TROISIÈME PARTIE
C'est une belle idée qu'a eue Tertullîeu , en parlant du Sauveur du monde, quand il dit que cet
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Fabbé Rupert, que le Saint-Esprit , dont saint Paul a été Torgane, est éloquent sans rien amplifier. Cest saint Paul lui-même qui, malgré toutes les résistances à son humilité, a été obligé de rendre compte à TÉglise de ce qu*il avait souffert ; il en a fait excuse aux fidèles , il les a priés de supporter en cela son imprudence , il a semblé même s'accuser tout le premier de vaine gloire et d'ostentation, et par là , dit saint Jérôme, il a bien montré qu'il n'avait pas besoin de s'en justifier; mais enfin il l'a reconnu; et forcé par l'esprit de Dieu qui le faisait parler, il en a pris le ciel à témoin, qu'aucun des apôtres n'avait été si persécuté ni si maltraité que lui. Ils sont plus grands que moi , disaitil aux Corinthiens; mais ce Dieu de gloire, qui est l'auteur de ma destinée, a voulu que j'eusse plus à endurer qu'eux , que je fusse plus souvent dans les chaînes , que je courusse et que j'essuyasse plus de dangers de mort, que je me trouvasse réduit plus communément aux rigueurs extrêmes de la faim et de la soif; et pourquoi tout cela.^ Ah! chrétiens, ne vous l'ai-je pas dit, et cet homme apostolique n'avoue-t-il pas que c'était uniquement pour les intérêts de son ministère! 11 avait fait la guerre à Jésus-Christ ; et Jésus-Christ , dit saint Augustin , lui faisait la guerre à son tour, ou plutôt il faisait à Jésus-Christ une espèce de réparation', acceptant de lui persécution pour persécution, captivité pour captivité, supplice pour supplice. Car il se souvenait toujours d'être ce Saul qui avait été le fléau de l'Église; et voilà pourquoi il se croyait obligé, par un devoir indispensable , de souffrir pour son Dieu les mêmes choses qu'il avait fait souffrir à son Dieu. 11 était responsable à son Dieu de la conversion d'une infinité de peuples, et il ne pouvait pas retirer ces peuples de l'infidélité, qu'il ne lui en coûtât des afflictions et des croix. C'est pour cela que les croix lui étaient si chères et si précieuses, parce qu'elles lui gagnaient des âmes, et des âmes prédestinées, pour lesquelles il s'estimait heureux de pouvoir endurer tout : Ideo omnia iustineo prapter electos, (2. Tim., 2.) Remarquez ce mot, chrétiens : Propter electos : car pour lui-même , reprend admirablement saint Chrysostôme, il aurait été chéri , honoré , respecté de tout le monde; mais pour les élus, il devait être haï, méprisé, calomnié, puisqu'il ne pouvait pas autrement être le coopérateurdeleur salut, et c'est ce qui soutenait l'ardeur de son courage. Je m'en vais à Jérusalem , disait-ilj, et je ne sais ce qui m'y doit arriver, sinon que dans toutes les villes par où je passe , l'esprit de Dieu me fait connaître que des tribulations et des chaînes m'y sont préparées ; mais je ne crains rien de toutes ces choses, et ma vie ne m'est pas plus considérable que moiqu'il y a de Fezagération; mais nous savons, dit 1 même, pourvu que j'achève ma course, et que je
Homme-Dieu n*a pas seulement été Immolé sur la croix, mais qu'il a oonunencé à être victime dès le moment qu'il s'est fait homme. Une hostie destinée pour expier le péché , mais une hostie vivante et mourante , dont le sacrifice n'a jamais été interrompu, voilà ce que c'est que Jésus-Christ. Permettez-moi, chrétiens, en gardant les proportions requises , d'appliquer ceci à l'apôtre saint Paul : il s'est sacrifié pour son ministère, c'est-à-dire pour le salut de ses frères et pour la gloire de l'Évangile, mais ne vous imaginez pas qu'il ait attendu pour cela l'arrêt de Néron , et qu'il n'ait offert [à Dieu ce sacrifice de lui-même , que quand il versa son sang dans Rome pour la confession de sa foi ; ce n'est point là de quoi je prétends parler; ce n'est point , dis-je , de son bienheureux martyre et de sa glorieuse mort. Dès l'instant de sa vocation à l'apostolat, il se regarda comme la victime de son apostolat même, et il le fut en effet : car je trouve qu'il commença dès lors deux grands sacrifices qui ont duré autant que sa vie : l'un de patience, par lequel il se dévoua! aux persécutions des hommes , pour le nom de son Dieu ; et l'autre de pénitence , par lequel , lui-même touché du zèle que la charité lui inspirait de satisfaire pour les hommes, il devint son propre persécuteur. De sorte que l'on peut dire de lui, pour couronnement deîson éloge, qu'il a été immolé aussitôt qu'appelé ; et qu'au moment qu'il s'est vu apôtre , il a paru devant Dieu en qualité d'hostie : voilà la véritable idée de saint Paul, et voilà sur quoi nous devons travailler encore à nous former.
Pion, chrétiens, jamais homme mortel n'a dû faire à Dieu un sacrifice de [patience si continuel et si héroïque que ce grand saint. A peine, s'il m'est permis de parler ainsi , eut-il levé l'étendard de l'Évangile, que tout l'univers sembla conspirer contre lui. Dès là il n'y eut plus pour lui que des trahisons sur la terre, que des naufrages sur la mer, que des emprisonnements dans les villes , que des embûches dans les lieux écartés. Tout ce que la malice de l'envie, et tout ce que l'animosité de la haine peuvent susciter d'adversités et de misères, il l'éprouva dans sa personne. Ceux de sa nation se firent un point de religion d'être ses ennemis les plus cruels ; les Gentils l'accablèrent d'outrages ; parmi les chrétiens mêmes qu'il avait engendrés en Jésus-Christ , il trouva de faux frères et de faux apôtres ; tous les jours exposé aux insultes des séditions populaires , tous les jours traduit de tribunal en tribunal', tantôt fouetté comme un esclave , tantôt lapidé comme un sacrilège et comme un blasphémateur. Combien de travaux? combien de voyages? combien de bannissements? Si c'était un autre qiue lui-même qui en fît le détail, nous croirions
POUR LA FÊTE DE SAINT PAUL
m'acquitte du mmlstère que f ai reçu du Seigneur Jésus : Dianmodo consummem cvrsum meum, et ministerimn verbi quod accepi a Domino Jesu. (Jet., 20.)
Que répoudrez-Tous à cela, hommes du siècle, esprits lâches et mondains, qui dans les emplois dont la ProTîdence vous a chargés , et même dans ceux qui vous attachent , aussi bien que saint Paul , au service des autels , cherchez vos aises et votre repos? Yeoez, venez vous confronter aujourd'hui avec cet apôtre ; et dans l'opposition que vous découvrirez entre vous et lui, apprenez ce que vous devez être, et confondez-vous de ce que vous n'êtes pas. Saint Paul s'est immolé pour son ministère, et vous vous épargnez dans le vôtre : voilà le reproche que vous avez à soutenir devant Dieu; consultez-vous un peu sur ce point. Je sais que Famour-propre ne manque pas de vous en imposer et de vous faire croire , par ses artifices , que Ton doit être content de vous, comme vous l'êtes de vousmêmes. Mais entrons dans le détail, et dites-moi : ces ménagements de votre personne si étudiés et si affectés, ce refus d'un travail nécessaire et que vous devez au public , cette horreur de Tassiduité que vous traitez d'esclavage et de servitude , cette habitude que vous vous faites de vous divertir beaucoup et de vous appliquer peu, au lieu de suivre l'ordre de Dieu, qui serait de- vous divertir peu, pour vous appliquer beaucoup; cette liberté que vous vous donnez de vous décharger sur autrui des soins les plus personnels , et dont vous devez uniquement répondre; cette fôcilité à vous émanciper des obligations onéreuses, même les plus indispensables, qui sont attachées à votre état; cette peine à être où il làut que vous soyez , et cette disposition à être volontiers où il faïut que vous ne soyez pas : cette fuite des affiiires qui vous sont importunes et incommodes, quoique Dieu ne vous ait fait ce que vous êtes, que pour en être incommodés et importunés; cette prudence de la chair à ne vous engager Jamais, ni pour la vérité , ni pour la justice; cette crainte de vous exposer et de vous perdre dans les occasions où Dieu demande que vous vous exposiez, et que vous vous perdiez; en un mot, ce secret que le monde vous a appris et que vous pratiquez si bien, de ne prendre de votre condition que le doux et l'honorable, et d'en laisser le pénible et je rigoureux : ce n'est pas tout ; cette indifférence pour cent choses où il faudrait que vous eussiez de saintes inquiétudes; cette froideur à la vue des scandales qui devraient enflammer votre zèle, et au contraire cette impatience et cette chaleur surles moindres défauts dont votre délicatesse se trouve blessée; cette sensibilité à vous offenser de tout, et à ne pouvoir rien supporter dans une place qui vous oblige à tout supporter, et à ne vous offenser de rien ; ces plain-
tes et ces éekts dans les traverses et dans les can« tradictions qui vous arrivent, preuves évidentes d'un coeur immortifié et incirconcis : tout cela convientil à un homme qui , dans quelque genre de vie que ce soit, veut être, à l'exemple de saint Paul , un ministre fidèle? et puisque, pour être tel, il faut se résoudre à être une victime , tout cela s'aceordet-il avec l'état d'une victime? Si saint Paul en avait usé de la sorte , auraiMl été apdtre de Jésus-Christ ? aurait-il glorifié Dieu an point qu'il l'a fait? auraiMI sauvé ce grand nombre d'âmes ? se seraitil frit tout à tous , pour avoir part à la rédemption de tous? Nous nous flattons qu'il ne faut pas nous prodiguer, et que l'intérêt même de nos ministères demande que nous nous conservions; et parce que nous sommes eu ceci les juges du plus ou du moins , nous abusons de ce prétexte , pour porter les choses jusqu'à un excès d'amour et d'indulgence envers nous-mêmes. Mais que dirons-nous à Dieu, quand il nous opposera l'exemple de saint Paul ? sa conservation n'était-elle pas aussi importante que la nêtre? sommes-nous plus dignes d'être épargnés que lui ? était-il moins nécessaire à Dieu que nous ? Ah I grand saint, que vous serez un témoin redoutable pour nous dans le jugement de Dieu!
Mais concluons : une vie aussi persécutée et aussi accablée de fiitigues que celle-là, n'était-ce pas une assez grande pénitence? s'il restait des forces à saint Paul , devait-il les épuiser par des mortifications volontaires? pouvait-il conspirer lui-même à ruiner une santé si précieuse à FÉvangile ; et quelque amour qu'il eût pour les croix , ne deval^ll pas se contenter de celles que Dieu lui envoyait, puisqu'elles suffisaient déjà pour le faire vivre dans na état continuel de mort? c'est ainsi, chrétiens, que raisonne l'esprit du monde, et c'est ainsi que nous nous aveuglons encore tous leis jours. Pie souffrir que ce que nous ne pouvons éviter, et n'exercer ja« mais contre nous aucun acte de cette sévérité que rÉvangile nous recommande,. sous ombre que la Providence nous envoie assez elle-même de souffrances et de croix; voilà notre maxime. Mais saint Paul n'en jugeait pas de la sorte : non , ce n'était point assez pour lui que d'être persécuté, s'il ne se persécutait lui-même ; ce n'était point assez d'être bat, s'il ne se haïssait lui-même; ce n'était point assez d'être mortifié , s'il ne se mortifiait lui-même : il voulaitavoir part à la gloire du sacerdoce de Jésus- Christ, et ôtre tout ensemble le prêtre et la victime de son holocauste. Que fait-il donc? à ce sacrifice héroïque de patience, il en joint un autre de pénitence; châtiant tous les jours son corps, le réduisant en servitude, lui faisant porter continuellement la mortification de Jésus-Christ, accomplissant dans sa chair ce qui manquait aux souffrances de Jésus : et pourquoi ? Ah I chrétiens , je finis • mais
POUR LA FÊTE DS'SAINTE MADËlraNE.
en finissiat je tlnemble , et j^or moi qui vous parle , et pour moê qui m'éiioutez. Saint Pftul ebâtie bod corps , pinroe ^ull craint qu*étaat apôtre et prédhant aux autres , il ne détienne un réprouvé ; et il accomplit danà sa chair ce qui manquait aux souffrances de Jésos-Ghrfst , non point seulement pour soi , mais pour tout le corps de TÉglise, pro corpare ejus, quod est ficçlfêia (jColoss. , t); c'est-à-dire pour son ministère qui rengage à procurer auprès de^ DfeU'Iè salut de tbuë les hommes; pensées terrible^, et qui devriatent être le sujet éternel de nos considérations. Car,^^e8t-|beqite èed, devons-nous nous dire à nous-mêmes? saint Paul à fait de son corps une Victime de pénitence, de peur d'être réprouvé; cet homme coAflrmé en grâce, cet homme à qui sa consèienoe ne reprochaH rien , cet homme ravi Jusqu'au troisième ciel, cet homme parfaitèmentattâché' à Dieu, croyait quS't hiî était nécessaire, pour ne pas tonner dans le malheur de la réprobsttiph , dé traiter- durement soâ corps ; et moi * qui sui^ un pécbeorr; moi sujet à toutes soites de passbÀ^, Je ménagerai le mien, je le ferai vivre dans les déHees, je lui acccnrdera! tout; bien loin de le réduire à la servitude, je me ferai son esclave; je he penserai qu'à le bien nourrir, qu'à le vêtir môHemem, qu'à fui donner tontes ^s aises ? et avec cela Je Vivrai sans aucune crainte pout mon salut, sans remords et sans scrupule^ et avec cela je me persuaderai que je -pds aimer Dieu , et que je l'aime en effet F et avec celer je ttàini pouvoir être reçu au nombre des enfants et des élus de Dieu? non, non, mon Dieu : c'est une erreur et une erreur aussi pernicieuse quMhjuste, dans laquelle j'ai vécu jusqu'à présent, maisdont je me détrompe aujourd'hui. Quand mille autres rafions ne m'en feraient pas connaître la Jhusseté, il ne faudrait que l'exemple de saint Paul 1 car enfin, chrétiens, saint Paul n'était pas un esiprit éeiible; il ^it aussi bien instruit que nous des jugements de Dieu ; il savait aussi bien que nouii quel est le tempérament de Phomme : je n'aurai donc plus de confiance, qu'autant que je pratiquerai comme lui la pénitence.
Ce n'est pas tout : saint Paul a châtié son corps , et l'a sacrifié, non pas seulement pour soi-même, mais pour l'Église et pour les fidèles, parce que son ministère l'engageait à procurer par ses souffrances le salut 4e ses frères : il est donc juste que dans mon emploi, dans ma charge, dans ma profession, \e sacrifie moi-même mes forces , ma santé , ma vie , pour ceux que Dieu a bien voulu commettre à mes soins , et dont il me demanidera compte. Oh ! si nous étions convaincus , comme saint Paul , de cette importante vérité, quel changement verrait-on dans toutes les conditions du.monde? avec quelle assiduité en>empHrait-on les devoirs? avec quel courage en porterait-on toutes les peines ? quel ordre r^e-