DU RÈGNE DE J,-C. DANS L'ÂKE RELIGIEUSE
du monde par le vœa de panirretë ; je loi ai soumis tous mes sens psr le vœu de chasteté » et par le \œu d'obéissance je me suis dépouillé pour lui de ma propre volonté : tellement qu*il ne me reste rien qiii ne soit à lui , et qu'il n'ait en sa disposition. Or, après m'éu*e engagé de la sorte » puis* je me rétracter ? et ne serois-je pas un parjure , si je venois à lui manquer de fidélité après des serments.si juridiques et si authentiques? '
De quelque manière donc qu'il dispose de moi : soit qu'il m'élève » ou qu'il m*abaisse ; soit qu'il me console , ou qu'il m'afflige ; soit qu'y me destine à cette place , ou à telle autre ; soit même, à l'égard de l'ame et des voies intérieures , qu'il me fasse marcher dans les ténèbres ou dans la lumière, dans les peines et les désolations» ou dans Tabondance des douceurs célestes : à tout cela qu'ai-je à dire autre chose , sinon qu'il est le maître, et que je suis entre ses mains? Oui , il est le maître ; il est le mien , et je n'en veux point d'autre. le l'ai choisi , et à Dieu ne plaise que je m'en détache jamais ! S*il n*a pas eu jusques à présent dans mon cœur toute la place qu'il j devoit oc* cuper, je la lui rends tout entière, le veux qu'il y règne çeol, et qu'il y exerce tout son pouvoir. Je ne veux plus rien estimer que seloç son estime » plus rien désirer que selon ses inclinations , plus rien recher* cher que ce qu'il a recherché lui-même. Tout ce qu'il méprise, je le veux mépriser comme lui ; et tout ce qu'il condamne, je veux comme lui le condamner. C'est ainsi que je lui garderai la foi que je lui ai jurée 9 et qui doit être éternelle.
TaoïsiÈMB POINT. Ce n'est point , comme le monde se le figure , i}n fiirdeaa pesant , ni un joug difficile à porter , que le rftgne de Jésus- Christ dans une am^ religieuse. A n'en croire que les apparences , il semble que ce soit une dure servitude ; mais dès qu'on vient à en fme répreuve, on y goûte la plus heureuse liberté , qui est celle des enfants de Dieu, et l'on' y jouit du repos le plus inaltérable. Non pas que ce ne soit toujours un fardeau et un joug; mais c'est le joug du Seigneur, auquel nous nous' sqmmes voués , c'est son fardeau r et , selon le témoignage qu'il en a rendu lui-même ^ son fardeau est iéger et son joug est doux ( Matth., il).
Aussi ce maître si libéral nous a-t-il promis un double centuple, c'està-dire une double félicité, l'une présente et pour cette vie méme^ Taiitre future et pour l'éternité bienheureuse. Car c'est ainsi qu'il s'en est expliqué dans les termes les plus formels : Quiconque aura tout quitté pour moi , père, mère , frères , sœurs , maison , héritage > en recevra le cenlupk dès m^ntenani, et ensuite possédera la vie étemelle (Mabc, iOj. Il ne dit pas seulement que nous recevrons ce centuple ^près la mort , mais oue nous le recevrons dès maintenant. Le dégagemmt dn cœur , l'affranchissement de tous les soins de la vie , le témoignage d'une bonne conscience » la paix intérieure , les nnpressions secrètes
DU RÈGNE OE J.-G. DANS L'AHB lEUGIEUSS. 739
de l'esprit de Dieo , qai se ooamnniqm A Peme peUgieuee, et (fiî b remplit d'une joie toate pure et toute céleste : cela seul ?Mt mieux que tout oe que nous avons à quitter dans le monde , et que tout ee que nous y amions pu posséder.
J'en puis bien juger par moi-iitaie. Quelque impnpfoil que je sob, il y a eu de temps en temps des jours de grâce et de ferveur , ok , plus iidàle à mes devoirs et à toutes mes observances , je vivois plus rëgulièremeut , et j'âooosapMssois'avec plus de zèle et plus d'aideur les obligations de mou éiat. Or n'^oîs-je pas alors beauooup plus content? trouvois-jele joug de Jësus-Chrîst trop Aitigaul pour moit et ne seutoia-je pas au contraire à le porter une certaine douceur » qui me^dédoihmageoit pleinement dçs violences qu'il falliit me (iiire? Je m'estimois heureus et je t'ëtois en effet ; mats quaud ai4# cessé du l'être ? c'est lorsque je me suis relâché , et que ^me latssaut enti«tner par ma foibleAe naturelle , je me suis en quelque sorte soustrait à la conduite et à l'empire du maître qui me gouvemoit. Mes passions se sont réveillées » mes inclinations ont pris le dessus, je Jes ai suivies ; ei n'ai-je pas mille fois éprouvé qu'il m'eût été sans eomparaisou plua doux et plus avantageux de suivre constamment.ies voieède mon Sau« veur , et de ne m'écarter jamais de. la sainte règle qu'il m'a pfescrtie et des exemples qu'il m'a donnés ?
Si donc je veux retrouver ce centuple ou ce bonheur de la vie présente que j'ai perdu tant de fois par ma fiiule, je dois le chercher auprès de Jésus-Chri^: c'est-à-dire que je dois tout de nouveau me dévouer à Jésus-Christ; que je lui dois soumettre toutes mes puissances, toutes mes vues, toutes mes oeuvres ; ien aorte qu^il soit comme l'ame de mon ame , et que Je ne vive plus que par lui et qu'en lui : vie d'autant plus précieuse que cTest le ga^ certain d'une autre vie et d'un autre centuple qui en doit être l'étemeUe récompoose; car si J[ésttS-Cbri6t m'appelle à sa suite , et s'il veut que je le lasse dès à présent régner dans mon cœur « c'est afin de me iieûre UU' jour régner avechii et de me rendre pânicipaut de sa gloire. Les rois, de In terre élèvent leurs feivoris et récompensent la fidélité de leurs sujets , mais 'non pas jusqu'à leur faire part de leur royaume. Ce n'est qu'en sel*vani ce Seigneur des seigneurs et ee Rei du ciel qu'où obtient une couronne d'immortaliié. Quand je n'aurois rien i espérer de lui en oe monde, ne seroit-cepas assez de cette couronne immoriellepoor payer abondamment tous mes services?
GoncLusjon. Venez, Seigneur* venez prendre possession d'une qui vous appartient par tant de titres , ^t qui vous est encore plua acquise .que jamais par te don qu'elle vous &it d'eUe-méme. Rentres dans un cœur où vous devez seul réguer, et bannissezpen tout oe qui m'él(ngnoit de vous et qui vous éloigne de moi. Voua êtes un Dim jakuri; ; vous ne v^uW point de partage» et vous m'avez déelaré dans
740 DE UHUMIUTÉ DE J.-C. DANS LINCARNÀTK»}.
yfotre Évangile que je ne ponvoîs être à deux mittres : qnd antre pnifl-je chokir que tous, et à quel autre ne dois-je pas renoncer pour tous?
Ainsi rai-je voulu , Seigneur, lorsque je mç suis retiré dans votre sainte maison, qui est proprement votre royaume sur la terre^ et que j*ai commencé à porter iws livrées en portant l'habit religieux. Que ce sentiment H'a-t-il été plus ferme et plus durablel Mais il est encore temps de le renouveler et de le reprendre : Voui èie» mm Seigneur €i mon Dieu (Jeak, 90) : c'ttt Thommage que vous rendit on de vos apd- 1res en revenant de son infidélité, et c'est celui que je vous rends dans une humble confusion et un repentir véritable de mes égarements passés. Commiandez; me voici prêt à tout pour vous obéir': eu quelque état que vous vous présentiez à moi , soit dans la splendeur d^ votre gloire ou dans l'humiliation de votre croix, et quelque route qu'il vous plaise de me faire tenir avec vous et après vous , vou^ me trouvères toujours paiement soumis et toujours disposé à marcher. Vous m'ap* pellerez, et je vous répondrai ; vous m'inspirerez, et j'agirai; vous me ferez entendre vos divines volontés, et je m'y conformerai : tout cela par amour ; car vous êtes un Dieu d'amour , et c'est par l'amour que vous régnez dans les âmes des fidèles, et que vous y exercez votre plus puissante domination.
TROISIÈIfE MÉDITATION.
DE L'HUUILrrÉ DE JÉSUS-CHRIST DAN» L'INCARNATION.
^éfne/ijMiM» exina/àMi.
Il s'est anéand lui-mèiiie. PMiip,, oliap. ii.
Premier point. C'est un mystère ineompréhensible à l'esprit hu* main que le mystère de rincamation ; et il n'y avoit qne l'Esprit de Dieu qui pût nous en donner une juste idée, ni bien l'exprimer. Or H l'a fait dans cette seule parole, qui comprend tout le fond et toutes les merveilles de ce mystère adorable : IHeu $*est anéanti {Plniipp.^ S). Voilà le grand secret cache dans Dieu durant toute l'éternité, et réfëlë dans le temps.
Qu'est-ce que l'incarnation du Verbe? c'est l'anéantissement &m Dieu : cela dit tout. Il s'est anéanti , ce Dieu dé majesté : oommeot? paroequ'étant Dieu il s'est fait homme , et que de l'homme i Dieu , qui est le souverain Être, ou de Dieu à l'homme, qui n'est qu'un néant, il y a une distance infinie. Après cela , je ne vois plus rien qui m'étonne dans tous les autres mystères de la vie de Jésus-Christ : <âir qu'un Dieu fait homme embrasse la pauvreté , les mépris , les sonf^ frances, la croix» ce sont les suites et comme les engagements de l'humanité dont il s'est revêtu ; mais qu'un Dieu, tout Dieu qu'il est, ait voulu se faire homme, c'est à quoi il n'a pu être porté que par un ex-ces d'amour , et à quw il n'a pu avoir d'autre engagement qn*niie
DE L'HDMIUTÊ DE J.-G. DANS LINGARNATION. 74t
charité sans bornes. Si nn homme se réduisoit à l'écat d'an vil îDëecie, irëut d'une fourmi» on dirait qu'il s'est détruit lui-même, et qu'il s'est mis dans une espèce d'anéantissement ; mais que seroit-oe là néan* moins en comparaison d'un Dieu incarné? car enfin» entre un homme et le pins petit msiecte » il y a toujours quelque proportion;, au lieu qu'il n'y en eut jamais et que jamais il n'y en aura entre l'homme et Dieu.
Encore l'Écriture ne se conieote-t-elle pas de nous ai^urendre que ce Fils unique de Dieu s'est ftât homme; mais elle se sert d'un terme qui nous donne à eonnottre qu'il a choisi dans l'homme ce qu'il y a de plus grossier et de plus terrestre» qui est la chair : Le Verbe s'est fuit chair (Jkan» 1). Cette chair si méprisable» cette chair sujette à tant de misères » cette chair qui nous est commune avec les bétes, il se Te^t associée et se Test rendue commune avec nous. Mais ne devoit*il pas au moins, en se fiusam homme, se iaire d'abord homme parfût, c'està-dire se délivrer ' des. foiblesses de l'eniance» et venir tont-à-ooup au monde tel que fut formé le premier homme? Mon : il a voulu être ct>nçn dans les entraOles d'une vierge; il a voulu demeurer neuf mois dans le sein de sa mère, comme les autres enfants; il a voulu naître enfant comme eux , et s'assujettir à toutes les humiliaiions et toutes les infirmités de cet âge.
Ce n'est pas tout : c^r quoiqu'il se fit enfimt, il pouvoit du reste se Caire monarque , indépendant , souverain. U le pouvoit ; mais c'est ce qu'il n'a pas voulu : il a voulu dépendre, et qui plus est, il a vouhi se foire eseUwe {Philip, , ^. U est vrai, selon le témoignage et l'expression de l'Apôtre, qu'ti n'en a pris que la forme (lbid.)« et que, sous cette forme d'esclave, il étoit roi en effet, et roi de l'univers: mais o'est cela même qui doit bien nous surprendre , que lui , qui étoit le maitréet le rpi du monde entier , il se aoit abaissé jusqu'à la forme d'un esclave pour s'humilier davantage et pour s'anéantir. O abaissements, 6 anéantissements de mon Dieu, que vous éles încoacevables!
Hais ne dois-je pas ajouter , pour ma confusion , qu'une chose est presque aussi difficile à concevoir et à croire : c'est qu'à la vue de ces abaissements d'un Dieu» je nourrisse dansmon cœur un orgueil qui ne se faut que trop sentir à moi, et qui né se foit même que trop sentir aux autres dans les rencontres? Puis-je soutenir la moindro humiliation qui m'arrive ? puis*je supporter la moindre parole qui me blesse ?,puis-je recevoir avec docilité et sans aigrour le moindre avis 'que me donnent ceux que Dieu a chargés de. ma conduite? Gomlnewi sttis-je délicatà la plus légère répréhension? combien suis-je jaloux de certaines préférences et de certames distinctions? combien y suis-je 8ensible,8oitipr8qu'onmelesrefnse,ou lorsqu'elles me sont aocopdées? Bien loin ée vouloir descendre , comme nHHi Seigneur, je vondroîs iaivour84Miiter; .et« de d<^ en degré, il n'y a rieo.dws mon élaioù
742 DE L'AUMILIIÉ DE J.^G. DàNS L^lNCAIinATION.
je vonlbase fMffVdair. Terrt et tendre^ pourquoi vau» enor§màUk»m^ Vùu$^ ei ée quoi (Eeclei., 10)? Ce reproche do Saûil-Eqprit tomtail k toBt homme, pmsqoe tout boniHie , de son fonds, n'est qu'on sujet de mépris : il convient encore plnsitont dirëtien, poisqne toot ehrëtieD, par le caractère de sa foi, adoreun Dieu anéanti. Mais à combien plot forte ratseï me convient4l à moi rdigieux, àmoi spécialement diligé, comme religieux, de prendre tous les sentimenls de Jésus-Christ? Hé» las ! soos on saint habit et sons on véieaient d'hundlité, j'ai peot-étre plus d'orgueil et plus d'envie de m'élefer , que je n'en aurois eu dans le monde. N'est*-ce pas démentir ma profession? n'est-oe pas me démentir ra6i-4àéine ?
Seoohd point. En même temps que le Verbe divin s'est hnmilié si profondément et jusqu'à s'anéantir, c'est de ce néant même où l'hu* milité ru tiédnit que Dieu a tiré sa plus grande 'gloire, et c'est par-là que le FHs uoiitue de Dieu, en réparant la gloire de son Père , a tout à la fois opéré le sdut de l'homme. Combien de mérites, combien d'effets merveilleux de grâce et de sainteté ce néant a-t-il produits? Car c'est liKdessns qu'est fondée toute notre justification , et c'est ce qoi nous a Mriohis de tous les dons eéiestas et de tous les tfésors de la miséricorde du Seigneur. De sorte que ce néant a été plus glorieux à Dieu, ptas salataii^ suit hommes , plus fécond dans ses f riiits sacrés et ses admirables opérations,, que tous les antres états de qd^deur et de majesté où le Sauveur a paru, et où il eût pu parottre. O puissance infinie du Très-Haut ! 6 abtme dé sagesse! que vous êtes împé* nétrable , Seigneur , dans vos ixmseib , et que vous y êtes Jidorable 1 Sur l'humiliation la plus étonnante vous savez étabUr votre |dos sn« blime grandeur, et dans le plus prodigieux abaissement^ vous trouvei de quoi vous éiéter, el de quoi nous sauver et nous sanctifier.
Voilà quelle est par rapport à moi-même, et avec une juste proportion, la vertu et lé pouvoir de l'humilité. Qaeisque soient sur moi les desseins de Dieu, je dois être persuadé qu'il ne fera jamais rien dé
gunddans moi qui n'ait lenéant démon humititépoor principe et pour hdemeut. Dès que je voudrai être quelque chose, je ne serai rien ; etdu moment qaejeeonsentirai à n'être rien, je deviendrai devant Dieu capable de tour. Voilà par quelle voie led Saiikts sont parvenus à une ai hatate perfection, et voilipar où f y puisparveniroommeeux : sans Thumilité, point de véritable vertu, point d'oeuvres vraiment saintes. Car» dans toutes nos œuvres et dans toutes nos vertus, il faut bien diatifr-. guer le corps et l'esprit : le corps-, qui est la Substance des choses que naiis feisons ; et l'esprit, qui est la vue intérieure que nous nous propesons en les disant. Ot c'est cet eéprit qui vivifie nos œuvres et qoi anime nos vertus. Dès-là donc qu'M vient à manquer, du qu'il eat infecté et gâté par l'orgueil , lee œuvres les plus apparenterne sont |Att «pie des œovi« merles, et le^^uê spécietaes vertus n'ont qo'me
DE L-HUMIUTÉ DE J.-C. DANSftiNCARNATION. 743
vaine lueur» qui brille à nos yeux et qui nous éblouit, mais qui s'éclipse et qui disparolt aux yeux de Dieu.
Et en effet, de quel prii^ peut être auprès de lui ce que je ne fais pas pour lui, mais ce que je fais pour satisfaire ma vanité, pour m'attirer l'estime des créatures , pour avoir, dans la communauté ou dans tout l'ordre dont je suis membre» une certaine considération? Quand même je ne m'y diercherois pas si expressément moi-même , et que je croirois y chercher véritablement Dieu ^ ne seroit-ce jiis, non seu« lement en rabaisser et en diminuer , mais en détruire toute la valeur, que d'en partager avec lui la gloire, en m'arrétant i certains éloges qui me flattent , à certains retours sur moi-même, et à certaines complaisances d'autant plus dangereuses qu elles sont plus subtiles, et que souvent elles se trouvent couvertes du voile de l'humilité 7 Dieu perce ce voile, 'A, voit le fond de notre cœur ; et d'ailleurs il est si jaloux de sa gloire, qu'il nous (Jéfend d'y toucher jamais et de lui en dérober la moindre partie. 11 veut une gloire toute pure; et c'est l'altérer que d'y mêler la nôtre en quelque manière que ce soit.
Aussi voyons-nous qu'il à toujours iait choix des âmes les plus humbles , on pour les porter à des degrés de sainteté extraordinaire, ou pour les employer à ses plus grands ouvrages. Ce fut la plus humble des vierges qu'il éleva jusqu'à la maternité divine ; ce fut par de pauvres pêcheiirs qu'il convertit toute la terre , et qu'il y répandit son Église. Il n'a choisi pour cela, dit saint Paul, ni lès sages, m les puissants ^ ni les nobles tfu àècle^ parcequ'ik sont communément orgueilleux et pleins d'eux-mêmes : mah il a pris ce qu'il y avoit de plus foUde pour confondre les forts. Il a pris ce quil y avoii de moins noble et de plus périssable, les choses même qui ne sont point, pour ren^ verser celles qtà sont. Et par quelle raison en a-t*il ainsi usé? afin que nul homme n'ait dej/uoi se glorifier devant lui (1. Cor., 4).
Au contraire y que)^ jugements a-t-il exercés contre des âmes présomptueuses qui se sont laissé ^nfier de leurs prétendus mérites? Nous n^en avons que trop d'exemples dans des solitaires , dans des religieux , en des hommes qui passoient pour des Samts et qui l'étoient du reste, mais dont il a permis les chutes malheureuses , pour les punir de leur orgueil. Si Dieu ne m'a pas encore puni avec tant d'éclat ni avec tant de sévérité, n'est-ce pas pour moi un mal assez déplora-^ ble, que tout ce que je puis avoir pratiqué jusqu'ici dans la religion de plus pénible et de plus saint en soi ait peut-être été perdu , parcequ'une secrète envie de paroitre s'y est glissée, et qu'elle y a eu la meilleuve pa)rt? Que sera-ce à la fin de mes jours si , comblé d'années et consumé de travaux, je me trouve néanmoins les mains vid^, et que Caie le malheur alors qu'une fausse et vaiàe gloire m'ait tout en** levé?
Troisième point. Dans ce mystère d'un Dieu incarné/ nous avons
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contracté avec loi une alliance toute particulière. Alliance en verto de laquelle nous sommes les frères de Jésus*Christ , et Jésus-Christ est notre frère. Non seulement même par cette alliance nous devenons âes frères, mais nous sommes ses membres , et nous ne faisons plus avec ce Dieu-Homme qu*un même corps. Le nœud qui forme entre lui et nous une union si parfaite , c'est l'état d'humiliation et d'anéan» tissement où il a bien voulu descendre pour nous. S'il ne f&t point sorti de sa gloire » et qu'il eût refusé de prendre une chaîr semblable à la nôtre, ce seroit toujours notre Dieu, et nous serions toujours ses créatures : mais nous n'aunoi|S jamais eu l'avantage de lui être liés comme frères ni comme membres. Nous ne lui appartenons donc de si près que parceqa'il est venu à nous , et qu'il s'est fait petit comme nous.
De là combien nous doivent être chers ses abaissements, puisqu'ils nous ont ainsi élevés et qu'ils nous ont été si salutaires? Or n'est-il pas étrange que nous y soyons néanmoins si opposés, et que dans la pratique nous n'y voulions avoir aucune part? Quand il ne s'agit que lie les adorer dans la personne de Jésus-Christ, et de m'en expliquer *m des termes et avec des sentiments d'admiration , j'use sur ceia des expressions les plus vives et les plus touchantes. Quand il n'est question que de les méditer et de m'en entretenir intérieurement dans la prière , j'y trouve du goût , et j'en suis même attendri quelquefois jusqu'aux larmes. Mais qu^il se présente une occasion de les imiter et il'y participer, c'est là que toute l'onction que j'y trouvois s^évanouit , t't que toute l'ardeur de mon zèle vient à s'éteindre. Un mépris, futce le plus léger, et ne fût-il, conune il arrive souvent, qu'imaginaire, suffit pour me serrer le cœur et pour me remplir d'amertume. Ou j'échte avec chaleur ; ou , si je dissimule mon chagrin , j'en suis continuellement occupé , et je le porte partout.
Estrce là l'honneur et la reconnoissance que je dois à un Dieu si profondément humilié pour moi ? Afin de m'égaler en quelque sorte à lui, il n'a pas dédaigné de me ressembler dans toutes mes infirmités et toutes mes misères; et il n'est rien dont j'aie plus d'horreur que de lui ressembler en cela même qui l'a approché de moi , et qui m'a donné avec lui un rapport si avantageux et si glorieux. Il éiut qu'il y ait de \a proportion entre le chef et les membres : et quelle proportion , quelle alliance peut-il y avoir entre son humilité et moqi orgueil? Quelle indignité, disbit saint Bernard, et quelle honte que, sous un chef couronné d'épines, les membres ^vent dans le plaisir et dans les délices! Je puis bien me dire de même : Quel renversement et quelle contradiction que, sous un chef qui s'est voloptairement anéanti, moi qui me reconnois pour un de ses membres, et qui dois regarder comme un insigne bonheur de l'être , je mé fasse toutefois un scandale de ^es anéantissements , et que Je les rejette si loin de moi! N'est-oe pas le rençncer lui-même? n'est-ce pas m'en séparer? Or, dès que les
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membres ne communiquent plus avec le chef, ils n'en reçoivent plus de vertu , et ils tombent dans une mortelle- défaillance : voilà ce que j'ai à craindre. Dieu laisse une ame vaioe languir dans la tiédeur, et ne se remplir que de frivoles idées, qui l'amusent toute sa vie plutôt qu'elles ne roccupent.
Encore est-ce Un bien qu'il en demeure là , et qu'il ne l'abandonna pas en des rencontrés et sur des points plus essentiels. Quoi qu'il en soit^k Seigneur résiste aux superbes^ et?eit auxhumbks qu*tl donne sa grâce (Jacob., 4). Sans l'humilité, point d'esprit chrétien; à plus forte raison, point d'esprit religieux; et, par le même principe, point de progrès dans les voies de Dieu , ppint de commerce ni d'union avec Dieu« Je ne l'ai que trop éprouvé : veux-je l'éprouver encore? ou plutôt n'y dois-je pas et n'y. veux-je pas apporter un prompt remède?
ConcLiisiON. C'est vous, Seigneur, qui me l'enseignez ce moyen si nécessaire' pour guérir les maux infinis que l'oi^ueil m'a causés jusques à présent^ et pour arrêter les pernicieux effets qu'il produit tous les jours jusque dans les plus saints états. Le premier de tous les péchés a été l'orgueil, et c'est de cette source empoisonnée que sont venus dans la suite tant d'autres péchés. 11 n'y avoit que vos humiliations/Seigneur, qui pussent les réparer;et voilà pourquoi, entrant dans le monde, vousavez commence par vous humilier.
Votre exemple est pour moi une leçon bien sensible et bien intelligible. Tout Dieu que vous êtes, vous voulez être renfermé, comme un eniant, dans le sein d'une vierge; vous y voulez demeurer obscur et inconnu ; et par-là que m'apprenez- vous autre chose, sinon que je dois moi-même» par mon humilité, me rendre aussi petit qu'un enfant? Puis-je rignorer, cette excellente et divine leçon ? et par quel prétexte puis-je me défendre de la pratiquer? La gloire m'est-elle plus due qu'à vous, et mon nom sur la terre doit-U être plus connu que le vôttre?
Ahl Seigneur, ces pensées me confondent, et j'y trouve toute ma condamnation. Maintenant que je les ai présentes à Tesprit , f en suis tbuelié, et il me semble que je serois en disposition de soutenir tous les outrages et de vivre comme le derm'er des hommes : mais que ces idées passent bientôt de mon souvenir, et qu'il faut peu de chose pour les effacer! De toutes les vertus, il n'en est point qui s'acquiert plus difficilement qu'une sincère humilité ,.ni qui engage à de plus grands efforts et à de plus grands sacrifiées. Du moins, mon Dieu , je sens làdessus ma fbibiesse, et je m'en humilie devant vous. Ma sensibilité est extrême , et je ne puis de moi-même la vaincre ; mais aidez-moi , Seigneur; fortifiez-moi dans le dessein que' vous ni'inspirèz de travailler enfin à déraciner dé mon cœur ce fonlds d'orgueil qui m'est si nattûrel^ et qui se répand dans toates me9 actions et toute la conduite de mavie.
746 StJRL'filËRGiCE DE La PRÉSENCE DE DIEU*
CONSIDÉRATION
SUR L'CXERGICB de la présence de DIB0.
De tous les exercices de la vie chrëtionne et reUgieiue » il n'en est Doint .011 les Saints se soient plus adonna, ni qu'ils aient (dus recômmandé, que celui de la présence de Dieu. U est important d'eo bi« connottre l'obligation , Tutilité et la pratique*
Premier point. L'obligation de cet exercice est fondée sur ces deux principes de foi : Dieu est partout , et Dieu voit tout. Dieu est partoiit : donc je lui dois partout le respect, donc je dois partout me son* venir de la prééminence de son être et de ma dépendance. En efiFet » il n'y a point de lieu dans l'univer^ qui ne soit consacré par la présence de la majesté de Dieu; et quelque part que je me trouve» je puis dire aussi bien que Jacob : Ce lieu est saini, et je né U tovoîf pat [Gènes. ^ 28), ou plutôt Je n'y pensois pas. Dieu est ici» et je l'oiiblioîs» Je n'y faisois nulle attention. Ainsi Texerdce de la présence de Diea est Fbommage légitime et le culte que je rends à l'immensicé de Aiea. Saint Augustin se Test figurée comme on vaste océan, oà toutes les créatures sont , pour ainsi dire» abîmées dans. Dieu et pénétrées de l'essence de Dieu, sans pouvoir jamais sortir hors de lui» ni se déta* cher de lui » parcequVlles lui sont présentes par la nécessité de leur être. M'est-il donc pas juste que l'homme» qui est une créature intet ligente ei raisonnable» se fasse un devoir de religion de lui être encore présent d'esprit et de cœur; se considérant sans cesse dans Dîea^ el considérant Dieu dans soi-naéme» puisqu'il^ a des liaisons essenlidles entre Dieu et lui?
En même temps que Dieu est partout » il voit tout » il observe tant : je dois donc» autant qu'il est-en mon pouvoir;, ne le perdre jamais de vue, et marcher toujours comme l'ayant pour témoin» nonsenkineet de mes actions » mais de mes plus secrètes intentions » i:e Dieu doDt la pénétration est infinie, à qui malgré moi je sers comme d'un ooati« nuel spectacle» et à la connoissance duquel rien ne peut se soustraire ni se dérober. Où irot-je, Seigneur^ disoit David» pour me emeher à votre entendement dti^in, et pu fuirai^je de devant votre faeef Si je monte dans le ciel, je vous y rencontre'; si je descends jusqu mac e»« fers, vous y êtes présent; H je prends des ailes pour voler aux esetrimt^ tés de la terre^ c'est votre main qui m'y conduit. Toi dk en moé-méme : Peut-être que tes ténèbres me couvriront. Mais jai reeenn» que Us nuit mime laplus profonde devient toute lumineuse pour me montrer à vç/ue. Car les ténèiresj, à mon IHeuI ne sontpwa obscures pour voue, eska nvii pour vous est aussi claire que le plus grand jour (Ps. 13ft )• Voilà comment raisonnoit ee saint roi^ omcluant de ]k robligaticn où U éioit de se tenir toujours en la présence de son Dieu. Pourquoi ne le clorai-je pas moi-même et pour moi-même?
SUR L'EXERCICE DE LA PRÉSERGE Dfe DIEU. 747
Second poimr. L'utilité de ce même exercice de bi présence de Dieu consiste en ce que cVstun souverain préservatif contre lepéché^ et de plus » une voie courte et abrégée pour arriver à là perfection.
Prâervatif fibfltre le pédié: car rien n'est plus propre à me contenir dans l'ordre, que de penser que je snb devant Dieu. Rien de plus efficace pour réprimer les mouvements de mes passions , pour me faire triompher des plus violentes tentations , pour m'empécher de succomber dans les plus dangereuses occasions , que de me dire : Je suis en présence de mon juge, en présence de celui qui va me condamner, et qui est tout prêt à prononéer contre moi l'arrêt, si je suis assee téméraire pour commettre ce péché. Il n'y a point , dis-je, de tentation que cette réflexion ne surmonte , poiot d'emportement qu'elle n'arrête , point de fi^agililé ni de chute dont elle ne préserve. Nous pe péchons communément qne parceque nous perdons la vue de Dieu ; et à peine péeherions-noûsjs^maîs, si nous avions toujours Dieu présent. Pédier contre Dieu , dit saint Augustin , c'est un crime ; mais pécher contre Dieu à la vue même de Dieu , c'est un monstre , et il y auroit peu de pécheurs qui en vinssent jusque là , s*ils étoient préve« nus de ce sentiment : Dieu me regarde. Aussi est-ce le reproche que se fit à soi-même Fenfiaiit prodigne, quand il dit, dans la douleur et dans Pamertnme de son ame : Jlfon pl^e, fai fféché conire k ciel, et devwi votes (Luc, i5).
\(Ae courte et abrégée pour arriver à la perfectita : c'est ce que Dieu lui-même enseignoit à Abrabsim , lorsqu'il lui disoît : Matehe* en ma prhence , et vous terex parfait (Gehei., i 7). Car la vraie perfection de l'homme chrétien et du religieux est de bieti fiiire toutes ses actions , de ne les point faire lâchement , de les faire avec appUoation et avec ferveur. Or qu'y a-t4l qui puisse plus* m'inspirer cette ferveur dans mes actions, plus m'anihier, et corriger eH moi le désordre d'une vie négligeante et lâche, que la vue et U présence de Dieu? Dieu m'examine, etjeTai continuellement pour spectateur. Aveocelapuiaje être tiède et languisèant dans son service, et en ce que je ftis peur lui ? Ajoutez que cette présence de Dieu est une source deconsolations pour les âmes justes, et un soutien dans les eflDrts et les violences que leur coûter le soin dé leur perfection. Qu'y a-t-il de plus doux que cette pensée: Dieu est avec moi; tout Dieu qa'H est, il s'applique k moi, et est occupé de moi? Cette pensée selilef n'estndle pas plus qne suffisante pour adoucir toutes les peines qui peuvent se présenter, et pour affermir dans tous les combats qu'il y a à livrer? Tel est le fhiit de la présence de Dieu : Qtte iei /tctlet, dit rÉcriture, soi^nl remptiê dune sainte joie! et comment ne le seroient-îls pas» puisqu'ils envink' geni ioujouri Dieu, et qu'ili sont icujowrs etiSMNémes âoBf le$ yeux éê IHeu(Pê.b7)?
TnoisiiME POINT. Quant à la pratique, l'exerdcede la présence de
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Dieu demande deux choses : Tiuie est d*éyiter soigneusement tout œ qui peut être un obstacle à la présence de Dieu , et l'autre de s'assujettir avec fidélité à tout ce qu'on sait être un moyen pour l'acquérir et pour la conserver. • • '
En éviter les obstacles. Ce sont, par exemple, les vains amuse» ments du siècle, certains divertissements où le cœur se répand trop audehors, certaines joies déréglées qui dissipent l'esprit, certaines sociétés qui nous^détoument de nos devoirs , certaines liaisons d'amitié qui nous attachent aux créatures, jusqu'à en être tout occupés; l'excès des désirs qui nous agitent et. qui nous partagent, la véhémence des passions qui nous altèrent et qui nous troublent, les conversations inutiles qui nous remplissent rimagination do bagatelles, les soii^s superflus qui nous embarrassent, les occupations trop grandes et trop iréqùentes qui nous accablent, mUle affaires où nous nous enga* geons , mille sujets de distraction que nous nous attirons. 11 faut retrancher tout cela , parceque tout cela, est incompatible av^ la présence de Dieu. Et il est bien raisonnable, 6 mon Dieu, que j'en use ainsi : car puisque votre divine présence est pour moi un trésor si précieux , u n'y a rien que je ne doive quitter pour le posséder, et je ne l'achèterai jamais trop cher. Heureux si par-là je parviens à l'obtenir; et si, renonçant à tout le reste, je me trouve uni à vous par cette bienheureuse présence , qui, dé» cette vie, est une félicité anticipée!
S'assujettir aux moyens d'acquérir et de conserve^ la présence de Dieu; tek que sont, la prière : demandant tous les jours à Dieu ce riche don, et lui disant avec le Prophète royal. Seigneur^ dirigex ma vote, devpnt vos yeux (P$. 5), et faites que je ne m'éloigne jamais de votre présence. lîe silence et la retraite : ayant chaque jour des heures raflées poujr vaquer à Dieu , et pour se séparer du bruit et du tumuiie du monde. L'ordre dans ses actions : n'en faisant aucune que par esprit d'obéissance à Dieu; accomplissant en toutes la volonté et le bon plaisir de Dieu; cherchant Dieu jusque dans les plus mdifferentes» et se le proposant pour fin ; ne considérant les créatures que comme elles doivent être considérées , c'est-à-dire que comme les images de Dieu« que comme des miroirs qui nous représentent les perfections de Dieu; le ciel comme le palais de sa gloire, la terre cooune l'escabeau de ses pieds , les hommes comme les ministres de sa providence, les prospérités comme les effets de sa libéralité , les adversités comme les châtiments de sa justice. Voilà le secret de ne perdre jamais la présence de Dieu ; voilà par où saint Ignace de Loyola s'élevoit sans desse à Dieu. U ne lui llUkût que la vue d'une fleur po^r le ravir hors de lui-méoM , et pour lui donner te plus haute idée du souverain auteur de te na* uupe. Puissions-nous de cette sorte^ selon te nuaùme de TApôtre, trouver Dieu partout et en tout !
m LA PAUVRETÉ DE J.>G. DANS SA NATIVITÉ. 749