MORTIFICATION DES PASSIONS. 25S
vaillât à se purifier de la sorte, et à se dégager de tout ce quipoarroit nous corrompre. Plus nous différons, plus nos passions croissent, et prennent l'ascendant sûr nons.On eût pu assez aisémentdans la jeunesse couper court à cette passion dont on n*est presque plus lemaitrevdepuis qu'elle s*est invétérée et comme changée dans une seconde nature. Cela ne regarde pas seulement les jeunes personnes ; mais il n'est pas moins vrai des autres, que dès qu'ils découvrent dans eu^ quelque vice naturel, quelque inclination et quelque penchant vers un péché , ils ne doivent pas tarder d'un moment à prendre les armes , et à /chasser ce démon qui s*est emparé de leur cœur. Et qu'on ne prétende point se rassurer sur ce que la passion ne paroît pas encore bien forte. Prévenons le mal de bonne heure, prévenons-le jusque dans les plus petites choses. C'est par une telle précaution qu'on évite les plus grandes maladies du corps, et c'est par-là même qu'on se garantit d'une rnine totale de Tame.
Maximes dont on n'a pas de peine à convenir en général, car elles sont. sensibles, et confirmées par l'expérience la plus commune ; mais d'en venir à l'effet , c'est ce qui étonne ; et les difficultés qu'on y trouve fot^t souvent une si vive impression , qu'on désespère de les vaincre , et qu'on n'ose pas même l'entreprendre. Aussi est-il constant , pour né rien dissimuler, que d'arracher du cœur une passion , c'est de toutes les entreprises la plus grande, et celle ou j'homm* éprouve plus de combats et plus de contradictions. C'est s'arracher en quelque manière à soi-même, c'est mourir à soi-même, et y mourir, autant de fois qu'il y a d'efforts à faire et d'obstacles à surmonter. Or le moyen , dit-on , d'être ainsi continuellement aux prises avec soi-même, et seroit-ce vivre que d'en être réduit là? Non, ce ne seroit pas vivre selon la chair, mais ce seroit vivre selon l'esprit de Dieu. En quoi nous devons remarquer un nouvel avantage de cette mortification des passions : car elle ne nous sert pas seulement à conserver, l'innocence du cœur , mais à nous élever et à nous faire parvenir au plus haut point de la sainteté chrétienne. .
II. Mortification des passions, moyen de s'élever à une haute sainteté par la pratique des plus excellentes vertus. Pour bien entendre cette seconde vérité, il n'y a qu'à développer et à comprendre le vrai sens de ces adorables et divines leçons que nous fait le Sauveur du monde dans son Évangile^ et que nous font les apôtres dans leurs Êpftres, savoir, qu'il faut se dépouiller de soi-même, qu'il faut huïr son ame et la perdre en celte vie , afin de la sauver dans l'autre ; qu'il faut rompre les liaisons les plus étroites, et se séparer même de son père, de sa mère ; que pour être à Dieu, il faut crucifier la chair, et toutes les concupiscences de la chair ; que le royaume du ciel ne s'emporte que par violence, et qu'il faut s'efforcer et prendre infiniment sur soi pour y arriver. Voilà , sans contredit, ce qu'il y a de pins sublime dans la pratique de la sainteté. Or qui ne voit pas que
tout cela est ooDtenu dans la moriificatioii deç p^ojDS ? Çaç ^u^y a* t-il dans noôs de plus uatorel et de plus intime que nos p^sajpns^ ^ n'^t-ce ras en les dëtniîsant que nous nous (iéponillons de non&* mêmes? Qu'^t-ce que haïr notre ame et la perdre, seloq la pen«$e du Pils de Dieu? n'est-ce pas refuser à notre cœur tout ce qo'il desire et qa^il recherche par le mouvement des passion^^ et lui interdire tontceqiii flatte ses inclinations sensuelles et qui contri^u^ àle^ gjtretenir ? Avona-noqs des liaisons plus étroites que celles qui smi for^ nées par nos passions? avons-nous de plus vives ë^ dç p(q^ jj^rq^ntês convoitises que celles qui sont excitées par nos passions? ep-il riçn où nous sentions plus de résistance, et ou noua ayojps plus de violencié à nous fiaiire, que lorsqu'il s^agit d^ dompter nos passions et dé lèsi amortir? D'où il s'ensuit que tout ce'qu il y â de plus parfait ds^is la loi que nous professons se rapporte à la mortification d^ cœur ^( des passions, et que c'est par-là que nous vivons en chréUeus , et ei|
Aussi le premier soiu, et même, à proprement parler, l'unique soin de tous les Saints, a été de régler leur cœur et de mortifier tomes ië^ra passions. Ce n'est pas qu'ils aient négligé le reste , Tas^daîté à 1^ prière, les macérations du corps. Au contraire, nous savons comb^got ces exercices leur étoient familiers et ordinaires, jusqu'à passer les nuits entières dans la contemplation des choses divines, Jusqu*à s'exftnuer et se ruiner le corps, par leurs fréquentes et sanglante; austérités. Mais ces prières , ces mortifications de la chair, ils ne les envisageoient que comme des moyens pour atteindre à la fin qu'ils se proposoient, et qui étoit de purifier leur cœur de tout ce qu'il y àyoit encore de terrestre et d'humain.
C'est donc par-là qu*ils estimoient toutes le^ pratiques extérieures ou de piété on de pénitence; et sans cela, on peut dire qu'elle^ perdent extrêmement de leur prix. G^est ià ce qui distingue^ la vraie et solide dévotion, d'une dévotion superficielle et apparente. Malgré la perversité du siècle, on trouve encore assez de personnes qui veulent, ce semble , pratiquer la vertu ; mais quelle est communément rîl« lusion où donnent ces âmes prétendues vertueuses? c'est qu'elles bor« penttous leurs soins à régler et à sanctifier le dehors, à quitter certains ornements mondains , à s'interdire certaines compagnies et certains divertissements, à visiter les prisons, les hôpitaux, à fréquenter les autels, et à se rendre assidues aux prédications , aux cénjmonies de religion ; à faire de bonnes lectures , à méditer et à prier. Tout cela sans doute a son mérite , mais souvent nu mérite bien au-* dessous de Pidée qu'elles s'en font. Car ce n'est point là précisément ni particulièrement ce que Dieu demande d'eltes. Il veut , avant tontes choses , qu'elles s'adonnent à la réformation de leur cœur , parceqae ce qu'il y a de plus précieux en nous , c'est le cœur ; parceque ce qui nous coûte le plus, c'est la circoncision du cœur; parcequ'avec le
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secours d*ei) liapt, c'est dif coear ^e dépend toute ooti» i|iipiî^<* cation.
Or voilà ce que tau; d*axpes pieus^, ou qui passent poiir j^lfuses et ne le sont que de nom , ne cqmprenuimt point qsses. Sous cette belle montre de piété qui frappe la yue , ellefi ont leurs pas^nf ,
Qu'elles tiennent cachées et qu'elles nourrissent au fond de ienr co^r. luoique ce ne soit pas de cespassious grossières qui por^e^ t au crime et au libertinage , ce sont néanmoins des passions qui, pour être plus spirituelles , n en sont pas moins viVes dans les rencontres, e^ dont les effets ne se font que trop ^percetoir. Un ^ir^tenr, et sage et babil^, qui voudroit entreprendre la guérison d*un mal d'autant plus dimge* rcu^ qu*il est interne, et qu'il attaque de plus près le<:cpurt a le déplaisir de trouver ces âmes, d'ailleurs si dociles » tellement aveuglée» là-dessus et si délicates , qu'elles n'écouteqt rien de tôjit ce qu*il Içur dit. Qu'il leur parle d'oraisons, de comqiuni(w, et même de quelques œuvres de pénitence , elles ne se lasseront point de l'entendre : mais qu'il vienne à leur proposer des moyens pour bumiljer leur esprit hautain , pour adoucir leur huineur aigre , pour modérer leurs saillies trop promptes, pour combattre leurs antipathies^ leurs anir ffiosités , leurs envies secrètes, c'est 1^ qu'elles ce^nt de lui donner la même attention. D'oùi| arrive que cesp^ssipns, fomentées et entrq^ tenues dans le cœur, les foqt toqober en mille foible^ses qui scandalisent le prochain , et en des foutes presque journalières, avec )esquelliPs elles se pron^ettent en vain 4*scçorder ifne^ piété véritable et parfaite.
Ainsi , l'un des plus puissants motifs pour nous engager à hi mortification de noire cœur est de la considérer cotùme un moyen de perfection, et comme le moyen le plus efJScace. Je dis Ic^ plus ef^ç^koeif et c'est l'avis important que nous dçmne sa|n( Jér6mp : Vous f^are; » dit ce saint docteur, autant de progrès dans les voies de Dieu qn^ vous remporterez de victoires sur vous-mêipe. Car chacune de ces victoires demandera de vous bien des combats, et chacun de ces combats, bien des sacrifices plus agréables à Dieu que tous les sacrifices de l'ancienne loi. Pourquoi plus agréables à Dieu ? S^n^ Bernard en apporte la raison , et elle est incontestable : c'est que, dans les sacri** fices de la loi judaïque , on n'immoloit qu'une chair étrangère , que la chair des animaux ; au lieu qu'ici Tbomme s'immole lui-même en im** molant son propre cœur et sa propre volonté. Pour peu que nous soyons touchés du désir de notre avancement selon lesprit et selon Dieu , nous ne devons rien estjuier davantage que ce qui peut tant y contribuer, ni rien embrasser avec plus d'ardeur.
Dans celte guerre sainte que nous aurons à soutenir, nous avons besoin d'aide et d'appui ; mais en est-H un plus présent et plus assuré que la grâce du Seigneur et sa divine assistance? c'est lui-même qui nous appelle , lui qui nous invite et qui nous met les armes à la main ;
2;t6 MORTIFICATION DES PASSIONS.
est-ce f)our nous manqnelKai» Foocasion , et poar ne pas seconder nos efforis? C'est sa cause que nous avons à défendre , ce sont se» ennemis qne nous avons à combattre : car nos passions sont dans nous les ennemis de Dieu les plus déclarés, les plus animés, les plus, obstinés. Elles ne cherchent q|i*à nous détacher de lui , et à nous soulever contre lui : et parcequ'elles ne sont pas toujours assez fortes pour nous porter à une révolte et à une séparation entière, du moins s*opposent-elles aux mouvements de notre ferveur, et à toutes les vues de perfection qu'il lui plalt de nous inspirer. Or, encore une fois, quand il nous verra agir contre ses ennemis et pour se^ intérêts , nous abandonnera-t-il? Allons donc à lui avec confiance, et comptons sur sa protection. Laissons murmurer la nature; laissons-la s'efirayer, se récrier, former mille obstacles. Revêtus de la vertu céleste , nous deviendrons insensibles à ses cris, inaccessibles à ses traits, invincibles ù toutes ses attaques. Que dis-je? plus même ses cris se feront entendre à nous , plus ses traits se feront sentir, plus ses at^iques seront violentes, et plus, en y résistant et les surmontant, nous nous enrichirons de mérites, nous monterons de degrés, nous nous perfectionnerons et nous nous sanctifierons. Car le mérite devant Dieu le plus relevé et la sainteté la plus ëminente, c'est de savoir se renoncer et se vaincre. Heureux triomphe, d'où suit un troisième avantage de la moriification des passions , qui est le repos de i'ame et la paix^ !
1)1. Mortification des passions, moyen de nous établir dans la pair, et de jouir d'un parfait repos. C'est un trésor, mais un trésor semblable à celui de l'Évangile , c'est-à-dire un trésor qu'on ne peut payer trop cher, et qui mérite d'être acheté au prix de toutes choses, que de trouver la paix dans soi-m$me, d'être bien avec soi-même, de se posséder soi-même , non seulement, comme disoit Jésus-Christ, par la pratiqiie d'une humble patience et d'une pleine résignation aux ordres de Dieu , mais par la tranquillité et le calme de tous les mouvements dé son cœur. Être dans cette situation , qu'il est plus aise .d*inr)Oginer et d'exprimer que de sentir et d'éprouver, c'est un avantgoût de la béatitude du ciel ; c'est ce que nous concevons d;ins le séjour des bienheureux de plus digne de nos souhaits après la vue de Dieu , et ce qui doit être un jour pour nous le comble même de la gloire. Cette paix éternelle dont jouissent les Saints , cette paix qui ne Sera jamais troublée ni interrompue , cette paix qui , réconciliant rhomme avec lui-même, fora cesser dans lui toutes les révoltes intérieures, cette paix qui nous rétablira dans l'état dinnocence où Dieu nous avoit créés : voilà ce qne Dieu promet à ses élus , et voilà à quoi nous aspirons. Mais il ne suffit pas , dit saint Augustin , d'y aspirer et d'y prétendre : voilà à quoi nous devons nous disposer, et de quoi il faut, dès cette vie, que nous commencions à foire l'essai, nous efforçant au moins d'en approcher, et nous élevant au-dessus de cette basse
* In faîieniia testra fo$Hdehiiis anima vutrat, Luc, 31.