‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 109 sur 225 · CARACTÈRE DE L'ORGUEIL, ET SES EFFETS · texte numérisé non relu

CARACTÈRE DE L'ORGUEIL, ET SES EFFETS

vanter d*étre dans toute la nature Tunique en qui réside h grâce du Seigneur, et qui soit droit, équitable, vertueux , on le traiieroit d'extravagant et d*insenf é. Mais du reste, rexpénence nous apprend combien il y a en dans TÉglise de Jésus-Christ , et combien encore il y a de ces prétendus saints qui volontiers, ou sans beaucoup de peine, damnent presque tout le monde. Prévenus à leur avantage et préoccupas de leurs maximes , ils se persuadent avoir seuls la Science du salut, et être seuls instruits des voies de Dieu. Ne se pas joindre à eux et île se pas conduire par eux , c'est, selon leur sens, se pervertir, s'égarei", se perdre.

Et parceque lé nombre de ceux qui les suivent n'est pas tel après tout qu^ils voudroient, et que c'est le plus petit, en comparaison du reste des fidèles , voilà pourquoi ils S'élèvent avec tant de chaleur et tant de hauteur, ne prononçant que des anathèmes , lançant partout des malédictions , ne cessant point de déplorer l'affreux relâchement des mœurs , simaginant voir dans tous les états du christianisme une décadence entière, l'attribuant à des guides aveugles qui mènent d'autres aveugles ; se regardant avec une pieuse complaisance, eux et leurs élus, comme d'heureux rejetons que la contagion a épargnés dans le champ du père de Famille, bénissant Dieu de les avoir ainsi sauvés du naufrage et garantis de la corruption universelle. 11 est certain que le monde est bien corrompu , et sur ce point leurs déclamations ne ^nt pas tout-à-fait mal rondées. Mais avec un peu plus de charité et moins d'orgueil , ils ne pousseroient pas si loin leur censure, ils ne donneroient pas des arrêts si vagues et si étendus, ils ne concluroient pas si vite pour la perte de quiconque ne prend pas leurs leçons et n'entre pas dans leurs intérêts; ils ne se déchaîneroient pas avec tant de violence contre la société humaine en général , ni en particulier contre des gens de bien dont le mérite les incommode ; ils feroient justice à la piété partout où elle se trouve, et ils ne se figureroient pas , cofeime le pharisien , qu'elle ne se trouve que chez eux, ou qu'elle ne peut être agréable à Dieu , quelque part qu*elle se rencontre, si elle n*est marquée de leur sceau : car c'est ainsi que l'orgueil, ou s'arroge tout , ou réprouve tout.

Esprit de dureté envers les pécheurs. Le publicain étoit un pécheur, mais cétoit un pécheur pénitent; les marques publiques qu'il donnoit d'une douleur sincère dévoient exciter la compassion du pharisien ; mais l'orgueil pharisaîque est sans pitié { il n'est touché que de sa propre excellence, et il insulte à la misère d'autrui : Je nesuh pas comme ce pubUcain. S'il eût consulté l'esprit de Dieu , il eât fait réflexion que ce pécheur n*étoit |)Ius en quelque sorte pf^cheur, dèslû qu'il étoit contrit et repentant ; et la religion lui eût dicté qu'il falloit condescendre aux foiblesses d'un homme nouvellement converti; qu'il fatloit l'aider^ le relever, le recevoir à miséricorde. Mais un pharisien ne sait agir qu'en juge inexorable, et jamais en père; il ne sait

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parier qo^aTec dédain et avec empiré , et jamais avec doaceur et avec bonté : C'est lin malheureux , dit-il; je n'ai garde de lui ressepnLIer. Que. ces lifianières hautes et dédaigneuses » que ces paroles dures, dans la suite des temps ^ ont rebuté de pécheurs , dout il eût été bien plus à propos de seconder les bonnes dispositions par de sages et de salutaires ménagements! On eût gagné cette ame en la traitant avec pliis de circonspection et plus de modération ; on Teût consolée , on Teût encouragée , on lui eût inspiré de la confiance , au lieu qu'on Ta désolée et désespérée. Mab, dites-vous, c'est sa fonte, et ce pécheur doit être préparé à tous les reproches qu'on lui peut faire, et à toute la sévérité dont on peut user à son égard : car il n'y a rien là qu*it ne mérif^. J'en conviens , c'est sa faute , et dans le fond il doit se réputer digne des plus mauvais traitements et les accepter : mais de votre part n'est-ce pas en même temps une faute , et une faute très condamnable, de ne pas respecter dans votre frère , tout criminel qu'il est, l'image de Dieu et le prix du sang de Jésus-Christ ; de l'exposer ù fine ruine totale par l'ascendant trop impérieux que vous prenez sur lui y et dont vous lui faites sentir tout le poids, par l'amertume de vos expressions et par la terreur dé vos menaces ; de ne vouloir pas charitablement, quoique prudemment, vous rapprocher de lui ; afin de le rapprocher de son devoir ; mais , au conthiire , de vous butter, de vous obstiner contre lui , et de ne tenir nul compte du triste abandonnement où votre inflexible roideur te précipite; de vous croire quitte de son malheur en disant : C'est son affaire, que m'importe? s'il veut se damner , qu'il se damne ! II se damne en effet. Mais n'en étes-vous pas coupable, lorsque vous pouviez, par des voies plus insinuantes, par des précautions plus mesurées, par un accueil plus engageant et plus modeste, le retirer de Tablmè et le remettre dans le bon chemin?

Aveuglèmentpar rapporta soi-même. L'bi^gueilleux est d'autantplus sujet à se tromper et à se laisser trompersurses qualités personnelles, queson erreur lui pluît,parcequ'elle lui est avantageuse: ce qui fait que souvent il est tout ce qu'il croit ne pas être , et qu'il n'est rien de tout ce qii'il croit être. Ce pharisien de l'Évangile se regarde comme vn homme irréprochable et sans vice. Je ne litti pia ; et quoi? que n'est-il pas , on quepense-t-il ne pas être? Il se vante de n'être pas semblable aux autres hommes, et surtout de n'être pas voleur comme eux , injuste comme eux, adultère comme eux. Mais.étrange aveuglément de l'orgueil ! dit saint Augustin ; non seulement le pharisien est semblable aux antres hommes , mais il est pire que les autres hommes , puisqu'avec tous ses vices , qii'il se déguise ï lui-même et qui égalent au moins ceux des.autres hommes, il est encore le plus superbe des hommes. Semblable aux autres homihes : car on peut bien juger qu'il n'étoit pas différent de. ces autres pharisiens contre oui le FiK de Dieu s'est tant de fois déclaré , et à qiil 11 reprctfshoit en des termes

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si forts leur obstination , leur envie* leur animosilëv leur ambitioQ , leur intérêt, leurs intrif^ues , leurs cabales , leurs violences , leur mauvaise fbi , leur hypocrisie. Pire que les autres hommes , puisqu*à tous ces vices il ajoutoit la présomption et l'orgueil , qui en est le comble : par où il tomboit eucore justement dans les mêmes vices qu'il im« putoit à tous les hommes, en les traiiant de voleurs, d'injustes , d'àdùltères« Car, sans savoir si réellement et dans le sens littéral il étoil tout cela, on peut toujours dire, continue saint Augustin, qu'il l'étoit dans un sens plus spirituel et plus mauvais. Et en effet , c'éloit un voleur, puisqu*!! déroboit à Dieu sa gloire ; c'étoit un injuste, puisqu'en se gloriSant lui-même au préjudice de Dieu , il usurpoit un bien qui ne lui appartenoit pas, et dont Dieu est jaloux par-dessus toute chose; c'étoit un adultère , puisqu'il abusoit des dons de Dieu , et qu'il les profiinott, en les faisant servir à son amour-propre et à sa vanité. Or voilà ce qu'il n*apercevoit pas, et sur quoi l'orgueil lui fermoit les yeux : de sorte qu'avec toutes ses imperfections et tous ses défauts, il ne voyoit rien en lui de rcpréhensible et de défeo- ' tueux.

C'est ce qui nous arrive à nous-mêmes , et c'est le déplorable aveuglement où nous vivons. Nous avous des vices que nous ne connoissons pas : et pourquoi ne les connoissons-nous pas? paroeque notre orgueil nous fascine tellement b vue ^ que découvrant , selon la figure de Jésus^Christ , jusqu'à un fétu dans l'œil d'autrui, nous ne remarquons pas dans le nôtre jusqu'à une poutre. Des vices que nous ne connoissons pas, parceque nous ne les voulons pas connôltre : et pourquoi ne les vouions-nous pasconnottre, pourquoi ne prenonsnous aucun soin de les connoitre? pourquoi rejetons-nous même tous les moyens de les connottre? pourquoi n'écoutons-nous ni conseils, ni remontrances, ni remords intérieurs, ni réflexions capables de nous les foire connoitre? c'est que cette connoissance nous traceroit de nous-mêmes une image désagréable; c'est qu'elle nous détromperoit delà bonne opinion que nous avons de nous-mêmes, et où nous aimons à nous entretenir ; c*e$t qu'elle nous apprendroitce que nous ne voulons point savoir, qui est de nous humilier. Des vices que nous ne connoissons pas, mais que le monde connolt, et qui donnent liep à ses railleries et à ses discours. Car il n'est rien qui pique davantage le nnonde, ni qui excite pfus son indignation et son mépris, que la confiance d'un homme et l'estime qu'il témoigne de lui-même, lorsque chacun voit se^ foiblesses , et qu'il n'y a que lui à qui elles soient cachées. On demande s'il ne se trouvera personne qui l'éc^aire , et l'on attend , pour son bien et pour son instruction , que quelque occasion mortifiante le désabuse, et le tire de l'ignorance où il est. Des vices que nous ne connoissons pas, parceque nous ne jugeons de^nous-mémes que par comparabon avecd'autres qui semblent plusrvicieux que nous. Le pharisien se oomparoit avec le publicain , et nous nous comparons

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avec celiii-ci ou avec celui-là geos scandaleux et décrics. Or, dan» cette comparaiscMi, nos vices diaparoissent : mais bientôt ils se montreroient à nous dans tonte leur difformité et toute leur laideur , si nous venions à nous mettre en parallèle avec tels et tek dont les exemples nous confondroienu Des vices que nous ne connoissons pas , parceque nous ne comptons pour quelque chose que certaios vices grossiers qui corrompent les sens, que certaines actions basses qui portent leur honte avec «lies, et avec leur honte leur remède. .

Mais outre ces vices dont pçut-étre on a eu le bonheur de se garan* tir , il y a des vices de l'esprit, des vices du cœur , des vices de l'imaffination , des vices du naturel, des vices de.rhumenr; il y a des passions, des inclinations, des entêtements, des caprices, des légèretés, des inconstances, des aversions, des haines, des mensonges, des dissimulations, et le reste. Ce sont des vices ; mais parceque ce sont des vices secrets , ou parcequ'ils ont une apparence moins odieuse , on se les passe aisément, et Ton n'y fait qii'une attention très légère. Ainsi ces vices ne diminuent rien de l'idée qu'on a de soi-même. Mais si Ton ne se laissoit pas aveugler par Torgueil, on se diroit : 11 est vrai, je ne fais tort à personne , non plus que le pharisien ; je ne suis point un usurpateur , je ne*suis point dans le désordre et la débauche; mais du reste j'ai un esprit difficile, mais j'ai une imagiaaiion bizarre, mais j ai un cœur indifférent, mais j'ai un naturel colère et brusque, mais j'ai une humeur dure et intraitable ; je suis obstiné dans mes pensées, violent dans mes désirs , ambitieux dans mes projets, malin dans mes jugements , aigre dans mes ressentiments, piquant dans mes paroles , infidèle dans mes promesses, précipité dans mes r,ésolutions, déguisé dans mes desseins , lâche et négligent dans la pratique de mes devoirs. Voilà ce qu'on se diroit et ce qu'on ne se dit pas, parceque noire orgueil en sonffriroit , et qu'on ne veut rien voir eu soi.qui puisse lui donner la moindre atteinte. On se considère par le bon côté, et l'on s'arrête là, sans rien examiner déplus, ni tourner ailkurs ses regards. C'est pourquoi Dieu , par un trait de miséricorde , permet quelquefois qu'une ame s'oublie en certaines rencontres, et quelle s'abandonne à des fautÀ {;rièves,qui dans la suite lui deviennent plus utiles que l'état où elle étoit, quoique moins criminelle, parceque ces chutes lui apprennent à se conaoSire, et en se connoissant mieux à ne plus tant présumer d'elle-même » mais à s'en diéfier.

y. Je jeûne deux fois la semaine; je donne la dîme de tous mes biens. Autre aveuglement de l'oi^ueilleux : il croit avoir des vertus qu'il n'a "pas. Qu'entend le pharisien quand il dit qu'iljeûncdeux fois la semaine, et qu'il donne la dlme de tous ses biens? il veut dire par-là qu il est fort mortifié et fort pénitent, qu'il est homme religieux et fidèle observateur de la Ibi. Mais avec tous les jeûnes qu'il pratiquoit, et toutes les dîmes qu'il payoit, il n avoit ni la vertu de pénitence ni la vertu de religion : comment cela? parceque la vertu ne consiste pas préci-

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sdmciit da&s lés beuvrës , mats dans l'esprit qui les anime et qur 1^ sanctifie. Elle n'est Tertu qu*autatit qu'elle procède de 0ieu et qu'elle tend à Dieu , qu'autant que Dieu en est le principe et que Dieu en est la fin , qu'autant que c'est nb don de Diou et un fruit de la çrace de Dieu. Mais si c'est l'orgueil qui la produit , si c'est Foi^gtieil qiîi Tinspirc, qui la soutient, qui la fait a{][ir , la grâce alors n'y a plus de part; Dieu n'en est plus le motif, et par conséquent ce n'est plus qu'un fantôme et une ombre de vertu. Le pharisien pouvoit donc jeûner , et n'avoir pas la vertu de pénitence; il pouvoit donner la dtme de tous SCS biens, et n'avoir pas la vertu de religion : pourquoi? parcequ'il ne je4noit et qu'il ne payoit si abondamment la dtme que par orgueil.

Importante vériré dont nous pouvons et nous devons faire Tapplicaiion à tant d'œuvres chrétiennes que l'orgueil empoisonne, et qu'il dégrade aux yeux de Dieu. Ce sont de bonnes œuvres, à les regarder en elles-mêmes , et à n'en considérer que la substance : on prie, on passe les heures entières devant les autels; on chante les louanges du Seigneur; on assiste à toutes les assemblées de piété , on y est le plus assidu , et l'on y parott avec l'extérieur le plus composé H le plus dévot. Ce sont désœuvrés utiles au prochain : on s'intéresse pour les pauvres , on les soulage par les aumônes qu'on leur lait et par celles qu'on leur procure ; on visite les malades ^ on prend soin des hôpitaux, des prisons, de tout ce qu'il y a d'infirmes et de nécessiteux dans un quartier; on contribue à des établissements de charité, et l'on se retranché pour avoir de quoi y fournir. Ce sont des œuvres môme tout apostoliques : on annonce la parole de Dieu^ on instruit les peuples i on en^igne les ignorants, on dirige les consciences, on arrête les procès , on accommode les différends , on rapproche les cœurs et on les réconcilie. Ce sont des œuvres pénibles et laborieuses : on se consume de travaux daiis une profession, dans un emploi, dans uii ministère; on s'éloigne du monde, et on se prive de toutes ses douceurs ; ou 60 réforme dans les habits , dans te train , dans les ameublements, et l'on se réduit à un état siînple et sans faste ; on s'assujettit à un genre de vie austère, et de la pluç haute perfection. Hais tout cela, néanmoins, ce ne sont point des œuvres vraiment vertueuses, ni de quelque valeur auprès de Dieu , dès que l'orgueil s'y mêle , et qu'il y I épnnd sa contagion. On fait le bien sans être homme de bien, et l'on pratique les devoirs du christianisme sans être chrétien. Car le bien qu'on fait , on le fait en mondain , et les devoirs qu'on pratir que , on les pratique en païen, puisque c'est pour une gloire tout hutnaine*

Ecueil de la vaine gloire , écueil le plus subtil et le plus dangereux. Il est à craindre pour toutes sortes de personnes, noais on peut dire qti'il l'est singulièrement pour ceux-là même ou celles qui vivent dans une plus grande régularité, et qui semblent s'avancer avec plus de progrès dansJelhemui de la vertu. Aussi est'-ce a eux que le ('ils de

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