PREMIÈRE PARTIE
Oui, chrétiens, l'éternité des peines que souffrent les réprouvés dans l'enfer, est un mystère dont la créance semble avoir de grandes difficultés; mais j'ajoute que la foi , sur la vérité de cet article, doit corriger nos erreurs et perfectionner nos lumières. Or, elle fait l'un et l'autre, et je vous prie de bien comprendre ma pensée. Dieu projtose aux
SUR L'ÊIËRNITË MALHEUREUSE.
liommes une révélation aussi pleine de terreur que digne de respect : savoir, que tout péché , mortel de sa nature, mérite d'être puni par un supplice éiehael. Dieu, dis-je, nous propose ce point de créance avec tout le poids de son autorité : et par la bouche des prophètes ; car leur feu, dit Isaîe, ne atteindra Jamais : et par la bouche des apôtres ; eeox gài résistent à l'Évangile, en souffriront, selon le téilfiofgnage de saint Paul , éternellement la ^ne : et par Icâ oracles de |a sagesse incamée; Afiez, ibaiMlits, au feu éternel, qui vous est préparé depuis le commencement du monde : et par le eonseotement unanime de toute TÉglise, laquelle a toujours interprété l'Écriture en ce sens : et par les décisions des conciles , qui nous Font expressément déclaré : et par la tradition des deux lois , l'ancienne et la nouvelle , qui , sur ce dogme important , ont toujours tenu le même langage : enfin , par toutes les maximes de la foi , qui nous annonce une peine éternelle dans sa durée , comme due à un seul péché, et même à un péché d'un moment, quand il va jusqu'à nous séparer de Dieu , et à rompre le sacré nœud qui nous doit unir à lui. Est-il donc une vérité plus solidement établie? Mais sur cette vérité néanmoins , sur cette révélation si authentiquement proposée, l'esprit de l'homme a souvent formé des difficultés, c'est-à-dire des erreurs; et lorsqu'il s'y est soumis, il a voulu chercher des raisons pour se justifier à soi-même cette étonnante proportion d'une éternité de peine avec un moment de péché. Or, à quoi nous sert la foi , et à quoi nous doit-elle servir? Je l'ai dit, et je le répète : à corriger ces erreurs , comme étant opposées à la vérité primitive et infaillible ; et À fortifier, à perfectionner les lumières qui nous donnent quelque idée de ce mystère si éloigné de nos vues humaines et de nos connaissances. Voilà le plan de cette première partie, qui renferme sur les jugements de Dieu les plus grandes instructions. Écoutez-moi. Ne parlons point de l'athéisme, qui, niant un Dieu, nie conséquemment Fauteur d'une peine éternelle. Ne nous arrêtons point non plus à l'impiété d'Épicure, qui, faisant mourir l'âme avec le corps, détruit le sujet capable de souffrir une peine éternelle. Voici trois erreurs moins grossières et plus laisoniiabies en apparence, qui ont attaqué l'éternité des peines , dans la proportion qu'elle a avec le péché. Car les uns ont prétendu que cette éternité de supplice pour un péché, quelque énorme qu'il puisse être , répugnait à la bonté de Dieu ; les autres ont cru de plus qu'elle blessait les lois de la justice de Dieu; et les derniers, enchérissant encore, ont pensé qu'elle était même au-dessus de la toute-puissance de Dieu. Dieu est trop bon pour afîliger éternellement une âme pécheresse; Dieu est trop juste pour venger dans des siècles infinis ce qui s'est passé
dans un instant; Dieu n'est pas assez puissant pour fanre que la c^ture subsiste une éternité entière dans les souffrances et dans la douleur. Voilà leurs raisonnements : mais moi, mes frères, je sotitiens que notre foi dans ses principes a de quoi nous affermir contre toutes ces erreurs ; et comment est-ce qu'elle y procède? Apprenez-le.
Non , répond-elle aux premiers , une peine éternelle pour un péché n'est point incompatible avec la bonté divine; et ce qui vous trompe, c'est la fausse opinion que tous avez conçue de cette bonté sou veraine d'un Dieu . Car vous voulez qu'elle consiste dans une molle indulgence à tolérer le mal et à Taotoriser : mais c'est cela même qui la détruirait , puisqu'elle ne serait plus ce qu'elle est dès qu'elle cesserait de haïr le péché autant qu'elle le détesteet qu'elle le hait. Pourquoi disons-nous que Dieu est souverainement bîôn ( c'est la belle remarque de Tertullien), sinon parce qu'il a souverainement le mal en horreur? Et qu'est-ce à l'égard de Dieu que d'avoir une souveraine horreur pour le mal , si ce n'est de le poursuivre sans relâche et d'en être l'implacable vengeur? Quîs enim boni author, nisi qui inimicus mali; etquis inimicm mail, nisi qui expugnator; quis autem expugnator, nisi qui et punitorf (Tertull.) Ainsi raisonnait-il contre Marcion. Comprenez donc, ô homme (c'est toujours le même Tertullien qui parle) ! comprenez ce que c'est qu'un Dieu bon. C'est un Dieu opposé essentiellement au péché, un Dieu toujours ennemi du péché , et , par une suite nécessaire , im Dieu persécuteur éternel du péché. Tellement qu'il ne serait plus Dieu s'il y avait un instant où il u'agtt pas contre le péché pour le condamner et pour le punir, parce que ce ne serait plus un Dieu bon de la manière qu'il l'est et qu'il le doit être. Mais que voudrait le pécheur? En se faisant des idées de bonté selon les intérêts de sa passion , il voudrait un Dieu sous lequel les crimes pussent être quelque jour en paix : Deum ma/les sub quo deltcta aliquando gauderent ( Ibid. ) ; et il jugerait ce Dieu bon , qui rendrait l'homme méchant par l'assurance d'une rémission future : Et iltum bonum judicares,qui hominem malum faceret securitate deUcii. {VaxA.) Delà, poursuit encore Tertullien, vous ne voulez point reconnaître cette bonté, dont l'essence est de ne pouvoir jamais convenir avec le mal , et d'avoir pour lui une haine sans retour. Mais si vous ne la reconnaissez pas , tous les saints et tout ce qu'il y a eu de vrais fidèles, versés dans la science de Dieu , l'ont reconnue ; ils l'ont hautement confessée, ils l'ont publiée et gloriQée, parce que, éclairés d'une sagesse supérieure à la vôtre et toute céleste, ils ont vu que Dieu devait être bon de la sorte, et que , selon les règles de sa sainteté, il ne le pouvait être autrement.
SUE L'ÉTBENITÉ MALHEUBEUSE.
Pour remonter à la source de Terreur que je combats, Origène fut le premier qui voulut faire Dieu plus miséricordieux qu'il n'est eu lui-même, ou plutôt, comme dît saint Augustin, qui voulut paraître lui-môme plus miséricordieux que Dieu, forsqu'il avança qu'après un certain temps les peines des âmes réprouvées finiraient. Hérésie dont il se fit le chef, et pour laquelle l'Église le frappa de ses anathèmes. Aussi, chrétiens, observez, je vous prie, le -prodigieux égarement de l'esprit de l'homme, quand il n'est pas conduit par la foi. Cet Origène qui, par un sentiment présomptueux de la bonté de Dieu, ne voulait pas que la peine des damnés fût éternelle, par une autre erreur toute contraire, mettant des bornes à la miséricorde de Dieu , s'emporta Jusqu'à soutenir que la gloire des bienheureux aurait elle-même son terme, et que, comme les réprouvés passeraient de l'état des souffrances à celui du repos , ainsi les saints qui régnent avec Dieu changeraient de temps en temps, par une triste et monstrueuse vicissitude , leur état de repos dans un état de souffrances , pour se purifier toujours davantage, et s'acquitter pleinement des anciennes dettes qu'ils auront contractées dans la vie. Voilà, reprend saint Augustin, comment cet homme, si déclaré d'une part en faveur de la divine miséricorde , l'outrageait de l'autre , et perdait l'avantage dont il se prévalait , d'en être le plus zélé partisan : puisque s'il donnait aux âmes réprouvées une fausse espérance de la béatitude, il ôtait aux âmes prédestinées la solide assurance de l'éternité de leur bonheur. Mais après tout , pouvait dire Origène, pourquoi donc tant exalter la bonté de notre Dieu, créateur de l'univers, si de longs siècles de satisfaction et de peine ne suûisent pas l)our expier à ses yeux un seul crime , et pour éteindre le feu de sa colère? Ah ! s'écrie saint Grégoire , rhomme est toujours subtil à tirer des conséquences de la bonté de Dieu contre Dieu même! Et moi je réponds, pourquoi donc l'Écriture nous fait-elle entendre tant de menaces et tant d'arrêts foudroyants, qui condamnent le pécheur à cette affreuse éternité de supplice, s'il y a lieu de penser qu'il ne doive pas toujours souffrir? Chose étrange! ajoute ce grand pape , nous nous mettons en peine de garantir la bonté de Dieu , et nous ne craignons pas de le faire auteur du mensonge pour sauver sa miséricorde , comme s'il était moins véritable dans ses paroles que favorable dans ses jugements. Deum satagunt perhibere misericordem , et non veren" tw* prœdicare Jallacem, (G beg .)
En effet, la même Écriture qui m'apprend que Dieu a des entrailles de miséricorde pour les hommes , me déclare en même temps , et dans les termes les plus formels , qu'il y a des flammes éternelles allumées pour le tourment des pécheurs. Il ne
m*e8t pas plus permis da douter de l'im que de l'autre; mais je dois par l'un rectifier les feux pré* jugés dont je pourrais me laisser prévenir à l'é* gard de l'autre; car au lieu de dire. Dieu est It source de toute bonté, donc il ne punira pas éter* nellement le péché, je dois dire : Dieu punûra étet^ nellement le péché, quoiqu'il soit la source de tout# bonté et la bonté même, puisque la foi me l'enseigne delasorte, et que c'est une vérité fondameatadedang la religion. Ainsi la boBtéde Dieu o'exdutpoînt Fé* ternité des peines, ni l'étemitédes peines a'ast poini contraire à la bonté de Dieu. Mais comment et pai} où se concilient dans le même Dieu cette bonté su* prême et cette extrême sévérité, c'est ce qu'il ne m'appartient pas de pénétrer; mais c'est ce qœ je suis obligé de croire. Il me suffit de savoir l'on et l'autre, et de le savoir, conune je le sais, avec une entière certitude, dès que l'un et l'autre m'est révéla par l'esprit de Dieu : je me tiens là, et je ne vais pas plus avant. Ce n'est pas que, sans diminue^ d'un seul moment la durée des peines de l'enfer, je ne pusse absolument concevoir tout ce que je sais et tout ce que je crois de la bonté de Dieu. Ce n'est pas qu'il me fdt si difficile de comprendre qu'une bonté assez ennemie du péché pour avoir fait des* cendre un Dieu suir la terre, afin de le détruire; pour l'avoir porté à se revêtir de notre chair, à prendre sur soi toutes nos misères , à mourir mt une croix, l'est encore assez pour le déterminer, ce même Dieu si saint et si bon , à ne faire jamais grâce au péché. Mais la voie est plus courte et plus sûre tout ensemble, de respecter ce mystère sans l'examiner, et de me contenter du témoignage de ma foi que je ne puis démentir. Elle est infaillible dans ses connaissances , et ses connaissances sont au-dessus de toutes mes vues. Quand donc, en me faisant reconnaître dans Dieu une suprême bonté , elle m'annonce toutefois une éternité malheureuse, ou quand en m'annonçant cette malheureuse éternité, elle ne m'en fait pas moins reconnattre dans Dieu une bonté suprême, en voilà plus qu'il ne faut pour résoudre tous mes doutes; et c'est ainsi, chrétiens , que la foi corrige la première erreur touchant la peine éternelle du pécheur impénitentet réprouvé* Passons à la seconde.
C'est qu'une peine éternelle ne peut s'accorder avec la justice de Dieu : pourquoi? parce que le propre de la justice est de conformer le châtiment à l'offense, en sorte que ni l'offense par sa grièveté ne soit point au-dessus de la peine , ni la peine par sa rigueur au-dessus de l'offense. Or, où est cette égalité et cette proportion entre une éternité d peine et un péché de quelques jours , de quelques heures, et même d'un seul moment? Si j'avais, mon cher auditeur, à justifier cet article de notre foi autrement que par la foi même, je pocurrais vous
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répondre fue s'il n'y a pas entre cette éternité et ce péehé nne proportion de durée, il pent y aToir, et qp£'û y a en effet une proportion de malice d'une partt et d'antre part de satisfaction et de punition : de malice dans le péché , et de satisfaction dans le ehâtiUMit. Je m'explique. Car oe qui nous trompe, c'est de Youloir mesurer la durée de la satisfaction fue la justice de Dieu ordonne , par la durée de Factiofli crindueUe dont le pécheur s'est rendu coupable. Faux principe, dit saint Augustin, et pour en voir sensiblement l'illusion. Il n'y a qu'à considérer ce qui se passe tous les jours dans la justice même des hommes. Qu'esta que l'ignominie d'un supplice infâme , et que la tadie qu'il imprime, laquelle ne s'effaicera jamais? Qu'est-ce qu'un état de servitude et qu'un esclavage perpétuel ? Qu'est-ce que l'ennui d'un bannissement, d*un exil, d'une captivité aussi longue que la vie? Tout cela, n'est-ce pas, autant qu'il le peut être, une espèce d'éternité? Or nous voyons néanmoins que la justice humaine emploie tout cela contre un attentat presque aussitôt commis et achevé qu'entrepris et commencé. Et quand, pour venger cet attentat si peu médité quelquefois et si promptement exécuté, elle fiit servir tout cela, nous ne trouvons rien dans la peine qui excède le crime. Elle va plus loin ; et qu'est-ce que la mort, demande encore saint Augustin : cette mort, de toutes les choses terribles selon la nature , la plus terrible; cette mort qui de tous les biens temporels , enlève à l'homme, en le détruisant, le plus précieux, qui est la vie; cette mort dont le coup est irrémédiable, et dont les suites par là même sont comme étemelles? Toutefois, que ce soit le châtiment de certains crimes, quelque subits d'ailleurs et quelque passagers qu'ils aient été , c'est ce que nous approuvons; c'est en quoi nous admirons et la sagesse et l'équité des lois du monde. Il est vrai , continue le même Père, et cette observation convient parfaitement à mon sujet , il est vrai que le sentiment de cette mort passe, mais l'effet ne passe point , et c'est surtout ce que se propose la loi. Car prenez garde, s'il vous plaît, que la première et la plus directe intention de la loi n'est pas de tourmenter pour quelque temps le criminel sur qui elle lance son arrêt; mais que par cet arrêt irrévocable elle pénètre jusque dans l'avenir, et que sa vue principale est de le retrancher pour jamais du commerce et de la société des vivants, dont elle Ta jugé indigne. Qui vero morte mulctatur, nuniquid moram qua occidiiur, quœ brevis est, ^us supplicium leges jesUmant; an nonpotius quod insempiternumeum auferantdesocietate viventium? (August.) Ce sont les paroles du saint docteur ; d'où il s'ensuit que pour mesurer la proportion de la peine et de l'offense, ce n'est doQC pas une r^le toujours à prendre que la durée de l'une ou de l'autre , et que, dans un
supplice qui ne Unit jamais, pour un péché qui finit si vite et dont le plaisir est si court , la justiee divine peut être à couvert de tout reproche.
Voilà encore une fois , chrétiens, la réponse que j'aurais à vous faiire, et qui serait pour vous, sinon une preuve convaincante, du moins une des plus fortes et des plus sensibles conjectures ; mais ce n'est point là ce que je me suis prescrit , et, sana quitter mon dessein, j'en reviens à la foi. Que me ditrclle? deux choses : que Dieu est juste, et que ses vengeances sont étemelles. Elle ne me peut tromper sur aucune de ces deux vérités , puisque ce sont autant d'oracles émanés de la première vérité; ptfr conséquent ce sont pour moi deux vérités incontestables; par conséquent ces deux vérités ne se combattent point Tune l'autre, et concourent parfaitement ensemble; par conséquent la peine des damnés subsistant dans toute son éternité, la justice de Dieu subsiste dans toute son intégrité : que dis-je? c'est dans cette étemité même qu'éclate la justice divine , puisque la peine des damnés n'est éternelle que parce que Dieu est juste, et qu'autant qu'il est juste. Par conséquent, lorsqu'on me représente cette peine étemelle, je ne dois pas conclure que Dieu est injuste; car rien d'injuste, dit saint Augustin, quand c'est le juste par excellence qui l'a résolu : Nihil injustum essepotest, quod placetjusto. (August.) Mais la conclusion que je dois tirer est celle de saint Ambroise : qu'il faut donc que le péché soit le plus grand de tous les maux , puisqu'un Dieu si juste le punit par la plus grande de toutes les peines ; qu'il faut donc que le péché renferme un fonds de malice inépuisable, puisqu'au jugement mÀne delà souveraine justice il demande pour réparation une éternité tout entière ; qu'il faut donc que le monde soit bien aveugle, lorsqu'il regarde avec tant d'indifférence le péché et qu'il en témoigne si peu de crainte, puisqu'un seul péché le conduit dans le plus profond abtmede la misère pour n'en sortir jamais : tout cela fondé sur les principes indubitables et inébranlables de la religion.
Que lui reste-t-il à cette foi si droite et si éclairée? de corriger la troisième erreur, qui refuse à Dieu le pouvoir d'exercer sur le même sujet une vengeance éternelle, et de lui faire toujours également sentir les cruelles atteintes et les vives impressions du feu qui le brûle. Erreur entre toutes les autres la plus frivole et la plus vaine pour quiconque a quelque notion d'un Dieu tout-puissant. Comme si Dieu ne pouvait pas donner au feu, qu'il a choisi pour être l'Instrument de sa colère, des qualités propres, et au-dessus de l'ordre naturel ; comme si Dieu , qui de rien a tout créé et qui d'un seul acte de sa volonté soutient tout, ainsi que la foi nous le fait oonnâttre, manquait de force et de vertu pour soutenir toute l'activité de ce feu, sans aliment et sans ma-
SUR L'ÉTERNITÉ MALHEUREUSE
tière; comme s'il était difiQcile à Dieu, aprèd avoir formé le corps etTâme, de rendre Tun incorruptible aussi bien que Tautre, sans le rendre, non plus que Tautre, impassible, et de les conserver dans les flammes , pour en éprouver les plus violentes ardeurs, sans en recevoir la plus légère altération; comme si c'était là de plus grands miracles pour Dieu que tant de prodiges éclatants que la foi nous met devant les yeux, et où elle nous donne à entendre qu'il n'a même fallu que le doigt du Seigneur : Digifus Dei est hic, {Exod.y 8.) Qu'est-ce donc quand il déploie tout son bras, et qu'il l'appesantit sur de rebelles créatures frappées de sa haine? qui le peut savoir et quelle horreur de l'apprendre par soi-même ! Brachium Domini cui revelatum est? (Isu., 53.) Ah ! mes chers auditeurs, ne cherchons point par d'inutiles questions ni des recherches dangereuses à diminuer les salutaires frayeurs qu'excite en nous l'esprit chrétien. Croyons, et, dans un saint tremblemeiit, rendons à la bonté de notre Dieu, à la justice de notre Dieu, à la puissance de notre Dieu, tous les hommages qui leur sont dus. N'écoutons point notre cœur, qui se trompe et qui voudrait nous tromper : parce que la vue d'un tourment éternel le trouble, et que ce trouble intérieur l'importune et le gêne dans ses passions déréglées, il tâche par toute sorte de moyens à rompre ce frein, et devient ingénieux à inventer mille subtilités contre les vérités les plus essentielles. Ne discourons point tant, mais agissons. Ce ne sera ni notre philosophie ni tous nos discours qui nous garantiront de ce jugement de Dieu si formidable : mais ce qui nous en préservera, c'est la docilité de notre foi avec la sainteté de nos œuvres; et voilà sans contredit de tous les partis le plus sage, puisque c'est évidemment le plus sûr.
Je ne prétends pas néanmoins que la raison ne puisse être ici consultée, selon qu'elle est soumise à la foi et qu'elle compatit avec la foi. Je ne craindrai point même de la faire ici parler, et de recueillir tout ce qu'elle a découvert, pour justifier la conduite de Dieu , et cet arrêt irrévocable qui , réprouvant le pécheur, le condanme à une peine éternelle; car c'est là, chrétiens, le terrible mystère qui de tout temps a exercé les premiers hommes de l'Église et les plus versés dans les choses divines; et quoique les jugements du Seigneur n'aient pas besoin de la justification des hommes, puisqu'ils se justiGent assez par eux-mêmes, comme dit le prophète, Judicîa Domini vera, justificaia in semelipsa (Ps. 18) ; toutefois ces saints docteurs ont pensé que sur l'éternité malheureuse des réprouvés il était bon de voir toutes les convenances qui s'y rencontrent, et pour cela même d'user de toutes les lumières et de toutes les raisons que l'esprit humain , tout borné qu'il est, nous fournit. Peut-être les avez-vous déjà plus d'une fois entendues, ces raisons que j'ai à
produire; mais peut-être aussi vais-je vous les proposer tout autrement qu'on ne vous les a fait éoncevoir ; car mon dessein, en les produisant, n'est pas tant de tous en faire sentir toute la force, que de vous faire ensuite comprendre comment la foi les perfectionne. C'est à quoi je me suis engagé, et ee qui demande une nouvelle attention.
Or la première raison est de saint Jérôme et de^ saint Augustin. Oui, mes frères , dit saint Jérôme, l'homme pécheur doit éternelleroent satisfaire à Dieu, parce que sa volonté était de résister éternellement à Dieu. Cette pensée est solide et vraie '^ mais pour y bien entrer, écoutons saint Augustin,, lequel a pris soin de l'édaircir et de la mettre dans^ tout son jour; car, selon la belle remarque de ce saint docteur, dans une volonté perverse et criminelle , ce n'est point précisément l'effet qu'il faut regarder, mais encore plus la volonté , l'affection du cœur ; et quoique l'effet manque , parce qu'il ne dépend pas de Thomme, il est juste que la volonté soit punie, et qu'elle le soit d'une peine proportionnée à sa mauvaise disposition : Merifo malus punitei" affectus, etiam cum non succedil effectus. (AuG.) Or j*en appelle au témoignage de la conscience : et n'est-il pas certain que ces amateurs d'eux-mêmes et du monde, que ces esclaves du plaisir et de leurs sensuelles cupidités , que tant de pécheurs vendus au péché, se trouvent devant Dieu, scrutateur des âmes et de leurs plus secrètes intentions, tellement disposés, qu'ils voudraient ne quitter jamais cette vie présente dont ils goûtent les faux biens, qu'ils voudraient éternellement y jouir des mêmes objets de leurs passions, et que volontiers ils renonceraient à toute autre félicité? Si donc l'acte du péché ne dure pas, Famour du péché et l'attachement au péché est, en quelque manière, éternel ; de sorte que dans la disposition du pécheur est enfermée une volonté secrète , ou , pour parler avec l'école , une volonté interprétative d'être à jamais pécheur, puisqu'il voudrait toujours posséder ce qui entretient son péché. Aussi (c'est la réflexion de saint Grégoire pape) à bien considérer les impies et tout ce que nous comprenons sous le nom d e pécheurs, ils ne cessent de pécher que parce qu'ils cessent de vivre; et ils souhaiteraient de ne cesser jamais de vivre, pour ne cesser jamais de pécher; et s'ils désirent de vivre , ce n'est point proprement pour la vie, mais pour le péché; car sans le péché cette vie, qui leur est si chère et si précieuse, leur deviendrait insipide et ennuyeuse. Il y a donc toute la proportion nécessaireenlre l'éternité de leur peine et la malignité de leur cœur: et l'on ne doit point tant s'étonner que le châtiment n'ait point de fin , après que la volonté de pécher n'a point eu de terme.
Ce n'est pas assez, mais à qette raison saint Thomas en ajoute une seconde : c'est, dit ce doc-
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teoraegélique, qu'en quelque disposition de volonté que paisse être Thomme quand il pèche , il m'est évident que le péché qu^il commet est irréparable de sa nature; qu'étant irréparable, il est en ce sens étemel , et que par là miême il mérite un supplice étemel. Appliquez- vous à ceci , chrétiens. Tout péché mortel, une fois commis, ne peut être aboli qu'en Tune de ces deux manières : ou de la part du pécheur, par une satisfaction digne d'être acceptée; ou de la part de Dieu , par une cession gratuite et absolue de ses intérêts. Que le pécheur, je dis le pécheur réprouvé, satisfasse dignement à Dieu, c'est de quoi il est incapable dès qu'il est privé de la grâce ; que Dieu cède ses droits , c'est à quoi rien ne l'oblige , et ce qu'on ne peut exiger de lui : donc , à s'en tenir aux termes de la justice , ce péché dans toute l'éternité ne se réparera jamais , et paraîtra toujours aux yeux de Dieu comme péché. Or tandis que le péché demeure sans être effacé par nulle réparation , il doit avoir sa peine, conclut l'Ange de Técole, et la durée de la peine doit répondre à la durée du péché.
Il y a plus, et c'est la troisième raison que les théologiens, après saint Augustin, tirent encore de la nature du péché : car qu'est-ce que le péché? c'est un éloignement volontaire de Dieu , c'est un mépris formel de Dieu, c'est un amour de la créature préférablement à Dieu , c'est une injure et l'injure la plus atroce faite à la majesté de Dieu. Cela posé comme une vérité universellement reconnue , mesurons, dit saint Augustin, la grièveté de cette injure par la grandeur du maître qu'elle outrage , et nous trouverons qu'elle est intinic dans son objet, puisqu'elle blesse une grandeur inGnie. Or un péché dont la malice est infinie demande une peine infinie; et comment le sera-t-elle en elle-même et dans son essence? c'est ce qui ne se peut, et ce que nul être créé n'est en état de porter. Reste donc que ce soit une peine infinie autant qu'elle le peut être, je veux dire dans son éternité , et qu'elle s'étende jusque dans l'immensité des siècles à venir. Voilà l'unique voie que Dieu ait de se satisfaire soi-même. Sans cette éternité , il y aurait toujours une distance infinie entre l'offense et la peine; mais par cette éternité, quoique Dieu ne soit* jamais pleinement satisfait, parce que la peine, étant éternelle, n'est jamais entièrement remplie, il y a néanmoins entre le châtiment et le crime toute l'égalité possible.
Telles ont été, dis-je, mes chers auditeurs, sur ce grand sujet de l'éternité malheureuse , les productions de l'esprit de l'homme. Voilà où sont parvenus ces esprits sublimes que Dieu avait remplis de sa sagesse et du don d'intelligence. Voilà les découvertes qu'ils ont faites, et les lumières qu'ils ont suivies. Respectons leurs sentiments : ils sont solidement établis. Prenons bien leurs vues, et
elles nous paraîtront justes et toutes saintes. Mais avouons-le après tout : il faut que la foi vienne au secours pour les perfectionner et les confirmer. Vous voulez savoir par oi!l elle les confirme et lee perfectionne i ah ! chrétiens , c'est un de ces secrets qui ne sont connue qu'aux âmes humbles et ans vrais fidèles. Car si la foi donne à toutes ces connaissances une perfection et une force particulière, ce n'est point en élevant nos esprits, myp> plutôt en les abaissant; ce n'est point en leur laissant une liberté présomptueuse d'examiner et de raisonner, mais en les soumettant à l'autorité et à la mystérieuse obscurité de la parole de Dieu; ce n'est* point en tirant Je voile qu'elle nous met sur les yeux et en nous présentant la vérité dans un plein jour, mais en nous réduisant, contre toutes les difficultés et tous les embarras, à cette réponse de saint Paul, qui, dans un mot, résout tous les doutes et fixe toutes nos incertitudes : O altUudo! {Rom,, 11.) 0 jugements de mon Dieu; 6 trésors inépuisables et cachés, non-seulement de sa sagesse et de sa miséricorde, mais de sa justice! Je puis bien en entrevoir quelques apparences ; mais m'appartient-il d'en pénétrer le fond? Quant incompre' hcnsibilia sunt jtidicia ejus, et investigabiles vix ^us\ (Ibid.) Et qui de nous en effet peut lire dans le sein de Dieu tout ce qu'il veut, et pourquoi il le veut? Qui de nous a-t-il appelé à ses conseils? Qms novit sensum Domini, atd quis consiliarius ejus fuit? (Ibid.) Quand donc j'aurai fait mille efforts pour sonder cet abîme , si je ne veux pas m'égarer et me perdre , je dois toujours en revenir au principe fondamental, et m'écrier en m'humiliant : O altitudo !
Chose admirable , chrétiens : dès que la foi nous a mis en cette préparation de cœur et dans cette soumission intérieure, c'est alors que, disposés à faire le sacrifice de tous nos raisonnements et à y renoncer, nous pouvons mieux raisonner que jamais ; et en voici l'évidente démonstration : parce que n'ayant plus ni préjugés, ni vues propres à quoi nous demeurions opiniâtrement attachés , nous voyons d'un œil plus épuré, et nous jugeons d'un sens beaucoup plus rassis. Ces hautes idées que la foi nous donne de la majesté de Dieu , de la bonté de Dieu ,^ de sa justice et de sa sainteté , par conséquent de l'audace de l'homme qui s'élève par le péché contre cette majesté infinie, de l'ingratitude de l'homme qui se tourne par le péché contre cette bonté souveraine , de la malignité et de la corruption du cœur de l'homme qui offense par le péché cette justice inflexible, et celte sainteté éternellement et nécessairement ennemie de tout désordre; ces grands objets, n'étant plus affaiblis, ou par les fausses préventions d'un esprit indocile, ou par les aveugles cupidités d'un cœur passionné.
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SUR L'ÉTERNITÉ MALHEUREUSE
«e présentent dans toute leur force, et font sans , ronspaslà. Nousavons vu comment la foi doit noiit «beuele toute leur impression. On les comprend confirmer dans la créancederéternité malheureuse; »«AA mnina Am lu^ina ^k «^ k ^^—: ^ ^^^^ ^^^^^^ ^^.^ commcnt U créancc de l'éter-
nité malheureuse doit nous engager à la pratique des œuvres de la foi , et à toute la sainteté de vie qu'elle exige de nous. C'est la seconde partie.