SUR L'HUMILITÉ DE LA FOI
où bon lui semble , ni où il lai plaît : il se trouve resserré dans un lieu obscur et ténébreux, sans qu'il lui soit permis de faire un pas pour en sortir; et s'il fait le moindre effort pour se tirer de cette captivité, on le traite de rebelle. Tel est l'assujettissement de la foi : notre esprit a une faculté naturelle de se répandre sur toutes sortes d'objets , de s'élever à ce qui est au-dessus de lui , d'aller l*echercher les choses les pins cachées , de passer d'une connaissance à l'autre, et de faire toujours de nouvelles découvertes. C'est là , si j'ose m' exprimer de la sorte , un de ses plus beaux apanages ; c'est là qu*il met sa principale gloire , et c'est de quoi il est le plus jaloux. De vouloir le gêner là-dessus, de vouloir le priver d*un droit qu'il se croit propre et qui flatte sa vanité, c'est étrangement le rabaisser et le dégrader. Voilà néanmoins ce que la foi entreprend. Elle lui interdit toute curiosité , toute liberté de discourir sur le fond des vérités que Dieu nous révèle , et par-là elle le tient captif et sous le joug. Que l'humilité vienne ^ lui manquer, demeurera-t-il dajfs cette sujétion , et ne cherohera-t-il pas à s'affranchir d'un empire dont son orgueil est blessé?
YI. Il est certain, et l'expérience nous le fait bien voir, que c'est en cela que la soumission nous paroît plus difficile et moins supportable. Dans tout le reste, nous nous assujettissons et nous nous captivons. Dans nos affaires, dans nos emplois, jusque dans nos divertissements et dans nos inclinations^ même les plus fortes , nous nous faisons tous les jours violence. Hais s'agil-il de nos sentiments, etdes opinions particulières dont nous nous sommes laissé prévenir; nous ordonne- t-on de les déposer et de les renoncer par le seul respect d'une autorité supérieure , c'est alors qu'il se forme en nous mille contradictions et mille révoltes d'esprit ; et ces contradictions intérieures , ces révoltes sont telles , que souvent ni la raison , ni le devoir , ni la crainte , ni l'espérance, ni la nécessité, ni la force, ne sont pas capables de les surmonter. D'où vient cette diffésence, et d'où arrive-t-ii que nous soyons si;.dociles sur toutes les autreis choses, el si peu sur ce qui est opposé à nos idées et à nos préjugés? C'est que la docilité et la condescendance sur toutes les autres choses* ne porte point ordinairement avec soi un caractère d'humiliation , et qu'au contraire elle passe pour honnêteté , pour civilité , pour bonté : au lieu que de désavouer ses pensées et de les quitter, pour s'attacher à d'autres qu'on nous oblige de prendre et pour s'y conformer, c'&jt reconnottre qu'on se trompt>it, qu'on s'égaroit, qu'on n'étoit point assez éclairé, ni assez bien instruit pour se conduire soi-même : et voilà ce que notre présomption ne peut soutenir, de quoi elle ne peut convenir , à quoi l'on a toutes les peines imaginables de la résoudre et de la faire consentir.
VH. Prenez garde, s'il vous plaît; je dis, pour s^attacher à d'autres sentiments et* à d'autres pensées, qu'on nous oblige de prendre. Car si c'wt de soi-même qu'on vient à changer d'opinion, si c'est avec une
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pleine liberté de choisir celle qu'on veut, et qu'on retienne toujours sa première indépendance ; il n'f a rien là qui choque notre orgueil, et c'est pourquoi notre esprit n'y répugne plus. On se fait même une gloire d'être revenu de son erreur, d'avoir mieux approfondi tel point qu'on n'avoit pas assez pénétré > d'avoir eu des vues plus justes , et d'avoir enfin découvert la vérité. Mais , encore une fois , il fout que tout cela soit de nous-mêmes, c'est-à-dire que ce soit nous-pèmea qui jugions, nous-mêmes qui décidions, nous-mêmes qui nous détrompions. Si c'est un autre qui veut là-dessus nous diriger et nous entraîner dans son sentiment, surtout si c'est une puissance même légitime et à laquelle nous sommes subordonnés , qui exige de ifbus ce témoignage de dépendance et d'obéissance, ce sera assez pour nous obstiner plus que jamais dans nos préventions; et sans le secours d'une humilité sincère et religieuse, on ne peut guère se promettre de nous que nous nous démettions de la possession où nous nous croyons bien établis, de nous en rapporter à nous-mêmes , et d'être maîtres de nos jugements.
Vlil. Fausse et malheureuse possession , qui a fait dans les siècles passés, et qui fait encore de nos jours, tant de libertins en matière de créance. Ne croire que ce que l'on voit, ou que ce que l'on connoît par l'évideDce naturelle; ne consulter là-dessus que soi-même, et ne déférer à nul autre que soi-même , voilà le premier principe de l'orgueil de l'homme. On veut comprendre les choses de Dieu avant que d'y ajouter foi; et Dieu nous dit par son prophète : Je veux que vous les croyiez avant que vous Ie#compreniez. Pourquoi cela? c'est, remarque saint Augnslîn, que l'intelligence des choses de Dieu est un don de grâce, qui doit être mérité par l'humilité de la foi, et qui est la récompense de la foi. Les prétendus esprits forts du monde voudroient que^^ieu les gouvernât par la raison : et Dieu leur répond : Je veux que ce soit la foi qui vous gouverne, ou plaint je venx moi-même vous gouverner par la foi. Toutes sortes de conddérations l'y engagent , mats en particulier celle-ci : qu'étant d'aussi foibies et d'aussi petites créatures que nous le sommes, il n'est pas juste que )ious soyons les juges et les arbitres de ce qui concerne ses adorables mystères et ses impénétrables conseils; que si c'éioit par la raison que nous fussions conduits , ce ne seroit point précisément à sa divine parole que nous nous soumettrions ; mais qu'avec cette raison» qui nous serviront de guide,- nous jugerions de sa parole même» et nous nous érigerions un tribunal au-dessus'de lui: ce qui sans doute ne nous appartient pas , ni ne nous peut jamais appaitenir.
IX. Quoi donc! dit un sage du monde, n'ai*je pas droit de demander I9 raison des choses que Dieu me déclare ; ou qu'on me déclare de sa paît, et qu'on m'ordonne de croire? £h ! qui vous auroit donné ce droit, et pourquoi voArie]&-vous vous l'attribuer à l'égard de Dieu et
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4e l'Église de» Oieo , lorsque fous les joiirs et es ii#e fipjfis voni^ croyez de simples hommes , sans canictère et saps autorité » sur leur seule parole? Combien y a-t-il ^e choses daos ruuiireFs qui vpus sout iucQUDues, et dont néanmoins vqu^ ne douter paa» p^irceqiie vous vous en rapportez au tëmoignaige des savanls? 11 est étrang^^ dit saint HUaire , que nous soyons si bun^Hes dans la pirofi^s^io^ que OQU^ faisons de ne pas savoif la plupart 4es secreti^ de la nature» et qu'il p'y ait qu'à r^^ard des mystères de Dieu et des pqints de la religipu » que nous fassions paroitre un^ îgqpraufoe prÀpmptnepse et pleine d'orgueil.