‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 196 sur 225 · DE L'ABUS DES GKAGËS · texte numérisé non relu

DE L'ABUS DES GKAGËS

me les dérober à mot-méme , que de les dérober à mon avancement el à la savctiBcation de mon ame. Faudrà-t-il que je traîne jusqu'à la fin de mes jours une vie imparfaite , sans régularité , sans fruit » sans mérite? Vous me iaites enoore entendre sur cela votre voix, Sei- {pieur, et les reproches de ma conscience : mais si je n'en profitois pas 9 si je ne prenois pas une bonne fois mon parti, ou en viendrois-je peut-être ? A tomber dans fétat de cette tiédeur complète et achevée, qui ne ressemble que trop à l'aveuglement et à Fendorcissement où vous livrez certains pécheurs. Que dts-je, mon Dieu? Voua ne le permettrez pas : vous m'aiderez à me relever , vous me donnerez la main « et vous me seconderez dans mon retour. G^est par votre graœ que je vais embrasser une vie toute nouvelle , et par votre grâce que je la soutiendrai.

SECONDE MÉDITATION

DE l'abus DBS GRACES.

j^ortamur vos ne in vàeunm gratiam Dei reeMaiis.

Nom Toiii ezhorUxis de né pas rooevoir en Tain k graoe de IIÎ0D. 1 . Cor:» chap. fi.

PRBMœR POINT. 11 est de la foi que Dieu me demandera compte de toutes les grâces que j'ai reçues et que je reçois continuellement de lui. Car ces grâces sont des talents qu'il me confie, mais . qu'il veut que je fesse profiter. Ce nelsont point des grâces sans retour ; mais des fonds d'obligation que je contracte avec Dieu , et eeb s'entend de toutes sortes de grâces » de quelque nature qu'elles soîenu Il est encore de la foi que plus j'fen reçois , plus j'aurai de comptes à rendre ; car chaque grâce , par l'usage que je suis obligé d'en faire , doit fructifier en moi , et rapporter à Dieu un degré de gloire. Ycms m*ave% donné cinq tatmu, dit le bon serviteur à son maître ; en voUà cinq autres quefy ai ajoutés et quej'iù gagnés (Hatth.* S5).

De là il s'ensuit que plus Dieu me favorise de ses grâces » plus je dois être humble et fervent dans son service. Humble parceque je les reçois , et que j'en dois répondre à Dieu : car peut-on se glorifier d'an bien qu'on ne tient pas de soi , et dont on est'comptable ? Fervent » parceque c'est uniquement par-là qae je puis m'acquitter envers Diea des dettes immenses dont je sois chargé , en conséquence des grâces infinies qu'il m'a faites. Or il est évident qu'en qualité de rel^eax j'ai reçu de Dieu plus de grâces, et des grâces plus abondantes, plus particulières, que les chréiiens du siècle. Je serois le plos aveugle et le plus ingrat des hommes , si je n'en convenois pas. U est donc vrai que je suis beaucoup plus redevable à Dieu [que les chrétiens du siède , et qu'il attend beaucoup plus de moi.

Je tremble quelquefois pour ceux d'mitre les gens du monde i qui Dieu donne de grands biens de fortune , et qu'il élève à dn grands honneurs. Hélas I je dois plutôt trembler pour moi-même , après tant de biens , non pas temporels , mais spirituels et d'un plm grand prix , que Dieu m'a mis diuiis les mains , et sur quoi il me jn*

DE L'âBUS dus GRACES. GU7

géra. Poarqooi Jésus-Christ pleara-t-il snr Jëriisalem ? Ce ne fut point en vue du supplice qu'il y allolt endurer » mais en vue de tant de graoes dont cette nation infidèle avoit été pourvue, et dont elle avoit abusé. Voilà ce qui le toucha de compassion^ parcequ*il prévit de qndles calamités et de quels malheurs l'abus de ces grâces seroit suivi. Ne lui ai»je pas donné plus de sujet encore de répandre sur moi des larmes ? Les réprouvés dans l'enfer pleureront éternellement les grâces qu'ils auront perdues ; ils souhaiteront éternellement de pouvoir réparer cette perte ,. et leur désespoir sera de penser qu'elle est irréparable pour eux. Il faut que leur exemple m'instruise , et que leur désespoir même serve à ranimer mon espërance.Tandis que, par le bon emploi des grâces présent^ » je puis réparer l'abus des grâdfes passées, il feut que mon espérance , soièlenue de ma pénitence , soit ma ressource auprès de Dieu.

Sbgond point, n 7 a plus d'une aorte de grâces, il y eu a d'extérieures, et il y en a d'intérieures. Sans parler des dons naturels, les grâces extérieures ce sont les moyens de salut que Dieu nous fournit. Ces moyens ne m'ont jamais nuinqué , ou pour mieux dire Dieu me les a prodigués en quelque manièreidans l'eut religieux. A quoi m'ont* . ils servi ? à quoi m'ont servi tant d*oraisons , tant de lectures , tant de oonfittsions , tant de communions , tant d'instructions , d'exhortations, de remontrances , d'avertissements charitables , tant de bons exemples? J'ai abusé de tout cela , et Dieu me reprochera cet abus. ïm ai abusé en me rendant tout oeh inutile , et me faisant peut-être de tout cela une matière de péché. Voilà ce que je ne puis assez déplorer eu la prëaenoede Dieu et dans l'amertume de mqn ame.

Oui » Dieu me reprochera rinuUlité de tant de moyens les plus excellents et les plus propres à me sanctifier. Qu*on le coupe , dit le maître de l'Évangile parlant du figuier infructueux, ei qu'on C arrache. Pourquoi oeeupe^t'U la terre intoUemeni (Luc, 13)? Ce figuier, n'est-ce pas moi-même ? et cette parabole ne me foit-elle pas entendre de quoi je suis menacé , si je continue à ne point profiter de tant de secours que Ja rdigim me donne , et malgré lesquels j'y demeure oomme un ari>re stérile ? J'y remplis en vain une place qui seroit bien nûenr occupée par une ame fidèle.

En effet, tons ces moyens de salut et de perfection ont sanctifié des miiliona d'amea religieuses ; et moi , depuis tant d'années que j*en puis user, ils ne m'ont rendu ni plus exact, ni plus vigilant , ni plus mortifié, ni plus détaché du monde et de. moi* même. Ces moyens auraient converti des peuples entiers d'idol&tres , et ils n'ont pas corrigé dans moi un seul défeut , ni ne m'mit pas fiiit acquérir une vertu. Jfattenr à vou$, Corozam, pareeque si Tyr et Sidon avoient vu les mêmes miracles que vous ,ily a long^iemps que ces villes criminelles se serotem reconnues el qucUes auroient fM pénilencc{ Matth», U).

(m Dfe L'ABUS DES GRACES.

Celte malëdiction me regfarde , et rappUcation eo est bien naturelle et bien juste. Non seulement Dîea me reprodiera rinutiiité de ces moyens si salutaires , mais l'abus formel que j'en fais , lorsque, par ma foute , ils me deviennent même une matière de péché. Car ces moyens, si fréquents et si présents dans ma profession , ne peuvent être des moyens indiflîSrents. Du moment qu'ils me sont inutiles, fe» suis plus coupable et plus condamnable. Suivant cette mesure , quel trésor de colère ai-je amassé contre moi ; et ne doi»-je pas craindre qu'il ne m*accable , si je ne prends soin de le diminuer ? Héfas I bien loin de le diminner, je ne fids que rangmenter tous lés jours.

Tâoisiteis POINT. Outre lea grâces extérfearea» y y en a d'intérieures; et ces grâces intérieures, c'est toot ce que le Sabt-fiaprii opère en moi, pour me faire connottre les voies de Dien , et ponr nm les faire aimer : tant de lumières dont il m'éclaire , tant de vues qu'il me donne de mtÈ devoirs, tant d'insprations senrAtes* tant de bons désira, tant de remords de ma consdenee, tant de monvemenls par ofc il me presse de tenir ane autre conduite et de mener une vie pins réU^ giense. En résistante tomes ces grâces, qn'ai^ bit? Selon k laBfige de l'apôtre saint Paul , j'ai résisté an Saint-Esprit mimei qni est l'en» prit de grâce; je lui ai ihit outrage , j'ai fonlé aux piédi le sang de Jésus-Christ, j'ai anéanti par rappért ànMnleaérite desaoroOf dont la moindre grâce a été le prix.

Abus que Dieu punit dès à présent par h sonetraotioB de ces mes grâces. Je les néglige» et il me les ôte> je leslnéfiriae » el il les retire. M'est-il pas en cela, comme en tout le reste, aonvenâoeBuM équitable? Châtiment sans misérmorde, puisque oeite sonatraoïm de grâces est un mal pur, et sans mélange d'ancon Uap. diàtinent que j'ai déjà peut-être éprouvé, et que j'éprouve : oir a'est-ce pan de là que je n*ai plus certains sentimeats de Dieu qae f avois idtrefoia, et que ma conscience ne oie iiiit plaa oertaina reproebea qu'eUa me fitisoit ? Je snis dans on relAchemeni visible > et cependant fj via tranquille et en paix. Cette paix est pire que toos les troables.

Hais châtiment à quoi sartout nous etpese l'abus de certaines gra* ces d'élite, qui font dans l'ordre du salut et de la aaactificaiîea de l'ame comme une espèce de crise , semblable à celle qai arrive daM l'ordre de la nature et dans les maladiesdn corps. Car il y a des joars d'une bénédiction particulière de la part de Diea« tels que peavwt élra pour moi ces jours de solitude et de retraite.

Abuser de ces «ortes de grâces, c'est la chose la pias dangereoae^ et qui peut avoir les conséquences les plus funestes. Saiai Augaatîn » et une infinité d'antres comme Ini, éteint perdus, s'ib n'easaeM profité des moments où , par une provideaoe singulière, Die» attaché la grâce de leur conversion, .Et combien de rdi^pnax tombés dans les plus déplorables ^aremenlSi pour n'avoir paa.

DE LA PEIlTfi DU TKMPS. 009

oertaifi68 ooèjoUcMt^ » rëpoodo à Dieu » qui les appdoit, et qui les sotlieitoic dé reprendre le soin de leur perfection, qu'ils avoîent abaii« doteé?

Gmclusion 4 Vous me parlez eoeore » Seigneur» et ce que j'eoteads ao finid de mon cœuri ce que j'y ressens , ne peut être Teiïet que de votre graee. Heoreu» que vous ne m'ayez pas délaissé après tant de résistances 9 ni fermé le aein de votre miséricorde I Mais pour cetta fois ne ttè rendrai-je pas enfin i et m'obstinerai-je a? euglément à ma perte» lorsque vous iravaiUei sî ebaritableiBeot et si eoostamment k mon salut?

Soyez raille fpis béni» mon Dieui de tofis les moyjsos^qne j'ai eiiSr par toiré prorideneoy dans mon état» pour m*y avancer^ et pour en acquérir toale la sainteté. Je ne puis vous en glorifier assez « n| disses vous en témoigner ma reeoenoîssanoe trèe sincère et très afftctueuae. Mais ee qoî fait à votre égard le aiiiei de mes actions de graoes et deslonangesiélemeUesquejevous doisi c'est par rapport à moi le tujet de ma douleur; et plaise a votre bonté infinie que ce ne soii pas dans rétermté le siijet de ma confusion et de mon repentir I

Je croyois , Seigneur, n'avoir à craindre devant vous que mes pé« chds; mais je vois qœ vos graaes sont encore plus à craindre pour moique mea péchés méines; on plutôt que u«s péchés ne sont à crain* dre pour mm , qu'à cause de vos grâces. Car si je n'avois reçu de voua nulles ffraees ^ mes péchés ne eeroient plus péehés , et je serois à cour vert de totro eolère etdo vos vengeancesw Dois^je vons demander pour cela que voua me ké enleviez» toutes œsgraces» et que vous en intenroimpien le eours? Hél Seigneur , où en serois-je alors , et que ferais-jé sans vous? Non « moti Dieu« ne m'en retmnchez rien , et daignai an eontraire les radoa|>ler : c'est toute ma richetse et tovt mon espoir. Unis voici ce que je dois conclure, et ce que je conclus en effet ; de tas fiûre tontes désornuna valoir, entant qu il dépendra de ma fidélité et d'une pleine oorrespondan^e ; de n'en plus arrêter les divines impreasî(NBe,et de ne leur plus prescrire de bornes dans les vues sa'mtes let les desseins qu'elles m'inspireront; d'agir tout le reste de ma vie , et de vo«s aervîr selon, taule l'étendue et tonteretficacedes moyens dopt vous avea bien vUnhi me gratifier» et dont vous voulez bien ne me pas priver. Ainsi je le promets , ô mon Dieu ! et dans la même résolution ^e votre propfaèif\, ainsi j'en lais entre vos ipais le serment, et je le jtim en ^^tit pnseiide.

TROISIÈME MÉDITATION

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