‹ Œuvres de BourdaloueChapitre 43 sur 225 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Tertullien, parlant des impies, que l'Écriture appelle insensés, parce que, malgré leur raison même , ils disent dans leur cœur qu'il n'y a point de Dieu, Dixit insipiens in corde suo, Non est Deus (Psalm, 18); ce grand homme, dis-je, fait une remarque bien judicieuse, et que l'expérience du siècle vérifie parfaitement ; savoir, que personne n'est jamais tombé dans cette erreur, de croire qu'il n'y eût point de premier Être ni de Divinité , sinon caix à qui il serait expédient qu'il n'y en edt point en effet, et qui trouveraient leur avantage dans le système de cet atiiéisme : Nemo Deum non esse crédit, nUi cui non esse expedU. (Tertull.) Je dis de même de ceux qui , ne jugeant des choses que par les sens, et prévenus des fausses maximes du libertinage, ou ne croient pas une vie future, ou ne la croient qu'à demi. Car je soutiens que personne n'en a jamais douté, que celui qui avait intérêt et à qui il était avantageux d'en douter; c'està-dire que celui dont la vie déréglée et corrompue lui devait faire souhaiter qu'il n'y en eût jamais d'autre que celle-ci, et que toutes nos espérances se terminassent à la mort. Mais après tout , chrétiens , ce genre d'infidélité , quelque endurcissement de cœur ou quelque force d'esprit prétendue qui l'accompagne, ne délivre point les hommes de la crainte de mourir, puisqu'au contraire ils craignent de mourir parce qu'ils ne reconnaissent point d'autre vie que la vie présente; et qu'ils le craignent d'autant plus que leur infidélité, en leur faisant rejeter la créance de l'autre vie, n'exclut point dé leur esprit cette cruelle incertitude qui leur reste , s'il y a une autre vie ou s'il n'y en a pas.

Or, dans l'un et dans l'autre état, je prétends qu'ils sont dignes de compassion , mais d'une compassion, dit saint Jérôme, mêlée d'indignation, n'y ayant rien de plus déplorable que la crainte de la mort fondée sur une pareille incrédulité. Supposons-les tels qu'il nous plaira , du moment qu'ils n'ont plus la foi d'une autre vie, îî est impossible qu'ils ne regardent la mort avec horreur : pourquoi F parce qu'ils ne trouvent plus rien qui leur puisse servir de ressource , et qu'ils ne l'envisagent plus comme un passage au royaume de Dieu et à la bienheureuse immortalité , mais comme une destruction entière d'eux-mêmes , comme un anéantissement total, soit de l'âme, soit du corps, et par

SUB LA CRAINTE DE LA MORT

conséqoeat eomme la {Nrivation de tous les biens et le souTerain de tous les maux.

Et c'est ce que rÉcritore nous fait entendre au chapitre troisième du livre de la Sagesse, où elle parle de la mort des justes et des amis de Dieu. Car voici en quels termes elle s'exprime : Les justes ont semblé mourir aux yeux des impies : f^isi surU ocuUs insipienùium morL ( Sap., S. ) Prenez garde , s'il vous plaît, à cette expression, t?i^i staU, ils ont semblé. Car ils ne sont pas, en effet, morts de la manière que se figurent les libertins et les infidèles. Et quelle est sur cela l'idée des infidèles et des libertins ? C'est qu'ils se persuadent, ajoute le Saint- Esprit, |ue la mort, qui n'est qu'une sortie hors de ce monde , et qu'un voyage qui conduit les justes à leiur éternelle félicité , est le comble de la désolation et la mine de tout l'homme : EtmsUmata est qfflictio exitus UHus, et quod a ncbU est iter, extermiuium. (Ibid. ) Voyez-vous chrétiens, le caractère de l'incrédule? Il conçoit la mort, qui est, pour ainsi dire, le retour de nous-mêmes à cette sûnte patrie que nous cherchons comme un retour dans notre néant : Et quod a nobis Uer, extermU nium. D'où il s'ensœt qu'il l'envisage comme l'objet le plus effîrayant et comme le dernier malheur. Or, encore une fois, il est évident qu'il n'y a point de condition plus misérable que celle-là, et les libertins eux-mêmes sont obligés d'en convenir.

Car quelle douleur, ou plutôt quel supplice à un homme de se pouvmr dire continuellement : Bientôt je cesserai d'être tout à*£iit, ou je commencerai pour jamais à être malheureux : et il m'est incertain si ce sera l'un ou l'autre. Dans peu de temps je ne serai plus rien de ce que je suis, ou je serai ce que je voudrai éternellement, mais inutilement, n'être pas. Toute ma destinée sur la terre est réduite à un petit nombre de jours, qui s'écoulent mdgré moi, et après lesquels ou il n'y aura plus rien pour moi , ou il n'y aura plus qu'un mal infini et inévitable! Peut-on rien s'imaginer de plus affligeant? Or il n'y a que l'homme,je dis quel'homme impie et sans religion, qui se trouve dans cette misère. Les anges (excellente remarque de saint Ambroise et qui mérite votre attention), les anges, qui ont un entendement pour se connaître, savent qu'ils sont naturellement incorruptibles ; et ainsi ils n'ont point de vue ni d'inquiétude de la mort. Les bêtes sont sujettes à la mort; mais elles ne se connaissent pas elles-mêmes, et ^ ne faisant nulle réflexion , elles n'ont nulle appréhension de mourir. Les justes , qui selon le corpsdoivent mourir comme les bêtes , et qui se connaissent comme les anges , se soutiennent dans l'attente d'une vie immortelle. Mais le libertin n'a aucun de ces avantages ; il doit mourir, et il ne l'ignore pas; il a une âme iounortelle, et il ne le croit pas. La connaissance |

BOVROALQUB. — T. U.

qu'il a de sa mort l'afflige ; et l'ignorance de son immortalité lui Ate le remède qui pourrait le consoler dans son affliction ; il n'a une raison que pour se troubler ou pour se désespérer ; et il ne se connaît soi-même que pour se rendre malheureux. Car voilà l'état où l'aveuglement de l'impiété conduit enfin les hommes ; et cela par un juste châtiment de Dieu, afin que leur libertinage même leur tienne lieu de tourment, et qu'ils n'en retirent point d'autre fruit que de vivre dans une confusion de pensées qui leur re présentent déjà et qui leur avancent les plus douloureuses peines de l'enfer.

Mais, dites- vous, l'impie dont l'iniquité est consommée, et qui, selon la parole de Salomon, est descendu dans le fond de l'abîme , ne doit plus craindre la mort, puisqu'il ne croit plus rien après la mort. Et moi je réponds : Peut-être jouirait-il de cette paix , quoique fausse et criminelle, s'il pouvait trouver un point fixe dans son erreur, et si la même impiété qui le fait douter de tout pouvait le rendre sûr de quelque chose. Encore même, dit saint Augustin , ne laisserait-il pas de craindre alors la mort pour l'intérêt de la vie qu'il aime , et dont il se verrait toujours à la veille d'être privé , sans rien apercevoir dans le futur, ni du côté de Dieu , ni du côté de la créature , qui le dédommageât de cette perte. Mais le malheur de sa condition va bien encore plus avant; car ne pouvant même s'assurer de ce néant chimérique et imaginaire qu'il se promet après la mort , et n'en ayant tout au plus qu'une faible opinion, combattue de mille doutes et de mille préjugés contraires , vivant dans le hasard du oui ou du non, et, malgré son infidélité, courant tout le risque d'une éternité affreuse , il faut nécessairement qu'il craigne même ce qu'il ne croit pas. Concevez bien cette pensée, qui est du chancelier Gerson; il faut, dis-je, qu'il craigne même ce qu'il ne croit pas ; et cette crainte , dans un sens , est encore plus terrible pour lui que celle qui lui viendrait de la certitude des jugements de Dieu.

Mais son libertinage, répliquerez-vous , peut le rendre insensible à tout cela. Je le veux , chrétiens, que son libertinage puisse aller jusques à ce point d'insensibilité, c'est-à-dire jusqu'à l'état des bêtes dont il envie peut-être le sort, et auxquelles il ambitionne d'être semblable : Homo cum in honore esset, non inteilexU. CompanUus estjwnentis insipieniibus, et similis foetus est UHs. (Psabn. 48.) Mais il faudrait examiner si ce serait là un avantage pour lui, et si le parti de l'insensibilité, dans un danger d'une telle conséquence, le rendrait moins digne de compassion que les alarmes d'une juste crainte qu'il aurait à soutenir. Je dis dans un danger que lui-même il reconnaît tout au moins être danger, et auquel il avoue que son insensibilité ne remédie pas. Mais, quoi qu'il en soit, il est toujours

sua LA CRAIN1E DE LA MOBT«

vrai qoetaxidis qu'il aura quelque sentiment, bien qu'il ne croie pa& les suites de la mort , il les craindra. Or je prétends que ce sentiment ne 8*étei ndra jamais en lui , non plus que sa raison , et que dans les plus grands emportements, ou pour mieux dire, dans la pkis grande corruption de son esprit, il portera toiy ours audedans de soi un ver, une pensée fâcheuse ot importune , qui lui représentera intérieurement : Mais si tu te trompes ; maïs si cette mort sensible et passagère qui détruit le corps est suivie d'une autre mort qui fasse la réprobation de l'âme; mais si ce qu'en ont cru tous les saints et tous les sages dii christianisme se trouvait véritable; mais si la passion à laquelle tu t'en rapportes t'aveuglait et te séduisait, où en serais-tu? Pensée qui le troublera pendant la vie, mais qui fera encore sur hû des impressions bien plus vives aux approches de la mort; car c'est alors que l'impiété la plus fière et la plus résolue commence à s'ébranler et à se démentir; c'est alors que nous voyons ces braves, ces intrépides, ces hommes qui ne tenaient nul compte ni de la noort ni de l'enfer, et qui, dans la vigueur d'une santé parfaite, s'estimaient assez forts pour ne pas s'inquiéter de Dieu et de ses jugements; c'est aliurs que nous les voyons marquer des^ faiblesses pitoyables;, être saisis de frayeur, tomber dans le désespoùr, détester le passé, s'alarmer du présent, avoir horreur de l'avenir, mais une horreur, dk saint Ghrysostôme, pareille à celle des démons et des réprouvés, qui ne sert qu'à augmenter leur peine, et qui fait même une partie de leur damnation. ' Ahl mes frères, écrivait saint Paul aux Thessaloniciens, souvenez-vous d'une importante maxime, et qu'elle demeure éternellement gravée dans vos cceurs; car nous ne voulons pas que vous ignoriez ce que vous devez savoir touchant l'état de ceux qui meurent, ou plutôt qui dorment du sommeil de la mort , aâoque vous ne vous en attristiez pas comme tous ceux qui n'ont point la même espérance que nous. Nolumus vos ignorare,frcUres, de dormien' tUms, tU nonconiristemini, sicut et cœteri qui spem rwnhabent, (I. Thess,, 4.) C'est à vous, mes diers auditeurs , que j'adresse a^)ourd'hui ces belles paroles. Observez , s'il vous pla2ti, le sens de l'apôtie ; il ne nous défend pas de craindre la mort, ni d être touchésdelamortdenosamisetdenosproches, mais ilnoQsdéfenddenousafOiger et de craindre, comme ceux qui, vivant sans religion, vivent sans espérance des biens éternels , sicut eu cœteri qm spem non haberU: pourquoi? parce que cette crainte et cette tristesse procédant alors d'un principe d'infidélité, ce n'est pas un moindre crime devant Dieu que rinûdélité même. £n effet, il m'est permis de craindre la mort , mais il ne m'est pas permis de la craindre par toutes sortes de motifs, et je suis prévaricateur si je la crains d'une manière qui soit op-

posée à la pureté de ma foi. Cependant, chrétiens, c'est un des désordres qui régent parmi nous. On voit des hommes dans le christianisme qui craignent la mort, non pas en fidèles, mais en païens; de» chrétiens de profession, mais qui , n'en ayant que le [nom et que l'apparence , raisonnent sur l'autre vie conmie des épicuriens; car vous diriez qu'il y a encore parmi nous des partisans de cette secte , et Dieu veuille que la réflexion que je fais ne convienne à personne de ceux qui m'écoutent!

Vous me demandez le moyen de se préserver d'une si damnable et si malheureuse disposition d'es* prit et de cœur. Le voici , tiré d'un des plus illustrès exemples que nous fournisse l'Écriture. C'est de faire dans la vue de la mort ce que faisait le patriarche Job au milieu de ses souffrances , lorsque accablé de calamités il se voyait languir et mourir; c'estde renouveler comme lui cette confession de fol, qui soutenait sa patience et sa persévérance quand il disait : Sdo quod Hedemptor meus tHvU, et in novissimo die de terra swrecturuê sum, et in carne mea videboDeum saioatorum meum. Rqposita est hsec spes in smu meo. (Job, 19.)

Je sais que j'ai un Rédempteur vivant dans le ciel, et que jo ressusciterai du sein de la terre. Je sais que je verrai dans ma propre chair et de noes yeux ce Dieu mon Sauveur. Je sais que la mort n'est pour moi qu'un changement d'état, qu'un passage pour mon âme , et qu'un sonameil pour mon corps ; qu'elle ne me va dépouiller que pour me revêtir; et qu'en m'êtant une vie fragile et périssable, eUe doit me mettre en possesion d'une vie qui ne fim'ra jamais. Oui, je lésa», et cette espérance que Dieu me laisse comme un précieux dépôt est ce qui me console dans mes mis^et, ce qui me fortifie dans mes défaûUances, ce qui m'attadue à mes devoirs, ce qui me rend invincible dans mes tentations, co qui m'empêche de succomber à la violence des persécutions. Sans cette espérance , toute ma force m'abandonnerait en mille rencontres, et je céderai» aux révoltes de la nature ; mais cette espérance est, mon support, et voilà pourquoi je la conserve dans ïooncoem. Beposita est hxc spes in sinu meo.

Ah! Seigneur, s'écriait David (autre sentiment bien capable d'affermir en nous la grâce de la foi), il est vrai , Seigneur, vous nous avez humiliés dans ce séfour d'affliction et de larmes , en noua rendant sujets à la mort ; mais la mort à laquelle vous nous avez condamnés n'est point une v^itable mort, ce n'est qu'une ombre de la mort , dont vous nous avez couverts , pour nous faire porter les marques de votre justice, et pour nous faire sentir en même temps les effets de votre miséricorde : HumiUasti nos in loco qfflictionis , et cooperuU nos ambra mortis. (Psalm. 43.) Non, dit saint Ambroiae expliquant ce passage du psaume, la mort du corpi

SUfl ÎA CRAINTE DE LA MOttï.

n^est qjofnû» ombre ei filié repféseDtalion de la r t^irtkm,inai8 sans préjudice de cette co&sîstance mont ÈÊari €amU, vmbramarUs. (AM^ti.) El e'est la pensée dont se doireot armer et nranir noniM^emnt les pécheors qui, par l'excès de tettrs erimes, auraient en quelque sorte perdu le don de la foi , mais les Justes mêmes et les amis de Dieu , dont la foi, par ttne conduite particulière de la Pro- ▼idenoe, ne laisse pas souvent d'être étn^ée sur le sujet de la mort; car combien d'âmes saintes et prédestinées ont souffert là-dessus les mêmes attaques que les plus déclarés impies ! à combien de rudes épteutes Dieu nVt-il pas pris plaisir, pour faire triompher sa grâce, d'exposer leur religion ! et combien de fois un chrétien, au milieu même de ses te? eura , nVt'il pas pu dire aussi bien que Darid : MiHaiitem pêne moHsunip^teê, pêne effttsisunt greiêUsmeHKh vue de cet affreux chaos de Téternité que j'attends , j'ai presque détourné mes pas de la voie ou je marchais et mes pieds ont été sur le point de glisser ; car la foi qui devait être mon unique appui est devenue comme chancelante dans mon eosur. Combien, dis-je, ne trouve-t-on pas d'âmes éhies qui tiennttit ce langage? H est donc nécessahre qu'elles se mettent en garde contre cet esprit d'infidélité, qui serait pour elles une pierre de scandale •t an écueil où elles iraient échouer. Mais avançons , 0t voyons maintenant l'état du mondain qui craint la mort parce qu'il est attaché au monde. Autre espèce de erainte dont nous avons à nous préserver : c'est le sujet de la seconde partie.

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