‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 55 sur 225 · ET GOMMENT IL Y EXERCE SA JUSTICE ET SA MISÉRICORDE · texte numérisé non relu

ET GOMMENT IL Y EXERCE SA JUSTICE ET SA MISÉRICORDE

Dans l'ordre du salut , il y a de la. part de Dieu des substitutions terribles ; c'est-à-dire que Dieu abandonne les uns , et qu'il appdle les autres ; que Dieu dépouille les uns , et qu'il enrichit les autres ; que Dieu Ate aux uns les grâces du salut , et qu'il les transporte aux autres. Mystère de prédestination certain et incontestable. Mystère qui , tout rigoureux qu'il parolt et qu'il est en effet , ne s'accomplit néanmoins que selon les lois de la plus drnte justice , et que ps^ le jugement de Dieu le plus équitable. Enfin , mystère oit Dieu fait td» lemént éclater la sévérité de sa justice , qu'il nous découvre en même temps tous les trésors de sa misériconle , et les ressources inépuisa* blés de sa providence : de sorte qu'à la vue de ce grand mystère, je puis bien (Ure comme le Prophète : Le Seigneur a parlé, et voici deux diùseâ que^m entendues tout à la foie (Pto/m. 61 ), savoir: que le Dieu que j'adore est également redoutable par son infinie puissance » et aimable par sa souveraine bonté.

L Mystère certain et incontestable , mystère de foi. Toute l'Écriture, surtout l'Évangile, les Épttresdes apôtres, nous annoncent cette vérité , et les exemples les plus mémorables l'ont confirmée jusque dans ces derniers siècles : Le royaume de Dieu vous sera enlevé , disoit le Sauveur du monde aux Juifs , ei il sera donni à un peuple qui en produira les fruiu (Matth., 21 ). Le même Sauveur, et au même endroit, en proposant la parabole de la vigne, ajoutoit : Que fera le mtàfre à ces vignerons qui se sont révoUis contre lui f II fera périr

misérablement ces misértUfle$, et il louera ua vigne 4 if autres, qtU Im êultiverant et prendront soin de la faire valoir (Matt., 40). N'est-oe pas aassi selon cette conduite de Dieu que saint Fini et saint Barfiabé eurent l'ordre d'aller prêcher l'Évangle aux Gentils, et qu'ils 86 retirèrent de la Judée en prononçant cette espèce de malédiotioii : Puisque vous rejetez la parole du salut, et que vous vousjugêt tniiîgnei de la vie étemelle j voilà que nous nous tournons vers les nalioiMi Car le Seigneur nous ta atruî ordonné ( Act. , 13 )•

H y auroit cent autres témoignages à produire les plus évidents » et qui nous marquent deux sortes de substitutions : substitutions gêné* raies, et substitutions particulières. Substitutions générales d'une na< tfon à une autre nation. Les Gentils ont pris la place des Juib H^eux qui étaient enveloppés des plus épaisses ténèbres , et assis à Fombre de te mort, ont vu ^élever sur eux le plus grand jour, et ont été éclairés de ta plus brillante lumière ( Isa!., 9); tandis que le peuple chpisî dé Dien , que les enfants de la promesse sont tombés dans raveuglement le plus profond « et dans on abandonnement qui s'est perpétué de génération en génération , et d'où ils ne sont jamais revenus* Vengeanoo divine dont nous n'avons pas seulement la preuve dans cette nation réprouvée , mais ailleurs. On a vu des provinces, des royaumes , des empires, où la vraie Église de Jésus-Christ dominolt, et où la plui pure et la plus fervente catholicité formoit des milliers de Saints, perdre tont-à-coup la foi de leurs pères , et se précipiter dans tous les abtmes où l'esprit de maisonge les a conduits» pendant que cette même foi, proscrite et bannie, passoit au-delà des mers, et portoic le salut à des sauvages et à des infidèles. Voilà i dis-je » ce que l'on a TU f et de quoi nous avons encore devant les yeux les tristes monu* ments. Plaise au ciel de ne nous pas enlever un si riche talent » et que nom ne servions pas d'exemple à eelix qui viendront après nous » oomme nous en servent ceux qui nous ont précédés. Le danger est plus à craindre et plus pressant que nous ne le croyons : paissions- BOUS y prendre garde ! Substitutions particulières , d'un homme à un antre homme. Dans l'ancienne loi, Jacob eut la bénédiclion qui , par le dh>ii d'aînesse , appartenoit à son frère Ésaù : figure si familière à FapAtre saint Pairi, et qu il met si souvent en œuvre» Dans la loi nouvelle , saint Mathias succéda à Judas, déchu de l'apostolat; entre quarante martyrs sur lo point de consommer leur sacrifice « un fut vaincu et manqua de constance ; mais dans le moment même un autre fit le quarantième , et emporta la couronne. Ce n'est pas pour une fois que des solitaires, qne des pénitents, que des Justes se sont pervertis, et qu'en même temps des mondains , des pécheurs scandaleux f des impies ont été touchés , ont ouvert les yeux , non seulement soni revenus à Dien , mais se sont élevés à la plus haute sainteté. On est encore quelquefois témoin de certaines chutes qui étonnent , et d'autre part on entend aussi parler de certaines conversions qui ne parois-

MDt pis moins surprenantes. Chacun en }tt{j;e selon sa pensée , et dîacun prétend en connottre les Tëritables causes ; mais si nous poa* ▼ions approfondir les secrets de Dieu , nous trouverions souvent que cela s'est (ait par un transport de {grâces que ceinMà a rejetées , et dont ceioi-ci a profité.

Quoi qu'il en soit , n'oublions jamais l'avis que donnoit saint Paul an Romains , de ne se laisser point enlBer des dons qu'ils avoient reçus , mais de se tenir toujours dans une crainte humble et salutaire. Si nous pouvons croire avec quelque confiance que nous marchons dans le chemin du salut et de la perfection chrétienne » humilionsnous à la vue de tant d'autres qui , après y avoir passé de longues années » et y avoir fait incomparablement plus de progrès que nous , ont eu le malheur d'en sortir, et de s'engager dans la voie de perdition , où ils ont péri. Et si nous voyons un pécheur plongé dans toutes les abominations du vice et du libertinage, ne pensons point avoir droit de le mépriser ; mais humilions-nous encore à la vue de tant d'autres aussi corrompus, et pour ainsi dire aussi perdus que lui, qni ont'eu le bonheur de se reconnottre , de se relever, d'acquérir, par la ferveur de leur pénitence , un fonds de mérites que nous n'a* vons pas , et de parvenir dans le ciel à un point de gloire où nous ne pouvons guère espérer d'atteindre. Voilà le grafad sentiment que nous ayons à prendre , et dont nous ne devons point nous départir. Mais avançons.

II. Mystère qui , tout rigoureux qu'il parott , et qu*il est en effet» ne s'accomplit néanmoins que selon les lois de la plus droite Justice ^ et que par û jugement de Dieu le plus équitable. Quand dans une cour on voit ta décadence d'un grand que le prince éloigne de sa personne , qo'il bannit de sa présence , qu'il dégrade de tous les litres d'honneur qui Tillustroient et le distinguolent , ce renversement de fortune 9 cette disgrâce répand dans les cœurs une terreur secrète. Ou se regarde l'un et l'autre ; et, dans la surprise où Ton se trouve, ou mesure toutes ses paroles , et Ton n'ose d'abord s'expliquer. Mais si l'on apprend ensuite les justes sujets qu'a eus le maître de frapper de son îndignaiîon ce fevori , ce courtisan , et de retirer de lui ses dons, on revient alors de l'étonncmenl où l'on éioit , on impute à la personne son propre malheur, et I on traite la conduite do prince ^ non point de sévérité , mais de punition légitime et raisonnable.

Image parfaite de ce qui se passe entre Dieu et l'homme. Quand on nous dit que Dieu délaisse une urne, et qu'il ne lui donne plus, comme autrefois , ses soins paternels ; qu'il ne fait plus descendre sui* celte terre stérile et déserte , ni la rosée du ciel pour l'amollir , ni les rayons du soleil pour l'éclairer ; qu'il n'y croit plus que des ronces et des épines ; quand nous entendons cette affreuse malédiction que Dieu lance contre son peuple : Vous ne serez plus mon peuple , et je ne serai plus votre Dteu((htE, 1 ); quand nous Usons w livre des Rois celle

triste parole de Samuel i Saùl, Le Seigneur vom a renoncé (1 • Reg., 15), et que là même nous voyons comment l'esprit de Dieu sort de ce prince midheureux , et va susciter David pour occuper le trône d'Israël ; quand nous pensons à cette menace prononcée par le Fils de Dieu : Ptw sieun viendront de Coriènt et de tocddent, et, tout étrangers qu'ils sont^ ils aurwU place au fettin avec Abraham, haac et Jacob ^ dam le royaume de$cieux;mai$ lei enfanu du royaume seront jetés dehors dans les ténèbres (IIattHm 8. ) ; et quand enfin tout cela se vérifie à nos yeux , c'est-i-dire quand nous sommes témoins de la corruption et du débordement de mœurs où se sont précipités dés gens dont la vie , il y a quelques années» étolt très régulière, très chrétienne, très édifiante, et que nous faisons cette réflexion qu'il a fallu , pour en venir à de telles extrémités , qu'ils aient été étrangement abandonnés de Dieu , ces idées», nous effraient. Nous nous figurons Dieu comme un juge formidable, nous tremblons sous sa main toute puissante , nous ado* rons ses jugements; mais autant que nous les révérons, autant nous les redoutons. On ne peut disconvenir qu'ils ne soient à craindre , et il est bon même que nous soyons touchés de cette crainte salutaire dont le Prophète royd souhaitoit d'être pénétré jusque dans la moelle de ses os. Mais après tout nous avons d'ailleurs de quoi nous rassurer ; et voici comment. Car, suivant les principes de la religion, cette soustraction de grâces ne vient pas de Dieu primitivement, pour m'exprimer de la sorte, mais de nous-mêmes. Que veut dire cela? c'est que Dieu ne soustrait à l'homme la grâce qu'après que l'homme , par sa résistance , s'en est rendu formellement indigne ; c'est que Dieu ne cesse de communiquer à l'homme son esprit qu'après que l'homme, par une obstination volontaire et libre, luia fermé l'entrée de son cœur ; c'est que Dieu n'abandonne l'homme, et ne le retranche du nombre des Justes, qu'après que l'homme a lui-même abandonné Dieu , et qu'il s'est livré à son sens réprouvé et aux ennemis de son salut.

U ne tenoit qu'à cet homme d'écouter la voix ^e Dieu , de suivre la grâce de Dieu , d'être fidèle aux inspiration* de l'esprit de Dieu , de demeurer, avec l'assistance d'en haut , inviolablement attaché à Dieu : et Dieu alors l'eût toujours soutenu , lui eût toujours été présent par une protection constante, lui eût toujours fourni de nouveaux secours ; car ne plaise au ciel queiamais nous donnions dans cette erreur si hautement condamnée par l'Église, savoir : qu'il y ait des Justes que Dieu laisse manquer de grâces nécessaires , lors même qu'ils veulent agir , et qu'ils s'efforcent d*obéir à ses divines volontés , selon l'état et le pouvoir actuel ob ils se trouvent ! Si donc Dieu interrompt , à notre égard , le cours de sa providence spirituelle , et laisse tarir pour nous les sources du salut , nous n'en pouvons accuser que nous-mêmes. Il a abandonné les Juifs ; mais n'avoit-il pas auparavant redierché mille fois cette ingrate nation , et n'avoit-il pas employé mille

moyens pour vaiftcrç )eur opimâtreté » et pour amollir la dureté de

SUBSTITUTION DES GRACES DU SALUT. iSS

leur oœor? JénuaUm, Jérmalem, toi qui venes le sang des prophètes €i f tti lapide» ceux qm te sont envoyés ^ combien de fois ai-je voûta ras* semblé tes enfants comme sou» mes ailes , et tu ne l*as pas voulu ! VoUà ipievotremaisonva4tre diserte (Lvc.f 25). Sans insister sarbien d'antres exemples assez connus, quoique éloignés de nous , il abandonne tous les* jours une infinité de pécheurs ; mais si nous pouvions pénétrer daos le secret de leurs âmes , nous verrions combien , avant que d'en venir li » il feit d- efforts pour les attirer à lui et pour les gagner : Je vous ai appeU» , et vous vous êtes rendus sourds à ma parole ; je vom ei tendu lubra» , et vous ave» négligé de vous rendre à mes invitations ; vous avez méprisé mes conseils , et vous n*ttve% tenu nul compte de me» avertiesements ni de mes menaces : c'est pourquoi je vous méprise mot» viême (Prov. 1 }• Or qu'y a*t-il en cela de la part de Dieu que de raisonnable? La conséquence que nous en dev^s tirer , c'est de prendre bien garde i nous, de redoubler chaque jour notre attention » de conserver chèrement le don de Dieu, si nous l'avons; de ne nous mettre jamais au hasard de perdre un talent si précieux ; de nous souvenir que nous le portons dans des vases très fragiles , et que c'est néanmoins toute notre richesse et tout notre salut. Allons encore plus loio, et achevons.

III. Mystère où Dieu fiait tdlement éclater la sévérité de sa justice , qu'il nous découvre en même temps tons les trésors de sa miséricorde, et les ressources inépuisables de sa providence. Car (je l'ai déjà dit, et c'est à quoi nous devons fiiirefrésentement une réflexion toute nouvelle), U n'en est pas de notre Dieu comme de ces maîtres intéressés qui reprennent leurs dons pour les avoir et pour les garder. Ce qu'il enlève d'une part , il le rend de l'autre ; mais à qui le rend-il? à ceux qw sa miséricorde chmsit pour fiaire valoir ce que d'autres possédoient inutilement, et ce qu'ils dissipoient. De sorte que les dons de Dieu, si je l'ose dire ainsi, ne font que changer de mains. Substitution où nous , ne pouvons assez admirer, ni les adorables conseils de sa sagesse, ni les soins paternels de son amour. Et d'abord , c'est par de telles substitutions qu'il remplit le nombre de ses élus; car il veut que ce nombre soit complet : Et faudra^t-it dcnCf disoit TApôtre^ parceque quel" ques un» ont été inerédule»^ que par leur obstination la paroledeDieu demeure son» effet {Rom.f Sj? Faudra-t^il que les fiavorableir desseins qu'il a plu à son infinie bonté de former sur te salut des hommes soicQt arrêtés et renversés? non, sans doute : mais au déiaut de l'un, il appellera l'autre; l'étranger deviendra l'héritier, et l'esclave succédera au fib, lequel étoit né libre. Quand le père de fomilie apprend que ceux qu'il avoit invités i son festin ont refusé d'y venir, il ne veut pas pour cela que tous les apprêts qu'il a faits soient perdus ; mais il ordonne sur l'heure , à son serviteur , d'aller dans toutes les rues de la ville, et de lui amener les pauvres, les paralytiques , les aveugles , les Mieux i et quand» na^é tout ce qu'on a pu ramasser de monde, on

lai rapporte encore qa'O y a des places qai restent, il donne M noiH ▼el ordre qu'on cherche bore de la tillei dans les chemins etie long des haies, et qa'on presse les gens d'entrer : pourqnoi? n/En, dit*!!, que ma maittm se remplisse (Luc., S). C*est ainsi qne les anges rebelles ayant laissé , par leur chute , comme un grand vide dans le del , Diea lem* a sabstitoé les hommes , ne Tonhnt par qne la damnation de ces esprits réprouvés inlerromptt le cours de ses largesses , ni qu'ette mtt des bornes à sa miséricorde. Or ce qui est trai des-anges à l'égard des hommes , fesi pareillement d'un hrâime à l'égard d'un autre homme.

De plus , G^est par ces mêmes substitutions qne Dien tourne le mal à bien , et que Te péché sert au salut des pécheurs et à leur sanctification. Ce pécheur abusoit de teNe grâce , et Dieu Ta transportée à cet antre aussi péchenr, peat*être même pins pécheur que lui, mais qui, dans l'heureux momei^ où la grâce vient tout de nouveau le solliciter, cède enfin à l'attrait, et le suit , se reconnoît, se convertit , comble de consolation tontes les personnes qui s'intéressent à son salut. Cet olivier sauvage , enté sur l'olivier fi^nc dont les bilinches ont été rompues , produit des fruits au centuple , et d'excellents fruitt. Ce pénitent efifesce tout le passé par la ferveur de éa pénitence ; il s^avance , il se perfectionne , il se fait un saint : voilà l'œuvre du Sdgneur, voilà le miracle de sa droite , voilà ce qui répand Tédificédon sur la terre ^ et la joie dans toute la cour céleste. Ajoutes que souvent dans ces stib* stitutions la perte d'un petit nombre de pécheurs est plus que suffisamment, et même plus qu'abondamment compensée par le grand nombre des autres que INeu prend de là occasion de sauver. QQ*étoit-ce que le peuple juif, en comparaison de toutes les nations do monde? Or parceque cette petite contrée n'a pas reçu la loi évangéiique, à quelles nations et en quels lieux les apêireà ne l'ont-fls paè préchée ? ils se sont dispersés dans le monde entier ; ils y ont feit retentir le nom de Jésus-Christ ; ils y ont procuré le salut d'une maltitnde innombrable d'élus. Maison d'Israël , ouvre les yeux , et vtns en quelle solitude tu es restée ; il n'y a plus pour toi ni temple , ni antel , ni prophète : mais du levant au couchant , du midi au septentrion, qne de prédicateurs ont été envoyés , que de ministres ont été consacrés , que d'autels ont été érigés , que de temples ont éié construits en l'honneur du Dien immortel I Quelle moisson, quelle récolte, quêtant d'ames qui l'ont connu, qui l'ont glorifié, qui se sont dévouées à lui et à son Fils unique , leur Messie et leur Sauvetu* I tant il est vrai , et tant le Prophète a en sujet de dire , que ks miséricordes du Seigneur sent aurdessus de ses jugements (Pi. 144).

Mais ce n'est pas encore tout , il me semble que dans les substitutions dont je parle , et dont je tâche , antant qu'il m'est permis « de développer le profond mystère , je découvre quelques traits de la miséricoi^le divine à l'égard même du pécheur que Dieu prive de certaines grâces, pour les répandre ailleurs. Car ces graees, ptr l'abus qtie

PETIT NOMBRE DES ÉLUS. i5ft

oé pëckMf CB Uàaoiif ne seiroient qli'à le rendre plus crioiind et pins redeTable i k jnsUee de Dien; si bien que, dans on sens, il vaut mieux pdar lai de ne lee point ateir ^ que de les tourner k sa ruine et à sa oondanmationi Donnons à Dîcn la i^loire qui loi est dne , reoonnois* sens en tontes ciioses la droiture et h sainteté de ses voies. Si, dans la fue des dérèglements de notre Tie » nous craignons qa il ne nous ait abandonnés » ne nous abandonnons point nous^-mémes ; c'est-à-dire ne BOUS persuadons point qu'il n'y ait plus de retour à espérer » ni de Dien à noos^ ni de nous i Dieu. Tant que nous yivons en ce monde , il y a toujours un fonds de graess dont nous pouvons user. Avec ce fonds de grâces , tout petit qu'il est^ nous pouvons gémir , prier , ré» elamer h bonté divine ; et pourquoi le Seigneur ne nous écouteroit-il pas ? Henrenx le fidèle qui met toute son étude et toute son applicatîon à se pourvoir pour le saint; qui ne pent souffrir sur cela le moin-* irm décbel; qui t Ûen loia de se laisser ravir ce qu'il possède , le fait oroltre cfasque Jour « et ajoute mérites sur mérites 1 II doit souhaiter le ariot de fous ks homeies , il le doit demander à Dieu , et c'est œ que ladMUtté noos inspire; mais avant le salut des autres « il doit demander le sieÉ , et le senkaiter par préférence : car , en matière de saint » voilà le premier objet de notre cbariié^

Abl quel sera le mortel dépit, quelle sera la consternation de tant de réprôif vés ^m jugement de Dieu » quand il kur montrera les places qà'à leur desitnoit^ et dont ils seront éternellement exclus! quand » dis^e^ un eoelésiasiiqne Terra en sa place un laïque ; quand un religieiii verra en sa place nn homme du siècle; quand un chrétien verra SB sa plaoe un infiîlèiel Nous sommes si jaloux de carder chacun nos dreiieet nés rangs dans le monde ; soyons-le mille fois encore plus da les potivèir garder nn jour dans le ma.

^Êïrt NOMBRE D£S ÉLUS ; DE QUELLE MANIÈRE IL FAUT l'enTENDRE, ' St LE FRUIT qu'on PEUT RETIRER DE CETTE CONSIDÉRATION.

. B cet constant qne lenombre des élus sera le plus petit , et qn'il y ama înoompataUeraent plus de réprouvés. Or c'est ^me question qne font les prédicateurs; savoir , s'il est à propos d'expliquer aux peu-* pics cette vérité » et de la traiter dans la chaire , parcequ'elle est capable de troubler les âmes , et de les jeter dans le découragement. J'aimeroîs autant qu'on me demandât s1l est bon d'expliquer aux peuples TÉvaogile , et de le prêcher dans la chaire. Hé ! qu'y a-t-il en efiiBtde plus marqué dans rÉvangile, que ce petit nombre des élus? qu'y a-t-il que le Sauveur du monde , dans se^ divines instructions ^ noDsait déclaré pins antheatiquement , nous ait répété plus souvent, nous ait fait plus formellemeni et plus clairement entendre? Beaucoup icmi appetéi » mais peu sont ébu (Hatt., 2) : c est ainsi qu'il conclut qndques noce de^ses paraboles : Le chemin qui mène à la perdUùm e$i Imgtu ^NMi0R«^ ditpsi ailleuj» : U grand nmnbre vu là. Huit qne in

voie qui conduit àr ta vie est étroite! il y en a peu qui y nutrekent. Fattes effort pour y entrer (Hatt., 7). Estnil rien de plus précis que cet paroles? Voilà ce que le Fîis de Dieu eoseignoit piU)Iiqnement ; voilà oe qo'ilinculqttoit à ses disciples, ce qu'il représentoitsous diffëre&tes figures, qu'il seroit trop long de rapporter. Sommes-nous mieux instruits que lui de ce qu'il convient ou ne convient pas d'annoncer aux fidèles? Prêchons l'Évangile, et préchons-Ie sans en rien retrancher ni en rien adoucir ; préchons-le dans toute son étendue, dans tome sa pureté, dans toute sa sévérité, dans toute sa force« Malheur k quiconque s'en scandalisera! il portera lui-même, et lui seul, la pane de son scandale.

On dit : Ce petit nombre d'élus , cette vérité ftdt trembler ; mais aussi l'apôtre veut-il que nous opérions notre salut avec crainte et avec tremblement. On dit : C'est une matière qui trouble les consciences ; mais aussi est-il bon de les troubler quelquefins , et il vaut mieux les réveiller en les troublant, que de les laisser s'endomur dans un repos oisif et trompeur. Enfin , dit-on , l'idée d'un si petit nombre d'élus décourage et ^ désespère : oui « cette idée peut décourager et peut même désespérer quand elle est mai conçue^ quand eUe est mal proposée , quand elle est portée trop loin | et surtout quand elle est établie sur de faux principes et sur des opinions erronées. Mus qu'on k conçoive selcm la vérité de la chose; qu'on la propose telle qu'elle est dans son fond , et non point telle que nous l'imaginons ; qu'on la renferme en de justes bornes , hoi^ desquelles un lèle outré et une sévérité mal réglée peuvent la poi^t^ ; qit'on l'établisse sur de bmis principes , sur des maximes constantes , sur des vérités connues dans le christianisme : bien loin alors qu'elle jette dans ledécouragemoit , rien n'est plus capable de nous émouvoir , de nous exciter , cTallumer toute notre ardeur , et de nous engager à fidre les derniers efforts pour assurer notre salùt , et pour avoir place parmi h troupe bienheureuse des prédestinés. Il s'agit donc présentement de voir comment ce siyet Soit être touché, quels écueib il y fimt éviter, et selon quels principes il y faut raisonner, afin de le rendre utile et profi* table.

Je l'avoue d'abord, et je m'en sais assez expliqué ailleurs, il y a certaines doctrines suivant lesquelles on ne peut pnScher le petit nombre des élus sans ruiner l'espérance chrétienne , et sans mettre ses auditeurs au désespoir. Par exemple, dire qu'il y aura peu d'éhis, parceque Dieu ne veut pas le salut de tous les honunes ; parceque Jésus- Christ, Fils de Dieu, n'a pas répandu son sang ni offert sa mort pour le salut de tous les hommes ; paroequ'il ne donne pas sa grâce , ni ne fournit pas les moyens de salut à tous les hommes ; parcequ'il réserve à quelques uns ses bénédictions , qu il épanche sur eux avec profusion toutes ses richesses et toutes ses miséricordes, tandis qu'il laisse tomber sur les autres tome la malédietioo attachée à ce péché d'orî-

PEUT NOMBRE DES ÉLUS. âS!

gme qii^ib ont apporté en naissant : je le sais, encore une fois » et j'en conviens » détuter dans ane chaire chrétienne de pareilles propositions t et s'appuyer sur de semblables preuves pour condure précisément de là que très peu entreront dans rhëritage céleste et parviendront à la vie étondle, c'est scandaliser tout un auditoire, et ralentir toute sa ferveur , en renversant toutes ses prétentions au royaume de Dieu. Chacun dira ce que les apôtres dirent au Sauveur du monde^ et le dira avec bien plus de sujet qu'eux : Si cela est de la êorte^ qui e$uce qui pourra ilre sauvé î (MattHo 19). Aussi TÉ*gÛae a-t-elle foudroyé de si pemideusesierreurs, et a•^eUe cru devoir prévenûr par ses anathèmes de si funestes conséquences.

Pour ne pas donner dans eea extrémités, et pour prendre le point juste où l'on doit s'en tenir, si j'entreprenoiâ de foire un discours sur le petit nombre des dus, voici, ce me semble, quel en devroit être le fond. Je poserois avant toutes choses les principes suivantt :

i. Que nous avons tous droit d'espérer que nous serons du nombre des dus. Droit fondé sur la bon^ et sur la miséricorde de Dieu, qui nous aime tons comme son ouvrage , et dont la providence proid S(Hn de tous les êtres que sa puissance a créés ; droit fondé sur les promesses de Dieu, qui nousr^iardent tous, surtout ccHume chrétiens : car c'est à nous, aussi bien qu'aux fidèles de Corinthe, que saint Paul disoit : Ayant donCf'meê fret ehen frères j de teUes promenée de la part du Seigneur f purifiont'noui de toute eouiUure, etachevons de noue tanettfier dam la crainie de Dieu ( Cor.^ IS )• Droit fondé sur les mérites infinis de Jésus*Christ, auxquels nous participons tous, et en vertu desquels nous pouvons et nous devons tous le reconnoftre comme notre Sauveur ; droit fondé sur la grâce de notre adoption , puisque nous tous qui avons été baptisés en Jésus-Çhrist, noue atone acquit un pouvoir spécial de devenir enfante de Dieu ( Joan., -I ). Or tous les enJEuits ontdroit à l'héritage du père , et par conséquent , en qualité d*enfonts de Dieu, nous avons tous droit à l'héritage de Dieu.

2. Que non seulement nous sommes tous en droit, mais dans une obligation indispensable d'espérer que nous serons du nombre des élus. Gomment cela? c'est que Dieu nous commande à tous d'espérer en lui, de même qu'il nous commande à tous de croire en lui et de l'aimer. L'espérance en Dieu est donc pour noua d'une obligation aussi étroite que la foi et que l'amour de Dieu. Or être obligé d'espérer «i Dieu, c'est être obligé d'eipérer le royaume de Dieu, la possession étonelle de Dieu , la gloire et le bonheur des élus f|e Dieu ; de sorte qu'il ne nous est jamais permis , tant que nous vivons sur la terre y de nous entretenir volontairement dans la pensée et la créance formelle que nous serons du nombre des réprouvés : pourquoi? parceque dès lors nous ne pourrions plus pratiquer hi vertu d'espérance , ni en accomplir le commandement.

3. Qu'il n*y a point mânede pécheur qui ne doive conserver cette

espi^raitoe , qui ne eommette no noayeau pëehë quniid il vient k perëre cette espérance , qui ne se rende coupable du pédié le plus énorme, ou plutôt qui ne mette le comble à tous ses péchés , quand il renonoe tout'à-fait à cette espérance , et qu'il l'abandonne. Car, comme je Tai déjà fait remarquer, on peut être actueliement pécheur, et être ui jour au nombre des élus : témoin saint Pierre, témoîii saint Paal, témoin Madeleine. Ce n'est pas, à Dieu ne plaise , en demeurant tou» jours pécheur, mais en se conyertissant. Or ilii'y a pmnt de pécheur dont Dieu ne veuille la conversion : Ce n'eu point la mwrtda péckeun que je demande; mat» je veux qu'Ut se cenver6$$ent et quili vwen$ (EzBCH., '35). Il n'y a point de pécheur que Jésus-Christ ne soit ven€ chercher et racheter : Loràque nous étions encore pécheurs et emnemis de Dieu^ nous avons été réconciUés par. son FUs (Hom.^fi). Il n'y t point de pécheur qui ne doive réparer aes péchés par une vie péni* tente : Si vous ne faites pénitence , vous pirirex tous (Lnc, 13). Donc, tout cela étant esBentietlement lié avec l'espérance en Dieu , il n'y a point de pécheur qui ne la doive toujours garder dans son oœur, quelque pécheur qu'il soit du reste , et en quelque ablne qu'il se trouye plongé.

Ces principes supposés comme autant de maximes inconteatriries, j'examinerots ensuite, non point s'il y aura peu d'élus, puisque Jésua» Christ nous l'a lui-même marqué expressément duis son Évangile, mais pourquoi il y en aura peu ; et il ne me seroit pas difficile d'eo donner la raison, savoir, qu'il y en a peu et fort. peu qui marchent dans la voie du salut , et qui yenillent y marcher. Je ne dis pas qu'il y en a peu qui puissent y marcher; car une autre vérité fondamenule que j'établirois, c'est tjue nous le pouvons tous avec in grâce divine, qui ne nous est point pour cela refusée ; que tous, dis« je , nous pouvons , chacun dans notre état , accomplir ce qui nous est prescrit de la part de Dieu pour mériter la couronne et pour assurer notre s;ilut. Sur quoi je reprëndrois et je condurois que si le nombre des élus sera petit , même dans le christianisme, e*est par la faute et la négligence du grand nombre des chrétiens; que c'est par leur conduite tonte mondaine , toute païenne , toute contraire à la loi qu'ils ont embrassée, et à la religion qu'ils professent.

De là , prenant TËvangile et entrant dans le détaH, je dirois : A qui est-ce que le salut est promis? à ceux qui se font violence : Depuih te temps de Jean-^Baptiste jusques à présent, le royaume des deux se prené par force, et ceux qui y emploient la force le ratissent {fAjkm.,H); à ceux qui se renoncent eux-mêmes, qui portent leur croix, qui la pon« tent chaque jour et qui consentent à la porter : & quelqu'un veut venir après mot, q^'ilrenonceàsoi'mime, qu'ilprenne sa croix, qu'il la porig tous les jours, et qu'il me suive (Matth., 16); à ceux qui observent Jesr eommandeMents, surtout les den eommandements les plus esseâtiels.

^ flûm ranMMorde Dieu ella charii^ du prochain : Font aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur , et votre frochain comme vouif-mUme; faUeê cela , et voue vivre» ( Luc, 10) ; à ceux qui travaillent pour Dieu , qui agissent ^lon Dieu , qui pratiquent les bonnes OBuvres, et font eo toutes choses la volonté de Dieu : Ceux qui me dieem , Seigneur, Seignewr, n'entreront pas tout dan» le royaume de» deux ; mm» eeUfi qui féru Uivotonié de men Père eéleete » celui-là «ntrera dmu le royaume de» deux ( Mattb.« 7 ) ; à ceux qui mortifient leurs passions, qui sunocoteot les tentations, qui sVloigneBt des voies du monde et de ses scandales « qui se préservent du péché , qui ae maiotienQent dans Tordre , dans la rè^, dans l'innocence, ou qui se relèvent an moins par la pénitence , et y persévèrent jasqu'i la mort. Voilà le caractère des élus ; maïs sans cela ce seroit immanqu»biement des réprouvés^ Or y eo a-t-ii beaucoup , parmi les chrétiens mêmes, à qui ces caractères convionnest? Là-dessus je renverroîsi Texpérience : c'est la preuve la plus sensible et la pins convaincante. Sans juger maJ de personne en particulier, ni damner personne , il suffitde jeter les yeust taulonr de nous, et de parcourir toutes les conditions du monde , pour voir combien îl y en a peu qui fassent quelque chose pour gagner te ciel; peu tfâ sachent proEter des croix de la vie, et qui les reçoivent avec aoumission ; peu qui donnent i Dieu ce q«ù lui est dû, qui Taiment véritahlemfinty qui le servent fidèlement, qui cherchent i lui plaire en acoomplissant ses saîoies volontés ; peu qui s'acquittent envers le prochain des devoirs de la charité , qui en aient dans leo(»ur les sentiments, et qui dans la pratique en exercent ks oeuvres ; pen qui veillent sur eux-mêmes , qui fuient les occasions dangereuses , qui combattent leurs paasions , qui résistent à la tentation de l'intérêt^ à la lenlation de TaudMlion , à la tenution du plaisir, à la tentation de la vengeance^ i la tentation de l'envie, k toutes les antres» et qui ne mmbent» en.y anecombant, dans mille péchés; peu qui reviennent de leurs égarements, qui se dégagent de leurs habitudes vicieuses, qui fassent, après lewn désordres passés, une pénÂtence solide , effîcaee, durable. £t quel est aussi le tangage ordinaii e snr la corruption des amouts ? ce ne «ont point seulement les gaas de bien, mais les plus libertinSy qui en parlent hautement. N'enteod-on pas dire sans^esae que tout est renversé dans le monde, que ledéreglement y est ^général, qu'il n'y a ni Age, ni sexe, ni état, qui en soit exempt; qu'on ne trouve presque nidle part ni religion, ni crainte de Dieu, ni probité, ni droiture, ni bonne foi, ni justice, ni charité, ni honoêieté» ni pydeur; que ce n'est partout, ou presqne partout, que libertinage^ que dissolution, que mensonge, que tromperies , qu'envie de s'a^andir et de dominer, qu'avarice,, qu'usure, que concussions j, que médjsanœs, qu'un monstrueux assemblage de ton-* tes les iniquités? Yaili comment on nous représente le monde, foiiè qpelle jiepMire ^pn «niait, et pomment on Ven explique. Ôr

parler de la sorte» ii*est-ce pas readre un témoignage ëndent do petit nombre de$ élas?

Et si Ton se retranchoit à me dire que c'est la mort , après tout , qni décide da sort éternel des hommes » que ce n'est ni du commencement , ni même du cours de la vie que dépend absolument le sahit» mais de la fin , et que tout consiste k mourir dans des dispositions chrétiennes : il est vrai , répondrois-je; mais on ne peut guère espérer de mourir dans ces dispositions chrétiennes^ qu'après y avoir vécu ; et puisqu'il y en a très peu qui y vivent, je conclnrois qu'il y ea a très peu qui y meurent. Car il me seroit aisé de détniire hi fausse opinion des mondains, qui se persuadent que pour bien finir et pour mourir chrétiennement , il n'est question que de recevoir dans l'extrémité de la maladie les derniers sacrements de l'Église , et de don* ner certains signes dç repentir. Ah ! qu'il y a là-d^qs dlllnsions! A peine oserois-je déclarer tout ce que j'en pense.

Non , certes , il ne s'agit point sedement de les recevoir, ces sacrements si saints en eux-mêmes et si salutaires, mais il faut les recevoir saintement, c'est-à-dire qu'il faut les recevoir avec une véritable conversion de coeur, et voilà le point de la difficulté. Je n'entreprendrois pas d'approfondir ce terrible mystère , et j'en laisserois à Dieu le jugement. Mais, du reste, n'ignorant pas à quoi se réduisent la plupart de ces conversions de la mort, de ces conversions précipitées , de ces conversions commencées , exécutées , consommées dans l'espace de quelques moments où l'on ne connott plus guère ce que Ton fait ; de ces conversions , qui seroient autant de miracles , si c'étoient de bonnes et de vraies conversions ; et sachant combien il y entre souvent de politique, de sagesse mondaine ^ de cérémonie, de respect humain, de complaisance pour des amis ou des parents , de crainte servile et toute naturelle, de demi-christianisme, je. m'en tiendrois au sentiment de saint Augustin , ou plutôt à cdui de tous les Pères , et je dirois en général quH/ est bien à craindre que ta pénUenee iCun moarnu qui n'en ptmtent qu'à la mort ne meure auec lui, et que ce ne ioit une pénitence réprouvée. A ce nombre presque infini de faux pénitent à la mort , j'ajouteroîs encore le nombre très considérable de tant d'autres que la mort surprend, qu'elle enlève tout d'un coup, qui meurent sans sacrements « sans secours, sans connoissance, sans aucune vue ni aucun sentiment de Dieu. £t de tout cela, je viendrois, sans hériter, après le Sauveur du monde, à cette affreuse conséquence : Beau* coup cT appelés et peu d'élus (Matth.» 22 ).

Cette importante matière, traitée de la sorte, ne dpit produire aucun mauvais effet , et en peut produire de très bons. Elle ne doit désespérer personne, puisqu'il n'y a personne qui ne puisse être du petit nombre des élus. Je dis plus, et quand il y en auroit quelques uns que ce sujet désespérât, qui sont-ils? ceux qui ne veulent pas bieo leur salut, ceux qui ne sont pas déterminés, comme il le iuut

être, à tont entreprendre et à tout faire pour lenr salut, cent qui prétendent concilier ensemble et accorder une vie molle , sen* snelle , commode » et le salui ; une vie sans œuvres , sans gène , sans pénitence, et le salut ; l'amour du monde, et le salut ; les passons, les inclinations naturelles, et le salut; ceux qui cherchent à élargir, autant qu'ils peuvent, le chemin du salut , et qui ne sauroient souffrir qu'on le leur proposât aussi étroit qu'il l'est , parcequ'ils ne sauroient se résoudre à tenir une route si difficile. Ceux-là , j'en conviens, à l'exemple de ce jeune homme qui vînt consulter le Fils de Dieu , s'en retourneront tont tristes et tout abattus : mais cette tristesse, cet abattement, ils ne pourront l'attribuer qu'à eux-mêmes» qu'à leur foiblesse volontaire, qu'à leur lâcheté : et , tout bien examiné, il vaudroit mieux, si je l'ose dire, lés désespérer ainsi pour quelque temps, que de les laisser dans leur aveuglement et leurs feus* ses préventions sur l'aflaire la plus essentielle, qui est le saluL

Quoi qu'il en soit , tout auditeur sage et chrétien profitera de cette pensée du petit nombre des élus, et, saisi d'une juste frayeur, il apprendra : V à redoubler sa vigilance, et à se prémunir plus que jamais contre tous les dangers oii peut l'exposer le commerce de la vie; 2^ à ne pas demeurer un seul jour dans l'état du péché mortel , s'il lui arrive quelquefois d'y tomber, mais à courir incessamment au remède et i se relever par un prompt retour; 3® à se séparer de la multitude, et par conséquent du monde, à s'en séparer, dis-je, sinon d'effet, car tous ne le peuvent pas, au moins d'esprit, de cœur, de maximes, de sentiments, de pratiques ; 4® à suivre le petit nombre des chrétiens vraiment chrétiens, c'est-à-dire des chrétiens réglés dans toute leur conduite, fidèles à tous leurs devoirs, assidus au service de Dieu, charitables envers le prochain , soigneux de se perfectionner et de s'avancer par un continuel exercice des vertus, dégagés de tout intérêt humain , de toute ambition , de tout attachement profane, de tout ressentiment, de toute fraude, de toute injustice, de tout ce qui peut blesser la conscience et la corrompre ; 5* à prendre résolument et généreusement la voie éiroile, puisque c'est l'unique voie que Jésus- Christ est venu nous enseigner ; à s'efforcer, selon la parole du même Sauveur, et à se roidir contre tous les obstacles, soit du dedans, soit du dehors, contre le penchant de la nature, contre J'empire des sens, contre le torrent de la coutume, contre l'attrait des compagnies, contre les impressions de l'exemple, contre les discours et les jugements du public, n'ayant en vue que de se sauver, ne voulant que cela , ne cherchant que cela , n'étant en peine que de cela ; 6® enfin , à réclamer sans cesse la grâce du ciel , à recommander sans cesse son ame à Dieu , et à lui faire chaque jour l'excellente prière de Salomon : Dieu de miiérieorde. Seigneur, donnea^moi la vraie sagefse, qui est la science du salut, et ne me rejetez jamais du nombre de vos enfants {Sap» 9), qui sont vos élus. Oui, mon Dieu, souvenez-vous de mon ame, souvenez- B. 5. 11

le^ PENSÉES DIVERSES SUR LE «iLUT.

vous du sang qu'elle a coûte. Elle vous doit être précieuse par-Ut. Su* yez-la» Seigneur, ne la perdez pas, ou ne permettez pas que je la perde moi-même : car si jamais elle étoit perdue, c'est de moi-même que viendroit sa perte. Je la mets, mon INeu , sous votre protection toute puissante, mais en même temps je veux, à quelque prix que ce soit, la conserver : je redoublerai pour cela tous mes efforts, je n'y épargnerai rien. Telle est ma résolution. Seigneur ; et puisque c'est vous qui me l'inspirez , c'est par vous que je l'accomplirai.

Heureux le prédicateur qui renvoie ses auditeurs en de si saintes dispositions ! Son travail est bien employé, et tout sujet qui fiiit naître de pareils sentiments ne peut être que très solide et très utile.

J'entends dire assez communément dans le monde, au sujet d'un homme qui , après avoir passé toute sa vie dans les afiaires humaines, quitte une charge, se démet d'un emploi et se retire : Il tCa plus rien maintenant qui l'occupe; il va penser à son saku. Il y va penser? Hé quoi! il n'y a donc point encore pensé? il a donc attendu jusqu'à présent à y penser ? il a donc vécu depuis tant d'années dans un danger continuel de mourir sans avoir pris soin d'y penser? le salut étoit donc pour lui une de ces afiaires auxquelles on ne pense que lorsqu'il ne reste plus rien autre chose à quoi penser? Quel aveuglement! quel renversement I

Il fera bien néanmoins d'y penser; car il vaut mieux, après tout, y penser tard, que de n'y penser jamais : mais en y pensant, qu'il commence par se confondre devant Dieu de n'y avoir pas pensé plus xûu Qu'il tienne pour perdu le temps où il n'y a pas pensé, Teût-il employé dans les plus grands ministères, et eût-il paru dans le plus grand éclat. Qu il comprenne que si les autres affiaires ont leur temps particulier, lafEaire du salut est de tous les temps, et que tout âge est mûr pour le ciel. Qu'il admire la patience de Dieu , qui ne s'est point lassée de ses retardements. Surtout qu'il agisse désormais, qu'il redouble le pas, et qu'il se souvienne que la nuit approche (Joan., 9), et que plus le jour baisse, plus il doit hâter sa marche. Cène sera pas en vain : le Juste dont parle le Sage, dans l'étroit espace d'une première jeunesse, fournit une ample carrière et antkipe un long avemr {Sa^ pient.f 4) : pourquoi le mondain revenu du monde, en reprenant la voie du salut, quoique dans une vieillesse déjà avancée, ne pourroit-il pas, selon le même sens, rappeler tout le chemin qu'il n'a pas.fait?

Il est de la foi que nous ne serons jamais damnés que pour n'avoir pas voulu notre salut , et que pour ne l'avoir pas voulu de la manière dont nous pouvions le vouloir ; tellement «que Dieu aura le plus juste sujet de nous reprocher ce défaut de volonté» et d'en faire contre nous un litre de condamnation. N'est-ce pas, en effets se rendre dîgM de

PENSÉES DIVPISSS SUR LE SALUT. t6S

lootes les vengeaDces divines, que de perdre un si grand Uen, lorsqu'il n'y a qu'à le vouloir pour se l'assurer? Mais est-il donc possible* qu'il y ait un homme assez ennemi de lui-même et assez perdu de sens, pour ne vouloir pas étra sauvé? Il est vrai» nous voulons être sauvés, mais nous $e voulons pas nous sauver. Or Dieu, qui veut notri^ salut, et qui nous ordonne de le vouloir, ne veut pas simplement que par sa grâce nous soyons sauvés, mais qu'avec sa graoe nous nous sauvions.

Fausse ressource du mondain : Dieu ne m* a pas fait pour me dam" ner. Non, sans doute; mais aussi Dieu ne vous a pas fait ppur l'offenser. Vous renversez toutes ses vues : de quoi vous plaignez-vous, s'il change à votre égard tout l'ordre de sa providence? Quoiqu'il né vous ait pas fait pour Toffenser, vous l'offensez ; ne vous étonnez plus que quoiqu'il ne vous ait pas fait pour vous damner, il vous damnel

Ce n'est point un paradoxe, mais une vérité certaine, que nous n'avons point,après Dieu, d'ennemi plus à craindre que nous-mêmes : comment cela?parceque nul ennemi,quel qu*il soit, ne nous peutfaire autant demal, ni caus|p autant de dommage, que nous le pouvons nous-mêmes. Que toutes les puissances des ténèbres se liguent contre moi, que tous les potentats de la terre conjui-ent ma ruine, ils pourront me ravir mes biens, ils pourront tourmenter pion corps, ils pourront m'tniever la vie, et là-dessus je ne serai pas en état de leur résister ; mais jamais ils ne m'enlèveront malgré moi ce que j'ui de plus précieux, qui est mon ame. Ils auront beau s'armer, m attaquer, fondre sur moi de toutes parts et m'accabler, je la conserverai , si je veux : et, indépendamment de toutes leurs violences, aidé du secours de Dieu , je la sauverai. Car il n'y a que moi qui puisse la perdre ; d'où il s'ensuit que Je suis donc plus redoutable pour moi que tout le reste du monde» puisqu'il ne tient qu'à moi de donner la mort à mon ame, et de l'exclure du royaume de Dieu.

D'autant plus redoutable que je me suis toujours présenta moi-même, parcequeje me porte partout moi-méme,et avecmoi toutes mes passions» toutes mes convoitises, toutes mes habitudes et mes mauvaise^ inclina-^ tiens. Aussi, , quand je demande à Dieu qu'il me défende de mes enne* mis, je lui demande, ou je dois surtout lui demander, qu'il me défende de moi-même. Et de ma part, pour me mettre moi-même en défense, autant qu'il m'est possible, je dois me comporter envers moi comme je me comporterois envers un ennemi que j'aurois sans cesse à mes côtés, et dont je ne détournerois jamais la vue ; dont j'observerois jusqu'aux nM)indres mouvements; sur qui je tâchesois de prendre toujours l'avantage, sachant qu'il n'attend que le moment de me frappe^ d'un coup mortel. Celui qui hait son ame dans la vie présente^ cUsoit en ce sens le Fils de Dieu, la gardera pour la vie éternelle (Joaiv., 12). Triste, mais salutaire condition de Thommie, d'être ainsi obligé de se tourner

contre soi-même, et de ne pouvoir se sauver que par une guerre perpétuelle avec soi-même, que par la haine de soi-même !

Nous disons quelquefois à Dieu^ dans* l'ardeur de la prière : SW* gneur, ayex pitié de mon ame. Les plus grands pêcheurs le di$jent à certains moments où les pensées et les sentiments de la religion se réveillent dans eux, et oiï ils voient le danger et l'horreur de leur état : Ah I Seigneur, ayez pitié de mon ame. Mais Dieu , par la parole du Saint-Esprit et par la bouche du Sage , nous répond : Ayez-en pitié vout-même de cette ame que j*ài confiée à vos soins, et qui est votre ame*. Je Tai formée à mon image, je l'ai rachetée de mon sang, je Fai enrichie des dons de ma grâce, je l'ai appelée à ma gloire, je veux la sauver; et si elle s'écarte de mes voies, des voies de ce salut éternel que je lui ai proposé comme sa fin dernière et le terme de ses espérances, je n'omets rien pour la ramener de ses égarements, pour la relever de ses chutes, pour la purifier de ses taches, pour la guérir de ses blessures, pour la ressusciter par la pénitence, et pour lui rendre la vie. N'est-ce pas là l'aimer? n'est-ce pas en avoir pitié? Mais TOUS, vous la défigurez, vous la profanez, vous la saqpfiez à vos passions/vous la perdez, et tout cela par le péché. N'est-ce donc pas à Tous-méme qu'on doit dire : Ayez pitié de votre ame» Ayez-en pitié, d'autant plus que c'est la vôtre. Quand ce seroit Famé d'un étranger, l'ame d'un infidèle et d'un païen. Famé de votre ennemi, vous devriez être sensible à sa perte, et vous souvenir que c'est une ame pour qui Jésus-Christ est mort. Mais outre cette raison générale, îî y en a une beaucoup plus particulière à votre égard, dès que c'est. de votre ame^ que c'est de vous-même qu'il s'agit. EstM rien de plus mUérable qu'un misérable qui n'est pas touché de sa misère, et qui n'a nuUe piHé de lui-même^?

Un courtisan veut s^avancer, faire son chemin , s'élever à une fortune après laquelle il court et où il a porté ses vues ; il ne s'embarrasse guère si les autres se poussent et s'ils réussissent dans leurs projets. C'est leur affaire , dit-il , et non la mienne ; chacun y est pour soi. Voilà comment on parle au regard de mille affaires, comment on pense, et ce n'est pas toujours sans raison : car dans une infinité de choses, c*est à chacun en effet de penser à soi , et les intérêts sont personnels. Or si cela est vrai dans les affaires humaines , combien Fest-il plus dans l'affaire du salut? Chacun, y est pour soi. C'est-à-dire qu'à l'égard du salut chacun gagne ou perd pour soi-même, et ne gagne ou ne perd que pour soi-même, indépendamment de tous les autres. Si je mqgauve, quand tout le monde hors moi se damneroit, je n'en serois pas moins heureux ; et si je me damne, quand tout le monde

* Miserere ani$ntB tuœ. Eod. 90.

' Quid ndurius misero non miserante seiptum ? A uc.

hors moi se sauveroit , je n*en serois pas moins malheureux. Non pas que nous ne puissions et que nous ne devions , par une charité et des secours mutuels » contribuer au salut les uns des autres ; mais dans le fond ce qui nous sauvera , ce ne sont ni les prières , ni les soins , ni les mérites d'autrui , mais nos propres mérites unis aux mérites de Jésus-Christ. Qu'on m'oppose donc tant qu'on voudra la multitude , la coutume» Texemple; qu'on me dise : Cest là l'usage du monde, c'est ainsi que le monde vit et qu'il agit ; ne pouvant réformer le monde, je le laisserai vivre comme il vit , et agir comme il agit ; mais moi j'agirai et je vivrai comme il me semblera plus convenable au salut de mon ame; et , sans égard à tous les discours , je me contenterai de répondre en deux mots : Chacun y est pour soi.

Nous sommes admirables , quand nous prétendons rendre un grand service à Dieu de nous appliquer à l'affaire de notre salut , et d*y donner nos soins. Il semble que Dieu nous en soit bien redevable : comme si c'étoit son intérêt , et non pas le nôtre. Eh! mon Dieu , pour qui donc est-ce que je travaille , en travaillant à me sauver? n'est-ce pas pour moi-même? et à qui en revient tout l'avantage? n'est-ce pas à moi-même? Car qu'est-ce devant vous, Seigneur, et pour vous, qu'une aussi vile créature que moi? qu'est-ce que tout l'univers avec moi? Depuis que vous avez précipité du ciel des légions d'anges, et qu'ils sont devenus des démons ; depuis que vous avez frappé de vos anathèmes tant de pécheurs qui brûlent actuellement dans l'enfer , et qui doivent y brûler éternellement , en étes^vous moins grand , ô mon Dieu ? en êtes-vous moins glorieux et moins puissant? Et quand le monde entier seroit détruit , et que je me trouverois enseveli dans ses ruines ; quand , par un juste jugement , vous lanceriez sur tout ce qu'il y a d'hommes , et sur moi comme sur les autres , toutes vos malédictions , l'éclat qui vous environne en recevroit-il la plus légère atteinte, et en seriez-vous moins riche , moins heureux ? 0 bonté souveraine ! sans avoir nul besoin de moi , vous ne voulez pas que je me perde , et vous me faites de la charité que je me dois à moi-même un commandement exprès ; vous m'en eûtes un mérite et un sujet de récom-' pense.

On est si jaloux dans la vie , surtout à la cour, de certaines distinctions ! On veut être du petit nombre , du nombre des favoris , du nombre des élus du monde ; et moins il y a de gens qui s'élèvent à certains rangs et à certaines places , plus on ambitionne ces degrés d'é« lévation, et plus on fait d'efforts pour y atteindre. Si le grand nombre y parvenoit, on n'y trouveroit plus rien qui distinguât ; et cet attrait manquant , on n'auroit plus tant d'ardeur pour les obtenir , et l'on rabattroit infiniment de l'idée qu'on en avoit conçue. 11 faut du choix ^ dç la singularité, pour attirer notre estime et pour exciter

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