DEUXIÈME PARTIE
Croire qu'il y a un purgatoire, et n'être point toudié des peines que souffrent les âmes qui y sont condamnées, c'est une espèce d'insensibilité d'autant plus étonnante,. qu'elle est opposée, non-seulement à la piété et à la charité, mais à tous les principes de ThiunaMté. Or, c'est néanmoins le second désordreque j'ai entrepris de combattre; et je ne puis mieux vous^en donner l'idée. qu'en vous disant qu'il attaqua et qu'il blesse Clément ^rois différents intérêts auxquels nous ne pouvons sans peine être insenables , l'intérêt de Dieu , l'intérêt de nos frères, notre intérêt propre : car en user
ainsi y c'est n'avoir nul zèle pour Dieu, qui , trouvant sa gloire dans la délivrance de ces âmes justes , veut se la procurer par nous, et a droit de s'en prendre à nous quand il ^ est frustré ; c'est avoir un cœur de bronze pour ces mêmes âmes, qui, nous regardant comme leurs libérateurs, et qui, sachant que Dieu a mis leur grâce entre nos mains, et que raccomplissement de leur, félicité dépend en quelque manière de irousp^, attendent avec de saints empressements quis nouSjJeur rendions cet important office; mais surtout c'est renoncera nos propres avantages , et perdre des biens infinis qui nous reviendraient de là «biens, qui nous coûteraient peu, dont nous serions sûrs, et que nous produirait sans pane cet» exercîoe de charité envers les naorts* Seraitril possible que notre dureté allât jusque-là, et que, étant excités par ces trois motifs ^ nous ne fissions sur nous aucun effort pour remédier à ce désordr»?
Il s'agit de procurer à Dieu un accroissement de gloire, ^ peut-êtroun des plus: grands qu'il soit capable de recevoir. En faut-il davantage pour nous frireenrilirasser avec ardeur ladévotiondont je vous parle? Àh! chrétiens, permettez-moi de faire ici avec vous une réflexion dont je: confesse que je me suis senti pénétré : j'ai droit d'espérer que vous ne le serez pas moins^ Nous avons quel^efois du zèle pour Dieu; mais notre ignorance, aussi grossière qu'inexcusable dans les choses de Dieu, fût que nous n'appliquons pas ce zèle aux véritables sujets où l'intérêt de Dieu est engagé. Par exemple , nous admirons ces hommes apostoliques qui , poussés de l'esprit de Dieu , passent les mers , et vont dans des pays barbares , pour y gagner à Dieu des infidèles : aussi est-ce quelque diose d'héroïque dans notre religion. Mais savons-nous bien ce qu'^iseigne Pierre de Blois , fondé sur la plus solide théologie? que la dévotion pour le soulagement des âmes du purgatoire, et pour leur délivrance, est une espèce de zèle qui, par rapporta son objet , ne le cède pasà celui de la conversion des pajfens, et le surpasse même en quelque sorte : pourquoi? parce que les âmes du purgatoire étant des âmes saintes et prédestinées , des âmes confirmées en grâce , elles sont incomparablement phis nobles devant Dieu que celles des p»ens , elles sont plus aimées et plus che ries de Dieu que celles des païens, elles sont actuellement dans un état bien plus propre à glorifier Dieu que celles des païens. Savons-nous bien que c'est Jésus-Christ lui^dnême qui a voulu nous servir de modèle , et qui nous a donné dans sa personne l'idée de cette dévotion ou de ce zèle pour les âmes du purgatoire ; et cela, ajoute Pierre de BHhs , lorsqu'il descendit aux enfers, c'est-à-dire , dans cette prison où, selon l'Écriture, les âmes des anciens patriarches étaient retenues , et qu'il y descendit
POUR LA COBiMÉMORATION DES MORTS.
pour les y consoler par sa présence, et pour les en tirer par sa puissance ? D'où vient que saint Pierre , dans sa première épître canonique , ne nous parle de cette descente aux enfers que comme d'une mission divine qu*y fit le Sauveur du monde : In quo et his qui in carcere erant xpiriHbus veniens prœdicavit. (1. Pbtr. , 8. ) Savons-nous , disje, qu'il ne tient qu'à nous d'imiter ainsi Jésus-Christ; et que, sans descendre comme lui dans ces prisons souterraines, où sa charité et son zèle le firent entrer, nous pouvons, à son exemple, délivrer des âmes aussi parfaites et aussi saintes; et qu'en le faisant comme lui , et le faisant en vue de la gloire qui doit en revenir à Dieu , de quelque condition que nous soyons , nous participons à cet esprit apostolique dont il a été la source, et que je voudrais aujourd'hui vous inspirer? Si nous ne le savons pas, malheur à nous d'avoir n^ligé une si salutaire instruction ! et si , le sachant, nous ne pensons pas à prier pour ces saintes âmes , autre malheur pour nous encore plus grand, d'être si peu sensibles aux intérêts de Dieu.
J'ajoute à ceci une pensée de l'abbé Rupert , encore plus touchante. On vous a dit cent fois que les âmes qui souffrent dans le purgatoire y sont dans un état de violence, parce qu'elles y sont privées de la vue de Dieu : la diose est évidente; mais peutêtre n'avez-vous jamais compris que le purgatoire fût un état de violence pour Dieu même, et c'est ce que je vous déclare de sa part. Que la privation ou la séparation de Dieu soit un état violent pour une âme juste , je ne m'en étonne pas; mais que , par un effet réciproque , ce soit un état violent pour Dieu , c'est ce qui doit nous surprendre , et ce que l'intérêt de Dieu ne nous permet pas de regarder avec indififérence. Or, en quoi consiste cet état de violence par rapport à Dieu? Le voici : c'est que, dans le purgatoire, Dieu voit des âmes qu'il aime d'un amour sincère , d'un amour tendre et paternel, et auxquelles néanmoins il ne peut faire aucun bien ; des âmes remplies de mérite, de sainteté , de vertu , et qu'il ne peut toutefois encore récompenser; des âmes qui sont ses élues et ses épouser; , et qu'il est forcé de frapper et de punir. Est-il rien de plus opposé aux inclinations d'un Dieu si miséricordieux et si charitable? Mais c'est à nous, dit l'abbé Rupert , de faire cesser cette violence : et comment? En délivrant ces âmes de leur prison, et leur ouvrant par nos prières le ciel qui leur est fermé; car c'est là qu'elles se réuniront à Dieu, et où Dieu, pour jamais, s'unira à elles; là qu'il répandra sur elles tous les trésors de sa magnificence ; là que son amour pour elles agira dans toute son étendue. Tandis qu'elles spnt dans le purgatoire , cet amour de Dieu est oomme^un torrent de délices prêt à les inonder, mais arrêté par J'obstacle d'un péché dont la dette n'est pas encore acquittée.
Que ferons-nous? nous lèverons l'MMtade, en satisfaisant pour elles. Prenez garde , chrétiens : Diea s*est lié les mains, pour ainsi dfre, nous les lui délierons; il s'est mis dans une espèce d'impuissance de faire du bien à des créatures qui lui sont chères , nous lui en fournirons le moyen. Je dis qu'il s'est mis dans une espèce d'impuissance de leur faire du bien : car Dieu , dans l'ordre surnaturel, n'a que deux sortes de biens, les biens de la grâce et les biens de la gloire. Or, du moment que ces âmes prédestinées sont sorties de ce monde, il n'y a plus de grâce pour elles , parce qu'elles ne sont plus en état de mériter; et il ne peut pas encore leur donner la gloire, parce qu'elles ne sont pas suffisamment épurées pour la posséder. Il est donc réduit à la nécessité de les aimer, parce qu'elles sont justes ; et cependant de ne leur faire nul bien , parce qu'elles ne sont pas encore capables de jouir du souverain bien , et qu'étant séparées de lui , elles sont incapables de tout autre bien. Je dis plus : toutes prédestinées qu'elles sont, il est comme obligé de les traiter avec plus de rigueur qu'il ne traite les pécheurs de la terre, ses plus déclarés ennemis; pourquoi? parce qu'il n'y a point de pédieur sur la terre à qui, dans ses désordres même. Dieu ne fisse encore des grâces pour mériter et pour satisfaire ; au lieu que dans le purgatoire , quelque sainte que soit une âme, elle est exclue de ces sortes de grâces ; et voilà par où son état est violent pour Dieu. Mais Dieu cependant, chrétiens, y a pourvu d'ailleurs; et par où? par le pouvoir qu'il nous a donné d'intercéder pour ces âmes. Gomme s'il nous avait dit : Cest par vous que ces âmes affligées recevront du soulagement dans leurs souffrances; c'est par vous que, malgré les lois de ma justice rigoureuse, elles éprouveront les effets de ma miséricorde; c'est vous qui serez les négociateurs et les solliciteurs de leur liberté, et votre charité à les secourir sera un motif de la mienne; ainsi Dieu semble-t-il nous avoir parlé. Quand donc, en effet, usant de ce pouvoir, nous délivrons par nos prières une de ces âmes, non-seulement nous procurons à Dieu, une gloire très-pure, mais nous lui donnons une joie très-sensible; non-seulement nous faisons triompher sa bonté , mais nous nous conformons aux dispositions secrètes de sa justice : et la raison en est bien claire; parce que la justice que Dieu exerce envers les âmes du purgatoire n'est qu'une justice, pour ainsi dire, forcée, une justice aisée à fléchir, et qui ne demande qu'un intercesseur pour l'apaiser. Quand Dieu voulait autrefois punir les Israélites , il défendait à Moïse de s'y opposer. Dùnitte me, ut irascatur fitror meut contra eos. {Exod., 32.) Laissez-moi faire, Moïse, lui disait-il, et ne m^empêchez pas d'exterminer ces rebelles; livrezles-moi , afin que ma colère s'allume contre eux. Mais Dieu en use ici tout autrement : car quoique