‹ Œuvres de BourdaloueChapitre 126 sur 225 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Nous nous élevons au-dessus de la loi de Dieu ; et cela, chrétiens, nous arrive en deux manières : Tune que j'appelle révolte du coeur, lorsque, sans nous expliquer autrement que par nos œuvres , nous disons intérieurement comme l'ange rebelle, I^<m serviam (Jbrbm. , 2) ; il m'en coûterait trop pour vivre dans cette servitude; que Dieu ordonne tout ce qu'il lui plaira, je ne me soumettrai point à sa loi : l'autre que je considère comme la plus pernicieuse erreur de notre esprit , lorsque nous trompant nous-mêmes , nous cherchons des prétextes et nous nous formons des consciences pour nous dispenser des obligations de la loi. Or le mystère que nous célébrons confond hautement ces deux entreprises de notre orgueil ; et c'est , comme vous aUez voir, ce qui paraît d'abord dans la présentation de Jésus-Christ et dans la purification de Marie.

Quoique nés dépendants et 8ii|ets de Dieu , nous avons, mes fVères, un penchant à nous révolter contre la loi de Dieu qui nous domine : voilà l'origine de toute la corruption de Thomme. Prenant l'homme en particulier, et selon la différence des conditions qui partagent le monde , voilà le péché capital des grands du siècle, qui, de leur état, se font un principe d'indépendance, comme si la loi de Dieu n'était pas faite pour eux , comme si Dieu en la portant avait dû les excepter; comme s'il n'était pas, au contraire, de l'empire de Dieu qu'il y eût pour eux un législateur et une loi; afin, disait le prophète royal , de leur apprendre qu'ils sont hommes : Constitue legislatorem super eos , ut sciant quoniamhomines sunt. (Psalm, 9.) Donnons à cette morale toute son étendue. Voilà, dis-je, en général , le péché des impies et des libertins, qui, jusque dans l'obscurité des plus médiocres fortunes, ont souvent à l'égard de Dieu des cœurs aussi indociles que ceux qui tiennent dans le monde les premiers rangs ; la licence et Timpiété faisant dans les uns ce que l'abus de la grandeur et de l'élévation fait dans les autres. Mais Marie obéissant à la loi de Moïse , et se purifiant dans le temple , confond bien là-dessus, malgré nous , notre conduite. Car enfin elle était reine, elle était mère de Dieu,

SUR LA PUBDICATION DE LA VIERGE

«De était, comme mère de Dieu, en possession d'une autorité légitime sur Fauteur même de la loi ; et {Mur conséquent elle avait tous lés titres dlndépendanoe que peut avoir au-dessous de Dieu une pure créature. Û est vrai : mais c'est justement pour cela que Dieu veut qu'elle s'assujettisse à la loi, afin de détruire par son exemple Pindépendance criminelle que nous affectons , afin de condamner notre libertinage par- une [preuve convaincante et sans réplique. Car si dans Fordre de la rédemption , dont le secret adorable se développe aujourd'hui à noa yeux , une mère de Dieu , toute mère de Dieu qu'elle est, n'est pas exempte d'obéir, de quel front pouvons-nous soutenir devant Dieu l'injustice et la témérité de nos désobéissances ? Marie fait quelque dioae encore de plus : et quoi ? non-seulement elle se soumet à la loi, mais elle y soumet son Fils, ce Fils qui, plus grand, plus libre, plus absolu qu'elle, et néanmoins voulant bien être soumis par elle, fournit encore à Dieu contre nous une raison miUe fois plus touchante pour réprouver et pour confondre cet esprit d'orgueil qui nous rend prévaricateurs. Cest-à-dire, Bfarie soumet à la loi la grandeur même, à la loi la puissance même, à la loi Findépendance et la souveraineté même. Car voilà le double miracle que le ciel nous découvre dans cette fête, une reine siyette, et assujettissant im Dieu; un Dieu obéissant, et {Hrésenté par une mère obéissante : pourquoi? ah! mes chers auditeurs, oomprenez-le bien. Vous qui tenez dans le monde les premiers rangs,et vous qui vous trouvez réduits aux derniers; vous que vos conditions distinguent, et vous qu'elles ne distinguent pas ; grands et petits , ridies et pauvres , car je suis redevable à tous, écoutez-moi : c'est ici que Fintelligence d'une des plus importantes vérités vous est donnée, et c'est par la comparaison même de vos états que je vais vous la rendre sensible.

Pourquoi un Hpmme-Dieu sujet à la loi ? Pour vousfedre entendre, grands du monde, l'obligation spéciale où vous êtes de vivre dans un parfait assujettissement aux lois de Dieu. Vous ne Favez peutêtre jamais bien conçu; et, par un renversement de raison et de religion, vous vous flattez que la rigueur des lois divines n'est pas pour vous comme pour le reste des hommes : mais détrompez-vous aujourd'hui de cette fausse prévention, et pour cela entrez en esprit dans le temple de Jérusalem : car vousy verrez la maxime contraire solidementétablie; et pour peu que vous vous appliquiez à considérer \p mystère de ce jour, vous conclurez que les lois divines vous regardent encore phis particulièrement que le reste des hommes, quoiqu'elles soient pour tous sans exception. Vous me demandez sur quoi est fondée cette conséquence ? Sur trois raisons que vous devez médita tous les jours de votre vie.

Première raison, c'est que plus vous avez dans le monde ou de naissance ou de pouvoir, plus vous êtes capables de rendre à Dieu l'hommage qui lui est dû en qualité de souverain législateur; comme il est vrai de dire que Jésus-Christ, en se réduisani sous la loi , a eu seul l'avantage d'honorer la sou« veraineté de Dieu autant qu'elle mérite de l'être. Motif admirable pour vous engager, tout élevés et tout-puissants que vous êtes, à une obéissance exacte. Dieu trouve en vous, quand vous accomplissez sa loi , une gloire particulière , et il ne tient qu'à vous de la lui procurer, cette gloire, qui plus que toute autre contribue à sanctifier son nom, et dont par là même il est si jaloux. Seconde raison, c'est que Dieu ne vous a distingués dans le monde que pour le glorifier de la sorte : car ne croyez pas, chrétiens, qu'il y ait des hommes ou revêtus d'honneurs, ou pourvus de biens, pour être plus en droit que les autres de fuire leurs volontés, et de vivre selon leurs lois. Cela ne peut être, et Dieu, dont la toute-puissance est inséparable de sa sagesse et de sa sainteté, n'a pu, dans l'inégalité des conditfons humaines , se proposer une telle fin; les rois mêmes, qui, selon l'expression du Saint-Esprit, sont comme les divinités de la terre, ne régnent que pour servir le Seigneur : Et reges tU serviani Domino. (PsaL 101.) Voilà l'ordre de la Providence et même de la création, selon lequel ce qui approche le plus de Dieu n'est défUii que par une servitude plus immédiate, et une plus grande dépendance de Dieu. Et pourquoi cet ordre ne subsisterait-il pas, puisque Jésus-Christ, qui est le chef des prédestinés, n'a été prédestiné lui-même que pour y être sioumis ? En quoi consiste tout le mystère de son humanité ? Saint Paul nous l'enseigne en deux mots, dont nous voyons aujourd'hui l'accomplissement : MUii Deus Fiiium sttum faetum ex muUere,fa* ctum sub lege ( GaîaL, 4 ) ; un Dieu formé d*une femme pour être assujetti à la loi. Voilà l'idée que nous en donne l'apôtre; voilà pourquoi ce Fils de Dieu a été envoyé : hors de là ce Verbe divin ne se serait jamais faut chair, et sans cela il n'y aurait point eu de Dieu-Homme. Serez-vous donc surpris, ou devez-vous l'être, quand j'ajoute que sans cela il n'y aurait dans le monde ni qualité , ni dignité , ni rang, ni fortune, mais que Dieu vous aurait laissés dans le néant; et que, s'il vous en a tirés, c'est afin que sa loi eût en vous des observateurs fidèles et de zélés défenseurs ? Je dis plus, et c'est la troisième et dernière raison : Dieu , en voill plaçant au-dessus du commun des hommes, a prétendu vous proposer au monde comme des modèles de la sainte dépendance que je vous prêche; de même que Jésus-Christ et Marie n'ont paru dans le temple du Seigneur que pour être l'exemple d'une inviolable fidélité, et d'une parfaite soumission à sa loi. Cest-

hàin, selon uint Grégoire, pape , que Dieu prétend que les petits apprennent des grands à lui iribéir, et que les grands sa considèrent sur ce point comme la règle, i quoi les petits ne manquent ja- . mais de se conformer.

Ceci me donne lieu de parler maintenant à vous, mes frères, à vous dont le salut me doit tue d'antant plus cher, et les âmes plus précieuses, qu'ayant moins de part aux avantages du siècle , vous participez moins à ses désordres et à sa corruption; à vous que Dieu a fait naltredsns des conditions plus obscures, et dont il sembleque la destinée, ou, pour mieux dire, la vocation se termine à dépendre et i obéir. Pourquoi une mère de Dieu , et par son ministère un Homme-Dieu soumis à la loi ? Pour trois autres raisons qui vous regardent , et que je vous prie de n'oublier jamais : pour vous consoler, pour tous instruire, et pour vous confondre. Pour vous consoler de Tétat où vous êtes , et qui TOUS réduit h n'avoir pour partage que l'obéissance : c'est l'état que Jésus-C3irist a choisi , ayant mieux aimé prendre la forme de serviteur que celle de maître, et se soumettre à la loi, que de donner la toi ; pour TOUS fortifier par cette pensée , que cenx qui sont plus élevés que vous dans le monde Eontsujets comme TOUS à la loi de Dieu, seront jugés aussi bien que TOUS selon ta loi de Dieu, n'éviteront pas plus que vous le tribunal où tout doit être d^dé par la loi de Dieu : Voilà votre consolation. Pour vous instruire de la manière dont vous devez obéir, je veux dire aux hommes pour Dieu, et h Dieu dans les hommes, en sorte que votre obéissance ne a'arréte'pas à l'homme, mais qu'elle s'élève à Dieu , comme à sa fin et à son principal objet, Sicut Domino, et non hominibus {Colost , S ) ; que vous regardiez ces hommes de qui Tousdépendez, comme les images de Dieu; que tous respectiez leurs lois comme des écoulements de la loi de Dieu ; que vous receviez leurs commandements , comme des déclarations expresses de la volonté de Dieu : vous souvenant que sans cela l'obéissance que TOUS leur rendez n'est qu'une obéissance senile, qu'une obéissance païenne, qu'une obéissance réprouvée, dont Dieu ne vous tiendra jamais nul compte, et dont vous perdez tout le fruit, parce que vous ne la pratiquez pas selon ce divin exemplaire qui nous est aiyourd'hui proposé dans la présentation d'un Dieu sauveur, et dans la purification d'une roèn re instruction. Mais

surtout, pi de l'extrême et de

l'injuste 0| avez k dépendre de

Dieu età [ oi , torsqu'aTec tant

dedociliév lérite.du moins une

politique, mraes. Car en vous

comparant vous-mêmes, voici,

mes frères , !ur, et ce qui me fait

SUR LA PimiFICATION DE tA VIEReE.

gémir. Vous n'osez désobéir aux hommes, et vous désobéissez à Dieu : tous êtes souples devant les hommes, a oi^ueilleux devant Dieu; les lois dis hommes tous «Hitiennent dans le deToIr, et vous violez impunément celles de Dieu. Saint Paul disait aux Èphëslens : ObodUe domîitii earnaUbut sknit Càritto ( Ephtx. , 6); Obéissez à vos maîtres selon la chair, a*ec crainte et avec respect comme à Dieu même : mais s'il m'était permis de changer la proposition de saint Paul , peut-être vous diraisje volontiers : Obéissez h votre Dieu comme vous obéissez i vos maîtres selon la chair : et c'est là ce que j'appelle votre confusion. Car quelle indignité , que je ma trouve obligé de souhaiter poor vous, qu'au moins les choses ici fussent ^ales , et de me contenter que vous eussiez pour votre Dieu une obéissance aussi prompte, aussi humble, aussi fidèle que celle qu'exigent de vous les hommes, et que vous leur rendes si exactenmit!

Je sais, mon cher auditeur, que cet assujettissement aux lois de Dieu vous parait gênant et humiliant; je sais que vous vous aveuglez jusqu'à croire qu'il répugne à cette liberté nalurette dont vous étra jaloux, et que vous ne distinguez pas d'un amour déréglé de l'indépendance et d'un esprit de libertinage. Mais votre ignorance là-dessus vient encore de n'avoir pas bien pénétré le mystère de Jésus-Christ et de Marie obéissants à la lot du Seigneur : car si je vous disids que l'obéissance à nette sainte loi , bien loin d'humilier l'homme, fait sa véritable gloire ; que plus on est sujet à cette toi, plus on estbenreux, plus on est libre, plus on est maître de soi-même; qu'en cela consiste la différence de cette loi et des lois humaines; qu'au lieu que t'a^anchissenient des lois humaines passe pour un privilège, le grand privilège de la grdce, selon saint Augustin , est d'être incapable de s'émanciper de cette loi ; que David, tout roi qu'il était , instruit d'un secrets! important, envisageait comme une béatitude l'attachement à cette loi , faisait son occupation la plus ordinaire de médher cette loi, ne trouvait point de repos que dans l'obo'VBtion de cette loi , Pax ntvlta ditigeiUti}ia legem btam ( Pt. 1 13 ) ; ce sont antant de vérités dont la raison et la foi vous feraient , malgré vous , convenir : mais ne fais-je pas, pour vous en convaincre , quelque chose de plus, quand je vous propose le Saint des saints sanctifié par l'obéissance qu'il rend à cette loi , ce premier-né de toutes les cniatures qui s'assujettit à cette loi , ce Rédempteur par excellence ^ ^i veut être lui-même racheté selon les tenues de cette loi ; quand je vous représente Marie avec tOate se. grandeur et son auguste maternité , remplie d'une saints joie, parce qu'à Texemple de son Fils eHe se conforme à cette loi? n'est-ce pas, dis-je, ce qui doit taire plus d'impression sur vos esprits et sar vos

SUR LA PURIFICATION DE LA VIERGE

eœurft, que si je rapportais tous les raisonnements de la théologie?

Après cela, chrétiens, laissez-vous encore séduire par les fausses maximes du siècle, et mettez le bonheur de la vie dans une malheureuse possession de ne dépendre d'aucune loi, dans une licence criminelle de tout entreprendre au préjudice de la loi, dans un oubli de vos devoirs qui aille ou à mé< connaître votre Dieu , ou à vous le figurer comme un Dieu fauteur de vos désordres. A le méconnaître, en disant avec IMmpie Pharaon : Quis est Dominus, ut aucUam vocem ^usf ( Exod. , 5.) Et qui est-il, ce Dieu dont on me menace sans cesse , et dont on m'oppose la loi? qui est-il, pour m*obliger à me contraindre dans mes passions, dans mes désirs , dans mes desseins? A vous le figurer comme un Dieu fauteur de vos désordres, en disant avec rinsensé : S'il y a un Dieu, est-il tel qu'on nous le dépeint? connahril toutes choses? y prend-il un si grand intérêt? s'o£fense-t-il si aisément? a-t-il une justice si sévère? est-il si terrible dans ses vengeances? Et (Uxenmt : Quomoda scit DeuSf et $1 estscienUa tn excelsof ( Psalm. 72.) Car voilà le langage du pécheur ennemi de la loi , et c'est où conduit enfin l'esprit du monde. On n'en vient pas là d'abord; mais , par un progrès infaillible de l'habitude du péché, on s'accoutume, sinon à parler, du moins à penser et à vivre ainsi. A force de violer la loi, la crainte de Dieu s'affaiblit, le libertinage se fortifie et prend le dessus. Après bien des péchés commis et. bien des transgressions réitérées, on se trouve dans l'abominable état de celui qui disait en insultant à Dieu : Peccavi, etquidmihi triste acciditf (EccL, 6.) J'ai péché, et que m'estil arrivé de mal? De là cette tranquillité que l'on conserve même en péchant; de là cette hauteur et cette fierté avec laquelle on soutient le vice; de là cet endurcissement qui y met le comble. On rejette sans distinction toute loi de Dieu qui est incommode : si l'on en respecte quelqu'une , ce n'est pas parce qu'elle est la loi de Dieu, mais parce qu'elle est autorisée des lois du monde, et que les lois du monde forcent à la garder. Au commencement on sauve les dehors; mais à la fin on lève le masque, on ne se contraint plus en rien , On fie ménage plus rien ; et Dieu veuille qu'on ne fasse pas même gloire de son impiété et de ses excès! Voilà ce que les saints et les serviteurs de Dieu on tant déploré|, et ce qu'ils déplorent tant tous les jours; voilà ce qui leur a fait répandre des larmes. Defectio fenuit mepro pecccûoribus dereUnquentibus legem tuam {Psalm. 118); je suis tombé, disait le prophète royal, dans une espèce de défiadllance, quand j'ai vu, Seigneur, jusqu'à quel point votre loi était profimée; quand j'ai vu les pécheurs de la terre la mépriser avec inadence et la rejeter. Voilà ce qui

obligeait les prophètes à paraître dans les cours ées princes , pour opposer au torrent de l'impiété le zèle de la loi qui les animait; et me voici, chrétiens, chargé du même ministère, et envoyé pour la même fin. Quand je prêche ailleurs la parole de Dieu, il me suffit de dire à ceux qui m'écoutent, s'ils ne vivent pas en chrétiens : Infortunés que vous êtes, vous avez abandonné la loi de votre Dieu, et c'est ce qui vous a perdus ! Mais parlant aujourd'hui à des grands du monde, je leur fais un reproche encore plus terrible; je leurs dis, avec le prophète Malachie : f^os autem scandalizastis pltarimos in legef (MiLLAGH., 2.) Non- seulement vous avez abandonné la loi de votre Dieu, mais vous la faites abandonner à je ne sais combien d'autres que vjmis scandalisez , et qui ne sont pas à l'épreuve de votre exemple. Mai^ cette pensée m'emporterait trop loin : revenons à notre sujet.

Outre que nous nous élevons au-dessus de la loi de Dieu par une révolte de cœur, nous tombons encore dans ce désordre par un aveuglement d'esprit : c'est-à-dire que nous nous laissons préoccuper de certaines erreurs, que nous cherchons des excuses et des prétextes pour nous décharger du fardeau de la loi de Dieu ; que , raisonnant seton notre sens, et nous faisant des principes à notre gré , nous adoucissons la sévérité de la loi de Dieu ; que, pour parvenir à nos fins, nous interprétoi» comme il nous plaît les obligationB de la loi de Dieu; et que, séduits par les artifices de l'amour de nous-mêmes dont nous sommes prévenus, nous accommodons la loi de Dieu à nos intérêts , à nos vues, à nos inclinations , et à nos passions, au lieu d'accommoder nos intérêts et nos passions, nos inclinations et nos vues, à la rigueur de la loi de Dieu. Or voici encore Marie et Jésus-Christ même , qui , par la sainteté de leur exemi^e, nous font évidemment connaître le danger et le dérèglement d'une conduite si pernicieuse : comment cela? en se soumettant l'un et l'autre à une loi dont ils étaient incontestablement exceptés ; à une loi qui s'expliquait d'elle-même en leur faveur, et qui, dans les termes où elle était conçue, ne portait rien qui les obligeât.

Non, mes frères, disait saint Augustin, soit qu'on eût égard à l'esprit de la loi , soit qu'on la prit à la lettre, ni Marie , ni le Sauveur du monde ne pouvaient y être compris. Car il n'y avait rien à purifier dans Marie , et le Sauveur des hommes était, par lui-même, consacrée Dieu d'une manière plus excellente qu'il ne pouvait l'être par toutes les cérémonies du judaïsme. Us n'avaient donc l'un et rautre qu'à user de leurs droits, puisqu'ils étaient dispensés de la loi de Moïse. Mais Dieu ^ ajoute saint Augustin , par une disposition merveilleuse de sa providence, ne voulut pas que notre

SUR LA PURIFICATION DE LA VIERGE

religion, dont Jésus et Marie jetaient alors, pour ainsi dire, les premiers fondements, commençât par une dispense , quoique légitime : cette dispense, quelque autorisée qu'elle eût été , aurait pu , par les fausses conséquences que nous en aurions tirées, sertir à nos relâchements, et notre amour-propre n'eût pas manqué à s*en prévaloir. Ainsi pour nous dter ce prétexte, le christianisme, qui devait être ridée de la plus irrépréhensible sainteté, a-t-il commencé par une obéissance volontaire, par une obéissance gratuite, par une obéissance qui anéantit tout ce qu'une vaine subtilité peut nous suggérer contre les saintes lois que la religion nous impose : par une obéissance qui condamne sans réserve tant de dispenses abusives que nous nous accordons, tant de singularités odieuses que nous affectons, tant d'exceptions du droit commun que nous couvrons du voile d'une prétendue nécessité, tant de raisonnements Envoies et mal fondés, tant d'opinions hardies et trop larges, tant de probabilités chimériques, tant de détours et de raffinements où nous altérons la pureté de la loi ; en sorte que tout étroite qu'elle est , elle ne nous oblige plus qu'autant que BOUS le voulons , et de la manière que nous le voulons. Car quelle vertu l'exemple de l'fiomme-Dieu et de sa bienheureuse mère n'a-t-il pas pour nous détromper de tout cela, et pour nous en découvrir rillusion?

De là vient qu'en conséquence de ce mystère, notre divin Maître, instruisant ses disciples, leur déclarait si souvent ce que son luimilité nous prêche aujourd'hui d'une voix bien plus forte et plus intelligible : Aon venU soloere legem, $ed adimpkre (Matth.,,6); Ne croyez pas que je sois venu pour abolir la loi , ni pour l'enfreindre : comme s'il eût craint, remarque saint Chrysostdme, que sa qualité de Messie et d'auteur de la nouvelle alliance ne leur donnât lieu de former cette pensée, qu'il savait ne leur pouvoir être que préjudiciable. Non veni soloerejsedadimplere: Non, je ne suis pas venu pour la destruction , mais pour l'accomplissement de la loi : parole divine, et qui doit pour jamais nous fermer la bouche. Cest pour cela même que ce Sauveur adorable était si fidèle et si attaché à toutes les observances de la loi écrite , qu'il se rendait si régulièremeut' à Jérusalem pour célébrer la pâque, et que jusqu'à un seul point, il ne laissait rien passer des moindres devoirs sans y satisfaire : Iota unum aut unus apex non pr«teribita kge, danec omtda fiant. (Id.) Par où il prétendait combattre en nous cette disposition criminelle que nous avons à disputer avec Dieu , quand il s'agit de sa loi ; par où il prétendait nous faire sentir Tinjustice de notre procédé, lorsque nous ne rendons à la loi de Dieulqu'une obéissance forcée, qu'une obéissance intéressée, qu'une obéissance imparfaite, et qui se

réduit toute à cette règle : Y suis-je obligé dans la rigueur? est-ce un commandement absolu? y va-tîl du salut éternel ? règle trompeuse, et qui nous expose à une réprobation éternelle, puisqu'il est certain qu'entre l'obligation de la loi et le consdl il n'y a souvent qu'un pas à franchir, et que nous conduisant de la sorte nous marchons toujours sur le bord du précipice. Par où il prétendait nous confirmer dans cette importante maxime, que nous devons toujours prendre contre nous-mêmes le parti de la loi de Dieu; que sur le sujet de la loi de Dieu, nous devons toujours craindre de nous tromper et de nous former de fausses consciences; que pour décider en mille occasions jusqu'où la loi de Dieu s'étend , nous ne devons point consulter les lois du monde; qu'en ce qui regarde la loi de Dieu, le seul nom de dispense nous doit faire trembler , et que nous devons nous en défendre avec tout le zèle que peut inspirer une ferme et solide religion. Car voilà , .chrétiens, les saintes leçons que nous font dans ce mystère la présentation d'un Dieu Fils de Dieu, et la purification de la reine des vierges.

Je sais, encore une fois, que si chacun de nous veut s'écouter, il n'y aura personne qui ne se croie fondé en raison pour se dispenser des lois de Dieu les plus indispensables. Et pour en venir aux espèces particulières, je sais, par exemple, que la loi qui défend Tusurpation du bien d'autrui , et qui en ordonne la restitution, se trouvera anéantie , si l'on veut consulter la politique, qui ne manquera pas de décider en faveur de l'ambition et de la cupidité. Je sais que la loi qui défend de se venger n'aura plus de lieu , si l'on se met en possession de donner aux vengearces les plus déclarées le nom de justice, et si chacun, se disant droit sur ses propres injures , s'opiniâtre à ne rien rabattre de la satisfaction qu'il se croit due. Je sais que la loi qui fait de l'occasion prochaine du péché, rechercnée ou entretenue , un péché d^à consommé, ne sera plus qu'un faintême de loi , si chacun en vent être cru ou sur ses prétendus engagements qu'il proteste ne pouvoir rompre, ou sur la confiance qu'il a dans ses forces et dans sa disposition présente. Je sais que cette loi de l'abstinence et du jeûne du carême, que T Église va bientôt publier, deviendra une loi chimérique, si chacun, idolâtre de sa santé, ne veut avoir égard qu'à sa délicatesse, ou pour mieux dire, qu'à sa mollesse. En un mot, je sais qu'en suivant l'esprit du monde, qui est un esprit de licence, nous secouerons le joug des plus rigoureuses obligations, et de nos devoirs les plus essentiels. Mais où va une telle conduite, et qu'en pouvons-nous attendre? avons-nous affoire à un Dieu qui puisse être surpris , et à qui nous puissions en imposer? lui qui a îakl la loi selon les vues de sa sagesse infinie, et qui ne nous a pas appelés à son

SUR U PtWFICATION DE LA VIERGE.

conseil quand il a voulu rétablir, 8*en rapporterat-il à nous? en passera-t-il par nos avis, s'en tiendra* t-il à nos décisions, quand il viendra pour nous juger? Si Jésus^Ihrist et Marie avaient raisonné comme nous, ce mystère de leur obéissance que je viens de vous présenter, et qui a tant contribué à notre salut, aurait-il eu son accomplissement?

Ah! Seigneur, s'écriait le prophète royal, et c'est a conclusion que nous devons tirer avec lui, heureux ceux qui, purs et innocents, marchent avec humilité dans la voie de votre sainte loi ! BeaU immacukUi in via, qui ambulant in lege Domini! {Psabn, 118.)- Heureux ceux qui clierchent cette voie avec un cœur droit, et qui, l'ayant une fois trouvée , la suivent avec une invincible persévérance ? car vous l'avez ordonné , mon Dieu, et il était juste que ^Fos lois fussent exactement gardées , autrement elles ne seraient plus vos lois, et dles n'auraient plus ce caractère de souveraineté qui leur est propre, s'il nous était permis d'attenter sur elles, et de les interpréter au gré de nos passions. Voulezvous, chrétiens, un abrégé de tout ce que je viens de vous dire? le voici dans ces deux paroles de saint Augustin , qui exprime ma pensée bien plus noblement et plus fortement que moi : Mariam supra legemfeeerat gratia, mb lege fecU humilUas (Au- OUST.) : La grâce, dit ce saint docteur, avait élevé Marie au-dessus de la loi , et l'humilité l'a assujettie à la loi ; la grâce de son innocence et de sa maternité demandait qu'elle fût libre, et l'humilité de son cœur lui a fait préférer d'être obéissante et dépendante. Au contraire, et la grâce et l'humilité nous inspirent également la soumission : pourquoi ? parce que la grâce qui est en nous, n'est autre que la grâce de la pénitence, et par conséquent de l'humilité même. Mais notre orgueil s'oppose h l'une et à l'autre, et, tout sujets que nous sommes à la loi , je dis doublement sujets, et comme hommes et comme pécheurs , il nous révolte contre Dieu. De ce que Marie s'est soumise à la loi par une humble obéissance, c'est la confusion de notre orgueil, et de ce qu'elle a surmonté toutes les difQcultés de la loi par une obéissance généreuse, c'est la condamnation de notre lâcheté, comme nous Talions voir dans la seconde partie.

Cest un principe de foi , que la loi de Dieu , quelque parfaite qu'elle puisse être, non-seulement n'est point impossible, mais qu'elle n'est pas même tellement élevée au-dessus de nous , que nous ayons droit de nous plaindre de sa difficulté, et de nous en faire un prétexte pour justifier nos lâchetés et nos infidélités. Mandatum hoc , quod ego prœcipio tibi kodie, non supra te est, nec proêulposUum, nec in co6lo sUum, utpossis cUcere : Quls nostrum

valet in codum ascendere, ut déferai iUud ad nos? {Deut. , 30.) Le commandement que je vous fois, disait Dieu aux Israélites, n'est au-dessus ni de vos forces, ni de l'étendue de vos conditions; en sorte que vous puissiez dire : Qui de nous arrivera là? et pour le garder, il ne faut ni passer les mers, ni se retirer dans les déserts et dans les solitudes, comme s'il était bien éloigné de vous : Née irons marepo* situniy ut causei'is et dicas : Quis nostrum polerU transfretaref (Ibid.) Car c'est un commandement, ajoutait le Seigneur, que j'ai mis dans vos mains , dans votre bouche et dans votre cœur : dans votre cœur, en vous le rendant aimable; dans votre bouche, en vous faisant avouer qu'il est souverainement juste; et dans vos mains, en vous donnant de puissants secours pour l'accomplir avec facilité : Sedjuxta te est, in ore tuOj et in corde tua , ui facias iUud. (Ibid. ) Ainsi parlait le Dieu d'Israël par l'organe de Moïse, en publiant une loi qui néanmoins, comme nous le savons, était une loi de crainte, une loi de rigueur et de servitude. Qu'aurait-il dit ( c'est l'excellente réflexion de saint Augustin ) et que n'aurait-il pas pu dire, s'il avait été question de publier la loi évangélique, qui est une loi de grâce, une loi d'amour et de liberté?

Cependant , chrétiens , nous établissons un principe tout contraire ; et pour avoir de quoi nous défendre de toutes les accusations que cette sainte et adorable loi formera contre nous un jour, ou qu'elle forme déjà devant Dieu, nous l'accusons ellennême de n'être pas assez proportionnée à notre faiblesse; nous nous la figurons dans un degré de sévérité où nous prétendons que nul de nous ne peut atteindre ; et par une pusillanimité dont nous voudrions la rendre responsable , nous disons sans cesse comme l'Israélite prévaricateur, Quis in ccelum ascendetf Et qui estrhomme qui pourra jamais parvenir à un point de sainteté si sublime ? en un mot, nous nous persuadons que cette loi, pour exiger trop de nous, est absolument au-dessus de nous : et pourquoi ? appliquez-vous à ceci : Parce qu'elle nous engage , disons-nous , à nous dépouiller en mille occasions de ce que nous avons de plus cher; parce qu'elle contredit certaines affections tendres de notre cœur, et qu'elle nous oblige à les étouffer; parce qu'elle nous prive de certaines joies et de certaines douceurs de la vie à quoi nous sommes attachés ; parce qu'elle nous ordonne de renoncer à un certain honneur mondain dont nous nous piquons, et que sou* vent elle nous réduit à paraître devant les hommes dans des états très-humiliants. Car voilà ce que nous concevons de plus rigoureux dans la loi chré* tienne, et où volontiers nous supposerions que notre faiblesse, secourue même de la grâce, ne peut s'élever. Mais envisageons ai:yourd'hui Marie; et, témoins de sa fermeté et de sa constance, instrui*

SUR LK PUBIFiCATION DE LÀ VIER6K

lE et eonfondcmi-Dous. Car voici las importantes leçoni que nous pouvona tirer de la conduite de cette vierge, et que nous devons opposer aux gentimenta lâches qui nous arrêtent : leçons que nous rendent sensibles les trois principales circonstances de ee mystère , c'est-à-dire , le sacrifice que bit Marie du bien le plus précieux pour elle, et le {dus dter, qui est son fils; ie sacrifice qu'elle fait de toutes les douceurs de la vie, en acceptant le glaive de douleur dont Siméon lui prédit que son Snw sera percée ; surtout le sacrifice qu'elle fait de son honneur, en voulant paraître, comme les autres femmes, impure et pécbCTesse, elle qui était l'innocence et la pureté mêmes. Ah I chrétiens , que n'ai-je le zèle des apôtres pour vous faire sentir, mais efficacement, mais vivement toute la force d'un si grand eiemple 1

Première leçon ; Marie n'a qu'un fils, et pair obéir à la loi, elle se résout à le sacriller. Ce fils qu'elle aimait de l'amour le plus tendra, ee fils qu'elle avait conçu par miracle, ce fils en qui elle possédait tous les trésors, elle l'offre dans le temple de Jérusalem ; mais elle l'offre de la manière la plus héroïque, sans condition et sans réserve, sachant les ordres rigoureux que le ciel a portés, et qui doivent un jour s'exécuter dans la personne de ce divin enbnt; consentant déjà qu'il soit la victime et le prix de la rédemption des hommes; renonçant pour cela à tous les sentiments de son cœur; et par un dernier effort de la pins généreuse et de la plus rigoureuse obéissance, voulant bien que ce fila ne Boit plus à elle , qu'avec le triste , mais indispensable engagement de le voir dans la suite des années immolé sur la croix : voilà ce qu'il en a coûté à Marie pour accomplir la loi. Or est-c« là, mes chers auditeurs , ce qu'il nous en doit coûter à nous-mêmesP Il est vrai, pour obéir à la loi de Dieu, il nous en doit quelquefois coûter le sacrifice de ce que nous avons de plus cher; mais confessons-le de bonne foi, et ne nous déguisons rien h nous-mêmes : ce que nous avons alors de plus cher, est-il assez considérable pour le faire tant valoir à Dieu? quelque cher qu'il nous soit, du moment qu'il répugne h la lui de Ûieu, n'est-ce pas ce qui nous trouble ? n'estce pas ce qui nous dérègle ? n'est-ce pas ce qui nous corrompt P n'est-ce pas ce qui nous décrie? et enfin n'est-ce pas ce qui nous damne P Si la loi de Dieu nous retranche un mal aussi pernicieux que celui- II ■ " ■ lindre; et la

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hoioeauttwH (Gflief., 33); S«criB»-moi oo pre> mier-oé, c'est-à-dire, cette passion dominante qui est dans ton cœur. Cela nous semble dur; mais en même temps , foisant un retour sur nous , nous sominea contrainU d'avouer que cette passion dominaote est, par exemple, un attachement faonteui qui nous déshonore, un esclavage des sens qui nous abrutit , une loi de péché qui nous captive et qui nous tyraonise : mais en même temps Qons sommes forcés d« reconnaître que cet attachement dont nous nous faisons une passion, n'est qu'une fascination d'e^it , qu'un ensorcellement de cceur, qu'une source d'égarements dau notre conduite, et de dérèglements dans nos a^ections et dans nos actions; mais en même temps l'expérience nous montre que cette passion , dont nous sommes possédés, n'a point d'effet plus présent ni plus ordinaire que de remplir notre âme de chagrins, de jalousies, de remftrda , de désespoirs ; que , tandif que cette passion nous dominera, nous n'aurons jamais de paix ni avec Dieu, ni avec nous-mêmef que notre conscience , notre raison , notre foi s'élèveront toujours contre elle; qu'elle nous exposera même à la censure du monde , et qu'ainsi le monde, tout corrompu qu'il est, préviendra, par son jugement, le jugement terrible de Dieu que nous avons à craindre: en un mot, nous sentons bien que cette passion, avec ses prétendus charmes, du moment que nous nous y sommes livrés , est comme un démon qui s'est emparé de nous , et qu! , malgré noua , nous (ait trouver dans nous-mêmes nne espèce d'enfer. Or cela étant, quelle plainte avon»-noui droit de former contre la loi de Dieu ? et quand il nous dit. Toile, Délivre-toi, chrétien, de cet enfer, sors de cet esclavage, arrache cette passion de ton cceur; pouvons-nous lui répondre : Seigneur, vous m'en demandes trop?

Ahl mes frères, reprend saint ChrysostAme, si Dieu en usait avec nous dans toute l'étendue de sa puissance, et que, sans nul égard au plus et an moins de ce qu'il nous en peut codter, mesurant les choses par la seule règle de ce qui lui est dû , il nous commandât de lui sacrifier nos inclinatioQS même les plus innocentes et les plus légitimes; s'il disait a l'un : Descends de cet état de grandeur qui te distingue dans le monde; à l'autre : Dépouilletoi de ces biens que tu as si justement acquis ; à celui-ci : Oublie cet enfant qui est l'espérance de ta maison; à celui-là : Romps ce commerce , quoique honnête , que tu entretiens avec cet ami , et qui bit la douceur de ta vie : si Dieu , dis'je, nous partait de la sorte , nous n'aurions rien à repiquer; et pour le seul respect de sa loi , bous devrions être disposés à tout. Amitié , grandeur, intérêts , famille , il budrait abandonner tout : pourquoi? parcequ*(a matière de loi, dit Tertulliea, mais particulièrement

SUR LA PURIFICATION DE LA VIERGE

de loi divine, rautorité de celui qui commaude ne ^ doit point être mise en comparaison avec Futilité de celai qui obéit. Mais Dieu, mes chers auditeurs, tient à notre égard une conduite bien différente ; et , par une condescendance digne de lui , il ne nous fait point de loi qui ne nous soit avantageuse. Que nous dit-il? Sacrifie-moi, chrétien, ce qui te nuit , ce qui te perd , ce qui te damne, car tout le reste, je le laisse à ton pouvoir ; possède ces biens dont je t'ai pourvu, mais défais- toi de cet amour criminel, qui serait le principe de ta réprobation ; metsmoi au-dessus de cet ennemi que tu nourris dans ton sein , et qui t'éloignerait de la voie du salut; quitte ce péché dont tu t'es fait une habitude, et qui , par les dégoûts et les amertumes dont il est mêlé, te fait bien payer par avance les faux plaisirs que tu y goûtes. Voilà comment Dieu nous traite, plutôt en père qu'en souverain et en législateur : et ne sommes-nous pas inexcusables si , pour autoriser nos lâchetés, nous osons encore alléguer que le joug de sa loi est dur et pesant?

n est dur de renoncer à ce qu'on a de plus cher ; mais moi, je soutiens que cela n'est dur que parce qu'il ne nous plaît pas de Tadoucir par les grands et puissants motifs que Marie se proposa dans la présentation du Sauveur. Car, comme remarque saint Bernard , ce qui rendit à Marie l'accomplissement de cette loi, je ne dis pas supportable, mais aimable, ce fut la vue qu'elle eut, qu'en présentant son fils, elle le sacrifiait à Dieu, elle fléchissait la colère et la justice de Dieu, elle s'acquittait elle-même des obligations infinies qu'elle avait à Dieu , elle attirait sur elle et sur nous les faveurs de Dieu : voilà ce qui l'anima , et ce qui lui fit surmonter cette tendresse maternelle qui s'opposait à son sacrifice. Or à qui tient-il que nous n'agissions dans les mêmes vues? et que dans la nécessité où nous nous trouvons quelquefois d'accomplir un précepte qui combat la nature et à quoi elle répugne ,' nous ne nous soutenions par ces pensées : Il est vrai que ce qu'on me demande et ce qu'il faut que je sacrifie, c'est ce que j'aime uniquement; mais par là je donnerai à Dieu ce qu'il attend de moj ; mais par là je montrerai à Dieu que je veux reconnaître ses dons, et les grâces qu'il a répandues sur moi ; mais par là j'apaiserai Dieu justement courroucé contre moi; mais par là, tout pécheur que je suis, j'engagerai Dieu à avoir compassion de moi ; mais par là je me rendrai Dieu propice , je le mettrai dans mes intérêts, je le porterai à user de miséricorde envers moi. Au lieu que cette passion a fait jusqu'à présent tout mon désordre, du moment que je la sacrifierai , elle fera devant Djeu tout mon mérite. Si nous avions ces motifs présents à l'esprit, quel précepte nous paraîtrait rigoureux? et si, pour ne nous pas aider de ces motifs, la loi

nous devient pénible, devons-nous nous en prendre à d'autres qu'à nous-mêmes ? II est dur de sacrifier sans condition et sans réserve ce que l'on aime : mais moi , je prétends qu'on le fait bien tous les jours pour obéir aux lois du monde. Car, pour satisfaire à certaines lois du monde, que n'abandonnet-on pas , et de quoi ne se pnvM-on pas? Vous me direz que les lois du monde ne vont pas jusqu'au sacrifice du cœur : et n'est-ce pas pour cela même, répond saint Ambroise, qu'elles sont plus dures, en nous obligeant à sacrifier tout, tandis que le cœur n'y consent pas et qu'il y contredit ? au lieu que la loi de Dieu ne nous oblige à rien à quoi elle ne dispose notre cœur, jusqu'à nous en faire aimer la difficulté.

Seconde leçon. Pour garder la loi de Dieu , il y a des douceurs dans la vie dont il faut se passer : et c'est encore ce qui effraye notre amour-propre. Car quelque disposition que l'on ait à vivre dans l'ordre , on se propose toujours , en vivant ainsi , un certain état de douceur; et souvent même c'est cette douceur que l'on cherche, en se réduisant à Tordre : et un des faibles les plus ordinaires de la piété est de se rebuter de l'ordre, dès qu'on n'y trouve pas cette douceur. Mais Marie nous apprend bien aujourd'hui à nous préserver de cet écueil : pour accomplir la loi du Seigneur, cette vierge incomparable sacrifie toutes les joies de son âme. Je m'explique. Elle sait bien que ce qu'elle va faire, en présentant Jésus-Christ, doit être pour elle une source de douleur; elle voit déjà SIméon qui lui montre le glaive dont elle sera percée, elle entend l'oracle du ciel qui lui est annoncé par ce saiut vieillard , et elle n'ignore pas que la prédiction qu'il lui fait est le commencement de son martyre. Il n'importe : le zèle de la loi presse : elle entre dans le temple, elle paraît devant Siméon, elle lui met son fils entre les bras; et par ces paroles prophétiques , 7\tam ipsius animam pertransibit gladius (Luc, 2), elle reçoit de lui le coup mortel. Car ne pensez pas qu'elle n'en ait senti l'effet qu'au Calvaire, lorsqu'elle assista au crucifiement de son fils. Tout ce qu'elle doit souffrir alors, elle le souffre dès aujourd'hui , et dès aujourd'hui elle peut dire qu'elle est attachée à la croix. Mais pourquoi faut-il qu'en obéissant à loi , elle endure ce martyre douloureux? Ah! chrétiens, parce qu'elle était prédestinée pour nous enseigner cette grande vérité, que là où il s'agit de la loi de Dieu, il n'y a ni plaisir, ni douceur de la vie à ménager. Or en voici la preuve authentique : car si des joies aussi saintes et aussi pures que les siennes, ont dû être sacrifiées , il n'est pas juste , dit saint Bernard , que nous épargnions les nôtres, qui sont vaines, qui sont toutes profanes, qui nous dissipent, et qui nous font per. dre l'esprit de Dieu. Et si la mère de Dieu, qult

par excellence entre toutes les femmes, était bienheureuse, a néanmoins consenti , en se soumettant à la loi , d*étre la plus afQigée, nous ne devons pas si aisément nous rebuter de cette divine loi, pour quelques peines qu'il y a à supporter en l'observant. Mais le moyen , direz- vous, de mener une vie insipide et ennuyeuse? car voilà la spécieux prétexte dont se couvre la lâcheté de tant d'âmes mondaines quand on leur parle d'une soumission parfaite à la loi de Dieu : Ta moyen de soutenir cet eut? Mais , mon cher auditeur, comment le soutenez- vous tous les jours, dans les engagements malheureux que vous avez avec le monde ? Comment le soutenez-vous dans la dépendance servile où vous vous réduisez pour suivre toutes les volontés et tous les caprices d'un homme dont vous cherchez la faveur? comment le soutenez-vous, quand votre ambition ou votre cupidité vous le commande? Si vous agissiez par l'esprit de la foi , je vous dirais que la grâce, qui est toute-puissante, saura bien vous adoucir cet ennui que vous craignez. Si vous connaissiez le don de Dieu, vous confesseriez que ces joies courtes et passagères auxquelles on renonce pour Dieu sont aoondamment compensées par des consolations bien plus solides et bien plus propres à remplir la capacité de votre cœur. £t si , au défaut de toute autre considération , vous vouliez vous souvenir des désordres ou vous avez vécu, vous tous estimeriez heureux de trouver dans cet ennui et dans cet éloignement des fausses joies du monde de quoi faire pénitence ; et cette pénitence, quoique, secrète et cachée , surpasserait en mérite toutes ces pénitences et ces réformes d'éclat, que la vanité quelquefois soutient plus que la religion. Quoi qu'il en soit, je vous dis qu'il est indigne que, sur un devoir aussi important que Fobservation de la loi de Dieu , vous apportiez une excuse aussi frivole que l'est cet ennui prétendu qui vous y paraît attaché.

Troisième et dernière leçon : Marie, pour obéir à la loi, sacrifie jusqu'à son propre honneur, puisqu'en se purifiant elle paraît de même condition que les autres femmes. Ainsi l'éclat de sa virginité est obscurci , de cette virginité dont elle avait été si jalouse dans le mystère de l'incarnation , de cette virginité dont la gloire est de briller au dehors , et de ne pas laisser voir la moindre tache. Elle consent à en perdre la réputation et le nom; et de toutes les humiliations , voilà, j'ose le dire, la plus difficile à soutenir, d'être pure devant Dieu comme le soleil , et de pandtre impure aux yeux des hommes : tel est néanmoins le sacrifice que fait la plus sainte de toutes les vierges : pourquoi ? afin de ne pas manquer à la loi. Or cette loi de Dieu , mes chers auditeurs, ne nous bUge à rien de si humiliant. Elle veut que nous paraissions ce que nous sommes ;

SUR LA PURinCATION DE LA VtËRÛfi.

qu'étant essentiellement soumis au souverain do* maine de Dieu , nous ne rougissions point des ser^ vices qu'il exige de nous, et des hommages que nous devons lui rendre ; surtout, qu'étant véritablement impurs et pédieurs , nous n'ayons pas honte des pratiques de la pénitence , qui doivent servir à nous laver , à nous réconcilier, à nous acquitter auprès de la justice divine. Mais que faisons-nous? Par le plus étrange renversement , nous voulons être pécheurs et paraître justes : Marie abandonne les apparences, pourvu qu'elle soit du reste assurée de conserver le trésor de sa virginité; et vous, souvent peu en peine de la chose même, vous ne cherchez qu'à sauver les apparences. Du moins, n'est-ce pas précisément alors le faux honneur du monde qui vous fait garder la loi de Dieu? Mais en combien d'autres occasions cette adorable loi est-elle sacrifiée? Parce qu'on veut s'élever et tenir un certain rang, on viole toutes les lois de Téquité et de la justice, on opprime le faible, on trompe le simple, on forme mille intrigues contre des égaux et des concurrents; on emploie contre eux le crédit, l'artifice, la médisance, la calomnie, et sur leur ruine on établit sa fortune et les fondements de sa grandeur. Parce qu'on est prévenu de cette damnable maxime, qu'en matière d'injure il faut avoir raison de tout, et qu'autrement on est sans honneur, malgré la loi la plus authentique et la plus expresse qui nous ordonne de pardonner, quels ressentiments ne conserve-t-on pas? quels desseins ne conçoit-on pas ? à quelles extrémités et à quelles ftngeances ne se porte-t-on pas? On ne veut point entendre parler d'accommodement, on exige pour une offense assez légère, dont on se fait un monstre^ des satisfactions infinies; ou, pour mieux dire, on ne sera jamais satisfait qu'on n'ait vu périr cet homme de qui l'on se croit offensé, et qu'on ne l'ait perdu. Parce qu'on craint la raillerie, et qu'on s'y exposerait en se distinguant des autres, tout instruit qu'on est de la loi, tout disposé qu'on est à l'observer, on se laisse aller au torrent , engager par l'exemple, dominer par le respect hlimain ; et au lieu de mettre sa gloire à servir Dieu, on la met à le déshonorer et à l'outrager. Ahl mon Dieu , faudra-t-il donc que pour un fantôme d'honneur qui nous séduit, tous vos droits vous soient refusés, qu'on trahisse tous vos intérêts , qu'on renverse tous vos desseins, qu'on s'oppose à toutes vos volontés, qu'on méprise et qu'on fouie aux pieds toutes vos lois? Et vous, 6 hommes! ne comprendrez-vous jamais en quoi consiste votre véritable grandeur? que c'est à dépendre du premier de tous les' maîtres, à vous attacher inviolaWeraent à lui, à vous approcher continuellement de lui, à comhflttrp généreusement oour lui, à vous rendre grands

SUR LA PURIFICATION DE LA VJBRGE

§68 fareurs : tout cela par où? par l'aocomplisse- OMntdesaloi.

Cesty sire, ce que Votre Majesté a si bien compris ; c'est de cette loi de Dieu que tous faites gloire d'être le défenseur et le vengeur. Avoir Mt des prodiges dans la guerre, vous être rendu l'arbitre de la paix, l'avoir donnée à toute l'Europe aux conditions qu'il vous a plu, avoir forcé, par la seule crainte de votre nom , toutes les puissances à la recevoir, vous être surmonté vous-même, en arrêtant le cours de vos conquêtes; ce sont, sire, des éloges auxquels la flatterie n'a point de part, que l'envie même ne peut vous disputer, que vos ennemis, malgré eux, ont publiés aussi hautement que nous, et dont votre modestie commence à être fatiguée. Il y a , sire, une autre gloire d'autant phis solide, que l'objet en est plus saint ; une gloire qu'un roi très-chrétien ne peut acquérir que par son zèle pour la loi du Seigneur, et c'est ce que Dieu vous réservait pour mettre le comble à votre auguste destinée. Ces saintes ordonnances contre le duel , que Votre Majesté vient de renouveler, et pour l'exécution desquelles vous vous êtes&it une religion, si j'ose ainsi m'exprimer, de n'être presque plus mattre de vos grâces; ces déclarations qui sortent chaque jour de votre conseil , si avantageuses à l'Église, et si sages pour contenir l'hérésie dans les bornes que les édits de vos ancêtres lui ont prescri« tes, ces tribunaux érigés pour exterminer le libertinage et le vice, ce sont autant de preuves, et de preuves authentiques du zèle qui vous anime. Il y avait dans la France des monstres cachés , et Votre Majesté est le héros que Dieu a suscité pour les étouffer et les écraser. Le sacrilège , l'impiété, l'homicide , suites funestes , mais infaillibles , de la débauche et de la licence des mœurs , se r^andaient dans le monde; et c'est à vous , sire, que le mondé sera redevable d'en être purgé. 11 fallait un monarque aussi puissant, aussi éclairé, aussi religieux que vous, pour prendre ainsi la cause de Dieu en main , pour faire de la loi de Dieu votre propre loi , et pour être le restaurateur du bon ordre et de la sûreté publique. Vous soutiendrez , Sire, votre ouvrage : vous y emploierez toute votre autorité, et par votre autorité royale vousy mettrez la dernière perfection. Autrefois, l'irréligion, la profanation des choses saintes, les jurements, les blasphèmes régnaient à la cour; mais ils y sont devenus des noms odieux, parce que Votre Majesté les a proscrits. Que ne peutelle point encore contre d'autres désordres? et que doit-elle omettre de tout ce qu'elle peut pour les abolir? Voilà, sire, comment vous serez Adèle à la loi du souverain Maître qui vous a placé sur le trône, et fait part de son pouvoir pour la défendre : voilà

era-t-elle, selon l'expression du sage, fidèle ellemême : Et Ux Wifidelis. {Ecoles. , 83. ) Elle conduîra vos pas, elle dirigera vos conseils, elle réglera vos entreprises , elle attirera sur votre personne sacrée toutes les bénédictions du ciel , et elle vous fera enfin mériter la couronne immortelle que je vous souhaite, etc

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