‹ Œuvres de BourdaloueChapitre 57 sur 225 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

De toutes les conséquences, il n'en est point de plus juste que celle qui va servir de fond à celle seconde parUe, où fai à vous montrer comment la créance d'une éternité malheureure doit exciter toute notre ferveur dans la pratique des œuvres chrétiennes, et nous engager à une réformation entière de nos mœurs. Car ce feu éternel , ce feu de l'enfer, ou, si vous voulez, ce feu de l'autre vie, doit éteindre en celle-ci un feu qui nous dévore et qui nous perd , c'est le feu de nos passions déréglées; et en allumer un autre, qui est celui d'une cliarité agissante et d'un saint zèle pour le règlement et le bon ordre de toute notre conduite. Conséquence fondée sur deux principes. L'un est l'amour de nous-mêmes; je dis cet amour raisonnable, cet amour chrétien que Dieu même nous commande, et qui nous oblige à nous préserver, autant qu'il nous est possible, et par les moyens que nous en avons, du plus grand de tous les malheurs. L'autre est, selon les maximes de notre foi , l'indispensable nécessité d'une vie sainte, c'est-à-dire d'une vie ou innocente ou pénitente, pour se garantir de ce souverain mal et pour ne pas tomber dans Tétat de cette affreuse damnation.

Et en effet, pour peu que nous nous aimions nous-mêmes, comme il nous est ordonné de nous aimer, que devons-nous craindre davantage, et que devons-nous éviter avec plus de soin , que la perte entière de nous-mêmes et une perte inréparabie? Voyons ce que nous faisons tous les jours pour la vie naturelle de nos corps. Parce que nous y sommes attachés , à cette vie mortelle et fragile, est- il rien qui nous coûte pour la conserver? T at-il danger qui ne nous alarme, y a-t-il remède auquel nous n'ayons recours, est-il précaution que nous ne prenions, est-il dépense que nous ménagions, est-il état où nous ne nous réduisions , est-il plaisir à quoi nous ne renoncions? Quelle attention, quelle vigilance, quelle détermination à tout entreprendre et à tout souffrir! pourquoi? pour ne pas perdre une vie d'ailleurs passagère, et pour retarder une mort du reste inévitable et dont la peine ne se fait sentir que quelques moments. D'où il est aisé de juger quelle impression doit faire, avec plus de sujet, sur nos cœurs, la crainte d'une nK)rt éternelle, et d'une réprobation où Phomnie rejeté de Dieu sans ressource , et abandonné à tous les fléaux de la plus rigoureuse justice, ne subsistera

>avec moins de peine, et même, à certains mooKDts, il semble qu'on en ait une ocmnaissanoe distinete, et je ne sais quel sentiment actuel qui remplit Vàmt et qui la saisit. Il semble qu'on ait -devant les yeux l'imité tout entière, et qu'on «1 parcoure f inuneiBe étendue. On la voit, autant qu'y est possible à la faiblesse de nos esprits , dans teitte Mb horreur ; et au lieu de s'arrêter à de vaines discnssÂMis, on ne pense qu'à s'bumîMer sous la main tonte-puîssante de Dieu, et à prévenir ses redoutables arrêta. On dit comme le saint homme Job ! f>fv «do tcimT Ma «î/ (JoB , 9) ; oui , il en est ainsi : car c'est ainsi que la parole même de mon Dieu me l'assure; et le plus sage parti pour moi n'est pas d'entrer en de sèches disputes et d'op»nfâtres eonte^atiods sar la vérité de cette divine parole, maiis de prendre de solides mesures pour éviter Tafireut malheur qu'elle m'annonce* Tout ce que j'ai donc à faire est de me prosterner aux pieds de mon juge, est de me tenir devant hii dans un saint tremblement, est de le fléchir par l'humilité, et par la ferveur de ma prière. Serais-je le plus juste des hommes, voilà la disposition où je dois être et où je dois demeurer jusqu'au dernier soupir de ma vie : Etiam si habuero quippiamjustum, non respondebOy sedjudicem meuni deprecabor, (Td.) C'est là encore une fois ce qu'on dit, et c'est là qu'on porte toutes ses réflexions. Effet salutaire de la foi : d'une foi prudente , mais du reste docile; et, dans sa pieuse docilité, mille fois plus éclairée que toute la science et toute la sagesse du monde; d'une foi soumise, que Dieu soutient par certaines touches secrètes , qu'il élève par certaines lumières de sa grâce, et à qui il découvre ses plus impénétrables mystères. Telle a été la foi des saints. Était-ce dans eux petitesse d'esprit? était-ce superstition? mais ne savons-nous pas d'ailleurs quels étaient ces rares génies, et ce que toute l'antiquité a pensé de ces grands hommes, qu'elle a révérés comme ses maîtres , et que nous nous proposons encore comme nos guides et nos modèles? Ce qu'ils ont cru, ne pouvons-nous pas bien le croire? Et seronsnous bien justifiés au tribunal de Dieu quand nous lui dirons : Seigneur, je n*ai tenu nul compte de cette éternité , je l'ai négligée parce que je ne la croyais pas? Non, vous ne la croyiez pas; mais pourquoi? parce que vous ne vouliez pas la croire, parce que vous affectiez de ne la pas croire, afln de n'en être point troublé dans vos désordres ; car voilà le principe ordinaire de l'incrédulité. Cependant, mon<^er auditeur, que vous l'ayez crue on que vous ne Fayez pas crae, elle n'en est pas moins réelle, les preuves qui pouvaient vous en convaincre n'en sont pas moins solides ; et ce sera votre condamnation. N'en demeu-

SUR L'ÉTERNITÉ BIALHEUREDSE.

durant des siècles iâfinîs et ne tivra que pour son tourment. Si Taveuglement de notre esprit n*est pas encore allé jusqu'à nous oublier absolument nousmêmes , à quoi devons^nous nous employer avec' plus d*aârdeur qu*à mettre notre âme à couvert d'une si fatale destinée, et à la sauver de cette ruine totale ? Of il n'y a, vous le savez, point d'autre voie pour cela que la foite dupécM i que le renoncement au monde, que le service de Dieu, que l'observation de la loi deDieu, que tous ces exercices du christianisme qui nous sanctifient devant Dieu et qui nous entretiennent dans la grâce de Dieu. Voilà donc ma proposition vérifiée, que de croire une éternité de peine y c'est le motif le plus puissant pour nous remettre dans la règle ou nous y maintenir, et pour nous porter à vivre en chrétiens. Donnez-moi le pécheur le plus obstiné : je le défie, si la foi n'est pas tout à fait morte dans son coeur, de rien répliquer à ce raisonnement.

Mais pour mieux développer ce point qu'il nous est si utile de méditer, et dont l'extrême importance demande toutes nos réflexions , je prétends que dans la foi de l'éternité malheureuse nous avons, pour corriger tous les désordres de notre vie et pour ne rien omettre de tout ce qui peut, selon FÉvangile, nous affermir et nous avancerdans les voies de Dieu, le motif tout ensemble et le plus universel et le plus sensible. Appliquez-vous à ces deux pensées. Je ne éîs pas le motif le plus parfait, mais je dis seulement d'abord le motif le plus universel. Car, entre les motifs dont une âme chrétienne peut être mue, et qui peuvent la conduire et la faire agir, je conviens que celui-ci, quoique saint et surnaturel, suivant l'expresse définition du concile de Trente , est après tout le moins relevé. Mais sans être dans le même degré d'excellence que les autres , je soutiens aussi qu'il a sur les autres cet avantage , d'être le plus propre de tous les états et d'étendre plus loin &a vertu. Je m'explique.

Il est vrai , se retirer du vice , et après de longs égarements revenir à Dien par un pur amour de Dieu; s'adonner à la pratique de ses devoirs et les observer en vue de la récompense qui est promise , et qui n'est autre que Dieu même , ce sont des motifs supérieurs et beaucoup plus dignes de Tesprit chrétien. II est à souhaiter que toutes les âmes se portent là, et Ton doit, autant qu'on le peut, les y élever. Mais il n*est pas moins vrai que tous ne sont pas également disposés à prendre ces sentiments , ni à se laisser toucher de ces vues toutes pures et toutes divines. 11 y a des justes , des fervents , des parfaits qui , comme des enfants dans la maison du Père céleste, cherchent à lui plaire, à le posséder, pour le posséder et pour l'aimer, et qui, par là même, sans cesse excités et animés, s'attachent inviolablement à ses divins préceptes et

se font une loi étroite de ses moindres volontés. Ils le servent par une affection toute filiale. Mait aussi il y a des lâches , des mondains , des pécheurs de ces hommes terrestres et tout matériels, dont t parlé saint Paul ,' qui ne sont guère susceptibles d'au tre impression que de la crainte des jugements et des vengeances de Dieu. Pariez-leur des grandeurs de Dieu, des perfections de Dieu, des bienfaits de Dieu, des récompenses mêmes de Dieu, à peine vous écouteront-ils; et s'ils vous donnent quelque attention , tout ce que vous leur ferez entendre leur frappera l'oreille sans descendre jusque dans leur coeur. Pourquoi? parce que leur cœur obscurci des épaisses ténèbres que les passions y ont répandues , et rempli des idées les plus grossières , est devenu tout animal, selon l'expresion de l'apôtre. Or, l'homme animal , ajoute ce même docteur des gentils, ne comprend point les mystères de Dieu, ou ne les comprend qu'autant qu'ils ont de rapport à ses sens. Animalis homo non percipit ea qtm nmtSphitfts Dei. (1. Cor., 2.) Voulez-vous done les remuer, les exciter, les réveiller de ce sommeil léthargique où ils demeurent profondément assoupis? Faites retentir autour d'eux les tonnerres de la colère divine, et ce foudroyant arrêt qui les doit condamner à des flammes éternelles. DiscedUe a me y maiedicH, in ignem sOemum. (Matth., 25.) Faites-leur considérer attentivement et représen* tez-leur, avec toute la force de la grâce, les suites et l'horreur de cette parole : /Etemum. Demandezleur, avec le prophète, comment ils pourront, dans l'éternité tout entière, souffrir toujours, brûler toujours, être toujours tourmentés, sans jamais non-seulement parvenir à la fin de leur supplice , mais y recevoir quelque soulagement et y avoir quelque relâche. QuU poterU hahitare cum igné dévorante, cum ardoribus sempitemisf (Is.^ 33.) Peignez-leur la douleur, le regret, la désolation, que dis-je? la fureur, le désespoir de tant de malheureux sur qui Dieu a lancé ce redoutable anathème dont vous les menacez et dont ils ressentiront éternellement toute la rigueur. Engagez-les à faire quelque retour sur eux-mêmes , et remontrez-leur que ces réprouvés , dont la condition leur paratt si déplorable , et pour qui il n'y a plus désormais d'espérance, n'ont point été dans la vie plus criminels qu'eux , et que plusieurs même ne l'ont pas été autant qu*eux ; qu'ils suivent la même route , qu'ils marchent dans le même chemin , et par conséquent qu'ils vont à la même perdition , et qu'ils doivent s'attendre à tomber dans le même abîme , d'où rien ne les pourra retirer. Donnez-leur a juger ce que feraient ces damnés pour se racheter, s'il leur restait encore là-dessus quelque ressource; ce qu'ils entreprendraient pour cela, ce qu'ils endureraient pour cela, cequ'ils sacrifieraient pour cela, à quelle»

SUR L'ÉTERNITÉ MALHEUREUSE

halHtudes ils renonceraient, à quelles pénitences ils se condamneraient, à quelles extrémités ils en viendraient; et annoncez-leur que tout l'avantage qu'ils ont présentement est de pouvoir ce que ces réprouvés ne peuvent plus, mais que bientôt, s'ils n'y prennent bien garde, ce quils peuvent maintenant, ils ne le pourront plus eux-mêmes. EnGn conjurez-les d'avoir pitié de leur âme : Miserere aninm tuœ, ( Ecoles., 30. ) Quand vous leur tiendrez ce langage , vous vous en fierez plus aisément écouter. Comme un malade , plongé dans xine mortelle létliargie, commence à donner 4|uelque marque île sentiment et à ouvrir les yeux lorsqu'on lui applique le fer et le feu, ce pcdieur, à moins qu'il ne soit tombé dans le dernier endurcissement, aura peine à tenir contre ces réflexions effrayantes : elles le frapperont , elles le consterneront ; la conscience les lui retracera mille fois dans Tesprit, et surtout en certaines rencontres plus favorables; la grâce, peu à peu,, et peut-être tout à coup , fera germer ces semences de conversion; cet homme eiilin reviendra à lui, se reconnaîtra, et la parole du Saint-Ksprit s'accomplira dans sa personne, que la crainte du Seigneur est le commencement delà sagesse : InUium sapientiœ iimor DomînL ( Ps, I tû. )

C'est ainsi que tant de mondains et et liberjtlns ont été retirés de leurs voies corrompues, et qu'ils sont rentrés dans la voie du salut. Il n'y a qu'à consulter l'histoire de tous les siècles, et l'on verra combien cette pensée de Téternité malheureuse a eu d'efficace dans tous les temps, et quels fruits de pénitence et de sanctification elle a produits; que c'est elle qui a conduit sur le sommet des montagnes et dans les plus ténébreuses cavernes tant de voluptueux, amateurs du monde et encore plus amateurs d'eux-mêmes et de leur chair : que c'est elle qui leur a fait rompre les noeuds les plus étroits et les plus forts engagements ; qui, de la plus molle sensualité, les a fait passer à tous les exercices de la plus dure mortification; qui les a réduits aux jednes, aux veilles, aux larmes continuelles et aux plus sanglantes macérations : que c'est elle qui a rempli les cloîtres et les monastères de religieux , d'hommes , de filles, de femmes pénitentes ; qui les a tous assujettis au joug de la plus austère et de la plus pesante régularité; qui les a portés à s'immoler comme des victimes, sans épargner ni biens, ni fortune, ni plaisirs, ni liberté, ni santé, ni vie.

Et il ne faut pas penser que cette vue d'un malheur éternel ne convienne qu'aux âmes engagées dans le crime, ou à ces âmes faibles et encore toutes couvertes, si j'ose ainsi m'exprimer, de la poussière du monde et des impuretés de leurs inclinations vicieuses. Je l'ai dit et je le répète, c'est une vue convenable à tous les degrés de perfection; et quand je pourrais, avec quelque apparence me

flatter d'être aux premiers rangs des élus de DieUt alors même ne cesserais-je point, pour me soutenir, pour me fortifier, pour m'élever, de me remettre dans l'esprit et de méditer les vengeances infinies de Dieu ; car je regarderais comme une présomption de croire, ainsi que se le persuadent quelques âmes chrétiennes, que ce serait, en quelque manière ,. dégénérer de l'état par&it en m'arrêtant à de pareil- . les considérations. Ah ! mes chers auditeurs, noua. ne sommes pas plus parfaits que Tétait David, qui, selon qu'il le tén[M)igne lui-même , s'entretenait de • l'éternité dans ses plus profondes réflexions, et en mesurait, autant qu'il lui. était permis , <rimmense étendue : Cogitavi (lies antiguos, et annos mtemos m 7Jiente habui, ( Ps. 76. } Nous ne sommes pas plus saints que l'était saint Jérôme, qui ^ dans le souvenir de l'éternité, se frappait sms cesse la poitrine pour attirer sur lui les misério&nlet: du Seigneur et pour détourner les coups redoutables de sa colère. Nous ne sommes pas dÂas un degré-phjs élevé que tant de solitaires et d^aœehorètes qui, des plus sublimes contemplations où Dieu semblait .les transporter jusqu'au troisième ciel, descendaient si souvent en esprit dans le fond des enfers et se 'perdaient dans ce vaste abîme de rétemité. Bien«heureux Arsène, voilà ce qui vous occupait et La. nuit et le jour, ce qui vous faisait verser tant.de > ipleurs, ce qui vous faisait adresser au ciel tant de* vœux, ce qui vous faisait pretiquer tant de jeûnes et tant d'austérités : bienheureux nous-mêmes si nous y pensions comme vous ^ on en verrait bientôt les mêmes fruits.

Car si ce nK>tif est le pluis uni ^ersel , je puis ajouter, quec'estencore le plus sensible. Ce qui se fait sentir à nous sur la terre plus vivement et ce qui nous touche davantage , c'est la peine et l'idée que nous nous en formons. Le plaisir perd de sa pointe à propor- • timi de sa durée, jusque-là même que, tout plaisir qu'il est, il nous devient insipide, il nous devient incommode et fatigant par une trop longue continuité; mais la peine, au contraire, fdt-ce la plus légère en elle-même, bien loin de diminuer par le temps, croit toujours et se rend enfin insupportable. De lù viennent ces frayeurs que nous cause la seule' vue d'un mal dont nous pouvons être atteints comme les autres et dont nous avons à nous préserver; il suffît que Tesprit en soit frappé pour en imprimer presque par avance dans les sens toute la douleur. Or si cela est vrai à Tégard d'un mal passager, combien plus Test-il à 1 e^ard d'un mai éternel? Si donc je veux arrêter les mortelles atteintes d'une passion impure qui naît dans mon cœur et qui commencer le corrompre; si je veux réprimer le penchant malheureux qui m'entraîne vers le monde et vers certains objets du monde, que je ne puis éviter avec tiop de som et dont je ne connais que trop la contagion ;

SUR L'ÉTERNITÉ MALHEUREUSE

s'il s'agit de renoncer à un attachement criminel , à une habitude qui me tyrannise, et que je veuille résister aux violentes attaques où je me trouve sans cesse exposé; sMI faut me relever d'une langueur paresseuse et lâche qui me fait négliger mes devoirs, €t qui pourrait peu à peu m'emporter et me con duire aux plus grands désordres; s'il est question de régler ma vie et de la rendre plus exacte, plus fervente, plus laborieuse et plus mortifiée, malgré les révoltes de la natqre qui s*y oppose et tous les combats qu'elle me livre : que fais-je? je recueille toute mon attention pour contempler Téternîté, cette éternité de peine et de malheur. [>ans Thorreur d'une si triste destinée, j'applique toutes les puissances de mon esprit i cette éternité , je Tenvisage par tous les endroits, et j'en prends, pour ainsi dire , toutes les dimensions. Pour me tracer encore une plus vive image de cette éternité, et me la re« présenter d'une manière plus conforme aux sens e^ à l'inteHigence humaine, je me sers des mêmes comparaisons que les Pères, et je fois, si f ose ainsi Bf exprimer, les mêmes supputations : je me figure toutes les étoiles qui brillent dans le firmament, à cette multitude innombrable j'ajoute toutes les luttes d'eau rassemblée dans le sein de la mer, et si ce n*e6t pas assez , je compte , ou je tâcheà compter tous les grains de sable qu'elle étale sur ses rivages. Delà je m'interroge moi-même, je raisonne avec moi-même, et je me demande : Quand , sur ces brasiers ardents que le souffle du Seigneur et sa colère ont allumés pour ses vengeances étemelles, j'aurais souffert autant de siècles et mille fois au delà, l'éternité serait-elle finie pour moi ? non ; et pourquoi ? parce que c'est l'éternité, et que l'éternité n'a point de fin. On peut absolument savoir le nombre des étoiles du ciel, des gouttes d'eau dont la mer est composée, des grains de sable qu'elle jette sur ses bords : mais de mesurer dans l'éternité le nombre des jours, des années, des siècles, c'est à quoi l'on ne peuvattûndre, parce que ce sont des jours, des années, des sièclessans nombre; disons mieux, parce que dans Tétemitéil n'y a proprement ni jours, ni années , ni siècles, et que c'est seulement une durée infinie.

Voilà encore une fois à quoi je m'attache, et sur quoi je fixe mes regards : car je m'imagine que je vois cette éternité, que je marche dans cette éternité et que je n'en découvre jamais le bout. Je m'imagine que j'en suis enveloppé et investi de toutes parts; que si je m'élève , si je descends , de quelque côté que je me tourne , je trouve toujours cette éternité; qu'après mille efforts pour m'y avancer, je n'y ai pas fait le moindre progrès , et que c'est toujours l'éternité. Je m'imagine qu'après les plus longues révolutions des temps je vois toujours au milieu de cette éternité une âme réprouvée , dans le même

état, dans la même désolation, dans les mêmes transports : et, me substituant moi-même en esprit à la place de cette âme, je m'imagine que dans ce supplice étemel je me sens toujours dévoré de ce feu que rien n'éteint, que je répands toujours ces pleurs que rien ne tarit, que je suis toujours rongé de ce ver qui ne meurt point , que j'exprime toujouiy mon désespoir par ces grincements de dents et «es cris lamentables qui ne peuvent fléchir le ceeur df Dieu. Cette idée de moi-même, cette peinture me saisit et m'épouvante; mon corps même en frémit ^ et j'éprouve tout ce qu'éprouvait le prophète royal lorsqu'il disait à Dieu : Seigneur, pénétres Asa cbaif de votre crainte, et de la crainte de vos jugements^ Confige Umore tuo cames meas; ajudidis efUm tuis timui, (Ps.liS.) fleureuses^ dispositions oontre tous les assauts des plus dangerei^ses tentations e| tous les charmes des plaisirs les plus engs^eants* Dans le saisissement où je suis, quoi que le christianisme puisse exiger de moi , il n'y a rien à quoi je ne sois déterminé , et que je n'entreprenne de pra? tiquer ; car j'en conçois la nécessité , et je la oençoia par la vue de l'éternité. De sorte que la foi, par cette vue de l'éternité et par la grâce. qui l'accom** pagne, exerce sur mol comme un empire absolu^ Elle me réduit aux devoijrs les plus rigoureux de la justice chrétienne; elle m'encouragea vaincre toutes les difficultés qui s'y rencontrent et à me fairet pour cela de salutaires violencea; elle; tient en bri4a toutes mes passions > elle m'instruit,. ^Ile me gouverne, elle m'assujettit pleinement à Dieu.

Mais l'éteraité est incompréhensible, et le moyeu de craindre ce que l'on ne comprend pas? £t moi, mon cher audite^^, je vous réponds : Le moyen d^ ne le pas craindre? Elle est incompréhensible , cett^ éternité malheureuse : il est vrai ; mais c'est par là qu'elle est plus terrible. Si je la comprenais, je la craindrais moins, parce qu'elle serait bornée, puisque je ne puis rien comprendre que de borné; si je la comprenais , elle aurait un terme dans sa durée aussi-bien que dans mon esprit, et dès là j'en devrais être moins effrayé , parce que je pourrais espérer de parvenir à ce terme, et que dans l'état de damnation il me resterait encore une ressource. Mais un mal si grand qu'il en est inconcevable , c'est ce qui jette dans toutes les facultés de mon âme une terreur dont je ne puis revenir. En effet , dès^ que c'est un mal que je ne conçois pas, il est donc au-dessus de tous les maux que je conçois : et quand je les verrais tous réunis dans un même sujet pour le tourmenter, les comprenant tous , je conclurais qu'ils sont donc tous, quoique rassemblés, infiniment au-dessous de ce mal que je ne puis comprendre. D'oà je tirerais encore cette conclusion, qui en est la suite nécessaire, que, quand il faudrait souffrir tous les autres maux, je devrais »

«MIS hésiter ei même avecjoîe, y consentir pour n» déliTrer d*un mdl que tous les maux ensemble ne peuvent égaler. Or à combien plus forte raison dois-je donc me soiwiettre à mie légère pénitence, dois-je donc me résoudre à ^éfqucs efforts et à quelques sacrifices qu'on me demande , doîs-je donc me captiva à quelques exercices très-soutenables «t très-praticaMes, pour rendre ma conduite plus régulière selon Dieu et pour vître en chrétien ?

Voilà comment doit raisonner tout homme sage, ^ qui conserve encore dans son coeur quelque setnence de religion. Voilà comment il raisonnera et ce qu'il conclura immanquablement, lorsqu'il fera gmr l'avenir une sérieuse réflexion , et qu'il suivra de bonne foi les premiers sentiments qu'inspire la Tue d'une éternité de malheur. Mais on ne conclut irien et l'on ne se porte à rien , parce qu'on n'y pense point, ou qu'on n'en a de temps en temps qu'une i^iniscence rague et superfidelte. On pense assez , et Ton ne pense même que trop, à tout ce qui pourra arriver dans le cours des aiinées que Ton se promet de passer sur la terre. On n*ést qUe trop attentif aux revers, aux contre-temps, aux disgrâces, aux pertes qui peuvent déranger les affaires et renverser la foitune. On n^eXaihine que trop ce que Ton deviendra dans la suite de l'âge , et l'on ne prend sur cela que trop de précautions et trop de mesures. A force même de s*en occuper et de s'en remplir l'esprit, on se forme mille chimères dont on se laisse vahiement agiter; et Ton se charge de mille soins réels et pénibles, pour prévenir des maux imaginaires qu'une timide prévoyance fait envisager. Cependant on vit dans le plus profond oubli de son sort étemel : on y demeure tranquille et sans inquiétude; la vie coule, l'éternité .s'approche; et, comme ces victimes qui allaient les yeux bandés à l'autel où elles devaient être immolées, on va se jeter en aveugle dans le précipice. Hé! mes frères , sommes-nous chrétiens? sommesnous hommes? Sommes-nous chrétiens , et où est notre foi? Sommes-nous hommes, et où est notre raison? Quand donc penserez- vous à cette éternité, si vous n'y pensez pas maintenant? sera-ce dans l'éternité même? Oui, vous y penserez alors, vous y penserez durant toute l'éternité : mais sera-t-il temps d'y penser? mais comment y penserez-vous? mais quel tourment sera pour vous cette pensée , et de quels regrets serez-vous déchirés, quels reproches vous ferez-vous à vous-mêmes, de n'y avoir pas plus tôt pensé? C'est pour cela que nous TOUS en rappelons si souvent le souvenir : et que DC puis-je, pour la réformation du monde et pour son salut, faire à chaque heure du jour retentir dans toutes les contrées de l'univers cette seule et

SUR L'ÉTERNITÉ MALHEUREUSE

Kon-seulement on ne pense point à rétemité malheureuse, mais je sais où en est venu, par un excès d'aveuglement, et où en vient encore tous les jours le libertinage du siècle : jusqu'à se jouer d'une si utile pensée , jusqu'à regarder avec mépris un homme qui en paraît touché et qui en veut profiter, jusqu'à dire de lui , par la plus scandaleuse dérision : H craint l'enfer; car tel est le langage d'une infinité de mondains. Ah! mes chers auditeurs, vous raillerez tant qu'il vous plaira : je ne l'en craindrai pas moins, cet enfer. Je le crains, et que ne suis-je assez heureux pour vous faire part de ma crainte! Je le crains souverainement, je le craindrai constamment, et plaise au ciel que je le craigne efGcacement! Je le crains souverainement, parce que ma crainte doit être proportionnée à som sujet; et puisque cet enfer que je crains est le souverain malheur, je ne le craindrais pas autant que je dois si ce n'était pas une crainte souveraine. Je le craindrai constamment, et, pour ne perdre jamais cette crainte, je la renouvellerai sans cesse par la méditation et par une vue fréquente des jugements de Dieu. Tant que je vivrai en ce monde, quelques vertus que j'aie pratiquées, je ne saurai jamais avec assurance si devant Dieu je sois digne d'amour ou de haine, si je mérite ses récooH penses éternelles ou ses vengeances. Quand même j'aurais lieu d'être en repos, et sur le passé, et sur le présent, au milieu de tant de pièges qui m'environnent, et après les chutes si étonnantes dont on a été plus d'une fois témoin, je ne pourrai jamais me répondre de l'avenir : et dans cette double incertitude, ma plus sûre sauvegarde sera la vigilance et la crainte. Enfin Tune des plus grandes grâces que je puisse obtenir du ciel , c'est que ma crainte soit efficace; car il y a une crainte de l'enfer stérile et infructueuse , conune il y a un désir inutile du salut. On craint et on désire, ou l'on croit désirer et craindre : mais on veut en même temps que ce désir ni cette crainte ne coûtent rien. Crainte réprouvée ! En craignant je dois agir, je dois me corriger, je dois m'avancer, je dois me perfectionner, je ne dois rien omettre de tout ce qui peut me garantir du malheur où je crains de tomber.

Tels sont mes sentiments, et puissent-ils ne s'effacer jamais de mon esprit! Si Timpie les traite de faiblesse et de timidité superstitieuse, je préférerai ma faiblesse à toute sa prétendue force. Û rira de ma simplicité, et moi j'aurai pitié de sa folie, lorsqu'il ne craint point ce qu'ont craint tant d'hommes mille fois plus sages et mieux instruits que lui ; de son insensibilité, lorsqu'il prend si peu de part I à une affaire qui le touche de si près , et qu'il s'intéresse si peu au plus grand de tous ses intérêts;

courte parole, éternité! Ce serait assez pour y opé- t de sa témérité et de son audace , lorsqu'il s'expose rer les plus grands miracles de conversion. si légèrement et de sang-froid' à une étemelle ré-

SUR LE ZELE, bxg.

probalkm, et quHI u'a poiot de peine à en courir tout le risque. S'il s'endurcit aux avis charitables que je voudrais sur cela lui donner, et si , malgré les plus fortes remontrances, il demeure dans son obstination, à Texemplede ces anges qui se retirèrent de Babyione, je Fabandonnerai à son sens réprouvé, et je penserai à moi-même. Je lèverai les mains vers Dieu , et je lui ferai la même prière que le prophète : Ne percUu cwn impiis, DeuSy anliTuun meam (Ps. 35) : Ne perdez pas. Seigneur,' ne perdez pas mon âme avec les impies. Sauvez-la par votre miséricorde. Aidez-moi à la sauver moimême par mes oeuvres. (Test une âme immortelle , c'est mon unique : ah! mon Dieu , dès qu'elle serait une fois perdue, elle le serait pour jamais. Préservons-nous , mes chers auditeurs, d'une telle perte. Chacun y est pour soi ; et de toutes les affaires il n'en est point qui nous soit plus propre ni plus particulière que celle-là. Le succès en dépend de Dieu et de nous. Dieu de sa part ne nous manquera pas; ne manquons pas à sa grâce , et disposons-nous par la parfaite observation de ses commandements à recevoir sa gloire dans l'éternité bienheureuse, que je vous souhaite, etc.

SERMON

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