DEUXIÈME PARTIE
Il y a une loi rigoureuse de justice , et nous ne pouvons douter que cette loi ne soit dans Dieu pour corriger un jour les relâchements et les abus infinis de notre amour-propre. Quelque lumière que nous ayons, chrétiens, pour faire le discernement intérieur de nos consciences dont je viens de vous parler : rarement avons-nous le courage qui serait nécessaire pour procéder contre nous-mêmes, pour nous traiter aussi sévèrement que nous nous sommes sincèrement et véritablement connus. Nous nous condamnons (prenez garde, s'il vous platt, à ces trois pensées auxquelles je réduis toute cette seconde partie), nous nous condamnons, mais en même temps nous nous faisons grâce et nous voulons qu'on nous ménage jusque dans le tribunal le plus saint où nous nous soumettons à être jugés, qui est celui de la pénitence. Nous nous reconnaissons pécheurs devant Dieu , mais en même temps noui considérons ce que nous sommes selon le monde , et nous prétendons qu'on y doit avoir égard , tirant
SUR LE JUGCMENT DE DIEU
un avantage secret de la qualité de nos personnes et de la différence de nos conditions. Nous nous avouons coupables et punissables, mais en même temps nous nous alléguons à nous-mêmes notre folblessé ou plutôt notre délicatesse , que nous croyons devoir épargner, et pour laquelle nous exigeons des autres quMls aient de la condescendance et de la douceur. Trois ^ets de Famour de nous-mêmes; trois désordres qui entretiennent rimpénitence des hommes du siècle dans le cours de la vie; trois relâchemenU de Fesprit dirétien, à quoi il fiiut que réquité inflexible du jugement de Dieu serve de correctif, et voîd comment* Car Dieu , mes diers auditeurs , nous jugera sans nous faire grâce ; il nous jugera , non-seulement sans distinguer nos qualités , mais les employant contre nous-mêmes; il nous jugera sans consulter notre délicatesse, et il fera même de notre délicatesse le sujet principal de la rigueur de son jugement. Encore un moment de réflexion.
Nous nous faisons grâce en nous jugeant, et Dieu ne nous fera nulle grâce. Voilà de tous les points de la religion celui qui nous paraît le plus terrible , et qui néanmoins est le mieux établi. Car c'est ainsi que le Saint>Espnt a défini en propres termes le jugement de Dieu : Judicium sine mUericardia. (Jacob., 2.) Un jugement sans miséricorde : pourquoi? pour Topposer à cette miséricorde pernicieuse dont nous aurons usé dansles jugements que nous faisous de nos personnes. Telle est en effet , chrétiens , la fausse maxime qui nous préoccupe. Parce qu'il s*agit de nous-mêmes, nous croyons avoir un droit naturel de nous juger favorablement; et c'est au contraire pour cela que nous ne saurions y apporter un zèle trop rigide. S'il était question de juger les autres, ce serait par ce principe de bénignité qu'il s'y ùudrait prendre, et à peine y aurait-il quelque danger de la porter trop loin et d'en abuser. Mais dès que nous sommes nous-mêmes nos juges , le grand écueil à éviter , c'est cet esprit de douceur et de modération que l'amour-propre nous inspire, et qu'il ne manque jamais d'autoriser de mille prétextes spécieux. Voilà cependant où nous allons toujours. Nous voulons que les prêtres, qui sont les lieutenants de Dieu , et qui président de sa part à ce jugement secret de nos âmes dans le sacrement de la pénitence, deviennent en cela les complices de notre lâcheté. A force d'être indulgents comme nous le sommes envers nous-mêmes, nous les obligeons en quelque sorte à le devenir, c'est-à-dire, à nous accorder ce qui nous est commode, et à nous dispenser de ce qui nous mortifie : et il arrive tous les jours par une prévarication indigne, mais qui est celle de notre siècle . que lors même que nous nous scandalisons en général de la trop grande facilité des ministres de l'Église» nous l'entretenons en
particulier par cent manières artificieuses dont nous nous servons pour les faire entrer dans nos pensées et dans nos intérêts, et que ne trouvant point pour autrui de confesseurs assez sévères, nous en formons pour nous-mêmes des plus indulgents et des plus accommodants. Car de là vient l'espèce de nécessité où nous les mettons de garder avec nous tant de mesures, d'imaginer tant d'adoucissements, de chercher tant de tempéraments , et cela au préjudice de la sainte foncUon qui leur est confiée, et qu'ils n'ont pas la force de soutenir, parce que nous en avons trop pour arrêter leur zèle et pour l'énerver.
Mais Dieu, duréttens, qui est le preinier juge , et au tribunal duquel non-seulement nos crimes, mais les jugements de nos crimes doivent être rapportés, confondra tout cela par ce jugement suprême dont le caractère est d'être sans miséricorde : Judicium Hne misericordia, La raison est , dit saint Augustin, que ce sera la seule justice alors qui agira. Elle agit dès à présent, mais elle n'agit pas toute seule, ou plutôt c'est la miséricorde qui agit par elle et dans elle. Car cette justice même que Dieu exerce contre nous dans la vie, est souvent une de ses miséricordes les plus spéciales, puisqu'il est certain que Dieu ne nous punit point en ce monde précisément pour nous punir; mais qu'il ne nous punit que pour nous convertir, que pour nous sanctifier, que pournous instruire, et qu'ainsi ses châtiments dans les principes de la foi sont des bienfaits et des faveurs. Mais dans son jugement il n'écoutara que sa justice, il ne suivra que sa justice, il n'aura égard qu'aux droits de sa justice, parce que nous aurons négligé les dons de sa miséricorde, et que nous en aurons épuisé toutes les sources. Je dis plus : sa miséricorde négligée, méprisée, outragée, ne servira qu*à algrhr sa justice, et par où? par le témoignage qu'elle renêam contre nous, bien loin de s'intéresser pour nous : Judicium sine miseri' cardia.
Ah! chrétiens, que nous serviront alors ces grâces prétendues que nous aurons comme extorquées des vicaires de Jésus-Christ? ces condescendances qu'ils auront eues pour nous, de quel usage nous seront-elles? Dieu les ratifiera-t-il , confonmra-t-il son jugement au leur? ce qu'ils auront délié sur la terre, le déliera-t^il dans le ciel ? le pouvoir des clefs qu'il leur a donné va-t-il jusque-là? Non, non, mes chers auditeurs, cela ne peut être. Dieu veut bien qu'ils soient des ministres de miséricorde » mais d'une miséricorde sage et ferme, et non point d'une miséricorde aveugle et molle; mais d'une miséricode qui retranche les vices et les habitudes criminelles, et non point d'une miséricorde qui le flatte et qui les fomente; mais d'une miséricorde qui mette à couvert sa cause et l'honneur de son
SUR LE JUGEMEMT DE DIEU
nom , et non point d'une miséricorde qui l'outrage et le déshonore. Car une telle miséricorde , une miséricorde faible, timide, disposée à tout accorder, ne sauvera pas le pécheur et perdra le ministre : tellement que Pun et Tautre ne doit s'attendre de la part de Dieu qu'à un jugement sans miséricorde : Judicium sine miser icordia.
Autre abus qui résulte de celui-ci. Nous tirons avantage de nos qualités ; et parce que nous nous voyons dans des rangs de naissance et de fortune que le monde respecte, nous voudrions que Dieu nous respectât aussi ; et nous le prétendons si bien que quand les substituts de sa justice , qui sont les prêtres de la loi de grâce , entreprennent de nous juger selon les règles communes et générales du christianisme que nous professons , nous le trouvons mauvais : exigeant de leur discrétion qu'ils ne nous confondent pas avec les âmes vulgaires , et mesurant leur prudence par la distinction qu'ils font de ce que nous sommes. JN'est-ce pas ainsi que les choses se passent entre les ministres de la pénitence et nous ? Mais voyons comment elles se passeront devant Dieu. Si je vous disais que l'un des titres dont Dieu se glorifie davantage dans j'Écriture est d*étre un Dieu sans égard aux conditions des hommes, que c'était la louange particulière que les pharisiens mêmes attribuaient à Jésus- Christ, confessant en sa présence que dans tes jugements qu'il portait il ne considérait point les personnes, Non enim respicil personam hominum (Matth., 22); et qu'en effet, jusqu'au sujet de sa mère , c'est-à-dire de la plus auguste de toutes les créatures, cet Homme-Dieu s'est hautement déclaré tel, ne l'ayant jamais élevée dans le monde, et pour lui donner place dans sa gloire, ne l'ayant jamais partagée selon sa dignité, mais selon ses mérites et ses œuvres : Laudent eam opéra ^us, (Prov,, 81.) Si je vous le disais, je ne vous dirais que ce que vous avez cent fois entendu , et cela seul devrait renverser toutes vos prétentions imaginaires , fondées sur **! différence de vos états. Mais je vous dis aujourd'hui quelque chose de plus fort, et quoi? c^est que la différence de vos conditions et de vos états, bien loin de vous être avantageuse, est justement ce qui rendra Dieu plus sévère et plus inflexible contre vous. Qui nous l'apprend? lui-même par ces paroles de la Sagesse , que vous devriez écouter comme autant de tonnerres et qui ont fait la conversion de tant de grands du monde : Judite ergo vos qui cofUineUs muUitudines, et placetis vobis in turbis nationum. Quia horrende etcito apparebit vobis; quoniam judicium durissimum his qui prœsunt {Sap., 6) : Sachez donc, vous qui commandez aux nations et qui vous plaisez dans la foule des peuples où vous êtes honorés, sachez que ce Dieu de majesté se montrera bientôt à vous, mais '
d'une manière qui vous doit saisir de frayeur. Car , pour ceux qui sont dans l'élévation , il ne peut y avoir qu'un jugement inexorable et rigoureux : Quoniam judicium durissimum his qui prœsunt. De vous en marquer les raisons, ce serait un soin superflu , puisque votre expérience vous les fait assez voir : ce mépris de Dieu dans lequel vivent les grands de la terre, cet oubli de leur dépendance, cette ostentation de leur pouvoir, et, sans parler du reste, cette dureté de cœur envers ceux qui leur sont soumis, ne justifie que tirop la Providence sur la sévérité avec laquelle Dieu les jugera.
Quoi qu'il en soit, voilà l'arrêt que la sagesse éternellea prononcé : Exiguo conceditur misericordia: potentes autem patenter tormenta patienfur. (Sap., 6.) S'il doit y avoir de la douceur dans les jugements de Dieu, c'est pour les faibles et pour les petits ; mais les grands et les puissants du siècle, à proportion de leur grandeur, y doivent être plus rudement frappés. Je me suis donc trompé quand j'ai dit que Dieu ne distinguerait point nos qualités. AhJ mes chers auditeurs, vous paraîtrez encore dans son jugement tout ce que vous êtes , et vous y porterez toutes les marques de ces dignités éclatantes dont vous aurez été revêtus; mais c'est ce qui allumera la colère de Dieu, et ce qui lui fera lancer sur vos têtes de plus terribles anathèmes. Votre souhait alors sera que Dieu voulût bien ne vous point distinguer, et qu'il vous jugeât comme les derniers des hommes; mais c'est ce que la loi inviolable de son équité ne lui permettra pas. Il faudra , malgré vous, que vous soyez jugés en grands, parce qu'il faudra que vous soyez punis de même. Ainsi Font été les Pharaon , les Balthazar, les Antiochus. Us étaient princes, et voilà pourquoi Dieu , dans l'Écriture, a fulminé contre eux des arrêts qui nous font encore frémir. Or, vous devez compter que leur destinée sera la vôtre, et que, vivant comme eux, ce qui s'est accompli dans eux s'accomplira mfailliblement en vous; pourquoi? parce que la loi est sans exception : Quoniam judicium durissimum his qtd prœsmt.
Troisième et dernier abus. Nous nous supposons délicats, et parce qu'il nous plaît de l'être, nous nous faisons un droit et même une obligation de nous épargner ; et ce qui est selon Dieu lâcheté et impénitence, nous l'érigeonsen devoir. Non-seulement nous nous ménageons sans scrupule, mais nous nous ferions volontiers un scrupule de ne nous ménager pas ; et quoi que l'Écriture nous dise de cette nécessité indispensable de crucifier sa chair et ses sens , nous nous prévalons de la plus légère incommodité et du moindre besoin que nous sentons ou que nous croyons sentir. Encore si cette délicatesse ne s'étendait qu'à certaines pratiques volontaires de la pénitence chrétienne, et à certains exercices de notre choix et moins expressément
SUR LE JUGEMENT DE DIEU
donnés; mais ce qu'il y a de bien déplorable, c'est qu'on s'en sert comme d'une dispense universelle à l'égard des observances même les plus étroites et des précq[>tes les plus communs et les plus formels. Abstinences et jeûnes, ce sont des commandements qu'on tient impraticables, et si les ministres de l'Église, dépositaires de ses lois et chargés de les faire observer, veulent entrer là-dessus dans une sérieuse discussion , et ne s'en rapportent pas d'abord à nous, on les regarde comme des gens indiscrets et peu versés dans l'usage ordinaire de la vie. De quoi ils ont encore plus lieu de gémir , c'est que ce sont les riches et les opulents du siècle qui font plus valoir leur prétendue délicatesse; comme si l'abondance où ils vivent altérait leurs forces et qu'au milieu de tout ce qui peut flatter le corps et l'entretenir, ils fussent absolument hors d'état de supporter ce que d'autres, dans des conditions laborieuses, soutiennent avec constance et avec fidélité.
De là, nul soin de satisfaire à Dieu; mais Dieu néanmoins doit être satisfait, et veut être satisfait. Que fera-t-il donc? parce que notre délicatesse nous aura empêchés de le satisfaire, il se satisfera lui-même par l'équité incorruptible de son jugement. Mais dans un jugement si équitable , cette délicatesse que nous alléguerons ne sera-t-elle pas une excuse légitime? Chose étrange, mes chers auditeurs, que l'homme veuille se justifier devant Dieu par cela même pourquoi Dieu se prépare à le condamner, et que sa témérité aille jusqu'à ce point , de se couvrir de son propre désordre pour se dérober au. juste châtiment qui lui est dâ! Car nous nous fondons sur notre délicatesse pour nous rassurer contre le jugement de Dieu ; et c'est sur notre délicatesse même que Dieu nou^ugera : comment? en nous reprochant (ce qui n'est que trop réel et que trop vrai) et en nous faisant voir que c'était une délicatesse affectée, que c'était une délicatesse outrée, par conséquent que c'était une délicatesse criminelle, et que, bien loin de modérer Tarrêt de notre condamnation , elle en doit d'autant plus augmenter la rigueur, qu'elle aura été la source de plus de péchés, et qu'en même temps elle nous aura servi de prétexte pour nous dédiarger de toute peine et de toute réparation.
Aussi , chrétiens, écoutez le formidable arrêt que le Seigneur a prononcé dans l'Écriture, et qu'il prononcera encore plus hautement et avec plus d'éclat : Quantum in deUciisfuU, tanhtm date iUi tormentum. {Àpoc. , 1 3. ) Que l'oisiveté , la paresse , les aises et les plaisirs de la vie soient la règle et la mesure de la damnation et du tourment. Car c'est ainsi qu'il exterminera comme autrefois, et bien plus même qu'autrefois, tous les efféminés d'Israël. C'est ainsi qu'il se tournera contre eux,
BOURDALOVE. *- T. H.
et qu'il se dédommagera avec usure de la satisfaction volontaire qu'il attendait de leur part , et qu'ils lui auront refusée : AhstuUt effeminatos de terra, {Reg.y 15.)
Sur cela , mes chers auditeurs', je finis par un avis important que j'ai à vous donner, mais qui pourrait être pour vous un scandale , si vous et moi nous ne le prenions dans le vrai sens où il doit être entendu. Car je vous dis : Aimez-vous vous-mêmes , mes frères, et si vous voulez, aimez votre chair; j'y consens. Ce n'est point précisément l'amour de vous-mêmes, ni l'amour de votre corps que Dieu condamne, puisque personne, selon la parole du Saint-Esprit, ne hait proprement sa chair : Nemo camem suam odio habuU. {Ephes., 5.) Aimez-la donc encore une fois, cette chair; mais aimez-la d'un amour solide et chrétien , et non d'un amour terrestre et déréglé; c'est-à-dire aimez -la pour l'autre vie , et non pour celle-ci. De tous les maux , épai^nez-lui le plus grand, qui est le supplice étemel dont elle est menacée et où votre mollesse la conduit. Or, vous ne l'aimerez jamais de cet amour sage et véritable, qu'en la haïssant dans ce monde; je veux dire, qu'en l'afiDigeant, qu'en la renonçant, qu'en la soumettant, qu'en arrêtant ses révoltes , qu'en réprimant ses appétits , qu'en l'immolant et la sacrifiant. Ce langage lui semble dur, et elle y répugne ; je le sais et je ne m'en étonne pas, puisqu'il s'agit de la dompter, et de la crucifier avec tous ses désirs sensuels. Mais combien mille fois lui sera plus dure cette sentence que Dieu prononcera contre elle : Allez au feu , et au feu éternel ! Discedite in ignemœternuml (Matth., 25.) Hé quoi ! mondain voluptueux , fenune idolâtre de votre chair, vous l'aimez, cette chair, et vous l'exposez au coup le plus sensible et le plus accablant dont elle puisse être frappée! Vous l'aimez, et vous l'exposez à des flammes allumées du souffle même de Dieu ! Vous l'aimez, et vous, l'exposez à une éternité de souffrances ; et de quelles souffrances ! Voilà ce que j'appelle l'amour, non-seulement le plus aveugle, mais le plus insensé. Voilà ce qui me touche pour vous d'une compassion d'autant plus vive, que je vous vois plus amateurs de vous-mêmes et plus susceptibles des moindres impressions de la douleur. Traitons-nous maintenant, mes chers auditeurs, traitons-nous avec toute la sévérité évangélique, si nous voulons que Dieu, dans son jugement, nous traite avec toute sa bonté paternelle. I^e nous faisons grâce sur rien, afin qu'il nous fieisse grâce sur tout. Armons-nous contre nous-mêmes d'une inflexible équité, afin qu'il ne prenne à notre égard que des sentiments de miséricorde. Préservons-nous de son jugement par le nôtre; ou parce qu'il faut nécessairement paraître au jugement de Dieu, tâchons, par la rigueur du nôtre, de mériter ce jugement de
HOMÉLIE
faveur, qui mettra les élus de Dieu dans la possession d'une félicité éternelle , que je vous sou- Daite, etc
HOMELIE
SUR L*éVAHGILE