‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 120 sur 225 · AMITIÉS PRÉTENDUES SOLIDES · texte numérisé non relu

AMITIÉS PRÉTENDUES SOLIDES

rer en aucune manière sou innocence, et sans le porter au-delà des règles du devoir le plus rigoureux. Or examinons un peu les unes et les autres , telles quele monde les imaginé , telles q^ie le monde lès demande, telles que le monde les autorise, telles qu'il les approuve et qu'il les vante Jusqu'à les ériger en vertus : quels désordres dans la pratique ! quels abus énormes n'y trouverons-nous pas? C'est ce que l'usage le plus ordinaire de la vie ne nous iiit que trop con]ioitre,.et de quoi nous allons encore îd nous convaincre.

AMITIÉS PBiT^HDOBS SOUDES.

Un amisotide : belle qualité. Un ami qui, sali& s'arrêter à des paroles, à de spécieuses dén^onstrations, à de vains sentiments d'ime affection et d'une tendresse puérile, agitefficacement pour son ami^dass )outes les rencontres , et ne lui manque jamais au besoita : caractère digne d'une ame bien née, et qu'on ne peut assez estimer. Mais dans ce caractère si*estimablei il y a néan.au>ns des limites ou il fout se contenir, ^i des extrémités dont on doit se garantir lOf ce sont<m limites que Iç monde ne connolt point, et c'est dans ces extrémités mêmes que. lé monde met la perfection deTamitié. Car qu'est-ce qu'un sQlide ami sdon les principes du monde? qu'est-ce qu'un an^i.sur qui Ton compte, de qutj'on se tient assuré comme de soi-même , en qui Ton a. une confiance sans réserve , et dont on ne sauroit trop exalter la droiture', la fidélité, le bon cœur? qu'est-ce, dis^je, que cet ami? c'est un homme prêt à entrer dans tous les intérêts de son ami, fussent-ils les plus mal fondés et les plas injustes ;'prêt à entrer dans toutes les \>assions de son ami fussent-elles les plus déréglées et leaplus violentes; prêt même à. entrer dans toutes lès erreurs de aon ami, fassent-elles les plus contraires à la religion et les plus fausses. Voilà ce que le.monde appelle être solidement ami ; voilà , selon le monde , le modèle des amis : mais^quel renversement! Considérons la chose plus en détail.

I. On entre dans toiis les intérêts d'un ami, et l'on s^y croit obligé par devoir : première maxime sur laqiielle on règle sa conduite, et qui n'a rien , à ce qu'il. semble d'abord , que de raisonnable. Mais porceque-les intérêts de cet ami se trouvent souvent malhenr^useméût attachés à des entrejprises pleines d'injustices , à des prétentions sans fondement , à des usurpations , à îles vexations , . à des subtilités de chicane , et à des pourçnites qui blessent toutes les lois de la conscience en se portant pour ami ; et voulant en faire Toflioe, on devient par amitié lo fauteur et lé complice de l'iniquité, de l'intrigue, de la fraucfe , de l'oppression , des plus criminels et desjplus indignes procédés. ' • .

Par exemple, cet ami est engagé dans une afRiiire. G*est un procès qu'il intente mal-à-propos. Dès qu'on est son ami, ou conclut qu'il faut le sei;vir; et pour cela que ne fait-on pas? quels ressorts ne remue-

AMITIÉS t>ftÊTEM)UES SOLIDES. 397

x-w pas? y a-ilofl voie que Ton m tente , adresse qae l'on n'emploie, crëdh et fiiveur que Ton n'ëpuise? combien de brifjues, combien de prières , combien de sollicitations et d'intercessions ponr appuyer nn prétendo droit qôe Tamitië seolé sondent? On y rënssit, on en vient \ boat; mais de quds crimes se trouve-t-on chargé devant Dieu, pour avoirdonnësa protectf on à mecausequi damnera tout à h fois et celui qiii l'a gagnée, parcequ*etle le met en possessioii d'un bien mal acqnîs; et oeini qui l'a perdue, parceqn'elle le jette dans le désespoir; et celui qui en a connu , parcequ'il a trahi son ministère; et l'ami qui en a pris soin , pareequll s'est rendu responsable de tous les dommages qui en doivent provenir? N'est-ce pas là ce qui se passe tons les jours? ne sont-ce pas les preuves que le monde attend d'un attachement véritable et efifectif? ne sont-ce pas dans son langage les coups d'ami? Coups d'ami 1 c'est-à dire détours, artifices, mensonges, fourberies. Coups d'ami! c'ést-à*dire vols et brigandages, cabales formées contré le pauvre et rinnocent , contre la veuve et l'orpbelîti. Coups d'ami ! c'est-à* dire inhumanités , cruauté», tytannies.

Qep^Mlant'n'exagérons rien ; et, «ins sortir de notre exemple et du fait particulm* que je' rapporte, exposons-le dans les termes les plus simples et les plus favorables.. Je sais que dans l'amitié dont je parle , il y a divers degrés d'abus et de désordres. Je sais que cette amitié mondaine n'agit {>as également sur tontes sçrtes de sujets ; qiii'eHe né corrompt pas jusqiies à œ point tous les amis, et qu'il y en a^*une oonsdence assez timorée pour ne voidoir pas s'abdndonner ouverte-* ment à Je semblables excès. Voilà de quoi je conviens; mais du res^, dans la dîstinctiou que je veux bien Faire de ces degrés différents, et dans les tempéraments mêmes qu'on prend, et où Ton croit pouvoir s'en tenfa* , je pcétends qu'il n'y en a aucun qui puisse être justifié en quelque manière par le pfétexte de f amitié, parcequ'il n'y en a aucun qui poisse «n quelque manière ^'accorder, non seulement avec le christianisme le plus exact et le plus étroit, mais av^c le christianisme le plus modéré et le moins sévère. .

En effet, les nn^».qnoiqne d'aBTeurs ils nemanquent pas de probité, s'embarquent , pour iisér dé cette expression , témérairement et en aveugles , dans Tafl^irè d^un ami , sans savoir s'il a droit ou s'il ne^l'a pas, sans prendre -soin des'enéclaircir, ne voulant pas même s'en i^irè instruire , et croyant aue ce respect est dû à l'amitié. C'est mou and , divon. Je suppose qu il est homme d'honneur, et qu'il n'a rien entrepris que dans Tordre. Je l'offonserois de témoigner là-dessus le moindre doute, et d'en venir à. une discusfion qui lui seroit injurieuse. C'est ainsi qu'on raisonne, et, ra^sure par ce faux raisonnement , on met tout en œuvre pour cet homme réputé ou.supposé honnête homme. On agit pour lui avec la même chaleur et le môme zèle que si l'on étoit convaincu qu'il a raison , et que la justice est de son côté. Biais esttil donc permis de se mettre si aiséipeat au hasard de la

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violer, ce^le iastjce qu'oQ ne oonneb ^^ , et qui peut 44^ taiilfifK^F une partie adverse que Tpi^ accable ? Dieu Uent sans cesse la balance en main pour peser ce qui appartient i chacan : souffrira-t-il qu*îm-' punëment Téquîté sojt exposée dé la sortie 9ux iodiscrëUons.(l'9in^ i^mitié ïélée, qui donne à tout sans disoeri;emeBt? Car si cet juni a tort, si cet ami est m^l établi dans ses deptandes, si cet (^nj vf;ttt avoir ce qui ii'est poii^t à lui, et que par votfe secours il l'obâ^ne contre le bon droit, les oonsëquenoes n'en peuvept ëtfe que très pernicieuses. Uais à qui parDÎqieuses? sera-ce seulement ati juste et au foible que le poidà de votre autorité a fait succomber f ne sery -ce pas encore plus à voiis-méme? Quand Pieu, coinme s'eiprim^ TÉçriturè, viendra juger les iustices, quand'il faudra lui reiidre compte dç cette sentence, éd cet arrêt qui, pour seconder le^ crimineUes intentions d*iîn ami , lequel abusoit de votre crédulilé,.vou8 a coûté tant 4e démarches et tant dé soîns^ quelle excuse et que) titre de justiEca» tion aure^-vou^ a produire ? Em sérez-vous quitte pour dire* : Seigneur, c'étoit mon ami. Je ne penseispas qu'il (in capable d'attaquer personne sans sujet , ni qii'il yojdiit enlever, le bien d'auurui : je ne le ^,vois pas. Mais si voua ne le saviez pas, pourquoi ne yoas en informiez-vous pas? mais si vous ne le saviez pas, pourquoi voua dtus- Vous ingéré avec tant d'ardeur dans une cause dont le fond voua étoit jîpconnu , et. dont les suites dévoient retomber sur vous?

D'autres sont plus éclairé^. L'affolre de leur ami leur paroti insoutenable, et ils n'ont gar^e aussi de la Refendre* )ls en auroient tfop de scrupule, et ce seroit inéme se déshonorer dans le j^ubfic , et se couvrir dé confusion. Mais, après tout, que faire, disent-ils? c'est Un ami : le voilà dans un mauvais pas ; l'amilié veut qu'on l'en tire le mons mal qu'il sera possible. Quel est dôncXéxpédienc.qu'on imag'me? c'est de lui ménager un accommodement qui ari^e le' cours d'une .afl^ire si épineuse et si fâcheuse, qui en prévienne le jugeodHit, qui assoupisse tout , et iqui lui ouvre une belle porie pour sortir d'im embarras où ilétoit en danger de se perdre. Ce n'est pas assez, et Ton ,va plus avant ; car la même amitié demàoije que èet accommodement qu'on médite, en tiohe de le nendre, i Pami qu'on sert, le plus avantageux ou le moins onéreux qu'il le peut être ; qu'on lui en épnrgoe les avances , les frais ; les charges ; qu'au moina on les réduise à Téga- . lité , quoique les droits soient si inégaux ; enfin , qu'on ajuste si bien les* choses , ou plutôt qu'on les embrouille tellèm^t , qu'il.ne paroisse jamais qui des deux avoii plus lieu que l'autre de se plaindre, .llab la partie lésée en souffrira ; c'est à qiipi l'on n'a point d'égard , selon b maxime générale qu'off pense pouvoir suivre, et qu'on applique très faussement à l'affaire présente, savoir, qu'en matière d'accommodement il est nécessaire que chacun se reitehe , et qu'alors la perte comme le gain doit être partagée. Maia si e^te partie offensée n'y oonsejit pas; si cet hoipnie, voyant les conditions dtiw et kore de

rai^ctii qu'fui li^i propo«ç , ref lue de s'y s^ymettre e( k9 riJ^Hf^» oii saura bien Ty faire venir. On former^ tant d^opposilions » on susci^ tera ^nt d*iqddenl9 » on le fatiguera par tant de défais, oprintimidéra ppr tant de menaces | on le pressera par de si fortes instance^ ». pn. l'endormira par de si agréables promesses, pu t'ébloyira par des espérances si engageantes , en un mot ^ on le tournera de telle façon , qu'on lui arrachera un aveu forcé , et qu'on Tamènera presque mal- ^é lui à ce qu'on a voit en vue, qui étoi( de dégager cet ami, et de le sauver d'un équieil où il alloit infailliblement éc^ipuef*. L'affaire est donc ainsi conclue, et Ton s'en applaudit, on en fai( gloire, on en triomphe : gloire dont les grands et les puissants du siècle sont surtout jaloux* Dès qu'une fois ils ont pris quelqu'un sous leur proteçr tio'D, dès qu'ils Vont honoré de leur faveur, il semble que ce soit désormais une personne sacrée. Il faut prendre garde à ne la pas heurter le moins du monde. Ce seroit s'attaquer à .eux-mêmes , et ouUier le rqspect dû à leur grandeur et à leur rang; ce seroit asseç pour encourir toute leur indignation , et pour s'aitTrer de leur part d'étranges retour^.

Hè U vient qu'il y a des gens contre qui Ton ne peut jamais espérer de justice. Quelque dommage qii'op en reçoive, on aime mieux, jsans éclat et sans brqit , se tepir dans le silence et ne rien dire> que d'avoir aucun démêlé avec eux. £t en effet, c'^est souvent le parti le plus, sér et le plus sage. ^pourquoi? parcequ'ils ont des amis qu'ils' vous in^ttront en téte^ et qu^à l'abri de ces protecteurs ils soqt en ^lat d^ repousser tous vos coups, et de résister à ipua vos efforts^ . De là méjoe viei^t encore qu'U y a des gens qui, sans nul avantage naturel , sans tal^t, sans service , sans nom« parviennent i tour, taudis que d^aulres , avec les ip^Ueures dispfùsiiions et d'excellentes qualités, (^émeiirçnt en acrière, et ne^peuvent s'avancer.. Dans une isptfcorr^ce, un bbmme dp rien, et peut-être, pour n'user point d'uiie expression plus forte , un malhonnête homme , l'emportera sur un hoilime de naissance, et plein de vertu. Un ignorant occupera une place que le pius habile ne peut. obtenir : comment cela? c'est que • (3elui-là est. porté j>ar des amis qui le poussent, au 4ieu que celui-ci ii^a pour patron ni pour soutien que lui-même et que son mérite. Or le mérite' >sans les amis ne fait rien ; comme .an. contraire , indépcudamiii^t du mérite, il n'y a rien où l'on, ne puisse p.rétendre av^ç le secours des j^mis. Car ce sont .encore là les services d'amis, d'élever nu ami, de. Iqjt procurer des emploia utiles et lucratif, de r^blir. d^ns de& postes honorables et importants , sans considérer B'il y* e^^t propre » pit s'il ne l'est pas ; de se servir pour cela de la con- Qwpe de peux qui distribuent les grâces, et de les tromper en leur jc^péspBt^ntcçt ami. comme uu hpmine incomparable , et un très di- ^e «iv#|j d'écdrter et de suf^lanter quiconque ppurroit sp trouver m. «on chemin , pt.Ini li^ire obstacle; da ne ménager persqlmie, et dp

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sacrifier le bon ordre et le bien public à nos affections particnGâres et ù la fortune d*un seul qu'on vent pourvoir.

Servons nos amis, ayons du zèle pour lenrs intérêts; mais un z^ n-églé » mais un ^te selon- la conscience , la justice « la raison « la prudence. Si, dans leurs vues et dans leurs projets» ils s'éloignent du devoir» et qu'ils quittent les voies droites et permises » bien loin de les autoriser» faisons-leur entendre qu'en de pareilles oonjooctnres ils ne doivent point compter sur nous. Découvrons-leur, avec autant de fenneié et de Kberté que de charité et de douceur, leurs éguremeats. Tàchonsde les redresser par nos rq>réàentatioiis et nos remontrance. S'ils nous écoutent, nous en bénirons Dieu , et Os en profiteront. S'ils ne nous écoutent pas, nous en gémirons; mats du reste nous anroqs la consolation que, sans nous rendre complices de leurs mauvaises pratiques et de leurs ÎDjûstes desseins, nous nous serons acquittés d'uiye des plps essentielles obligations de l'amitié , qui étoit de les avertir et de leur donner de bons conseils. C'est ainsi qu'on "est on ^u'on doit être ami sbiide.

II. On entre dans toutes les passions d'un ami, fussent-elles les plus déréglées et les plus vfolaites. La complaisance natnreUe entre les amis , la conformité des inclinations , la sympathie des humeurs , mêmes connoissances, mêmes habitudes, mêmes sociétés , c'est ce qui lie Tamitié , et ce qui l'entretient. Msis» après tout, cette complaisanoe * né doit point aller trop loin ; cette confiurmité d'incUtiations , cette sympathie d'bumeui^ , ces cônnoissancea, ces hidbitiides , ces sociétés, tout cela peut être très dangereut et très pernicieux, si4'on n'y met certaines barrières oà Ton se renferme étroitement , cft hors desquelles on se fasse une loi inviolable de ne sortir jamais^ Voilà ponr^ quoi le choi^rqu'onfait de ses amis demande tant de drconspecÂm et de précaotion ; car il est d'une conséquence infinie de ne se point unir d'amitié avec des gens videra , débauchés , passionnés , parceqn'insensiblement Tamitiéet la familiarif é nous entraînant dans tous lenrs vices , nous plongent dans tons leurs désordres, nous Inspii^t loaies leuf s passions. « • '

Et le moyen de s'en défendre , quand 6n se tronire oommnnânenl ensemble, qu'on traite librement les uns avec les autres, qu'on |i'a rien de particulier les uns pour les autres, et que d'aiUetfrs on est imbu de ees'beaux prindpes du monde : qu'il faut vivre avec ses aniis; qu'il faut s'accommoder à era , l^ire oomme euxr ou rompre avec eux ; que d'être si iàcile à se séparer, ce seroit êt^ ta ami bien foi* ble ; que d'être si scrupuleux et si régnlier, oeaeroit être im ami' bien importtin ; qu'une solide ainitié est.tm lien indissoinbte; et unjèiigugement irrévocable où Tami est tout à son ami; que c'est nn cdqImer ce, une espèce d'association où Ton ic'nnit réciproquement, pow agir toujours de concert , et poof se conduire selon les mêàies maxime^^ qiie<f!>st conmie une ligue offensive et défensive, pour se prê-

AMm^ PRÉTENDUES SOUDES. 4(H

ter la main dans roccasioDy^nyèrs tous et oontre tous? Car telles sont les idées du monde ; et , suivant ces idées , comment parle*t-on d'un ami? comment le définit-on? On dit : VoiBi uû ami sur qni je puj^ bine fond , c'est un homme à moi. Mais qu'est-ce i dire, nu homme à moi? à bien prendre le sens des termes , c'est^-dire on homme disposé à devenir le compagnon de toutes mes débancbes , rentremetleur de toutes mes liaisons criminelles, et dé tons mes plaisirs même les plus infâmes , l'agent de tontes mes cabales et de toutes mes prétentions, le ministre de tontes mes inimiiiés et de tontes mes vengeances t le coopératenr et l'exécuteur de toutes mes volontés , et de tout ce que peot me suggérer pu l'orgueil qui me possède, ou l'ambition qui me dévore, ou la cupidité qui me brAlê, ou l'envie qui me pique, ou la haine qui m'anime, ou le ressentiment, et la colère qui mè transporte.

» Ge ne sont point là des exagérations : on en peut juger par la pratique. Qu'un ami soit un homme 'de bonne chère; que ce soit un homme ennemi du travail, et plongé dans une vie molle, sensuelle, tout animale^ il n'y a point d'excès ni d'intcfmpéranoes où fxm ne s'abandonne pour lui tenir compagnie et pour lui complaire : que dîsje? on est le premier à Texciter et à le réveiller. Excès oii l'on s'abrutit dans les sens , où Ton éteint toutes les lumières, de sa raison , où l'on ruine sa ^nté , où l'on se perd d'honneur et de r^udâtion , où l'on se porte même souvent sans goût , et contre le penchant naturel eU "inclination. Mais il n'importe (belle réponse qu'on fait a^ix remon*^ traqces qu'on entend quelquefois là-dessus), il n'importe: c'est un ami , nous ne nous quittons point. Et n'est-ce pas ainsi qu'on voit dans le monde, surtout parmi la jeunesse, toutes ces sociétés d'amis oisifs et sans occupation , dont les années s'écoulent et tQUt le temps se consume en des réjouissances et de vains divertissements qui tour-à-tOur se succèdent? Atec les talents que plusieurs ont reçus de la nature , lis pourroient s'employer honorablement , hâve leur chemin , se rendre util» au public, et* encore phis utiles à leurs finnilles, i l^urs propfaes, à eux-mêmes , à leurs jgropres intérêts; mais le malheureux engagement où ils se trouvent , et la liaison qu'Us ont entre eux , les arrête, et leur feit oublier, non seulement le soin de leur salut^ mab le soio de leur établissenaent et de leur fortune.

f^'un ami soit joueur, on est de4outes les parties de jeu qu'il propose. On y passe avec lui lés journées , et souvent les nuits -entières ; tellement que la vie n'est qu'un cercle perpétuel du jeu à la table , et de là table au jeu. D'où il arrive qu'au lieu de corriger cet ami d'une passion si mineuse , et pour l'ame , et pour le corps, et pour les biens^ temporels , on Ty entretient ; et qu'au lien de s'en préserver comme d'une contagion très mortelle , on la prend soi-même, et fon devient joueur de profession et d'habitude, après ne Favoir été d'abord que par trop de facilité et trop de condescendant. Passion qui n*est ré« B. 5. 36

^02 ^BPTrÉS Pi(ÉTi^DlIE$. SOLIDES.

putjée €QiPe l6ft amis que pour qd amasement honnête ef nn dëbmemeut : mais Texpérienc^ de tous les xeinps a bien montriS quek en iont les funestes effets, el combien même felle est dommageable & f àmiiié par les conlesiations qui en naissent, et parler ruptures qui les suivent.

Qu*un ami soit querelleur, on ëponse toutes ses querelles', et dës- . là Ton ne se croit plus permis de voir des gens avec oui nçanmoin; on n a jamais rien eu de personnel à deméjer. On ne â'informe point slls sont en faute ,ou non , s'ils sont offenseurs ou offensés. C'est assez qu*ils soient mal avec notre ami» c'est assez qu'il ne çoit pas content d'eux , et qu'ils aient encouru sa disgrâce; fossent-âls du reste ies plu9 honnêtes gen$ du monde , on s'en éloigne, on 1^ évite , en se déclare contre eux en toute rencontre, et sur quelque sujet que ce puisse étre^ (Test de quoi nous avons des exemples plus fréquents et plifs marqués dans le grand monde, ou dans ceux qui approchent les grands du monde. Soit jalousie d'autorité^ soit toute autre cause, on sait combien il est ordinaire que là diversité dp intérêts divisé les grandes maisons, et qu'elle les soulève l'une contre l'autre.

Divisions qui éclatent au-dehors ^ et qui ne deviennent que trop publiques* Divisions, pour ainsi dire, héréditaires^ qui des pères se communhE|uent aux enfants, et se perpétuent de génération en génération: pr, selon la coutume et le train du monde , quelle conduite 4^doivent tenir tous ceux que le Hên de Famitié attache à Tune de ces maisons^ll. faut qu'ils se retirent absolument de l'autre, ,et quils s*en séparent. Il fa^t que, sans avoir jamais. reçu de cette maison le moindre déplaisir qui les touche en particulier et qui les regarde, ils lui fassent toutefois une guerre ouverte, et qu'ils en soient ennemis .par état. Il fai^t qu'ils lùi.suscilent mille contradictions, qu'ils s^opposent à tou^ ses desseins, qu ils s'affligent de ses prospérités, qu'ils &e réjouissent de ses malheurs, qu'ils travaillent de tout leur pouvoir à l'abaisser et même à l'opprimer. .Mais c!e$t encore bien pis , si la vengeance s'empai'e tellement du cœur d'un ami, qu'elle le porte i ces combats particuliers , défendus par les lois divines et humaines; à ces duels qui ont fait répandrç tant de sang, et qui ont ruiné tant de famillas et damné tant d'ames, C'est là que paroît avec plus d'éclat , ou pour mieux dire avec plus d'horreur, toute la tyrannie de la Eamsse an^iiié. Car, à en juger selon i'esiime du monde profisineet corrompu , vous vous voyez dans une espèce de nécessité de seconde cet ami, de lui offrir votre- secours , ^e i'accon(ipagner ; et contre qui? quelquefois contre des parents , du moins contre des adversaires à qui dans le fond vous ne voulez point de mal, et' .qui ne vous en veulent point. Cependant on en vient aux mains, et ce seroit ua opprobre de reculer ; on se oousse avec acharnement , on se porte des coups inor* tels , on s'arrache I9 vie Fun à I^uu^e. Qu'est-ce que cette amitié aan**

AMITIÉS PRÉTIKDUES SOUDES. 405

foioaire çt meortrière? n*e8t-ce pas une fureoi*? D*e8(-C0 pw OBe • pàrbarie et une brutalité?

Quoi que ce soit, ne peut être une solide amititjë. Un iimi solide est un ami sage, un ami éclairé» capable de démêler les véritables iqtéréts de son ami , et incapable de se livrer» sans oonsidératiop et sans égard , à ses violences et à ses dérégleinents : il s'efforce d*ottVf if |^ yeux à ce( ami qui se dérange» qui s'iégiire» gui se perd; il lui fait voir à quoi 1^ mène la passion qui î'aveugte» et eu q^el abtme elle le conduit ; il ne craiqt point de le <K>u^rister par des reproches salulaires et par d'utiles contradictions. Voilà ce .que l'^ifié lui iuspjrfi» et où il exerce volontiers son zèle ; mais elle ne lui g4te point le co^r» elle tie le corrompt point. U laisse à spn atni les vices dont il voucbrojt et dont il qe peut le guérir : mais pour lui-même» il se tient étroitement renfermé dans sa propre vertu , et sgit résister généreUseiQént à tout ce qui pourroit l'intéresser en quelque sorte ei l'entainer.

III. On entre dans toutes les erreurs d'un ami» fnsseqt-eiles If^ plus contraires à la religion, et les plus mal fondées. On dit communément amjusipi'aux autels ^ pour signifier que dans toutes les autres choses qui fi'ont nul rapport à la religion » et qui d'ailleurs ne sont pas mauvaises en elles-mêmes « on peut s'accorder aVec un ami; mais que dès qu'il s'agit de notre foi , il n'y a point d'iuni qu'on ne doive abandonner pour )a soutenir» puisque TÉvangjle nous ordonne même dé r^oncer pour cela père, mère» frères» soaurs» tout ce qi^e nous avons de plus cher dans la vie. Et certes cette loi est bien éqpiitable :^car il est question alors du cylte de Dieu , qui est au-dessus de toute comparaison; et il y va du plus grand de nos intérêts, qui eçc celui de notr^ éternité. Mais comme on « vu des hérésies dans tous les temps depuis* la naissance dfi christianisme, on a vu ai|ssi d^ns tous les temp&des hérétiques ou des fauteurs d'hérésies, qui ne î'é-* toient que par certains engagements d'alliance et d'amitié. Tellemei|t qu'on pouxoit dire d'eux dans un vrai sens» mais biea différent de l'autre» qu'ils étoient amis jusqu'aux autels ^ c'est-àjdire qu'ils l'étoient jusques à quitter par amilié leur première et aii(ftnne croyance; josqûes à embirassêr» par le même principe» des doctrines étrangères et erronées; iusques à défendre des dogmes proscrits et condamnés , jasquesi se mêler dans des partis révoltés contrç l'Église et frappés de ses anathèmes*

N'est-ce pas ce qui s'est encore passé dans c^s derniers siècles , et sous nos yeux » au sujet des hérésies qui s'y sont élevées? Mille geny se sont attachés et s'attachent à des nouveautés avec une opiniâtreté que rien ne peut vaincre. "Qa a beau leur opposer, les décisions 1^ plus formelles » les censures des pasteurs et des lUges ecclésiastiques» qui sont le pape et les évêques; on a beau raisonner» et tftcher de les oonvaincre p^r une multitude de preuves dont ik devroient êure ac« uibUs : ils n'isf sont pus moins feîves» 9u« pour parier plus j'uste ,

404 AMITIÉS PRârENDUES SOLIDES.

ils n'en sont pas moins obstinés dans ces nouydles opinions dont ib se sont laissé préoccuper. D'où procède cette obstination et ceiaheurtemeut? Est-ce qu'iin anj^e est vena du ciel leur révéler des vérités inconnues à tonte l'Église? mais assurément ce ne sont pas des Saints à révélations ; et d'ailleurs TapAtre saint Paul nous marque expressément que si un ange du ciel nous apportoit une doctrine contraire à cdie de l'Église, nous devrions le réprouver avec la doctrine qu'il nons enseigneroit. Est-ce qu^ils ont des vues plus pénétrantes que les autres , et qu'ils ont mieux approfondi ces sortes de matières que les plus habiles théologiens et les docteurs les plus consonunés? mais souvent îb avouent eux-mêmes qu'ils n'y comprennent rien : et comment y comprendroient-ils quelque chose, n'en ayant jamais fisiit aucune étude, et n'étant point dans leur état à portée dec^ sdaioes abstraites, et trop relevées pour eux? Comment un homme du monde, une femme du monde, qui peut-être savent à peine les points fondamentaux et comme les éléments de la religion , seroient-ils suffisaniment instruits sur des questions qui, pendant de longues années, ont de quoi occuper tonte l'attention et toute la réflexion des esprits ^s plus clairvoyants et les plus intelligenu? N'est-il donc pas merveineux , qu'au lieu de se soumettra là-dessus avec docilité et avec simplicité au jugement de l'ÉgUse , ils osent prendre parti contre die et contre ses définitions , et qu'ils se portent pour défaiseurs de ce qu'elle anoté publiquement et qtialifié d'erreur? Il est bien évident qu'ils n'agissent point en cela avec connoissance de cause , et qne ce n'est point la raison qui leç conduit. Qu'est-ce donc? l'amitié, et voili le nœud de Taffoire. Ils ont des amis partisans de ces erreurs ; ils tiennent par le sang, ou par quelque rapport que ce soit , à tel et à tel qui professent ces erreurs : sans autre motif, ni autre discussion, c'est asse^ pour les déterminer. Ainsi d'amis en amis l'erreur se communique, et répand de tous côtés son venin.

O la belle preuve pour un catholique, enfant de l'Église, pour un ministre mêm^^ autels , que ce qu'on entend dire à quelques uns : Cet homme est de mes amis, il est naturel que je me joigne à lui ! O les belles conséquences , et l'admirable suite de raisonnements : C'est mon ami ; donc je dois lui assujettir ma foi, et la réglei* selon ses vues et ses préventions : c'est mon ami ; donc son autorité doit l'emporter dans mon esprit sur celle des souv^ains pontifes et des préais, dépositaires de la saine doctrine : c'est mon ami; donc je dois lui être plus fidèle qu'à l'Église même, et lui prouver mon attachement aux dépens de ma religion : c'est mon ami ; donc s'il se pervertit, je dois me pervertir comme lai ; et îTil est rebelle à la vérité, je dois par mon suffrage lui fournir des armes pour la combattre! Certainement ce seroit un mal bien pernicieux dans la vie humaine et dans le christianisme, que la solide amitié, si elle exigeoit des amis une pareille déférence. Mais ce n'est point là ce qu'elle veut, ni i quoi elle sefaM

AlUTIÉS SENSIBLES , etc. 405

coDBoilre. Ce qu'elle dentanderoit platôt en de semblables occasions, c^est cpi'après avoir fiaiit tous Jes efforts possibles pour reoiettre un ami dans la bonne voie et pour flëchir la dureté de son cœur, on eût rassttranoe de lui foire cette déclaration précise et positive : Je suis a vous, il est vrai, je suis votre ami ; mais je dois l'être encore plus de Dieu , encore plus de l'Église, encore plus de la foi que j*ai reçue dans mon baptême, et que je veux conserver pure; encore plus de mon devoir, qui est d'obéir et de croire; encore plus de mon ame, dont le salut dépend de ma catholicité et de ma soumission.

Un ami dé cette trempe est proprement un ami solide; et de tout ceci il faut conclure que, quoiqu'il n*y aU personne qui ne se pique d'être solide dans ses amitiés, il y en a néanmoins très peu qui le soient véritablement, parcequ'il y en a très peu qui aieht l'idée juste d'une solide amitié.

AMITIÉS SENSIBLES ET PRÉTEMDUBS IKNOGESITES.

Comme il y a des cœurs plus sensibles les uns que les autres , il y a aussi des amitiés beaucoup plus affectueuses et plus tendres; etc'est surtout entre les personnes de différent sexe que ces sortes d'amitiés sont plus communes. Amitiés d'estime mutuelle , d'inclination naturelle , jde confiAnité d'humeurs, dé sympathie, sans qu'il y entre de la passion : car c'est ainsi qu'on se le persuade. Amitiés qui ne servent, ce semble, qu'à la société, à l'entretien, au délassement de la vie , et où l'on ne voudrait pas permettre qu'il se glissât le moindre désordre. De là, amitiés dont on ne se foit aucun scrupule, parcequ'oQ se flatte d'y garder tonte Ibonnéteté et toute l'innocence chrétienne. Mais que cette innocence est suspecte ! et de tous les pièges que doivent craindre certaines âmes qui d'elles-mêmes ne sont pas vicieuses, et qui ont un fonds d'honneur et de vertu, voilà, sans contredit, le plus subiil et le plus dangereux. En effet, selonla disposition la plus ordinaire de notre cœur, il est bien difficile et même presque jnbpossible que Ces amitiés prétendues innocentes ne soient pas, ou peu à peu ne deviennent pas criminelles en plus d'une manière : criminelles paf le péril qui y est attaché, et où l'on s'expose volontairement ; criminelles par le scandale sojivent qu'elles causent, et à quoi l'on n'a point assez d'égard; criminelles par les impressions qu'elles font sur l'esprit et but le cœur, et par les sentiments qu'elles produisent; enfin, criminelles par les extrémités où elles entraînent, et les chutes funestes où elles précipitent. Vérités dont il ne Êiudroit point d'autre preuve que l'expérience. Henreux si, déplorant le malheur d*autrui, nous savions en pi:ofiter pour nons-mémes !

1. Amitiés criminelles par le péril qui y est attaché, et où l'on s'expose vMohtairemjent. Car qu'est-ce qui forme ces amidés sensibles et tendres i ce n'est pas la raison, naais c*est le penchant du cœur ; ce sont

406 AMITIÉS SENSIBLES, etc.

les sens : d'où vieilt que ces amiiiés sont qoelcfuefois si bizarres et s^ ihal assorties, parceqné les sens sont aveugles, et que le cœur datis sei afi^ons, bien loin de consulter toujours la raison, agit souvent eonlre elle et la combat. Quoi qu'il en soit, toute liaison oii lessenà ont part; et ou le cœur n'est aUiré que par le poids de rinclination et la pente de I& nature, doit être d'un danger extrême : pou^({uoi ? c'est quêtes séns^ non plus qne le cœur, ne tendent qu'à se contenter , et que, dans leé progrès qu'ils laissent felre à leurs désirs tout naturels et tout humains, ils ne mettent point de bornes. Non pas que le cœur tout d'un coup, ni que les sens, prennent tellement l'empire sur la raison, qu'ils l'obligent de se taire; non pas qu'ils en éteignent toutes les lumières; pt qu'ils entreprennent d*abord de noa^ porter au-delà du devoir ^ et de nous fiiire franchir les lois de la conscience : tout charnels et tout grossiers qu'ils sont, ils y procèdent avec plus d'adresse : et c'est ce qui rend leurs atteintes d'autant plus dangereuses et plus mortelles, qu'elles se font moins apercevoir.

Cette amitié, dans sa naissance, n'est qu'une estime particulière de la personne, de sa modestie, de sa retenue, de sa sagesse. Elle plait , ^arcequ'avec des manières engageantes, elle a du reste de la fermeté dans Pesprit, delà droiture dans le ccbur, une régularité irréprochable dans la conduite. Quel sujet y àuroit-il donc de s'eiLdéfier, et quel {>éril peut-il y avoir à entretenir une .connoissance fomlée sur de si excellentes qualités|| sur la ' probité, l'ingénuité, la candeur d'âme, les bonnes mœurs, le mérite? C*est ainsi qu'on se rassure : mais cela même où' l'on pense trouver sa sûreté, c'est justement ce qui doit inspirer plus de défiance, puisqiie c'est ce qui augmente le danger. Car, sans que ce soit une proposition outrée, il est certain qu'une personne mondaine , dissipée , d'une vertu équivoque et répoiée telle , seroit beaucoup moms à craindre. On en conoévroit du soupçon et du m6 priSf on s'en garderoit^ on s'en dégoûteroit. Mais celle-ci, qu'on estime, touche d'autant plus le cœur, qu'elle parolt plus estimable et qu'elle l'est. On s'y attache; et si l'attache devient réciproque, eût-on d'ailleurs le^ intentions les plus pures, et fùv-on de part et d'autre dans les plus saintes résolutions, on ne peut plus guère compter ni sur cette |>er5onne , ni sur soi-mémel •

Voilà pourquoi il est alors d'une conséquence infinie d'user d'une grande réserve à se voir et à se parler; et c'est aussi pour cela que les Pères et les saints docteurs se sont toujours si hautement récriés contre les longues et fréquentes conversations des personnes de sexe différent. Ils n'ont point distingué là-dessus les états> les caractè/es , les emplois ; ils n^ont point considéré »! c'étoit des personnes pieuses, ou ayant la réputation de l'être ; si c'étoit des personnes libres ou dévouées à Diçu ; si c'étoit des personnes du monde ou des personnes (l'église, des personnes séculières ou des personnes religieuses. Ils ont compris qiie, dans toutes les conditions et toutes lès ()i*ofessions , par-

AMlTiÊé SENSIBLES i etc. 4Ô7

tout noiis nous portions noas-méines, ^tarec nous-mêmes toute notre fra£[ilitë. Ils êésoat donceipliquës en géùém* et sur ce point ils nous ôot trace les règles les plus sévères, et en même temps les plus néces* saires. Mais en quoi l'on commence à se rendre criminel , c'est qu'on croit pouvoir rabattre de cette rigueur , et qu on ne Teut point s'astreindre à des lois si salutaires, ni en rèconnottre la nécessité; On se recherche Tun l'autre; il n'y a presque point de jour qu'on ne passe plusieurs heures ensemble. On se traite familièrement» quoique toujours honnêtement. On se £iit des confidenoes. Souvent même tout le discours roule sur des choses de Dieu. Un homme d'église » un direc* teur forme par ses leçons la personne qu'il conduit , et lui étale avec une abondance merveilleuse les principes de sa morale. Hé bien ! disent-ils, quel mal y a4-il à tout cela? nous n'y en trouvons point , et nous n'y en cherchons point. Le mal, ce n'est pas précisément Tinclinàtion que vous vous sentez l'on pour l'autre ; car ce sentiment ne dépend pas devons : mais c'est de ne pas.prendre les mesures convenables pour vous précautionnër contre cette inclination, et pour prévenir les suites tnauvatses qu'elle peut avoir. Le mal, c'est que , par une confiance présomptueuse, et par un.attrait que vous suivez trop naturellement) vous vous mettiez de vous-même dans un danger où Dieu peut-être, pour vous punir, permettra que vous succombiez.

Hais ce danger, nous ne le voyons pas. Vous ne le voyez pas ; mais c*est que vous ne le voulez pas voir;* mais on vous en a averti plus d'une fois ; mais si vous n*avez reçu là^dessus aucun avis personnel , et qui vous regardât spécialement , les maximes générales que vous avez si souvent entendues sur celte matière doivent voils suffire; mais vous-même, malgré vous, vous l'av^s^ entrevu, ce péril, en plus d'une rencontre où votre conscience voui$ l'a représenté et vous l'a reproché ; mais enfin il ne tient qu'à vous de vous en convaincre par deux réflexions les plus palpables, et qui sont sans réplique, La première est, que ces conversations où engage une amitié sensible ne sont ni si longues ni si fréquentes, queparceque le cœur y trouve du goût; et je ne sais quel gôùt sensuel ; car s*il n*y en tfouvoit pas, .bientôt elles deviendroient ratigante^, et vous auriez cetît raisons pour les abréger , ou pobr vous en dispenser. Faites-y une attention sérieuse, et vous conviendrez de ce que je dis. La seconde réflexion est que ce goût du cœur, joint à la diversité des sexes, à la familiarité des entretiens , à leur* durée et a leur privauté, mène insensiblement, mais immanqoablemçnt, au vice, et y est la disposition la plus prochaine. Or de se mettre dans l'occasion du péché, et dans une occasion si prochaine , de s'y mettre sans besoin et par le seul désir de se satisfaire, qur peut douter que ce ne soit* un péché ; et n'est-ce pas déjà en ce sens que se vérifie la parole du Saint-Esprit : Celui qui aime k péril y pérrta {Ecclut 3).

II • Amitiés criminelle^ par lè scandale souvent qti'dies causent , èc

40B AMITIÉS SENSIBLES, etc.

a quoi Ton n'a pptnt.assez d*égard. Il n'est pas moralement possible que deux personnes se vf ient avec trop d'assiduité sans qu'on le remarque, comité il n'est pas non pins possible qu'en le remarquant on n'en raisonne.' Chacun en juge à sa manière; mais de tous ceux qui en sont témoins, il n'y en a aucun qui ne blâme une amitié si peu discrète, et qui n'en prenne une sorte de scandale. Les uns, plus modérés et plus charitables, l'attribnent seulement à légèreté, à vivacité, à un manque de considération et de circonspection ; mais d'autres, plus rigoureux dans leurs j ugements ou plus malins, n'en demeurent pas là; et, selon Texpérience qu'ils ont du monde, ils vont jusqu'à tirer des conséquences dqnt la vertu des personnes intéressées et leur réputation doit beaucoup souffrir. C'est le sujet de mille railleries, de mille paroles couveriés, lesqiielles, quoiqu'enveloppées, n'en sont pas moins expressives ni nioinsintelligibles. Si celle-ci entre dans une compagnie, on conclut que celui-là ne tardera pas, et que dans peu il arrivera. Si quelqu'un demande où est un tel on répond sans hésiter qu'il est avec une telle, ou qu'une telle est avec lui. Les signes de tète, les ris moqueurs, les œillades, les gestes, tout parle sur cela, et ne fait que trop bien comprendre ce.que la langue ne prononce qu'à demi, et ce que la bouche n'ose toul-à-fait déclarer* Injurieuties idées qui peuvent être fausses, mais qui ne sont ni injustes ni téméraires, car elles ne «ont pas sans fondement ; et en vérité, que peut-on penser quand des gens se livrent ainsi au penchant de leur cœur, et ne gardent aucuns dehors, ni aucunes règles de bienséance ? ' .

Ce qu'il y a de plus déplorable, je l'ai déjà marqué en passant, et je ne £ais point ici difficulté de le redire et de m'en expliquer : les mondains verront au moins par-là que s'il se glisse des abus dans l'Église, on ne les y approuve pas, et qu'au contraire on les reconnoit debonne ibi. et on les condamne. Ce qu'il y a^ dis-je, de plus déplorable, c'est aue des ministres de Jésus-Christ, occupés à conduire les anies , donnent lieu quelquefois eiix-mémes à de pareils discours , pour ne 'pas dire à de pareils scandales, jusque dans les plus saints exercices du sacr é ministère, jusque dans la confession même et la direction. U est vrai que leurs fb'nttions sont tout apqstoliques, et que, pour les remplir dignement, ils doivent être disposés à recevoir toutes sortes de personnes, à les écouter et à leur ir^ndre.C'est ce qu'ont fait les Saints : mais les Saints le feisoient sans exception et sans distinction ; mais les Saints ne bornoient point leur zèle au soin d'une personne qui leuffut pluschère que les autres; mais les Saints n'étoient pas continuellement avec cette même personne, et ne perdoient pas des temps infinisà l'entretenir. Encore , malgré toute leur, vigilance et toute leur réserve , quelques uns n'ont pas été à couvert de la censij^redu monde, et de la malignité de ses raisonnements. Que sera^^ d'un directeur cfai semble n'avoir reçu mission de Dieu que pour une seule ame , à laquelle il donne loute^scm attention ; qui plusieurs fois chaque semaine passoire-

AiûTiÉs Sensibles, £Tc. 409

gulièremeni ayec die les heures eotières , ou au tribunal de la pënitenoe, ou hors du tribunal, dans des conversations dont on ne peut imaginer le sajet, ni concevoir Fntilitë ; qui expédie toute autre dans l'espace de quelques moments» et Ta bientôt cpngëdiée, mais né sauroit presque finir dès qu'il s'agit de celle-ci ; qui slngère méoie dans toutes ses affaires temporelles , en ordonne comme il lui plait» et les prend autant et peut-être plus à cœur que si c'étoîent les siennes propres? Est-ce donc là ce qu'inspire un zélé évangélique? Cène sont point seulement les maîtres de lamorale chrétienne qui en jugent autrement» mais le monde le plus mondaio. Il a peine à se figurer qu'il n'y ait rien dans une semblable conduite que de surnaturel , et il ne seroit pas aisé délui en donner des preuves bien certaines. 11 pourrbit interpj*éter les choses plus favorablement ; mais dans le fond on ne sait qui est le plus coupable» ou le monde qui "porte trop loin sa critique » bu ceux qui lui en fournissent l'occasion.

Toutefois des gens ne s'étonnent point des bruits qui courent sur leur compte» et ne s'en inquiètent point. Ils se contentent du tèmoi- 6^6® qi:|*ils se rendent à eul-mémes, et disent tranquillement avec saint Paul : Il m'importe peu que vous me condtùimiez » vous ou quei" queautre komme quecoioil (f . Cor., 4). Dieu est mon juge, et ilconnolt mon cœur. Mais ils ne prennent pas gardeà ces parole^ xlu mémc^ apètre : Toui nCeit permis; mm tout n*e$t pas pour cela convenable ni expédient (1. Cor.» 6).Ik ne se souviennept pas de ce que diseit encore ce Docteur des nations : 5f monprèreje scandalise de me voir user de telle nourriture touta ma vie, je m'en abstiendrai (1 . Cor., 8J, quoiqu'elle ne me soit pas défendue. Ib n^ont nul égard à celte grande leçon qu'il nous a faite, de ne pas fuir seulement ce qui est mal, mais dèviter même jusqu'à ^apparence du mal (1. Tkess., 5). Dans Tengagement où ils sont » et qui leur fiâisdneies yeux» rien n'est capable de lesébraoler. Or» pour ne point parler de tout le reste, cette obstination n'est-ellè pas condamnable; et quand ils seroient, dans le secret de l'ame et dans toutes leurs vues, aussi pu^s' et piissi innocents qu'ils prétendent l'être» ne séroit-ce pas toujours devant Dieu- une offei^se plus griève qu'elle ne leur parott» d'exposer de la sorte *sa réputation» et de manquer à Tédification publique? -

III. Amitiés criminelles' par les impressions qu'elles font sur l'esprit et sur le coeur » et par les sentiments qu'elles y produisent. C'est une erreur en matière d'impureté» de ne compter pour péché que certaines foutes grossières. Tout ce qui ne va point jusque ^, on le traite de bagatelles» ou tout au plus de menus péchés.. Hais qu'est-ce néanmoins, que ces menus^péchés» qu'es^ce que ces bagatelles où Toni se laisse aller si aisément et habituellement dans le çoub d'une amitié . sensible et tendre? ce sont mille idées, mille pensées » mille souvenirs d'une personne donton a incessamment l'esprit occupé ; mille retours et niille réflexions sur un entretien qu'on à eu avec elle, sur ce qu'on

4id AttlTIÉS SEÏ^SIBLES, êtC.

lui \ dit et oô qu'elle a rëpoudu, sur quelques mots obligeants de sa part» sur une bonnéiètë, une marque d'estime qu'on en a re^e; sur ^ boniiçs qualiiéSy ses manières engageantes, son humeur agréable , son naturel doui et condescendant ; en un mot, sur tout ce qui s'offre à une imsginatita frappée de Tobjet qui lui plaît et qui là reinpiit : ce sont, en présence de la personne , certaines compTaisances du coeur, certaines sensibVilés oii l'on s'arrête, et qui flattent intérieurement , qui excitent et qui répandent dans l'ame une joie toujours nouvelle ; ce sont, dans toute la conversation, des termes de tendresse, des expressions vives et pleines de feu , des protestations animées et cent fois réitérées, des assurances d*un dévouémêlit parfait et sans réserve; ce sont, dans; toutes les façons d'agir, des airs, des démonstrations., des intentions, des soins, de petites libertés, ou, pour les mieux nommer, des badinerieS et des puérilités, souvent indignes du caractère des gens , et dont ils devroient rougir. Or je demande si l'on peot croire raisonnablement que, dans les impressions que tout cela fait et doit faire sur l'esprit, sui* le cœur, st^ les sens, il n'y ait rien qui puisse' blesser la t>llis délicate de toutes les veftus, quie^ la pureté cnrétiennè ? Gomment, si près de la flamme, n'en ressentir nulle atteinte? comment, dans un chemin si glissant, ne tomber jamais? comment, au milieu de mille traits, demeurer invulnérable? Est-il rien qui nous échappe plus vite que notre esprit, rien qui nous emporte avec plus de violence que notre cœur, rien qtii nous soit plus difficile de retenir qne nos sens? A peine une vertu angélique y suffiroit-elle. Dn moins les âmes les plus retirées et les plus pures, malgré la solitude où elles vivent, malgré leur vigilance contmuelle, maigre toutes leurs' austérités et toutes leurs pénitences , ont encore de rudes (Combats à soutenir , et craignent en bien des moments de S'être laissé vaincre : que laiit-il conclure des autres ?

Mais ces âmes si timorées se font une conscience trop scrupuleuse. Voilà ce qije disent des mondains séduits par la fausse prudence de la chaiç, et qui se conduisent par les principes les plus larges , dans tin point ou la religion est ptus resserrée et ihoins indulgente. Car, selon là morale du christianisme, c'est assez d'une'pensée, d'un sehûmeni, d'un consentement passager, pour corrompi*e l'ame et pour loi im primer une tache mortelle. Ce qui, posé comme une vérité constante , nous apprend de combien dépêchés qu*oh ne connott pas, et qu'on refosede connaître, une amitié teUe que je viens de la représenter est la source inépuisable.

Mais housré.>istoii8 k toutes ces idée», nous désavouons tous ces sentiments, noiis renonçonsà tontes ces impressions qui préviennent la rai- * sonetqnisont'dansnous malgré nous..Si .vous y renonciez réellement et sincèrement, vous renonceriez au sujet qui les fait nahre, voùsl'éloigneriez, vous observeriez ce grand prà^epiç du Fils de Dieu : Arrachei voire œil, cwpez votre lirai , t;o(re pied , s'tts t^oiis àckndâtUenî

AMITIÉS SEUSIBLES, etc. 4H

( Matth. t 18 )• Quand doue tous prendra de leH^ mesute pèuriftMift préser?er« qutnd novn tous tiendrez à TëcÉrt , et i|ue, per ooe sage prè4)aiitioo» vous tow priveres du tiin ooiHemement que vous cherchiez dans une haison trop Jiatttreile et trop intime, alort , si la teikta* tiott iFÎ^t rùuB assaillir Josqoe dans YOtrèl-etraite, iet qîte yens voqs éfFdroieB de la sdrinontet** vos rësittanees ne me seront plassuspectéèf et Je ne donief ai point ffne TOàs ne soyez dans une vraie Tolonié dé repousser les attaqiM de Fennemi qui vona polirsnk. Mais autrement je dirai qne vous résistez i pen près ourame saint Aognstin confesse loi* même qu'il prioit, avant qu'il se fût tout-à-lsit dégagé de ses habitudes et converti à Dieu. Il- demandoit autïid d'être délivré d'une passion qui TarféCOit; mais en même temps il craigiioit(|ue leéiel nei'esiLaufftt. CTeat'i-dire queceqn'i^demandoit, il nele vouioit qu'à, demi : or ne lé voklOir qu'à demi, c'étôifi quant à l'effet , ne. le poiut vouloir da ioul. Voilà de queâe manière on résiste, et c'est une dès plus subtiles illusions. On a encore , à ce qu'il parott, aisez de conscience, d'uité p9rt , pour ne vouloir pas entretenu* Une société où l'on crût qu'il ^ a de l'offeiise de Dieu ^ d'autre part « on n'a pas assez de rétolution pour quitter cette personne avec qui l'on est actuellenient engagé. Gepefl^ dant on entre quelquefois eu inquiétude &u^ tout ce. qu'on ressent dans le cœur. Hais à quoi a^t-on recoure pou^ se trânquillièer ? oh se répond à soi-mêaje qu'on ne consent à rien de mauvais ; que tous c^s footAnies doat on est troublé , que toutes ces images, toutes ces sensibilités, ne sont point dans la volonté. On le pense, du l'oh veut ainsi le pensel*; mais Dieu, qui sonde lés cœurs, n'en juge pas comme nous. Les èietix mèmet ne sont pa» purs devant /ut, el il a irouvé de /a corruption jusque dans ses anges. La vertu se forme difficijement, mais elle s'altère très aisément. Raisonnons tant quil nous plaira , il sera toujours certain querde ne pas remédier aux )>rincipes lorsqu'on le peut et qu'onle doit, c'est votdoir toutes les suites où ils sdut capables de porter.

IT. AmiUés criminelles par les extrémités où elles entraUient et les chutes funestes ou elles préciptent. Gardons*nous de descendre ici dana IId détail qui pourroil troubler les âmes vertueuses et chastes , et ne révélons point des horreurs cpii ne serHroieat qu'à déorédite^ 1^ flluasaintesprofessions, etqu'à deshonorer la religion. Il est moins surfirenantqu'une ^hié trop sensible et trop tendre dégénère bientôt, entre des inondaiàs ^t des fnoodajaes, dans l'amour le plus passionné, et qu'elle se termine enfin aux derniers excès où peut emporter l'aveugleuient de l'esprit et le dérèglement du cœur. Hais ce qui doit nous saisir d'étpnpement et nons remplir de frayeur, c'est que des gens élevéailans l'Église de Dieu aux ordres les plus sacrés, employés à la célébrationdes plus augustes mystères, revêtus du sacerdoce deJésus- ChtHU aes vicaires, ses substituu ; quedes pefterines adonnées à toutes les bomfea oeuvres ei regardées cdnime des modelée de sainteté , en

413 AUITIÉS SENSIBLES, etc.

vieBBentquelqoebis, par desolwtés ëcbîuaaes, auxinémesextrëaïUës. Les eiçemples e& sonl connu», ^ les âmes zélées ont souvent gétûi de voir, parmi le peuple fidèle et dans le lieu saint, de si déplorables renversements et une sî affreuse désolaiioq..

0 vou$ qui teniez entre le$ anges du Seigneur le prenuer rang, vous qmbrilUei avec tanid'éctat^^ comment ites^ous tombé ducielÇLsku^ 14)1 Vous faisiez fond sur Youspinème, et, considérant la dignité de votre caractère, reicdlence de votre vocati<ni» Tardeur q^i voos animoit dans la pratique de v<^ devoirs, vo||S disiez avec confiance : Je monterai k la perfection la plus sublime. Je m'ois térot $ur là montagne de t alliance. Je me placer (nau-des8ut des nuéeSyaunlessusmêmedes astres. Je sa^aisemblAble au Très-Haut ( Ibid.), ou je lâcherai d'acquérir toute. laressembrance que je puis avoir avec oç Dieu des vertus et ce Saint des saints; Vous le disieat, et vous le vouliez : mais vous voilà tout-àHX>up déchu de cette gloire^ et pUmgédans l'abhàetèplusprafand.Onle Sait, et Ton en est dans une surprise qu'on ne peut exprimer. Ést'ce là cet liomme? sônt-ceçespersonnbs pour quîTonéloit prévenu d'uhesi hauteestime? Quel prodigieux cbanjgiemeDt ! et d'où' est-il arrivé ? Hélas! il n'a feïlu pour cela qu'une indination mutuelle, dont ils ne «edéfioient en aucune sorte. De liest venue une fréquentation très réservée dans &es opmmeacements, et- très circonspecte. Uange de Satan s*^t transformé k leurs yeux en ange de lumière i^ Cor., \i), pour leur justifier une amitié qiii paroissoit n'être que selon Dieu et ne tendre qu'à Dieu.

Cependant le feu s'allumoit. C'étoit unfea caché ; mais souvent un feu caché n'en est que plus vif. 11 pitaoit toujours de nouveaux accroissements d'un tentps à l'autre, et une fatale occurrence l'a fait éclater. Dieu l'a permis, et leur présomption leur a attiré ce châtiment. Si leur vigilance né s'étoit point relâchée, s'ils avoient su se modérer et user des préservatifs qu'une prudence chrétienne leur suggéroit, s'ils avoieot mieux reçu les conseils qu'on a voulu quelquefois leur donner, ou qu'ils eussent écouté ce que leur propre cohsciebce leur dicioit dans les rencontres. Dieu les jcût aidésdè sagrace^ je dis d*nne grâce spéciale, et te^eût fortifiés contre Focca^ion. Mais ils n'en bat voulu croire qu'eux-mêmes, et Dieu au^ les a livrés à eux-Qiômes. Ils se sont oubliés, et jusques à qiiel peint? Or si ^ne amitié tendre et sensible est si contagieuse et si pernicieuse pour les pins justes, combien le doit-elle être encore plus pour les pécheurs, je veux dire pour ceux que leur condition engage dans le monde, «et d^ns un certain monde où les passions dominent avec plus d*empire, jet ou la loi du Seigneur a moins de pou voir,, et est tous les jours violée avec plus d'impunité ?

Quoi qu'il en soit , la sensibilité diu cœur n'est point un crime en elle-roéme, mais c'est le principe^de bien des crimes: car ayjfément elle se change en sensualité. Il y a néanmoins une sensibilité qui est toute, pour ainsi dire, dans la raison, et celterlà ne porte à aucun désr ordre: on est sensible sur ce qui concerne uttami,pn ressent ses

PENSÉES DIVERSES SljR LA CHARITÉ, ^tc. 415

prospérités et ses adverskés, ses ataùiages et ses disgrâces; mais ce sentiment est tont spiritneL- La sensibilité n'est donc si per^ciense qne lorsque les sens y rat part ; mais comme souvent il est difficile de démêler quelle part eUes y ont » et s'iTs y en ont en effet quelqu'une ^ le plus sûr et le meilleBr est de tourner toute la sensibiHié de notre cœur vers Dieu ; de n'aimer qne IKeu dans nos amis , et de n'aimer nos amis qa'en Dieu et par rapport à Dieu. Telle est l'amitîé chrétienne. Amitié d'autant plus pure que Dieu en est le sacré lieUi et d'autant plus solide que la mort ne la peut rompre » et qu'elle doit durer éternellement par cette charité consommée qui unit ensemble tcflis les bienheureux.

PBNSÉBS Di:irBA8BS si^R tSA CBARITÉ DU PUOCVAIN BT LES AMlTléS

HUXAlIfBS.

Cet homme est sujet à mille fbiblesses, c'est un e^rit difficile. Je l'aTone ; mais que ê'ensuit-il de là? Le Inoyen donc,xoncluèz-vou8» de bien vivre avec lui? Fausse conséquence et illusion ; car Dieu yoos ordonne d'aimer le procbain.tdkiu'il .^^ei avec toutes ses foiblesses: et ee sont les foiblesses mêmes du procOain qui doivent être la matière de voire charité. Si les gens étoient sans défouts » qu'aurions-nous i eo souffrir ? et n'ayant rien à souffrir de personne , comment accomplirions-notts cette ilivipe leçon de saint Paul : Supportez'Vom U$ uns les autres ( GaL^ 6)? Mais que cet homme ne se corrige-t-il? De se corriger, c'est sop affaire ; mais de le supporter, quoiqu'il ne se corrige pas, c'est la vôtre. Faites ce qu) est pour vous du devoir de la * charité , et du reste n'examinez point si les autres fout ce qu'ils doivent, ou s'ils ne le font pas^ pui^ue vous u'aurez^point à en rendce compte.

Ce qui cause les plus grandes divisions et ce qui excite les plus grands troubles, c'est le peu de soin^ qu'on a de ménager les esprits , et de ne pas aigrir imprudemment les passions d'aùtrui. Mais faut-il donc ne rien dire à un homme, et n'est-il -pas l!)on de lui foire connottre ses dé&uts et de les lui faire sentir, afin qu'il y prenne gprde? Ce|a est bon en général; mais en particulier il y a une infinité d'esprits avec qui Ton n'a point d'autre parti ^ prendre que celui dtf silence, Qu(H que vous disiez, vops ne les chan^^ pas : aîi contraire , >ous les porterez à des éclats quf vous donneront ile 1a peine, et\ous Surez bien plus tôt fait dé vpUs taire sagenient'ét cbarifablement. Il est vrai. Ils pourront abuser de totre facilité et de TOlre condescendance; mais vous profiterez d^antDieu de votre patienoe et de votfe charité.

Noua nous fiûsoùs de l'anûtié une religion., et de la charité nous nous faisons tons les jours un snjet de profanation. C'est une charité, dit-on ,' d'humilier ces gens-là, de les mortifier, de leur apprendre

414 PENÇiCI MVISIkSfiS^SlIR U CttARTEÉ» ne.

kar fievoir ; beav pr^tei(te doBt oo . ft'iiiitoiis^ pour iet ir^itur «hnt loûté la rijfiievc» pour le« ^poursoivrf à ^tttftnàa» pour les e^lomiMer, les décrier, I^ confondre; c^est-^dîr^ popr veo^r ooduç <mix ees propres querelles , poqr oopienter ^ re^sentiaienlSi ^ luilip^thifts, ses envies. Car voiU soiiveoi oà se'féduit cette préieBdiie oj^rité. Ôr eippioyer la ch^té à de tels usages, est-ee Ja |>ratiqaer ? est-ce la profaner?

Q^>8t-ce que qes ^nr» ^^fr^çhi^e, de siqipl|pitë| de CQi^Ifté, que Qous afifebtpiis qo^lcjpefoîs m parlant 9n prpch;^a, e^ lui 4/^^t certaine^ vérités très désagréables? Est*ce on adoucissement qiilf uoms prétendons mettre aux avis que nous lui donnpns , pour en tempérer Taigreor et pour les lili fiire inieux goAterÎTiea moîiMPqae cela : mais tout au contraire» c'est souvent nUe voie phis subtile, plus adroite, que notre malignité nops inspirç , pour mieux contenter, en Toiitragéant et fliumiliarit, la passiqa qui loous anime. On dit à une personne les çhtfses les plus dures et les plus piquantes, dé la manière, | ce qu'il sen^ble, la plos douce etla.^us naïv^f et Ton prend plaisir à lui enfoncer le trait ^ns Tame d*autaôt plus avant et plus sensiblement , qu'on paroft le 6ire plus charitablement et plus amla-

blement.

• On ^ récondlle ati lit de la mort, oh fait ^pp^ler des personnes quonne voyoîr point depuis plqsie'urs années, et qu*on re^ardoit comme ennemis; on se remet en grâce avec eux , on leur pardonne, ' et on leur demandé qu'ils nous accordent le même pardon. On çn use aipsi par principe de religion et de conscience, et l'on ue se crmroit pas autrement en-état de recevoir les derniers sacrements de i'Ëglise et d'aller parottre devant Dieu. Tout cela est bien : mais du reste, pourquoi atten()r^ si tard 7 L'obligation de ne garder uuU^ îiMpiitié dans le coeur n'est pas moiiis indiipens2^b|e pendant tout le ^wra de la vie qu'à la dernière heure; et n'est-ce pas Faveuglemeiit |e plqs étrange de vouloir vivre dans des dispositions et des sentimeiits où Ton ne voudroit pas mourir?

Jeireuxun ami vérital^le,ef , autant qu'il se peul, un*Mii sincère, et tel dans le fond de l'amequ^il est dâtns'Ies apparences : un ami lélë pour mon bien, et désintéressé pour hiiHBéme^ qui a*attâclie.i ma personne et non à osa fortune, à mon crédit , à mon rang> à tout ce qui est hors de moieiqui n'est point moi ; un ami vigilant, prévenant, oompaiissant , auprès de qqi je trouve de la cpnsolation dans toutes mes peines et du soutien dans toutes mes disgrâces; un ami fidèle, mr qui Je puisse compter ; discret, à qui je puisse me confier ; prodent ^et sage, que je puisse consulter, et qui soit capable de ifieoondoire et de m'éciairer ; droit i juste « équitable, qui m'iuspire te wrtu • ti avec

PflfSÉliS DiyE|tS«S sua }4k ÇHXmtf «q. 4IÇ

qai J6 puisse utilemeiit e\ saintement cpmniiiiii^uer ; mi aini eonstaiit, 4Ue r&uQiear ne donne poÎQt^^ue le caprice né change point, toujours le même, malgré la diversité «le^ temps, de^ événements, des oonjonctures et des situations bu je puis merencontrer; enfin, un ami qui. seul et jusques ap dernier moment de ma. vie, ait de quoi me suffire quand il ne mé restennt nulle autre ressource, et que je ne pourrois attendrç d'ailleurs ni recevoir aucun secours. Voilà , encore une fois, Tanû que je cliercbe ; mips ou est-il « et de qui viens-je de tracer ici la peinture? Ah ! Seigneii'r, je le sais , je 1^ s^s , mon co^ur ipe le dit, et à ces traits c'est vous , mon Dieu , qpe je ('eçonnoi? , qt ce n'est que vous. Assez d'amis parmi les hommes ; jsais queb| ami§ ! assez d'amis de nom, assez d'amis d'intérêt» assez d'amis d*intrigue et de politique, assez d'amis d'ami^sçment , de compagnie , de plaisir; asseis d'amis 'de civilité, d'honnôteté , de btoséance ; assez d^amis en paroles, en expressions, en protestations; et si peut-^tre quelques uns sont mieux disposés , a ce qu'il parolt , on n'éprouve que tropn^uunoins, dans l'occasion , combien si;r ceux-là mêmes il y 4 p^ dç fond à faire. Voilà de quoi le monde se.pbint tous les jours, et de. quoi il a bien sujet de se plaindre. Heureux s'il çi^ profi- |oit pour s'élever vers vous» Seign^ui:,* et ne s'appuyer que sur vbusi

Là plupart des hommes sont beaucoup pluf vifs dptos leurs- hain^ que dans leurs amitiés. D'ott vient cela? de notre amour-propre , qui no|ia fait, tout rappo^pter à nous-mêmes çt tput mesurer par nqu^mé- ' mesr Gomme donc les offenses qui excitent notre amitié et notre haine nous regardent spécialement et s'attaquent à nos personnes , et qu'au contraire le caractère de Tainitié est de nous détacher en quelque sorte de nous-mêmes pour nous attacher au prochain; il arrive de là communément q^e nous sommes tout à la fois et de froids amis et d^ violents ennemis.

Rien de plus fragile que ks^mitiéshuo^ainea.Il faut des années pour les former^ il né faut qu'un moment pgur les rompre. Encore, s'il étoit facile de les renouer : mais souvent ce qu'un moment a détruit» des siècles ne le réubliroient pas. Les amiiiés chréliénoes sont beautoup plus formés et. plus durables : pourquoi? parceque le christianisme nous rend beaucoup plus* patients , plus désintéressés , pliis humbles , et par conséquent beaucoup moins vifs et çioins sen^J^ sur tout ce qui fait lés ruptures et les divisions. ] '

On dif communément, et on a raison de lé dire : L'ami de tout Iç monde n'est ami de personne. Il y a in effet des gens de ce caractère: ils. vous aperçofvent, ils viennept à vous avec ud visage ouveri, vous tendent les bra^» yous saluent »vons embrassent» vous foqt lea plus

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