‹ Œuvres de BourdaloueChapitre 162 sur 225 · POUR LA FÊTE DE SAINT THOBIAS, APOTRE · texte numérisé non relu

POUR LA FÊTE DE SAINT THOBIAS, APOTRE

taisonnables et sages? Faisons sur chacun de ces caractères autant de réflexions , et tâchez de bien entrer dans toutes ces pensées.

Thomas , un des disciples du Sauveur, n*étalt pas avec les autres quand le Sauveur ressuscité parut au milieu d*eux : Thomas atUem unus ex duodecim non erat cwn eis, quando venU Jetus. Prenez garde, s*il vous platt, qu'il n'était pas avec lesautres, dans un temps où il avait toute sorte d'intérêt et véme d'obligation de s'y trouver, puisque c'était ^ns un temps où le troupeau de Jésus-Christ, auparavant dispersé, venait heureusement de se réunir; dans un temps où les apôtres , premiers pasteurs de ce troupeau , se tenaient assemblés en un même lieu, Vhier(uitdUcipuUcongr€gati(J0ÂJ!i,^2(i)'^tl^ conséquent où il était très-dangereux d'être séparé de leur compagnie, parce que , selon la remarque de saint Ghrysostôme, l'assemblée des apôtres et des disciples, en ce même lieu, représentait tout le corps de l'Église naissante. Cependant saint Thomas eu demeure éloigné; et dans cette conjoncture, où deux raisons particulières les obligeaient tous à se tenir unis, l'une , pour se préparer à soutenir la persécution des Juifs, Ubi erant amgregaU pro* piermetumJudœorumild. ) ; l'autre, pour attendre re£fet de la parole du Fils de Dieu , qui leur avait expressément promis cette apparition , et qui par là voulait pleinement les convaincre de la vérité d'un mystère qu'il savait devoir être un des plus solides fondements de leur foi : saint Thomas, dis-je, est le seul qui, dans une conjoncture aussi essentielle que celle-là , ne communique point avec ses frères : Non erat cum eis, quando venit Jésus. Tel est l'esprit de singularité ; et je prétends , chrétiens, que cet esprit est le principe le plus ordinaire de Fincrédulité : car voilà une des plus communes sources d'où procèdent mille désordres qui corrompent ou qui altèrent , dans les esprits des hommes , la pureté de la foi. Qui fait dans le monde tant de libertins en matière de créance ? l'affectation d'une vaine et orgueilleuse singularité , dont les libertins se piquent ; ils croient qu'il leur suffît d'être singuliers , pour avoir plus de lumières et plus de raison que les autres : ne pas penser comme les autres, et parler autrement 91e les autres ; dire ce que personne n'a osé dire, et rejeter ce que tout le monde dit , voilà en quoi consiste cette supériorité d'esprit dont ils se flattent; voilà tout le secret de leur libertinage. Et sur quoi s'appuient-ils et se fondent-ils pour secouer le joug de la foi ? sur leur propre sens , à l'exclusion de toute autre règle : car, bien loin de convenir avec ceux qui marchentdans la voie d'une humble soumission à la foi , à peine conviennent-ils avec aucun de ceux qui méprisent cette voie, et qui

rement une créance à sa mode , et qui n'est que pour lui seul ; suivant en aveugle toutes ses idées , raisonnant tantôt d'une façon tantôt de l'autre , se formant des systèmes diimériqnes de Providence el de Divinité, qu'il établit et qu'il renverse, sdot l'humeur présente qui le domine; ne se fixant à rien, et contestant sur tout.

Ce que je dis , n'est-ce pas ce que l'expérience nous foit voir tous les jours en tant de mondains, et ce qu'éprouvent prat-étre plusieurs de ceux qui m'entendent? Qui de tout temps a produit les hérésjes dans l'Ëglise de Dieu? Permettez-moi de m'étendre sur ce point, spécialement propre pour ceux d'entre nos frères que le malheur de leur naissance avait autrefois séparés de notre communion; car je sais qu'il y en a dans cet auditoire, et je n'aurais pas' le zèle que je dois avoir pour leur conversion parfaite et pour leur salut, si je manquais à leur donner une instruction qui leur peut être utile. Qui donc de tout temps a produit les hérésies dans l'Église de Dieu ? L'amour de la singularité. Voulezvous une notion générale ^e% hérétiques? la voici , telle que je la tire de l'Écriture : ce sont des hommes , dit Fapôtre saint Jude , qui se séparent euxmêmes : Hi sunt qui segregant semetipsos {Epist, Judm) : c'est-à-dire des hommes qui , par un schisme malheureux , entretiennent au milieu du christianisme des sociétés particulières au préjudice de l'unité; des hommes qui se font des intérêts à part; qui , comme parle saint Augustin , se glorifient d'un certain chef, dont la secte est aussi nouvelle que le nom : prxsumentes de nescio quo duce suoqui coepit heri (August.); et qui, par un aveuglement extrême, aiment mieux abandonner la créance de l'Église, aiment mieux dire que l'Église s'est trompée; aiment mieux avoir toute l'autorité de l'Église à éluder ou à combattre, que de renoncer à ce prétendu chef. C'est pour cela que les partisans de ces sectes infortunées, dont le royaume de Jésus-Christ a été troublé, ont toujours eu, malgré eux, des noms qui les ont distingués dans le monde : luthériens, pélagiens, nestoriens, ariens; au lieu, disait Vincent de Lérins, que nous, qui sommes demeurés fidèles et qui détestons leurs erreurs, nous avons conservé le nom de catholiques et d'enfants de cette Église universelle , qui n'est ni de celui-ci , ni de celui-là, mais de Jésus-Christ; nom vénérable qu'on ne nous a point disputé, et dont la possession paisible est un des titres que nous gardons plus dièrement. Or, je dis que cela seul est un préjugé, mais un préjugé infaillible en faveur de notre foi : car, si dans tout autre sujet , la singularité doit être suspecte , combien plus lorsqu'il s'agit de la foi , laquelle, selon l'Apôtre, est le sacré lien qui doit

sont libertins comme eux ; puisqu'il est vrai que 1 unir tous les hommes dans le culte d'un même diaque libertin , selon son caprice, se fait intérieu- Dieu et d'un même Seigueur ; Unus Dominus, una

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Mes. ( Ephes., 4. ) Si , dans les affaires même temporelles, s'ccarter du sentiment commun est une témérité insoutenable, que doit-on penser de celui qui s*en écarte dans une chose aussi essentielle que la religion ; qui , pour discerner le vrai et le faux dans les difficultés et les différends qui peuvent naître en matière de créance, prétend t comme les sectateurs de Calvin, que ce n'est point par Tesprit de TÉglise qu'il doit être dirigé, mais par un esprit intérieur qui est en lui ? que faut-il attendre d'une sembfàblè conduite? et s'il est si >dif ûcUe à Themme livré à son propre senâ de trouver la vérité qui dépend des simples lumières de la nature, comment trouvera-t-il celle dont la connaissance est un don de la grâce ? car enfin , à qui Jésus-Christ a-t-il promis ce don ? à qui a-t-il confié le dépôt de cette vérité, à qui en a-t-il révélé le seeret et FinteUigence? n^est-ce pas à TÉgUse son épouse? De là vient que saint Paul, après avonr enq»lojé quatorze atmées de son apostolat dans la prédication de TÉvangile', ronhit, comme il le déclare lui-même , retourner à Jérusalem: pourquoi? pour exposer aux fidèles, et surtout à ceux qOi tenaient dans TÉglise les premiers rangs, la doctrine qu'il avait préchée aux Gentils, afin, disait^il, de ne pas perdre le fruit de ce qu'il avait déjà fait, et de ce qu'il devait faire encore dans l'exercice de wa ministère : Ne forte in vacuum currerem , atU cucurrissem* {Calât, 2.) Comment l'entendait-il , demandent les Pères? puisque son Évangile, ainsi qu'il l'assure, ne venait point de la révélation ^es hommes, qu avait-il besoin d'en converser avec les hommes? L'ayant reçu immédiatement de Jésus-Christ, ne devait-il pas être tranquille, et devait-il craindre , selon son expression, d'avoir couru en vain, en préchant ce qu'il avait appris du Seigneur même? Ah ! mes frères , répond samt Chrysostônae , il est vrai que saint Paul se tenait sûr devant Dieu de son Évangile et de sa doctrine; mais il» voulait nous montrer pat là combien il est dangereux d'être singulier en ce qui touche la religion, puisque son Évangile même, tout inspiré de Dieu qu'il était, devait avoir ce caractère d'uniformité pour être annoncé utilement. Et voilà, mes chers auditeurs, ce qui nous doit consoler , et tout ensemble fortifier dans fa profession que nous faisons de n'avoir point d'autres sentiments que ceux de toute l'Église; de pouvoir dire après saint Jérême, a^'ec cette sincérité de cœur dent Dieu est le juge : Je crois ce que croit l'Église; je ne connais point Paulin , je ne sais ce que c'est que Vital , je ne m'intéresse point pour Mélèce ; mais je m'attache à cette Église qui a été bâtie sur la pierre ferme; je veux vivre et mourir dans cette foi qui a été confirmée par tant de conciles, autorisée par le consentement de taut de siècles , signée du sang de tant de martyrs ; d'ajouter

avec saint Augustin: Je suis catholique, et ce non» de catholique, qui justifie ma créance, me la fait aimer et m'y affermit de plus en plus. Au eontrahre, voilà ce qui nous doit faire trembler, quand nous nous éloignons de ce principe , et qu'il nous arrive de contredire même intérieurement ce que l'Église a décidé ; car il ne s'agit pas alors d'une spéculation indifférente où il soit permis de Croire et de penser ce que personne n'a pensé oi erq , et où l'égarement de la raison , sans avoir rien de ccMamun avec le salut, soit en quelque façon du droit et de la liberté publique : il s'agit de la foi , dont la moindre altération est un crime; et où les fausses démarches que l'on fait aboutissent toutes à la perdition, et sont autant de chutes terribles, mais inévitables à un esprit présomptueux et singulier. Tandis que je m'en tiens à la foi de l'Église , je ms en sûreté de ce cdté là, et je jouis d'un profond repos. Je me trouve embarqué dans un vaiftseau, (autre pensée de saiat Jérôme , dont il était touché), je me trouve embarqué dans un vaisseau qui peut bien être agité des vents et des tempêtes, mais qui ne peut Caire naufrage: si j'en sors pour me laisser emporter aux mouvements de mon esprit, dès là je cours tous les risques de mes propres erreurs; dès là Je ne puis me défendre de donner dans l'écueil de l'infidélité.. Tel est néanmoins, mes cbers auditeurs , le penchant de l'homme libertin; il ne compte pour rien de risquer sa foi, d>xposer sa religion, et même de la corrompre, pourvu qu'il abonde en son sens. Damnable esprit de singularité, quels maux n'as-tu pas causés, et ne causes-tu pas encore tous les jours dans le monde chrétien ? Revenons à notre évangile.

Non-seulement saint Thomas se sépara des 2q>ôtres, mais, dans le doute où il étaH delà résurrection de son maître, il se préoceupa, et coochit d'abord qu'il ne croirait pas : Non credam. (Joan^.» 20.) Quelle raison eut-il de s'en déclarer de la sorte ? point d'autre , dit saint Chrysostôme , qu'une prévention aveugle, qui lui fit prendre parti sans savoir pourquoi, et qui l'engagea à contester et à nier une vérité, avant que de s'en éclaircir et de s'en instruire. En effet, s'il eût agi prudemment, son premier soin devait être d'approfondir la chose; il se serait appliqué à en bien peser toutes les circonstances, il aurait écouté avec attention ce que lui disaient les disciples, et, sur un témoignage si exprès et si unanime, il eût au moins suspendu son jugement ; mais de commencer par une déclaration aussi formelle que celle-là, IVoncredamj et sans avoir rien examiné, dire absolument, Je ne croirai pas, ce ne peut être le langage que d'un esprit prévenu , et c'est aussi le second désordre que j'ai à combattre.

Combien y a-t-il de ces esprits prétendus forts , dont tout le raisonnement sur certains articles de

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la religion se réduit à €ette parole de saint Thomas : Non credamf ils n'ont jamais pénétré la difficulté de ces questions, et peut-être à peine la conçoiventils: bien loin d'en avoir fait une étude exacte, ils avouent souvent que ces matières ne* sont pias; de leur ressort;ils n'ont nulle évidence et nulle démons-' tration du contraire , et toutefois ils n'en disent pas moins hardiment , JSon credam, £n fautdl davantage pour les confondre? Ce qui les rend ineautusablçs devant Drea, c'est qîM, sur tout le reste, ils auront, si voos 'voulez,de la docilité. Proposez à un mondain de ce caractère lee opinions les pkis paradoxales d'une nouvene philosDphiç qui fait bruit et se répand, il vous éomiteifa sams pvé<>(xmpàtîo& ; mais parlezhiî d'une vérité de foi , il semble qu'il soit en garde contre Dieu , et qu'il ait droit détenir pour suspect son témoignage- : n'y a-t-il pas en cela un abandonnement visible à ce que l'Écriture appelle sens réprouvé? Non pa», chrétiens (prenez garde, s'il vous plaît, à cette remarque) , non pas que Fintention de Dieu soit que nous donnions aveuglément et sans choix dans toute sorte de créance , ni qu'il s'ensuive HÏIe là que nous soyons obligés de recevoir, sans discussion, tout ce qu'on news présente comme révélé de Dieu : si cela était, notre foi ne serait phis une foi discrète, ni par conséquent une foi divine; bien loin que Dieu le prétende ainsi , il exige au oontrahre qu'enmatîère même de foi, tant pour n'y être ^as trompés que pour en pouvoir rendre comrpte , nous nous instruisions des choses, -et quoiqu'il nous défende de raisonner , quand nous sommes une fois convaincus que c'est lur qui nous parle , il trouve bon, que nous raisonnions, pour nous assurer si c'est lui en effet qui a parlé : non^eulement il le trouve bon, mais il le veut, et, selon la mesure de notre capacité , il tious l'ordonne î NûHte omni spirîtid credere; probate spîrilm tm ex Deo sint. (JoAN., 1 , Eptst, 4.) Mais il veut aussi , et avec justice, que nous fassions cet examen sans prévention , et que ce sôît au moins avec le même respect que nous examinerions la parole d'un souverain de la terre, dont on nous signifierait les ordres. H veut, dit saint Augustin dans le livre admirable de ilJtilité de la Foi , que nous ayons pour ses divins oracles, qui sont les Écritures saintes, l'esprit et le cœur favorablement préparés ; et que , si dans ces sacrés volumes, ou dans toute l'économie de notre religion , il y avait quelque chose qui nous troublât, ou même qui nous choquât, nous soyons plutôt disposés à confesser notre ignorance, qu'à rejeter des mystères que nous ne comprenons pas bien , mais surtout il veut que nous corrigions un certain esprit de malignité, qui fait qu'en ce qui regarde la foi , nous ne souhaitons d'être éclairés que pour contredire, que pour critiquer, que pour philosopher, que pour disputer, et peut-être avec une intention se-

crête de]ne nous laisser pas persuadar; il veut, dis- }e, que, si nousrne sdmmes pas encore parfaitement soumis à la foi , nous ne nous fassions pas de ce pernicieux eq;>rit un obstacle à l'être ; <}ne, si nous ne connaissons pas encore le don de Dieu , n<kM ne nous rendions pas parla incapables de le eonnl^tre; enfin il veut que, comme-nouâ c6ii»ptons potir une vertu d'être dociles à l'égard dcfé^honoArnes, houa oomptions pour un devoir indispensable et in^oiablQ de l'être enfVers Dieu, afin dé vérifier dans nos personnes la prédiction du Sauveur : Eterunéomnes docibUes Dei, (Jdàn., 6.) Voilà ce que Dieu exige de nous : pouvOns-nous nous plaindre qu'il en use avec trop d'empire? et si nous n'avons pas pour litî cette doldlité chrétienne, aura-t-il tort de nous punir dans toute la rigueur de sa justice? Mais savezvous , ntes chers auditeurs , ce qui augmente encore dans les mondains le désordre de cette préoccupation si contraire à l'esprit de la religion? Écoutezmoi : C'est la vaine crainte qu'ils ont d'une antre préoccupation tout opposée à celle-ci. Je mVxpli'que : pleins d'une raison fière qui les enfle , ils craignent d'être préoccupés en faveur de la foi, et ils ne craignent pas d'être préoccupés contre la fol ; Hs appréhendent d'avoir trop de facilité et de disposition à croire, ils n'appréhendent jamais de n'en avoir pas assez ; ils se défendent de la simplicité comme d'un faible, et ils ne pensent pas à se défenfdre de l'orgueil, qui est encore un plus grand faible. Cependant , mes frères , dit saint Augustin , lequel des deux est le plus dangereux pour nous; et lorsqu'il faudra subir le jugement de Dieu ; duquel des deux aurons-nous plus sujet de nous repentir, ou d'avoir été simples et humbles, ou d'avoir été superbes et incrédules ? Quand cette simplicité de la foi ; qui est la marque la plus infaillible de la vraie piété, nous aurait fait innocemment tomber en quelque erreur , quel mal nous en peut-il arriver , comparable à celui que notre opposition à la foi nous attirera ? Je sais qu'ii faut éviter l'un et l'autre excès ; mais est-il juste de n'éviter l'un que pour s'abandonner à l'autre , et de se glorifier de celui-ci pendant qu'on auriait honte de celui-là? Esprit de prévention dont je défie le libertin de pouvoir devant Dieu se disculper. Allons plus avant.

Outre que saint Thomas se préoccupa, il s'opiniâtra dans son incrédulité. Tout le portait à croire que Jésus^Christ était ressuscité : le rapport des femmes qui l'avaient vu, le témoignage de Madeleine qui lui avait parlé , celui des deux disciples qui avaient mangé avec lui dans la bourgade d'Env maiis; la déclaration de tous les apôtres assemblés, au milieu desquels 11 venait de paraître; l'événement des choses, c'est-à-dire le tombeau trouvé vide sous le sceau public , la synagogue alarmée, les gardes confus; tout oela sans doute devait le con-

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yaiocre de U résurrectioii de son matlre. Mais malgré tout cela il persiste, et s*obstiiie à dire qa*il n'en croira rien : antre caractère de Tinfidélité du siècle, qui , par un endurcissement opiniâtre, se rend impénétrable et inflexible à la vérité. Ponrrait-on se le persuader, si l'expérience ne nous rapprenait pas, qu'il y edt dans le monde de ces impies , qui , pour se confirmer dans nne monstrueuse et scandaleuse impiété, font gloire de rejeter toute autorité; osent s'inscrire en faux contre les témoignages les plus évidents, contre les miracles les plus avérés, contre les faits les plus incontestables; pensent en être quittes pour dire que ceux qui attestent ces faits, quelque vénération qu'on ait pour leurs personnes, pour leur capacité, pour leur sainteté, les Cyprien, les Ambroise et les Augustin, ont été ou trompés eux-mêmes, ou des trompeurs, ou des visionnaires, ou des imposteurs? Cest ainsi néanmoins que parle le libertin. Le croirait-on , que la corruption de Tesprit de Thomme allât jusqu'à se faire un point d'honneur de ne revenir Jamais de son sentiment, de n'acquiescer jamais à la vérité , quand on s'est une fois déclaré contre elle; de pousser une erreur aux dernières extrémités , parce qu'on s'est engagé à la soutenir , et d'aimer mieux en voir les suites funestes , que de la reconnaître et d'en faire humblement l'aveu ? C'est cependant à quoi aboutit le faux zèle de l'hérétique : péché qui attaque directement le Saint-Esprit, en opposant à toutes ses lumières un cœur dur , dont l'esprit de ténèbres s'est emparé; péché dont l'Église a reçu tant de plaies mortelles, puisque l'obstination d'un seul homme l'a si souvent jetée dans ta confusion et la désolation ; péché qui , dans la société civile , cause tous les jours tant de désordres au préjudice de la chanté qui en est blessée, de la paix qui en est troublée , de la justice et de l'innocence qui en est opprimée. C'est là toutefois , mes chers auditeurs , ce que le monde aveugle et passionné fait passer pour force d'esprit. Ah! Seigneur, ne permettez pas que je m'en forme jamais une semblable , et ne souffrez pas que jamais mon esprit se fortifie de la sorte aux dépens de ma foi. Non , mon Dieu , il n'en ira pas ainsi : parmi les faiblesses extrêmes à quoi je sens que mon esprit est sujet , s'il me reste encore quelque force, c'est pour vous, non pas contre vous, que je prétends la conserver ; car je veux pouvoir vous direaussi bien que David : ForUtudinem meam ad te custodiam {Ps. 58) ; et je veux que ces paroles demeurent gravées dans mon cœur , pour être la première règle de ma conduite. Les libertins emploient la force de leur esprit contre votre religion, les hérésiarques contre votre Église, tous unanimement contre vous; mais moi, Seigneur, qui fais profession d'être fidèle , je la garderai , et j'en userai pour vous : Fortitudinem meam ad te custodiam.

Au lieu que ceux-là mettent leur force à ne rien croire, ou à ne croire que ce qu'il leur plaft, je mettrai la mienne à me soumettre et à me captiver: ma force sera ma sounoûssion ; et quand je votis ferai, d mon Dieu! le sacrifice de cette soumission, qui est le plus grand effort de l'esprit humain, je meconsolerai dans la pensée que je le fais pour vous, et non pour d'autres. Qu'on me traite d'esprit £ûble^ que le monde juge de moi selon ses vues ; peu m'importera , pourvu que je m'attache à vous par une foi vive , et que rien ne soit capable de m'ébranler dans la résolution où je suis de n'avoir ni esprit ni force que pour vous , et par rapport à vous : Fortitudinem meam ad te custodiam. Voilà , mes frères, dit saint Augustin , comment un homme chrétien doit parler à Dieu , et voilà ce qui fait sa gloire : car qu'y a-t-il de plus glorieux que d'être vaincu , ou plutôt que de vouloir bien être vaincu par la vérité : Quid enim ghriosius, quam vi9ici a veritatef (August.) Mais qu'y a-t-il de plus pitoyable que d'avoir honte de ^der à la vérité, que de se révolter et de s'aigrir contre la vérité, que de s'en faire une ennemie irréconciliable, avec laquelle on ne veut jamais convenir? Pouvez-vous, Seigneur, nous pum'r plus sévèrement, que de nous livrer à cet esprit d'obstination ?

Enfin, saint Thomas protesta qu'il ne croirait point la résurrection de Jésus-Christ, s'il ne voyait la marque des clous dont ses mains avaient été percées , et s'il ne mettait le doigt dans la plaie de son côté, Nisi videra fixuram clavorum , et mittam maman in latus ^us , non credam; et quoique la vue des plaies du Sauveur fût de toutes les preuves la plus équivoque, puisque au contraire, dit Origène, si Jésus-Christ était ressuscité, son corps, comme glorieux et impassible, n'eût dû naturellement avoir nul vestige de ce qu'il avait souffert; par un raisonnement mal entendu , ce disciple incrédule ne laisse pas d'insister sur cette unique preuve dont il fait dépendre sa foi: Nisi videro ^ non credam,. Dernier aveuglement de l'infidélité , qui, se contredisant elle-même, après avoir quitté le parti d'une raison solide qui la soumettait à la révélation de Dieu , veut réduire toutes choses aux connaissances des sens , comme si les sens avaient un tribunal supérieur à la révélation et à la raison ; comme s'ils étaient juges compétents des mystères que la religion nous propose ; comme si leur sphère pouvait s'étendre jusqu'à l'être non-seulement spirituel, mais surnaturel et divin ; comme s'il suffisait de dire, je ne l'ai pas vu , pour avoir droit de douter de tout ; comme si dans les affaires même du monde on ne se tenait pas obligé de croire mille choses qu'on ne voit pas, et qu'il est impossible de voir. Non, mes frères, conclut saint Bernard, traitant ce sujet dans un de ses sermons sur le Cantique des cantiques , ce n'est

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point par là qb^on parvient à la Térité. C'est par ce qu'on a ou!, dit Tapôtre, et non pas par ce qu*on 8 vu, qu'on connaît Dieu dans cette vie : Fides ex auditu, {Rom. , 10. ) La vue des mystères de Dieu est la récompense qu*on nous réserve dans le ciel ; mais cette récompense doit être méritée sur la terre par l'obéissance de la foi. D'où vient que le prophète disait à Dieu : Auâiiui meo dabis gctudium et Ixtitiam {Ps, 50) ; Parce que j'ai entendu avec respect votre parole, vous me donnerez. Seigneur, la consolation et la joie d'en voir un jour clairement et à découvert les secrets les plus cachés. Attachonsnous donc à cet ordre si sagement établi ; et, bien loin dédire avec le disciple de notre évangile, Si je ne vols, je ne croirai pas, remercions Dieu, et comptons pour une grâce singulière de ce que nous pouvons avoir le mérite de ne pas voir et de croire , puisque Jésus-Qirist nous déclare qu'en cela même nous sommeâ heureux : Beati qui non videruni et credir derunt. (Joan., 20 .) Ne soyons pas aveugles jusqu'à ce point, de nous en affliger, ni de nous en plaindre, et ne nous faisons pas un malheur de la chose même dont il nous a fait une béatitude; souhaitons que notre foi soit plus abondante, plus agissante, plus fervente, mais ne souhaitons pas qu'elle soit plus évidente ; demandons à Dieu , non pas qu'elle soit en elle-même plus éclairée , mais que nous soyons plus disposés à être éclairés par elle, touchés par elle, sanctifiés et convertis par elle ; et si , au moment que je vous parle , on venait à nous dire , comme à saint Louis, qu'il paratt actuellement un miracle visible dont il ne tient qu'à nous d'être témoins , soyons prêts à répondre, à l'exemple de ce saint roi, que pour croire nous n'avons pas besoin d'un tel secours; que nous avons Moïse et les prophètes, c'est-à-dire les Écritures saintes; que nous avons l'Évangile de Jésus-Christ, dont la certitude surpasse tous les miracles. Ne tombons point surtout dans le désordre de ces hommes insensés dont parle l'apôtre saint Jude , qui , après avoir corrompu tout ce qu'ils savent , condamnent tout ce qu'ils ignorent, abusant de ce qu'ils voient et de ce qu'ils ne voient pas. Nous en voyons assez, disait Pic de la Mirande, pour ne pas douter qu'il y a un Dieu auquel nous devons obéir ; et nous n'en voyons que trop pour attirer sur nous toutes ses vengeances , si nous ne lui obéissons pas. Cependant , après avoir vu comment l'Infidélité de saint Tliomas est la justification de notre foi, voyons comment la foi de ce même apêtre est le remède de notre infidélité : c'est le sujet de la seconde partie.

Pour donner plus de jour à ma seconde pensée , et pour vous foire voir comment la foi de samt Tliomns est le remède de notre infidélité, je distingue trois différents états où la foi de cet apôtre doit être

MinU»AU>OE. — T. IL

considérée : le premier , où il la professe ; le second , où il la publie; et le troisième, si j'ose m'exprimer ainsi , où il la consomme. Le premier, où il la professe par le témoignage admirable qu'il rend à Jésus-Christ, et qui est rapporté dans notre évangile : le second, où il la publie par ses prédications, dont le fruit s'est répandu jusqu'aux extrémités de la terre ; le troisième, où il la consomme par le glorieux martyre qu'il endure , et par Te sacrifice de sa propre vie. Expliquons-nous. Saint Thomas, pour réparation de son incrédulité, a donné au monde trois illustres preuves de sa foi ranimée et ressuscitée; car il Fa confessée hautement , en reconnaissant Jésus-Christ pour son Seigneur et pour son Dieu , Dominus meus et Detis meus ( Joan., 20): il l'a prêchée apostoliquement, en convertissant les peuples, et, malgré les efforts de l'idolâtne, leur persuadant que Jésus-Christ était le vrai Dieu ; et il l'a consommée saintement en s'immolant soi-même, et souffrant une mort cruelle pour le nom de son Dieu. Or, dans ces trois états , je dis que la foi de ce grand saint sert à guérir notre infidélité : comment ? parce que , dans ces trois états , la foi de saint Thomas est un argument qui nous convainc , et une leçon qui nous instruit : un argument qui nous convainc, en sorte que, si nous savons bien l'appror fandir , il ne nous est plus possible de douter; et une leçon qui nous instruit, en sorte que, si nous nous appliquons à la bien comprendre, nous ne pouvons plus rien ignorer. Doute et ignorance, restes déplorables du péché de notre origine, mais dont je soutiens, encore un coup , que la foi de ce bienheureux disciple est Je souverain préservatif, puisqu'elle dissipe tous nos doutes en nous réduisant à la nécessité de croire , et qu'elle corrige toutes nos erreurs, en nous apprenant ce qu'il fmï croire, et comment nous le devons croire. Après cela , n'ai-je pas droit de conchire que Dieu nous la présente aujourd'hui comme un remède qui doit pour jamais nous garantir de l'infidélité? Voilà, chrétiens , en peu de mots , le raisonnement de saint Grégoire, pape, qui , développé dans toute son étendue , aurait de quoi toucher les âmes les plus dures et les moins sensibles aux impressions de la foi , mais que j'abrège pour ne pas abuser de votre attention.

Saint Thomas a cru; donc nous devons croire après lui ; c'est la conséquence infaillible que tous les Pères de l'Église ont tirée de la confession de ce saint apôtre. Car enfin, disaienMls, et avec raison , la foi de cet apôtre ne peut être suspecte, et le libertinage le plus défiant n'a rien à lu! opposer. Il a cru ; ce n'est point par feiblesse , ce n'est point par légèreté, oc n'est point par une aveugle déférence au sentiment et au rapport des autres ; nous Fa vous vu bien éloigné de oei dispositions : il s'ensuit donc

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