'un ou l'autre de ces deux foibles , ou de s'embarrasser de peu, ou de se charger de trop; que de s'embarrasser de peu, c*est petitesse d'esprit; et que de se charger de trop, c'est indiscrétion et folie. Voilà ce que j'aurois à vous remontrer. Mais parceque vous attendez de moi quelque chose de plus touchant, et que mon ministère doit m'élever au-dessus de la morale des païens, en consultant les oracles des Pères de TÉgliie ; écoutez. Chrétiens, les belles maximes que saint Bernard donnoit là-dessus à un souverain pontife» G'étoit un pape, autrefois son disciple et son religieux, mais qui, tiré du cloitre et de la solitude, avoit été choisi pour remplir le siège de saint Pierre. Par une malheureuse fetalité, ce changement de condition sembloit lui avoir changé l'esprit et le cœur. Car il s'étoit d'abord jeté si avant dans les occupations qui accompagnent cette di*^ gnitë suprême, qu'il sembloit avoir renoncé à l'exercice de la méditation des choses de Dieu et à l'étude de soi-même. Et parceque saint Bernard, qui le remarquoit et qui s'en affligeoit, avoit toujours conservé pour lui un zèle affectueux, que sa prudence savoit fort bien aôcorder avec le respect dû à un souverain pontife, voici en quels termes il lui en témoignoit son ressentiment. Comprenez-le, mes cfaers auditeurs, et que chacun à proportion s'en fasse une règle pour la conduite de sa vie. Ah I saint Père, lui disoit-^il , souffrez ma liberté, puisque c'est pour vous-même que Dieu me Tinspire. Vous travaillez beaucoup, je le sais ; mais s'il m'est permis de vous donner l'avis salutaire que Jéthro donna à Moïse, vous vous épuisez dans un travail aussi stérile et aussi vain qu'il vous paroît spécieux et important : Sed si licet alterum me tibi exhibere Jethro,, stuUo labore consumeris (Berm.). Et quelle sagesse, <x)ntinuoitHl, est celle-là, de vivre éternellement dans le tumulte et le bruit des affaires, d'être continuellement assiégé d*hommes intéressés, d'hommes dissimulés, d'hommes passionnés; de passer les jours ^ les années à négocier, à délibérer, à dé«

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dder des intërte d'aotnii , à recevoir des plaintes, à donner des or* dres, à tenir des «adiences et des consdis, sans examiner devant Ûoa si Ton s'aoqnitte de tout cela sdon la droiture et l'eiactitnde de sa loi? Je conviens que vous êtes le premier à déplorer cet abus; mais en vain le déplorez-vons , si vous ne vous mettez en peine de le corriger : Scio te hoc ipiwn deplorare^ sed fruêtrà, ni et emendare studuerii (Bbbn.). J'avoue que cet abus» tout abus qu'il est, fotigue même irotre patience ; mais à Dieu ne plaise que j'approuve en ceci votre patience! Car il est quelqudFois bieo plus louable d*être moins patient : tnferdiim mm, et impatientem eise, tatuiabiliUs est (Idem.) : et c'est une illusion de penser qu'en se livrant aveuglément au monde, et oubliant le soin de son ame, on ait le mérite de la patience, qai est l'œuvre parfaite de l'homme juste.

Quel est donc, me dîrez-vons ^ le remède à ce mal? le voici. C'est, poursuivoit saint Bernard, que vous lassiez, s'il est besoin, les derniers effi)rts pour vous affranchir de cette servitude. C'est que, dans hi place on Dieu vous a mis, au lieu d'être esclave des af/aîres, par une supériorité de vertu vous vous en rendiez le maître. C'est qu'or vaut que de vous répandre au-dehors par "cette multitude de soins, vous vous recueilliez au-dedans de vous-même par la considération de ce que vous êtes, et de la fin pour laquelle vous l'êtes.C'est que, pour agir sûrement et parfidtement , vous cessiez quelquefois d'agir. Cest que vous vous partagiez, pour ainsi dire, entre le Dieu que vous servirez et les hommes que vous gouvernez, entre le commerce du monde et la retraite, entre la prière et l'action. C'est que vous preniez dans celle-là des forces pour celle-ci. C'est qu'à l'exemple de ces animaux mystérieux dont a parlé le prophète, vous ayez ^ des ailes pour vous élever dans le ciel , aussi bien que des pieds pour vous soutenir a pour marcher sur la terre. C'est que vous- comptiez votre salut parmi les occupations, et les occupations pressantes de votre état. C'est que irous commenciez par vous-même à être charitable et bienfaisant. Si ivous voulez'être tout à tous comme saint Paul , à la bonne heure; je Joue votre zèle : mais pour être un zèle de Dieu, il doit être plein et entier; or comment le sera-t-il, si vdus-même en êtes exdo? Quomodàauiem plenus, te excluso (Idem.) ? N'étes-vous pas du nombre des hommes? il est donc juste que votre charité pour tous les hommes ^'étendeégalement sur vous; ou plutôt il est juste que, naissant dans vous, elle vous sanctifie par préférence à tous les autres hommes. Car pourquoi seriez-vous le seul qui ne jouiriez pas de vous-même ? Cur soins fraudaris munere ttu (Idem •)? et pourquoi demeureriez-vous à sec, tandis qu'on- vient à vous de tous côtés comme à la source publique? Il faut , concluoit-il , saint Père , il faut une fois modérer cet empresaement qui vous est un obstacle à tant de biens ; et, au milieu de cette cour qui vous environne, il faut vous édifier une solitude qui soit comme le «anctA^ire de votre ame, où vous teniez avec Pieu des cou-

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seils secrets, et oii rentrant chaque jour, même au plus fort des agi« tations du monde, vous conserviez une paix solide. Voilà comment parloit ce Saint, et comment il parloit à un pape, c'est-à-dire à un homme dont les soins dévoient être infinis, et qui pouvoit dire aussi bien que TApôtre : Irutanûa mea quotuUana^ iollicitudo omnium Ec" cleêiarum (1. Cor., H). Cependant saint Bernard ne vouloit pas qu'il lui fût permis d'être accablé d'affaires, et il lui faisoît un reproche de cet accablement ; et il exigeoit de lui , comme une obligation indispensable, que, parmi cette foule d'affaires, il eût toujours l'esprit asses libre et dégage pour penser à son salut éternel. Groirons*nou8, Chré* tiens, que les soins qui nous occupent soient des prétextes plus légi« times pour noué divertir de la pensée du nôtre?

Mais, dites-vous, il étoit bien aisé à un solitaire comme saint Bernard de tenir ce langage ; et on auroit pu lui répondre qu'étant, par sa profession, séparé du monde, il ne lai appartenoit pas de condamner ceux que la Providence avoit engagés dans les emplois du monde. Vous vous trompez, mes chers auditeurs : Il lui appartenoit de les condamner, et cette censure lui convenoit admirablement. G'étoit un solitaire, il est vrai; mais un solitaire qui avoit lui-même au-dehors plus d'occupations que la plupart de nous n'en aurons jamais. Il étoit consulté de toute la terre ; il se trouvoit chargé d'une infinité de négociations importantes ; il pacifioit les états, il apaisoit les schismes de rËglise, il entroit dans les conciles, irportoit des paroles aux rois, il insiruisoit les évéques, il gouvernoit un ordre entier, il étoit le prédicateur et Toracle de son temps. Que faisons-nous qui soit comparable à tout cela ? Or c'est ce qui nous doit confondre, de voir que ce grand homme, appliqué à tant de choses, vécût néanmoins dans une profonde paix , et que nous, faisant si peu, nous soyons sans cesse dans le trouble ; que sa solitude intérieure le suivît partout , et que l'embarras du monde ne nous quitte jamais; qu'il fût toujours en état de s'élever à Dieu, et que lorsqu'il faut approcher de Dieu, nous nous trouvions sans cesse hors de nous-mêmes , n'accomplissant qu'avec un esprit distrait et dissipé les plus saints devoirs du christianisme : voilà, dis-je, ce qui fait notre condamnation.

Mais enfin tel est l'assujettissement de ma condition , qui malgré moi-même me détourne de Dieu et m'ôie l'attention à monsahu : car voilà le dernier retranchement de l'esprit lâche et libertin des hommes du siècle ; à quoi je réponds deux choses. IVemièrement , que cela même présupposé, vous raisonnez mal : car quand je conviéndrois avec vous de ce que vous dites , ce seroit toujours être insensé de ne pas faire du salut le plus essentiel de vos soins. Je ne le puis dans la multitude des distractions que ma condition m'attire. Eh bien! faudroit-il conclure, je renoncerai donc plutôt à cette condition; car qui m'oblige d*y demeurer, si elle est aussi opposée à mon capital intérêt que je la coQçois? Il est nécessaire que je sois chrétien ; mais il n'est

678 SUR L'ÉLOiaMEMENT, etc.

point nécessaire que je sois dans un tel emploi : d'antres le rempliront pour moi; mais personne ne travaillera pour moi à sauver mon ame. Cet emploi me tiendra lieu d'un établissement selon le monde ; mais il seroit en même temps ma ruine selon Dieu ; et puisque l'expérience m'a appris qu'il est, par rapport à moi, d'une dissipation incompatible avec le christianisme que je professe, je ne dois paâ même hésiter à suivre un autre parti. Voilà la conséquence qu'il faudroit tirer, si votre condition étoit telle que vous vous la figurez. Mais je dis quelque chose de plus ; et » pour vous détromper de l'erreur où vous êtes, je soutiens qu'il n'est point de condition dont les soins ne puissent s'accorder avec ce recueillement d'esprit, et même cet exercice de retraite nécessaire pour marcher dans la voie du ciel ; et la preuve en est évidente. Autrement, dit saint Ghrysostome, Dieu auroit manqué de sagesse ou de bonté : de sagesse, «i, établissant cette condition, il ne l'avoit pas pourvue d'un moyen sans lequel il est impossible qu'elle soit ni sainte ni réglée; de bonté, si , l'en ayant jn^urvue^ il y avoit appelé des hommes incapables par leur foiblesse d'user de ce moyen. Or l'un et l'autre lui est injurieux , puisqu'il est vrai que Dieu étant, comme il l'est, l'auteur de toutes les conditions, il n'y eu a aucune qu'il ait réprouvée de la sorte, et qu'au contraire il est de la foi que plus une condition semble avoir d'obstacles qui lui raident le salut difficile, plus elle a de secours pour les surmonter.

En efifèt, ajoute saint Chrysôstome , n'est-il pas admirable de voir que les conditions du monde les plus exposées à cet, accablement prétendu de soins sont celles où Dieu, ce semble, a pris plaisir de faire paroltre des hommes plus occupés de leur salut et plus attachés à soo culte? David étoit rôi , et un roi guerrier : quel exemple n'avons-noos pas dans sa personne? Négligeoit-il de vaquer à Dieu pour pensera son état, et négligeoit-il son état pour ne vaquer qu'à Dieu? il condliojt l'un et l'autre parfeitement. Dans le fort des affaires publiques, fl trouvoit des moments pour se retirer et pour prier sept fois le jour, Septiès in die laudem dixi tibi {Psalm. 118); et au milieu de la nuit, il sortoitde sa couche royale pour méditer la loi du Seigneur^ Media nocte surgebam ad confitendum tîbi (fbid.). Cependant il s'acquittoit dignement des devoirs de roi ; il soutenoit des guerres , il mettoit des armées sur pied , il rendoit la justice à son peuple , il prenoit connoissance de tout ; et jamais la Judée ne fut sous un règne plus henreui ni plus parfait que le sien. Sans chercher des exemples étrangers, Jamais monarque eut-il de plus grandes entreprises à conduire que l'incomparable saint Louis, et néanmoins jamais homme fut-il plus appliqué et plus fidèle aux exercices de la religion? Pour avoir été, coihme nous le savons , le conquérant de son siècle , l'arbitre de tous les différends des princes, et le prince lui-même en toutes manières le plus chargé du fardeau de la royauté , en étoit-il moins homme d'oraison , moins recueilli , moins fervent , moins adonné aux choses de

SUR L'ÉLOIGNEMËNT, btc. 079

Dieu? Après cela oserons-nous nous plaindre de notre condition et en alléguer les soins, pour justifier nos dissipations criminelles au regard du saint?

Mais, dites-moi, reprend encore saint Ghrysostome, ces soins que vous faites tant valoir vous empéchent-ils de ménager des temps de retraite ,.quand on vous les ordonne pour voure santé , quand il y va de votre intérêt 9 quand il fout, satisfaire une passion , quand il s'agit même de vos divertissements? Yous trouvez-vous alors accablés de vos emplois et de vos charges? et, quelque pressants qu'en soient les devoirs , ne savez-vous pas bien vous réserver certaines heures privi* légiées? Est-il possible que vous puissiez , pour tout le reste > vous séparer du monde quand il vous platt , et qu*il n'y ait que le salut pour quoi vous ne le puissiez pas? cela me paroit sans réplique. Que si quelqu*un vouloit remonter jusqu'à la source de ce désordre, en deux mots. Chrétiens, le même saint Ghrysostome nous la découvre par cette excellente remarque: C'est qu*il fout bien distinguer, mes Frères, poursuit ce saint docteur, deux sortes de soins dans nos conditions : les uns que Dieu y a attachés , et les autres que nous y ajoutons nousmêmes ; les uns qui en sont les suites naturelles , et les autres qui en font le trouble et l'embarras; les uns auxquels la Providence nous engage, et les autres où nous nous ingérons. Si nous n'étions occupés que des premiers , Dieu les ayant réglés par sa sagesse , ils ne déconcerteroient point Tordre de notre vie, et nous laisseroienl la liberté de quitter de temps en temps le commerce des hommes, pour aller en secret traiter avec Dieu ; mais les seconds étant sans règle , et par conséquent infinis , il n'est pas étrange que nous y puissions à peine suffire. Des premiers soins , notre condition , pour ainsi parler, est responsable, parcequ'ils lui sont propres ; mais elle ne Test point<des seconds , parcequ'ils sont de nous. Quand donc il arrive que ces soins excessif et superflus nous font oublier Dieu , nous sommes injustes de nous en prendre à notre état, puisqu'én effet ces soins sont nos soins , et non point ceux de notre état , et qu'alors la parole de saint Augustin se vérifie pleinement 'cn nous : Et ùta hominum, non re« rum , peccata dicenda $unt (Auc).

Ainsi, Chrétiens, confessons nôtre injustice; et, dans l'impuissance où nous sommes de la soutenir contre tant de raisons , tirons-en du moins le fruit d'une confusion salutaire. Disons à Dieu, avec le saint homme Job : Verh scio , quod non justificetiir homo compositus Deo (JoB,,9) : Oui, S'agneur, je le sais et je viens d'en être convaincu, qu'un homme 4iussi dissipé que je le suis sur tout ce qui regarde Taffaire du salut, ne peut jamais trouver d'excuse auprès de vous. Je sais que> pour un faux prétexte qu'il peut avoir de. celte dissipation , vous lui opposez mille arguments invincibles qui lui ferment la bouche : Si voluerit contendere cum eo, non poterit d respondere vnum pro mille (Ibid.). C'est ce que j ai compris, 6 mon Dieu ! et désor-^

680 SUR L'ÈLOIGNEMENT , btc.

Dfiais je lie me flatterai plus snr cela > en imputant à tees affaires ce qae je ne dois attribuer quà moi-même : si ce sont des affaires inutiles» je les retrancherai ; si elles sont nécessaires , je les râlerai ; si, pour les accommoder à mes devoirs , il est besoin que je me captive , je me captiverai ; si , dans la concurrence d'une obligation plus sainte, il faut que je les abandonne , je les abandonnerai ; si pour m'assujettir à une vie plus exacte et plus retirée ^ il ne s'agit que de renoncer à mille amusements qui font la société et le commerce du monde, j'y renoncerai ; si ce renoncement me paroît triste, j'en supporterai l'ennui, et je vous l'offrirai. Quoi qu'il en soit, je me ferai une loi de m'éloigner d;] monde à ceitains moments, à certains jours, et 4*avoir des temps destinés au repos et à la solitude, pour les employer à la perfection de mon ame çt à mon salut. Plus je serai embarrassé de soins et d'affaires, plus je me croirai dans looligation de pratiquer cette loi. Plus je serai du monde, plus je comprendrai que je doism'attacher à ce saint exercice de la retraite e^ de la séparation du monde. Bien loin que les distractions du monde m'en détournent, c'est ce qui " m'y portera , puisque c'est ce qui m'en fera voir la nécessité. Et s'il faut enfin sortir tout-à-fait du monde et le fuir absolument, non plus pour en éviter seulement la dissipation , mais la corruption , je lui dirai un éternel adieu, et j*en sortirai. C'est, Chrétiens, un autre devoir qui nous regarde comme pécheurs, et dont j'ai à vous entretenir dans la seconde partie.

DEUXIÊl^rE PARTIE.

Le monde est contagieux, et nous sommes foibles : il faut donc absolument fuir le commerce du monde, et y renoncer pour jamais, dès que nous voyons qu'il nous pervertit et que nous sentons les premières atteintes de sa corruption. Voilà , Chrétiens, la grande régie de conduite que l'esprit de Dieu a de tout temp$ prescrite aux hommes pécheurs, c'est-à-dire à ceux qui sentent particulièi*ement leur foiblesse, et qui en font au milieu du monde de plus fréquentes épreuves. Ainsi nous l'a fait entendre saint Grégoire pape dans ces belles paroles, dont Fexpérience ne justifie que trop la vérité : De mundano pulvere necesse est etiàmreligiosa corda sordcscere (Greg.) ; c'est udfe ti*iste fatalité, mes Frères, disoit-il, que les cœurs méa^e les plus religieux et les plus purs soient immanquablement souillés de la poussière, ou plutôt de riniquité et de la malignité des conversations du siècle. A combien plus forte raison les cœurs vains et les cœurs fragiles, doivent-ils craindre d'en être non seulement souillés, mais tout-à-iait corrompus?

D'employer là-dessus de longues preuves , et de m'engager ^ans une longue énumération des dangers du monde, ce seroit ^n discours inutile , et perdre le temps à vous dire ce que vous savez aussi bien que moi , et ce que vous dites vous-mêmes encore plus souvent et plus

SDR L'ÉLOIGNEÙENT; etc. 6SI

hautement que moi. Car ne sont-ce pas les plus mondains que nous voyons les plus éloquents A dédamer contre le monde, et à ne pas seulement parler de tant de périls où il expose leur innocence et par conséquent leur salut, mais à les exagérer : faussement persuadés que plus le monde est dangereux , plus ils sont excusables de donner malheureusement dans ses pièges, et de s'y laisser surprendre. De là ce langage si ordinaire: qu'il faudroit être de la nature des anges pour se maintenir dans le monde et pour se sauver de sa contagion ; qu'il faudroit être sans yeux pour ne rien voir, et sans oreilles pour ne rien entendre; qu'il faudroit n'avoir ni un cœur sensible aux passions humaines , ni un corps susceptible des impressions de la chair ; que tout est danger, ou que tout pojrte avpc soi son danger. Et le moyen en effet, dit-on , de résister aux charmes de tant d'objets qui nous frap« peut sans cesse la'vue; d'avoir sans cesse devant nous tant d'exemples qui nous entraînent , et de n'en pas suivre l'attrait ; de vivre sans cesse parmi des gens qui n'ont dans l'esprit que telles et telles maximes , qui ne débitent dans les entretiens que telles et telles maximes, qui , dans la pratique, n'agissent que selon telles et tellies maximes , et de ne pas penser comme eux , de ne pas parler comme eux , de ne pas agir comme eux? J*en conviens, mon cher auditeur, cela n'est pas naturellement possible. Mais vous en demeurez là, et je vais plus loin. Car ce danger supposé et reconnu par vous-même , je me sers de votre propre témoignage pour vous convaincre , de quoi? je l'ai dit , et je le répète : que vous devez donc vous éloigner du feu, pour n'être pas atteint de la flamme; c'est-à-dire que vous devez donc vous éloigner du monde, et, par une fuite sage et chrétienne , vous mettre à couvert de ses traits empoisonnés.

Ainsi Dieu lui-même le concluoit-^il lorsqu'il défendoit si expressement à son peuple de se mêler parmi les nations étrangères, et de faire jamais aucune alliance avec ces idolâtres. Parceque c*étoient des infidèles, et que les Israélites n étoient déjà que trop portés d'euxmêmes à la superstition , le Dieu d'Israël prévoyoit que tant que ce peuple aveugle et grossier seroit en société de vie avec les étrangers, il ne mapqueroît pas de prendre leurs sentiments et d'embrasser le même culte; et voilà pourquoi il leur étoit si formellement ordonné, et sous de si grièves peines , de s'en tenir séparés. Ainsi le même Seigneur se comporta-t-il à l'égard de Lot , quand il le voulut garantir de l'incendie dé Sodome. Il lui envoya un ange pour le faire sortir de cette ville criminelle , et pour lé conduire sur la montagne. Prenez garde , s'il vous plaît : Dieu pou voit , au milieu même des nations les plus infidèles, conserver la foi dans le cœur des Juifs, et les affermir dans la vraie religion. Dieu pouvoit , dans l'embrasement de Sodome, rendre Lot inaccessible aux atteintes du feu , et en amortir toute ractivité par rapport i lui. Dieu , dis-je , pouvoit l'un et l'antre : mais pour l'un , il eût fallu un miracle dans l'ordre de la grâce ; et pour

CtSi sua UÉLOIGN EHENT , etc.

l'autre » un mirade dans Tordre de la sature. Je veux dire qoe pour préserver le peuple de Dieu des superstitions de Fidolâtrie parmi des idolûircsy il eût fellu un secours de la {;race tout extraordinaire » qui eût été UD miracle , ou une espèce de miracle dans Tordre surnaturd; et que pour détourner les flammes de Lot, ou pour empêcher quil n'en fût consumé , quoique de toutes parts il s'en trouvât investi , i eût pareillement et inconteslablement fallu un autre miracle, et un des plus grands miracles, dans Tordre naturel. Or Dieu ne fait point ainsi des miracles sans nécessité ; et comme il y avoit une voie plus commune, qui étoit Téloignement et la fuite, pour mettre Lot et les Juifs à couvert du danger et des malheurs dont ils étoient menacés, c'est pour cela que Dieu vouloit qu'ils efissent recours à ce moyen plus conforme aux lois de sa providence.

Mais reprenons; et pour eii revenir à nous-méuïies., la conséquence qu'il y a donc à tirer de la corruption du monde et de la connoissance que nous avons des dangers inévitables où nous engage le commerce du monde, c'est celle que j'ai marquée : de renoncrr au monde, d'àbandonner le monde, de ne le laisser point approcher de nous, et de ne nous point approcher de lui, afin qu il ne puisse nous commuaquer son poison. Voilà le préservatif nécessaire dont nous devoiv& user. Je dis nécessaire; car, tandis que nous avons ce moyen et que nous le négligeons, de compter que Dieu y supplée par un autre hors des voies ordinaires de sa sagesse ; de nous promettre qu'il nous favorisera d'une protection particulière et toute puissante, c'e£t faire fond sur un miracle, et c'est se rendre indigne d'un miracle, que de l'attendre, lorsque, sans ce miracle, nous avons une ressource plus commune, ej qu il ne tient qu'à nous d'éprouver. Dieu veut bien vous aider dans le divorce que vous avez à faire avec le monde ; il veut bien pour cela vous prévenir, vous seconder, vous fortifier ; mais du reste, après avoir là*d,essus satisfait à tout ce*que lui dictent sa providence et sa miséricorde, il vous confie, pour ainsi parler, vous^^méofie à vousmême, il vous charge de votre propre salut, et il vous dit comme Tange dit à Lot, lorsqu'il l'eut mené jusqu'au pied de la montagne . qui lui devoit servir d'asile : Salva animam tuam (Gènes. ^ 19) : Sauvez-Vous maintenant, et retirez-vous. Vous voyez le péril : voici par où vous pourrez échapper; prenez cette route qui vous est ouverte, il n'y en a point d'autre pour vous.

Dieu vous le dit, Chrétiens, et moi-même je vous Tannonoe de sa part : mais parceque tout contagieux qu'est le nionde vous Taimez, et que souvent même ce qui en fait.la plus mortelle contagion, c'est ce' qui vous flatte et ce qui vous plaît davantage; au lieu de le fuir comme vous reconnoissez qu'il le fandroir^ vous vous prévalez, pour y demeurer, de certains engagements qui vous y retiennent, à ce que vous prétendez, malgré vous. Vous dites assez qu'il seroit à souhaiter pour vous de vivre hors du monde, que vous enviez le sort des soli-

SUR L'ÉLOIGNËUENT , etc. G8S

taires et des religieux; mais vous ne mancpiez pas en même temps d*ajouter que vous n'êtes pas mattres de vous, et que vous éles altachés par dea liens quil n'est guère en votre pouvoir de rompre. Or c'est ce prétexte que j'ai maintenant à combattre ; et, pour le détruire, je ne veux que quelques réflexions où je vous prie d'entrer avec moi. Elles me paroissent convaincantes.

Car, de quelque nature que puissent être les engagements qui vous arrêtent, il y a, et c'est la première réflexion, il y a un engagement supérieur qui doit l'emporter sur tous les autres. Quel est-il? je l'ai déjà dit : l'intérêt de votre ame et de votre salut éternel. Dès que ce salut éternel, que cet intérêt de votre ame est en compromis avec toute autre chose, ce quiétoit engagement pour vous cesse de l'être ; ou de tous les engagements humains il n'y en a aucun qui ne doive être sa» crifié. Par conséquent, dire, comme vous le dites , Je ne puis faire mon salut dans le monde, j'y suis trop exposé; et du tempérament dont je me connois, avec les dispositions que je sens dans mon cœur, il ne m'est presque pas possible de me maintenir dans un état d'innocence; parler de la sorte, c'est dire en même temps, quoique tacitement : Je suis donc obligé de quitter le monde, et il n'y a point de liaison si étroite avec le monde que je ne doive rompre ; pourquoi ? parceque de garder mon innocence, de mettre en sûreté mon ame, de pourvoir à mon salut, c'est ma première affaire, et que ce qu'il y a de premier en tout doit avoir sur tout le reste la préférence. Ainsi, parcequ'entre les biens naturels, la vie est le premier bien, dès qu'elle est en péril, à quelles extrémités, pour la sauver, n'en vient-on pas? à quoi ne renonce-t-on pas, et de quoi ne se prive-t-on pas? Que le négociant le plus intéressé, après avoir cherché, au-delà des mers, des trésors qui lui ont coûté mille fatigues, se trouve, dans son retour, assailli de la tempête, il fera jeter toutes ces richesses et les abandonnera à la merci des flots, pour décharger le vaisseau qui le porte, et pour éviter par-là le naufrage. Que le mondain le plus sensuel ne puisse autrement se garantir d'une mort prochaine que par la plus douloureuse opération, ou parle régime le plus ennuyeux et le plus gênant, non seulement il s'y condamnera lui-même, mais il se tiendra encore heureux de pouvoir ainsi prolonger ses jours. A combien plus forte raison un chrétien doit-il donc, pour une vie mille fois plus précieuse, qui est la vie de l'ame, pratiquer cette grande maxime du Fils de Dieu : Si votre œil vous scandalise, arrachez-le : Si ocului tuu8 scandalizat re, ente eum (Matth., S) ! Si votre bras est pour vous un sujet de chute, coupez-le : Si manus tua scandalizat' te^ abscide eam (Ibid.) ! Mais un bras, un œil, sont bien chers, parcequ'iis sont bien nécessaires. H n'importe : dès qu'un autre bien plus nécessaire encore, et souverainement nécessaire, demande que vous vous passiez de ce bras et de cet œil, vous ne devez pas hésiter un moment. Car, comme je vous l'ai déjà fait observer, ce souverain

684 SUR L'ÉLOIGNEMENT, Stc.

bien est la fin dernière ; et quand il est question de la fin dernière, on ne dëlil)ère point, ou l'on ne doit point délibérer.

Pourquoi; écrivoit saint JérAme, Youlez-vous rester d^ins un liea où, tous les jours, vous êtes dans la nécessité de vaincre ou de périr? Qvid necesse habet in eâ venari domo, ubi quotidiè necesse situut viu' cere, aut perire (Hieron. )? Ainsi parloit ce Père; et moi, si j*ose enchérir sur sa pensée, je vous dis : Pourquoi voulez-vous rester dans un lieu où vous ne vaincrez pas, et où il est presque infaillible que vous périrez? Hais je suis résolu d'y vaincre : vous le croyez ; et je soutiens, moi, que ce n'est qu'une fausse résolution, ou du moins qae ce ne sera qu'une résolution inefficace. Fausse r&ointion qui vods trompe : car si, de bonne foi, vous vouliez vaincre le monde , et si, après avoir compris de quelle importance il vous "est de ne vous y pas laisser corrompre^ vous vous étiez bien déterminé à vous défendre contre ses attaques, vous ne balanceriez pas tant à le fuir , puisque vous ne pouvez ignorer que la fuite est au moins le plus sûr et Je pJus fort rempart que vous ayez à lui opposer. Résolution inefficace qui se démentira dans l'occasion. Le passé suffit pour vous l'apprendre. En combien de rencontres Toccasion a*t-elle fait évanouir toutes l^ résolutions que vous aviez formées ? Le monde sera toujours aussi engageant pour vous qu'il l'a été, vous serez toujours aussi foible pour lui résister; et Dieu ne vous donnera pas plus de secours dans le péril où vous vous serez vous-même précipité. C'est de quoi vous êtes dans le fond assez instruit, quoique vous tâchiez de vous persuader au contraire : et si vous vouliez sans déguisement traiter avec vous-même, et bien rentrer en vous-même, vous verriez que cette résolution imaginaire de combattre et de vaincre n'est qu'un prétexte et une illusion. Car en voici le mystère^ vous aimez le monde, et pa^ ceque vous y êtes attaché et que vous l'aimez , vous ne pouvez vous résoudre à le quitter. Gependamt, avec un reste de religion et de crainie de Dieu que vous n'avez pas perdu, vous découvrez tonte b malignité du monde, et votre conscience, malgré vous, vous dicte intérieurement que le bon parti seroit de s'en éloigner : mais ce parti ne vous plaît pas, et vous en prenez un autre. Afin de ne vous pas séparer de ce que vous aimez, vous voulez toujours avoir les mêmes habitudes dans le monde.Mais aussi pour calmer votre conscience, qui voit le péril et qui s'en alarme, vous comptez sur une résolution chimérique de tenir ferme désormais, en quelque rencontre que ce soit, et de demeurer inébranlable; c'est-à-dire que vous vous jouez vousmême, et que vous prenez plaisir à vous perdre , sans vouloir le remarquer. De là vous vous obstinez toujours à vous présenter au combat, lorsqu'on vous dit qu'il faudroit l'éviter, lorsque Dieu vous ordonne de l'éviter, lorsque mille épreuves funestes vous ont faitconnoltre qu'il est pour vous d'une conséquence infinie de l'éviter.

D'autant plus coupable (et c'est la seconde réflexicm), d'autant plus

SUR L'ÉLOIGNEMENT, btg. 685

coupable deps cet entêtement opiniâtre qui vous fiiit toujours rerenir au monde et aux sociétés du monde, que ces engagements dont vous pensez pouvoir vous autoriser ne sont point conununément tels que vous vous les représentez. Car il est vrai» après tout, qu'il y en a d'une telle espèce qu'on ne peut presque les rompre, et qu'il n'est pas même à propos d^ les rompre sans une évidente et une extrême nécessité. Aussi n'est-ce pas de ceux<-là que je parle, et je sais qu'alors on peut se confier en la providence et la grâce de Dieu, lequel ne manque jamais à une ame qui n'agit que selon sa vocation et par son ordre, et qui du reste n'omet de sa part aucune des précautions qu'elle peut apporter. Il feroit plutôt des miracles pour la soutenir. Mais, à bien examiner ce qu'on appelle, dans l'usage le plus ordinaire, engagements du monde, on trouvera que ce ne sont point des engagements nécessaires; que ce sont des engagements de passion , des engagements de curiosité, des engagements de sensualité et de mondanité* Car voila cominent je regarde ces visites si assidues que vous rendez surtout à telles personnes et en telle maison; ces assemblées où vous vous trouvez si régulièrement, et où vous employez presque tout votre temps; ces parties de plaisir et de. jeu dont vous vousfaites une des plus grandes occupations de votre vie ; ces conversations inutiles, où vous écoutez, aux dépens du prochain, tous les bruits du monde, où vous apprenez des autres ce que vous devriez ignorer, et où ils apprennent de vous ce qu'ils devroient eux-mêmes ne pas savoir; ces spectacles où vous n'allez, dites-vous, que par compagnie, mais enfin où vous allez, où vous assistez, et dont le poison s'insinue d'autant plus dangereusement dans votre esprit et dans votre cœur, que vous l'apercevez moins. Voilà comment je regarde ces modes dans les parures, dans les habillements, dans les ornements de la tète, dans les agréments du visage, que la vanité du sexe a introduites, et dont elle a fait de si damnables coutumes et de si fausses lois. Voilà comment je regarde tant de liaisons que vous entretenez, tant d'intrigues où vous vous engagez, tant de projets que vous formez. Avouez-le, mon cher auditeur, et ne cherchez pointa vous tromper vous-même : ne pourriez-vous pas vous passer de tout cela, modérer tout cela, beaucoup retrancher de tout cela? Mais mon état le demande. Votre état? et quel état]? Est-ce votre état de chrétien ou de chrétienne ? bien loin de le demander , iL le condamne, il le défend. Est-ce votre état de mondain ou de mondaine? mais qu'est-il nécessaire que dans votre état vous voyiez un mondain ou une mondaine? qu'est-il nécessaire que dans cet état vous vous conduisiez selon l'esprit du monde, et non selon l'esprit de Dieu? Or l'esprit de Dieu ne connoit point pour de véritables engagements toutes ces manières et tous ces usages du monde, qui ne sont fondes que sur les principes et sur les çen^ments de la nature corrompue. Vous me dirjs? qu^ ie mood^ sera s^irpris dudivprce que vous ferez

68J SUR UÉLOIGNEMENT, bt€.

avec loi ; qu'on en parlera, qn*on en raisonnera, qn'on en raillera. Eh bien ! vous laisserez parler le numde ; vous le laisserez raisonner, railler tant qu'il loi plaira ; et tous aurez , malgré tous les discours du monde » la consolation intérieure de voir que vous suivez le bon chemin, que vous vous mettez hors de danger, et que vous tous sauvez. Sera-ce le monde qui viendra vous tirer de Fablrne étemel , quand vous y serez une fois tombé? Sur mille sujets qui se présentent dans la vie , éies-vous fort en peine de l'opinion du monde , et en feitesvous la règle de vos entreprises et de vos. démarehes? Si le monde m'approuve , dites-vous, j'en aurai de la joie ; mais s'il ne m'approuve pas , je sais ce qui m*est utile et avantageux , et je ne prétends point me rendre l'esclave du monde , ni abandonner de solides intérêts pour m'asservir à ses vaines idées. Ah ! mon cher auditeur, n'anrez-voos donc des mesures à garder avec le monde, ou ne croirez-Vous en avoff que sur ce qui concerne votre ame et votre éternité? Mais je dis pins, et je suis persuadé que le monde lui-même vous rendra tôt ou rard la justice qui vous sera due, et qu'il s'édifiera de votre absence et de votre fuite , quand il vous la verra soutenir chrétiennement et sagement.

Quoi qu'il en soit , j'en reviens toujours à ma proposition , et c'est par où je finis : Fuyons le monde , sortons de cette Babylone, Egredimini de Babylone (Isai., 48) ; retirons-nous, autant qu'O est possible, de cette terre maudite, où règne le- trouble et la confusion: Fugite de medio Babylonis (Jerêm., 51). Nous y sommes chacun intéressés, puisqu'il y va de notre ame pour chacun de nous. Ne la livrons pas à un ennemi si dangereux. II ne cherche qu'à la perdre : tironsb, et , s'il le faut , arrachons-la par violence de ses mains. Quelque effort qu'il y ait à faire , quelque victoire et quelque sacrifice qu'il en coûte, nous serons bien payés de nos peines si nous pouvons noos assurer un si riche trésor : Et salvet unusquisque animam suam (Ibid.). Vous surtout, femmes mondaines (car il est certain, et nous 4e voyons , que ce sont communément les personnes du sexe qui s'eotétent davantage du monde , et qui y demeurent attachées avec plos d*obstination) , vous , dis-je , femmes du siècle, ayez devant Dieu cl devant le monde même le mérite d'avoir quitté le monde avant qnil vous ait quittées. L'accès favorable que vous y avez, l'encens que vous y recevez , l'empire que vous semblez y exercer , tout cela n a qu'un temps, et un temps bien court. Ce temps est suivi d'un auuv où le monde s'éloigne, où il n'a plus que de l'indifiérence pour ce qu'il idolâtroit ; et même que* du mépris, lorsqu'il voit que malgré toute son indifférence on s'opiniâtre à le rechercher. Faites par devoir ce qu'il faudra bientôt faire par nécessité. Et vous au moins» qoe le cours des années a en effet réduites dans cette nécessité qui vous est si dure, n'en ayez pas la peine sans en recueillir le fruit. D'invidontaire qu'elle est par elle-même, changez-la par une sainte résolution

SUR VÉLOIGNEUEMT, etc. 687

dans un moyen salutaire de retourner à Dieu , et de vous remettre dans la voie du salut. Tout contribuera à seconder ce dessein, tout le favorisera. Dieu par sa grâce vous y aidera , et le monde y ajoutera son suffrage. Car si vous avez à craindre les railleries du monde , ce n*est plus désormais quand vous vivrez séparées de lui , mais au contraire quand vous voudrez toujours entretenir les mêmes liaisons avec lui. Autrefois il eût demandé pourquoi l'on ne vous voyoit point ici ni là ; mais peut-être commence-t-il maintenant à demander pourquoi Ton vous y trouve, et ce qui vous y attire. Heureuses que votre Dieu soit encore disposé à vous recevoir, quoique vous n'ayez que les restes « et , si j'ose le dire, que le rebut dti monde à lui offrir !

Ce n'est pas toptefois, Chrétiens, pour ne rien exagérer, qu*il n*y ait un certain monde dont la société peut être innocente, et avec qui vous pouvez converser. Dieu s'est réservé partout des serviteurs ; et ^ au milieu des eaux qui inondèrent tonte la terre , il y avoit une arche qui renfermoit une famille sainte et une assemblée de Justes. Ainsi jusque dans le siècle il y a un monde fidèle, un monde réglé, un inonde , si je puis m'exprimer de la sorte, qui n'est point monde. Dès que vous vous en tiendrez la , et que du reste vous y garderez toute la modération nécessaire, c'est-à-dire que vous ne passerez point les bornes d'une biensé.ince raisonnable, d'une amitié honnête, et, si vous voulez, d'une réjouissance modeste et chrétienne, j'y consentirai. Encore vous dirois-je alors que vous devez veiller sur vous-mêmes, que vous devez vous défier de vous-mêmes, que vous devez bien mesurer les temps que vous y donnez, que vous devez bien examiner les impressions que vous en rapportez; et que, pour ne vous y pas tromper, vous ne devez jamais oublier l'importante pratique que je vous ai d abord proposée , d'avoir vos heures de recueillement et d'une solitude entière, oii vous vous demandiez^compte à vous-mêmes de vous-mêmes, et où vous vous prépariez à le rendre à Dieu, et à recevoir de lui la récompense éierneîlet que je vous souhaite , etc.

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