‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 42 sur 225 · LES HOMMES · texte numérisé non relu

LES HOMMES

Dieu veut-il me sauver? ne le veut-il pas? Si je m'attache à la vraie créance , qui est celle de l'Église , je décide sans hésiter que Dieu ireut mon salut, et qu'il le veut sincèrement, parcequ'il veut sincèrement le salut de tous les hommes.

Est-il rien qui nous ait été marqué en des termes plus exprès dans les divines Écritures? et qui en croirons-nous , si nous n'en croyons pas Dieu même , lequel s'en est expliqué tant de fois par ses sacrés organes, et en tant de manières différentes? Il n'y a qu'à parcourir ces saintes lettres et qu'à les lire, mais sans préjugé et sans obstination, mais avec une certaine bonne foi et une certaine simplicité de cœur, mais dans la vue de s'instruire, et non point dans un esprit de contradiction et de dispute; voici les idées que nous en rapporterons, et que tout d'un coup nous nous formerons : Que Dieu ne veut pas qtCaucun homme périsse (% Petr., 5); mais qu'il veut au contraire que tous se sauvent. Que c'est pour cela même qu'il use de patience envers les pécheurs qui s'égarent de la voie du salut, et que, pour les y faire rentrer, il les appelle tous à la pémtence. Qu'à la vérité il y aura peu d'élus, c'est-à-dire qu'il y en aura peu qui parviennent au salut ; mais que le nombre n'en sera si petit que parceque les autres n'auront pas bien usé, comme ils le pouvoient et comme ils le dévoient, des grâces que Dieu , de toute éternité, leur avoit préparées, et des moyens qu'il leur avoit fournis dans le temps. Qu'entre les réprouvés il n'y en aura donc pas un seul qui puisse imputer à Dieu sa perte ; mais qu'ils seront forcés de se l'imputer à eux-mêmes, en reconnoissant qu'il ne tenoit qu'à eux de se sauver, et que Dieu ne les a point laissé manquer des secours nécessaires pour arriver au bien-

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heoreox terme où il vouloit les conduire. Qu'il a envoya son Fils pour être le Médiateur, le Rédempteur, le Sauveur de tout ce qu'il y a ea d'hommes dans le monde, et de tout ce qu'il y en aura jusqu'à )a fin du monde : si bien que , de même qu'il fait luire son soleil sur les bons et sur l^s médiants, ou de même qu'il fait tomber la rosée du ciel sur les uns et sur les autres , de même il a voulu que le sang de Jésus-Christ se répandit, sans exception de personne, sur tout le genre humain, et qu'il effaçât toutes les iniquités de la terre.

Voilà , dis-je , ce que nous comprendrons à la simple lecture des divins oracles du Seigneur, et des saints livres ou ils sont exprima» Voilà ce qu'ils nous feront clairement entendre quand nous les consulterons, et que nous les prendrons dans le sens naturel qui se pré-* sente de lui-même. Il est bien étrange qu'il se trouve des gens qui^ sur cela, deviennent ingénieux contre leur propre intérêt, et qui , par de vaines subtilités , cherchent à obscurcir des témoignages si formels et d'ailleurs si favorables.

Ne raisonnons poiot tant , ne soyons point si curieax d'innover, ni si jaloux de soutenir à nos dépens des doctrines particulières. La foi de nos pères nous suffit. Ce qu'ils ont cru de tout temps , nous de* vous le croire avec b même certitude. Car le moins que nous pui^ sioDs penser d'eux et en dire, c'est assurément qu'ils avoientdes lu* mières aussi relevées que les nôtres; qu'ils étoient aussi pénétrants que nous, aussi instruits que nous, aussi versés dans la connoîssanee des mystères de Dieu et dans la science du salut. Or voyant dans l'Écriture , surtout dans l'Évangile et dans les Épitres des apôtres , des termes si précis et si marqués touchant la prédestination divine , et le dessein que Dieu a de sauver tout le monde , ils se sont soumis sans résistance à une vérité qui leur éioit si authentiquement notifiée. Us n'ont point eu recours, pour en éluder la force , à de frivoles distinctions. Ils n'ont point partagé le monde en deux ordres : l'un de ceux que Dieu a choisis et favorisés * l'autre de ceux qu*il a rejetés et entièrement délaissés. Us anroient cru , par ce partage , faire injure à cette miséricorde infinie qui remplit tout l'univers, et en mai juger; ils auroient cru offenser le Dieu , le Créateur, le Père com<« mun de tous les hommes ; ils auroient cru se rendre homicides de leurs frères, en leur fermant ce sein paternel qui nous est ouvert» et d'où personne n'est exclu, si lui-même il ne s'en sépare. Suivons des guides si sûrs , et entrons dans leurs sentiments. Au lieu de nous arrêter à des contestations et à des questions sans fin , ne pensons comme eux qu'à profiler du don de Dieu. Goùtons-Ie dans le silence de la médittition ; nous y trouverons non seulement l'appui le plus ferme et la ressource la plus solide , mais encore une des plus douces et des plus sensibles consolations.

Car, dans la vive persuasion où je suis que Dieu a voulu et qu'il

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veut le salut de tout le monde , m'appliquant à moi-même ce grand principe, j'en tire les plus heureuses conséquences.

J'adore la bonté de Dieu , je l'admire , j'y mets ma confiance ; je me jette , ou pour mieux dire , je m'abime dans le sein de cette providence universelle qui embrasse toutes les nations , toutes les conditions, tous les états. Je vais à Dieu^ et, dans uu sentiment d'amour et de reconnoissance , je lui dis avec le Prophète : O mon Dieu ! d ma miséricorde ! Je mesure sa charité , tout immense qu'elle est , on je tâche de la mesurer. J'en prends, pour parler de la sorte après FApôtre, toutes les dimensions; j'en considère la hauteur, la profondeur, la largeur, la longueur. Toutes ces idées me confondent, et je ne puis assez m'étonner de voir que cette charité divine s'étend jusqu'à moi ; jusqu'à moi vile poussière , jusqu'à moi créature ingrate et rebelle, jusqu'à moi pécheur de tant d'année, et digne des plus rigoureux châtiments du ciel.

Si je me sens assailli de la tentation , et que je tombe dans la défiance et en certains doutes qui me troublent au sujet de ma prédestination étemelle, je me retrace fortement dans l'esprit ce souvenir si consolant, que Dieu veut me sauver : Et pourquoi vous affligez^vous, mon ame, me dis-je à moi-même , comme David ? Pourquoi vous alar' mez'Vous? Espérez en Dieu , vous le pouvez ; car c'est votre Dieu , et il n'a pour vous que des pensées de paix {Psalm. 42). Si le zèle de ma perfection s'allume dans moi , et que par la pratique des bonnes œuvres je travaille à m'enrichir pour le ciel , ce qui redouble ma ferveur, c'est de savoir, ainsi que s'exprime saint Paul, que je n'agis, que jene combats point à Caventure; mais que Dieu, quidesire mon salut plus que moi-même, accepte tout ce que je fais, qu'il Tagrëe, qu'il récrit dans lé livre de vie, et qu'il' est disposé à m'en tenir un compte exact et fidèle.

Si les remords de ma conscience me reprochent les désordres de ma vie, et que la multitude, la grièveté de mes pécliés m'inspirent un secret désespoir d'en obtenir le pardon; pour me rassurer, je repasse cette parole de Jésus-Christ même : Ce ne sont point les Justes que je suis venu appeler ^ mais les pécheurs (Matth., 9). Touché de cette promesse , je m'anime ; je m*encourage à entreprendre l'œuvre de ma conversion. Quelque difficile qu'elle me paroisse, nul obstacle ne m'effraie, rien ne m'arrête, parceque je me réponds de l'assistance de Dieu, qui, voulant me sauver, veut par conséquent m'aider de sa grâce, et me soutenir dans mon retour et dans toutes les rigueurs de ma pénitence. Tels sont, encore une fois , les effets salutaires de l'assurance où je dois être d'une volonté réelle et véritable dans Dieu de ma sanctification et de mon salut.

Mais, par une règle toute contraire , du moment que ma foi viendra à chanceler sur ce principe incontestable; du moment <fue cette volonté de Dieu touchant mon salut ^ et touchant le salut de tout au*

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tre homme » me deviendra douteuse et incertaine , où en serai-je ? Tout mon zèle s'amortira , toute ma ferveur s'éteindra ; plus de pénitence» plus de bonnes œuvres : e.t pourquoi? parceque je ne saurai si ma pénitence et toutes mes bonnes œuvres me pourront être de quelque avantage et de quelque fruit devant Dieu.

£st-il rien en effet qui doive plus déconcerter tout le système d'une vie chrétienne , que cette pensée : Dieu peut-être veut me sauver, mais peut-être aussi ne le veut-il pas. On m'exhortera à servir Dieu, à m'acquitter fidèlement des devoirs de la religion ; mais moi je dirai : Que sais-je si tous les soins que je me donnerai pour cela , si toutes les violences que je me ferai , si toute ma fidélité et mon exactitude ne me seront point inutiles, puisque je ne sais si Dieu veut me sauver? On me représentera la gloire du ciel, le bonheur des Saints, leur récompense étemelle ; maiis moi je dirai : Que sais-je si je suis appelé à cette récompense, puisque je ne sais si Dieu veut me sauver ? On me fera une peinture terrible des jugements de Dieu , de ses arrêts, de ses vengeances, de tous les tourments de l'enfer ; mais moi je dirai : Que sais-je s'il est en mon pouvoir de l'éviter, cet enfer, et si mon mon sort nest pas déjà décidé , puisque je ne sais si Dieu veut me sauver? A Theure de ma mort, on me montrera le crucifix, et Ton me criera : Voilà, mon cher Frère, voilà votre Sauveur, confiez-vous en ses mérites et dans la vertu de son sang; mais moi je dirai : Que saisie si ce sang divin , ce précieux sang, a été répandu pour moi? que sais-je si c'est le prix de ma rançon , puisque je ne sais si Dieu veut me sauver?

Je le dirai , ou du moins je le penserai. Or quel ^oût peut-on alors trouver dans toutes les pratiques du christianisme? avec quelle ardeur peut-on s'y porter? à quelle tentation n'est-on pas exposé de quitter tout, d'abandonner tout au hasard , et de se laisser aller à sa bonne ou à sa mauvaise destinée! Hélas! de ceux-là mêmes qui croient, comme rÉglise, la vocation générale de tous les hommes au salut, il y en a tant néanmoins qu'on ne sauroic déterminer à en prendre le chemin et à y persévérer ! que sera-ce de ceux qui ne voudront pas reconnoitre cette vocation, et qui douteront si Dieu s'est souvenu d'eux , ou s'il ne les a point oubliés ?

Non, dit le Seigneur, je riai point oubUé'mon peuple ^ non plus qu'une mère n'oublie point l* enfant qu'elle a mis au monde ^ et à qui elle adonné la vie (Isai., 49). Dieu ne dit pas en particulier qu'il n'a point oublié celui 'Ci, ni celui-là, parmi son peuple; mais il marque son peuple en général. Or, tout indigne que j'en puisse être, je suis de ce peuple de Dieu ; je dis même de ce peuple choisi dont Dieu autrefois, et dans un sens plus étroit, disoit : Vous serez mon propre peuple. Les Juifs en étoient la figure ; et comme entre toutes les nations ils furent la nation spécialement chérie du Seigneur, et appelée à h| terre promise par une préférence de prédilection, c'est ainsi

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