TROISIÈME PARTIE
C'était une erreur des païens , et une erreur aussi grossière que présomptueuse , de se figurer qu'ils étaient les enfantsdes dieux , parce qu'ils mettaient en effet au nombre des dieux leurs ancêtres. Mais cette erreur, quoique grossière, comme remarque saint Augustin, ne laissait pas de leur inspirer de hauts sentiments; parce qu'il arrivait de là que, se confiant dans la grandeur ou dans la prétendue divinité de leur origine, ils entreprenaient des choses difficiles et héroïques avec plus de hardiesse, ils les exécutaient avec plus de résolution, et en venaient à bout avec plus de bonheur : Et sic aninuis divinm stirpisfiduciam gerens , res nuufnas prsuu' mebat audacius, agebai vehetnentius , et implebat ipsafelicitate securius. (Acgust.) Ne dirait-on pas que parmi ces ténèbres du paganisme, il y avait dès lors quelque rayon ou quelque commencement du christianisme; etnesemble-t-il pas que la Providence, qui sait profiter du mal même, se servait des erreurs des hommes pour préparer déjà le monde à la vraie religion? Oui, répond excellemment saint Augustin, il était de l'ordre de la prédestination el du salut de l'homme, que l'homme fût un jour persuadé qu'il était d'une extraction divine; et voilà pourquoi Dieu, par un effet de sa grâce toute-puissante, a voulu que cette persuasion ne fût ni fausse ni téméraire. C'éuit dans les païens une vanité : mais le mystère que nous célébrons nous a fait de cette vanité une sainte et adorable vérité. Ceux-là se flattaient en se donnant une si haute origine, et nous^
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si nous avons une moindre idée de nous-mêmes, nous nous méconnaissons , nous nous déshonorons, nous nous dégradons. Car écoutons le disciple bienaimé, et quoique dans un autre discours , j*aie déjà employé le même témoignage pour établir la même vérité, souffrez que je le reprenne, et que je vous le propose dans un nouveau jour. Écoutons, dis-je, le disciple bien-aimé, et sans rien perdre de Thumilité chrétienne , apprenons de lui à connaître notre véritable noblesse. Voyez, mes frères, nous ditil, dans sa première épttre canonique, voyez quel amour le Père céleste nous a marqué, de vouloir que Ton nous appelle , et que nous soyons en effet enfants de Dieu : Fidete qualem charittUem dédit nobis Pater, ut fiUi Dei nominemur et simus. ( 1 . JoAN., 3.) Il est vrai que saint Jean parlait en particulier aux fidèles qui ont cru en Jésus-Christ , et qui Tout reçu : mais œ qu'il disait en particulier aux fidèles, et ce qui leur convient spécialement, je puis en général , et dans un sens plus étendu , rappliquer à tous les hommes. Car c'est à tous les hommes, selon Fexpression de ce bien-aimé disciple, que le pouvoir d'être enfants de Dieu a été donné sans différence de mérites, sans distinction de qualité et de sexe, aux petits aussi bien qu'aux grands, aux pauvres aussi bien qu'aux riches, aux sujets aussi bien qu'aux rois : Dédit eis potesiatem filios Deifieri.{\é.,\.)
Or je prétends que cette filiation ainsi établie est une suite naturelle de l'incarnation , et le troisième effet de l'alliance du Verbe avec notre chair : Et yerbunt caro fàctum est. (Id.) Car le Verbe divin n'a pu se revêtir de la chair de l'homme, sans contracter avec les hommes la plus étroite affinité : et du moment qu'il nous a ainsi um's à hii, en sorte que nous ne faisons plus avec lui qu'un même corps, ce n'est point une usurpation pour nous de dire à Dieu dans un sens propre et réel , que nous sommes ses enfants : Ut fiUi Dei nominemur et Hmus. (Id., 8.) Cest en ce sens que Clément Alexandrin, parlant du mystère d'un Dieu fait ho^me, et relevant les avantages infinis que nous en retirons, s'est servi d'une expression bien forte, lorsqu'il a dit que Dieu , se faisant homme , a fait des hommes comme autant de dieux : non pas après tout que nous soyons enfants de Dieu dans la même perfection que l'Homme-Dieu, il l'est par nature, et nous le sommes par adoption; mais cette adoption divine ne nous ennoblit-elle pas assez? Dieu , tout Dieu qu'il est, poavaiMI nous élever plus haut, et y avait-il pour nous une distinction plus glorieuse à espérer ? Ce n'est ni par le sang, ni par le ministère d*aucan homme, que nous sommes montés à ce point de grandeur : le penser de la sorte, ce se- I9ît ne pas oonoiltre et la bassesse naturelle de J'iiomme, et l'excellence de la dignité dont nous
avons été honorés : Non ex sangidnihus, neque ex voluntate camis, ( Joàn., t.) Mais toute la gloire de cette naissance spirituelle nous vient de la volonté de Dieu, de la prédestination de Dieu, du choix et de la grâce de Dieu. Car pour m'en tenir toujours à notre mystère , si nous sommes enfants de Dieu, c'est par ce même Dieu-Homme, qui dans un même homme a su si bien réunir et allier en* semble sa divinité et notre humanité : Et verbum carofactum est. Ainsi, dit saint Chrysostême, le Fils unique de Dieu est devenu fils de Thomme , afin que les enfants des hommes devinssent enfants de Dieu. Et ne demandez pas, ajoute saint Augustin, comment les hommes ont pu naître de Dieu, puisqu'un Dieu lui-même a pu et voulu nattre des hommes.
Voyez donc, encore une fois, jusqu'à quel excès s'est portée la charité de votre Dieu , VUiete qua* lem charitatem; mais voyez ensuite quelles conséquences s'ensuivent de là ; voyez ce que vous devez à Dieu comme enfants de Dieu , et ce que vous vous devez à vous-mêmes : ce que vous devez à Dieu , qui vous permet de l'appeler votre père , et qui l'est en effet; ce que vous vous devez à vous-mêmes, qui pouvez vous dire enfants de Dieu, et qui avez à soutenir une si noble qualité et à n'en pas dégéné* rer. Deux points qui me fournissent une mon^le bien solide et bien importante.
Ce que vous devez à Dieu ; car puisqu'en vertu de ce mystère , et par l'alliance du Verbe avec notre chair, nous avons le même père que le Verbe incarné , je dis aussi que nous devons , à l'égard de ce Père tout-puissant, tenir par proportion la même conduite que l'Homme-Dieu , et prendre les mêmes sentiments; c'est-à-dire, que nous devons avoir la même obéissance aux ordres de Dieu, etpe même zèle pour la gloire de Dieu.. En effet, si le Fils de Dieu prend aujourd'hui dans les chastes entrailles de Marie une chair semblable à la nêtre, c'est , dit l'apôtre, pour obéir à son Père , pour se conformer aux volontés de son Père , et pour accomplir ses adorables desseins; et s'il s'humilie jusqu'à s'anéantir lui-même, c'est pour l'honneur de son Père, et pour lui rendre toute la gloire qui lui avait été ravie. Or voilà notre modèle. Être soumis à Dieu , garder fidèlement et constamment la loi de Dieu, glorifier Dieu par une vie digne de Dieu , c'est ainsi que nous le reconnaîtrons pour père. Sans cela que sert-il de lui dire ce que nous lui disons néanmoins tous les jours , Notre Père qui êtes dans les cieux ; si nous nous révoltons contre lui sur la terre , si nous le renonçons dans la pratique et le traitons en ennemi ? que sert-il de lui dire, Que votre nom soit sanctifié, qu'il soit connu*et honoré dans tout l'u- Inivers, si nous le blasphémons et le faisons blas- * phémer aux autres? Car ce que j'appelle, selon le
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langage de l*Éoritare« Uasfkbémer le nom du Seigneur, c'est -outrager le Seigneur même par nos dérèglements et nos désordres ; et ce que j'appelle le faire blasphémer aux autres , comme saint Paul le reprochait aux Juifis , Per vos blasphematur nomen Dei (Rom,, 12) , c'est les séduire par nos paroles, les engager par nos exemples dans nos habitudes criminelles, et les corrompre par nos scandales. Que sert-il de lui dire, Que votre volonté soit faite , si nous ne suivons rien moins en toutes choses que It volonté de Dieu , toujours violant sa loi , toi^'ours nmrmurant contre sa providence, toujours disposés , malgré ses promesses et ses menaces , malgré ses défenses et ses commandements les plus exprès, à écouter la passion et à la satisfaire, quoi qu'elle demande? Je sais que pour garder inviolablement la loi de Dieu, que pour donner à Dieu, par la sainteté de nos m^Biirf , toute la gloire qu'il attend de BOUS , il feiut qu'il en coûte. Mais , chrétiens , vous en doit-U jamais autant coûter qu'il en coûte aujourd'hui à un Dieq; à on Dieu que son Père envfÂe^ et qui , suivant la mission qu'il avait reçue , descend du tiAoe de sa nujesté, et vient demeurer avec nous; à on Dieu qui, pour réparer l'injure faite à son Père, se réduit jusqu'à la forme d'un homme, jusqu'à la forme d'un esclave, jusqu'à la forme d'un pécheur? Ahl mes frères, comprenons, si nous le pouvons, par l'obéissance de cet Homme-Dieu, combien sont sacrés les droits du Père qui nous a donné l'être , et qui nous donne encore dans ce saint jour comme une nouvelle naissance en nous adoptant au nombre de ses enfants. Comprenons, par les anéantissements decet Homme- Dieu, de quel prix est la gloire de Dieu , le souverain auteur de tous les êtres, et doublement notre Créateur, soit selon la nature , soit selon la grâce. Maisdelà même jugeons ce que c'est pour un homme, surtout pour un chrétien, que de refuser à ce premier maître la soumission et les services que nous Ini devons par tant de titres ; jugeons ce que c'est que de s'attacher à lui et de l'insulter, en voulant secouer le joug d'une dépendance si incontestable et si légitime; jugeons ce que c'est que d'abandonner ses intérêts, que de s'opposer à ses vues, que de s'obstiner contre ses ordres; et cela tandis qu'on est adorateur du monde, tandis qu'on ne manque à rien de tout ce qu'exige le monde, tandis qu'on entreprend tout et qu'on supporte tout pour le monde. Si je suis le Seigneur et votre Père, disaitril autrefois à son peuple , où est l'honneur que] vous me rendei? Ubi esthonor m^ut? (Malach., 1.) Où est le respect que vous me devez? Ubi est timor meusf (Id.) Or la plainte qu'il faisait à son peuple, il peut bien nous la faire à nous-mêmes ; mais avec cette terrible menace, que si maintenant nous ne l'honorons pas comme Père, nous le craindrons un
jour comme juge; que si maintenant nous ne sommes pas soumis à sa loi, nous serons un jour soumis à ses châtiments; que si maintenant notre TÎe ne sert pas à le glorifier comme Dieu sanctificateur, notre étemelle réprobation après la mort servira à le glorifier comme Dieu vengeur. Car voilà, mes chers auditeurs, l'affreux retour à quoi il faut vous attendre de la part d'un père si indignement méprisé, et si justement irrité.
Je dis plus, et c'est par où je finis« Outre ce que vous devez à Dieu , qui vous permet de l'appeler votre père, et qui l'est en effet, voyez encore ce que vous vous devez à vous-mêmes, qui pouvez vous dire enfants de Dieu, et qui avez à soutenir une si noble qualité , et à n'en pas dégénérer. Conmie il y a dans le monde , et selon les principes de la philosophie humaine , une fierté raisonnable et sage, qui, sans vous faire dédaigner personne, vous inspire néanmoins des sentiments généreux et dignes de votre naissance et de votre rang, je puis ajouta que, dans la religion même que nous professons, et selon les règles de la morale évangélique, il y a une fierté sainte et toute chrétienne, qui, sans nous enfler, nous remet sans cesse devant les yeux le caractère dont nous sommes revêtus, et nous engage à y conformer nos oeuvres. Cest ainsi que le prince des apôtres représentait aux fidèles qu'ils étaient un peuple choisi et distingué, f^os auiem genusehcUmii. Pbtb., 3);un peuple conquis, populuê acquisiUonis (l(ï.)\ une nation sainte, élevée à l'hoùneur du sacerdoce et d'un sacerdoce royak^regale sacerdoUum, gens sancia, (Id.) Cest ainsi que le docteur des Gentils faisait souvenir les Éphésiens qu'ils étaient les enfants de la lumière; d'où il concluait qu'ils devaient donc se comporter et vivre enfants de lumière : Ut^i lucis ambukUe {Ephes.^ S) ; et c'est , chrétiens , ce que je veux conclure moi-même , en vous disant que vous êtes enfants de Dieu. Car des enfants de Dieu doîvent-iis penser ou agir comme des enfants du siècle? est-il une contradiction plus sensible ? en est-il une plus criminelle et plus damnable? Des enfants de Dieu prévenus de toutes les idées du siècle , et du siècle le plus profane , n'estimant que ce que l'esprit du siècle leur feit estimer, n'aimant que ce que l'esprit du siècle leur fait aimer, ne craignant et ne fuyant que ce que l'esj^t du siècle leur fait craindre et haïr; des enfants de Dieu sujeU à tous les vices du siècle, et du siècle le plus corrompu, aux ressentiments et am^ envies , aux colères et aux emportements, aux leôpostures et aux trahisons, aux désirs ambitieux et à l'orgueil, à l'avarice , à la mollesse, aux débauches et aux plaisirs les plus infâmes ; est-ce là ce qui leur convient , est-ce à cela qu'on les doit reconnaître ? ou plutôt , n'est-ce pas là leur honte? n'estrcepas pour eux un
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opprobre ? Qu'un homme d'une certaine distinction dans le monde, soit par la place qu'il occupe, soit par le sang dont il est sorti , ait commis une action lâche, c'est une tache que rien presque ne peut effacer. De quel œil le regarde-t-on , et -de quel œil se regarde-t-il lui-même, quand il vient à considérer d'un sens rassis la faute qu'il a faite , et qui le couvre de confusion ? Or est-il moins honteux à des hommes nés de Dieu, adoptés de Dieu, enfants de Dieu , de s'asservir à leurs sens , de se rendre esclaves de leurs passions , de se laisser dominer par les brutales cupidités de leur chair, de se porter à toutes les injustices qu'inspire une avare et insatiable convoitise, de nourrir dans leur cœur des haines secrètes et invétérées, d'y concevoir les plus noirs desseins pour se tromper et pour se vendre les uns les autres; de n^écouter jamais, je ne dis pas la religion, mais même l'équité naturelle, la bonne foi, la raison? Est-ce pour former un tel peuple que le Fils unique de Dieu est venu sur la terre, et qu'il a voulu demeurer parmi les hommes ? ou n'est-ce pas pour former un peuple parfait , un peuple exempt de la corruption du monde , un peu- ' pie affranchi de ces malheureuses concupiscences par où le péché s'est introduit dans le monde et s'y établit tous les jours ; un peuple chrétien , non-seulement de nom, mais de pratique et d'action : Par are Domino plebem perjectamf (Luc, 1.) Ouvrons donc, mes frères, ouvrons les yeux de la foi ; et découvrant avec les yeux de la foi notre dignité, sanctifiés comme nous le sommes par l'alliance d'un Dieu , ne retonibons pas dans nos premiers égarements , ne faisons pas de la glorieuse qualité que nous portons , un vain titre qui nous déshonore lorsque notre conduite le dément. Si , m'adressant ici à tant de grands qui m'écoutent , j'avais la témérité de leur dire que leur conduite dément leur grandeur, leur naissance, leurs ancêtres, leur rang, ils prendraient ce que je dirais pour un outrage , et combien y seraient-ils sensibles ! Ne le soyons pas moins au juste reproche qu^on peut nous faire , que nous nous rendons indignes du plus beau de tous les noms, qui est celui d'enfants de Dieu. Verbe éternel et consubstantiel à votre Père, Dfeu comme lui , mais homme comme nous , c'est vous qui nous l'avez acquis , ce beau nom , et c'est par vous que nous sommes parvenus à ce point d'élévation! Ne permettez pas que nous venions jamais à en déchoir : surtout ne permettez pas que nous perdions le fruit dé cette rédemption surabondante dont vous voulez être vous-même le prix. Et vous ^Vierge sainte, puisque c'est dans votre sein que ce grand ouvrage est aujourd'hui comme ncé, aidez-nous à le soutenir et à y mettre toute la perfection qui doit dépendre de notre fidélité et de 008 soins. Cest ainsi qu'après avoir vécu comme
de dignes enfants de Dieu , nous aurons part à la gloire des élus de Dieu, où nous conduise, etc.