‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 108 sur 225 · CARACTÈRE DE L'ORGUEIL, ET SES EFFETS · texte numérisé non relu

CARACTÈRE DE L'ORGUEIL, ET SES EFFETS

découvre dans toute son étendue ; et par où? par un esprit de singularité, par un esprit de censure et d*une censure outrée, par un esprit de dureté envers les pécheurs, et de plus, par iMttveuglement grossier à l'égard de soi-même. Esprit de singularité : Je ne suis pas comme le reste des Aomm65 ; esprit de censure , mais d'une censure outrée: ksefuels soru voleurs , injtutes ^ adultères; esprit de dureté envers les pécheurs , m rel que cepubBcain; aveuglement sur soimême le plus grossier : Je ne stds pas. Reprenons tout ceci et expliquons-le.

Esprit de singularité. Le pharisien ne se regarde pas comme un lionmie du commun. Il prétend faire rang à part; et si l'on refuse de le distinguer, il' sait assez se distinguer lui-même. Car de se confondre dans le grand nombre, d'agir de concert avec les autres et de se conformer à leurs exemples , ce seroit enfouir son mérite et l'obscurcir. On ne le connottroit point, on ne le remarqueroit point, on ne parleroit point de lui , et on ne lui rendroit point les honneurs qui lui sont dus. C*est pour cela qu'il commence par se séparer : Je ne suis pas comme le reste des hommes. On ne voit partout que trop de ces esprits particuliers à qui rien ne platt, et qui ne peuvent rien goûter à moins qu'il ne soit extraordinaire; à moins qu'il ne soit nouveau, & moins qu'il ne leur soit propre. Ce qui les accommodoit d'abord , et ce qui étoit le plus selon leur sens et selon leur gré, lorsqu'ils étoient seuls à le pratiquer, leur paroîl insipide, et perd pour eux tout son agrément et toute sa pointe , du moment qu'il vient à passer en coutume, et que l'usage s'en établit. Encore si l'on n'affectoit celte singularité que dans des choses indifférentes, que dans la conduite du monde, que dans la société humaine et civi?e : mais on l'introduit dans les choses de Dieu , jusque dans la dévotion , la religion, jusque dans le sancruaire et les divins mystères. C'est même ordinairement en cela qu'on se rend plus singulier, et c'a été de tout temps l'esprit des novateurs.

• D'où sont venues tant de variations dans les pratiques de piété, dans les prières , dans la récitation des offices , dans la lecture des livres, dans les décisions de morale, dans les exercices de pénitence , dans l'approche des sacrements? Il étoit naturel , et il eût été mille fois plus convenable et plus sage de laisser les fidèles dans les bonnes pratiques qu'ils observoient, dans des dévotionslouables en ellesmêmes, autorisées par la tradition de plusieurs siècles, répandues parmi tout le peuple chrétien. Ils eussent bien plus profité des livres qu'on leur mettoit depuis long-temps dans les mains, qui, sans être si polis ni si ornés, édifioient davantage par leur simph'cité et leur solidité, et. servoient beaucoup plus à leur éclairer l'esprit et à leur loucher le cœur. Ils eussent incomparablement plus avancé dans les voies de Dieu , si l'on n'eût point tant agité et troublé lesconsdences par des rigueurs extrêmes et de fausses terreurs sur la inorale, snr la péni-

GAKAGTËftË DE L*ORtiU£iL, ET SLS UT£IS. 5il

tenoe, sur la fréquentation des sacrements , et qu'on s'en fût tenu aux maximes et à la conduite des habiles maîtres qui ayoient éclairci toutes ces maiières. liais le premier principe d'un novateur, c'est de tCètre pas comme les autr49 hommes. Car il n'y auroit point assez de gloire

. pour lui à ne dire que ce que les autres ont dit , et à ne foire que ce que les autres ont fait. Il yeut frapper autrement la vue , et pour cela il faut qu'il réforme tout , ou plutôt qu'il renverse tout. De là grand mouvement, grand bruit 9 nouvelles observances, nouvelles pratiques, nouvelles prières , nouveaux offices , nouveaux livr^ , nouvdles questions sur la morale évangâique , et nouvelles opinions, nouvelles méthodes pour le sacrifice de la messe, pour la confession, pour la satisfaction des péchés, pour la communion : comme s*il vouloit s'appliquer ce que Dieu dîsoit de lui-même : Voici que je renouvelle toutes choses { TsAi., 43). II n'épargne pas même les Saints, ni leurs reliques, ni leurs faits mémorables, ni les lieux fréquentés en leur honneur; déplaçant du del qui il juge à propos, se piquant là-dessus d'un discernement juste, et refusant de se soumettre à ce qu'il appelle idées populaires. Or qu'est-ce que tout cela? des singularités. Singularités qui vont à changer presque tout 4e culte extérieur et toute la iace de la religion. Singularités qui paroissent aux yeux du public, et qui attirent son atteur lion. Singularités qui ne manquent pas d'approbateurs , d'admirateurs, de sectateurs^ surtout parmi le sexe, lequel se porte aisément à tout ce qui a l'air de distinction. En un mot, singularités par ou l'on se fait un nom dont on est jaloux, et dont l'orgueil se repait.

£sprit de censure, et d'une censure outrée. Il n'y en eut jamais d'exemple plus sensible que celui du pharisien. Par où débute-t-il? il fait d'abord le procès à tout le genre humain : Je ne suis pas comme le reste des hommes^ lesquels sont voleurs , injustes , adultères. Voilà sans doute une accusation bien griève , mais en même temps bien générale. Du moins s'il disoit : Je ne suis pas comnie «lelqUes uns des hommes, comme plusieurs des hommes, comme le plus grand nombre des hommes : mais ce ne seroit point assez pour son orgueilleuse

* et impitoyable critique. Il fout qu'il mette éf^alement tous les hommes, hors lui, dans la masse de perdition. Il faut, dans son idée, qu'il n'y ait que lui sur la terre qui soit homme de bien; et, par un raffinement de vaine gloire que remarque saint Bernard, ce qui le flatte, ce n*est point précisément d'être aussi homme de bien qu'il croit l'être, mais de l'être seul. Il ne fait donc grâce à qui que ce soii , et il ne reconnolt de justice, d'équité, de probité, de vertu, que dans sa personne. Afin de ne rien exagérer, convenons, et il est vrai, qu'on n^ va guère jusqu'à cette extrémité où le Fils de Dieu , dans une parabole, a voulu nous donner à connollre l'excès de l'orgueil. Nous ne voyons point que cela s'accomplisse à la lettre ; et s'il se trouvoit un homme parmi nous qui eût assez d'assurance et assez de front pour se

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