DEUXIÈME PARTIE
Il est vrai, chrétiens, le saint et glorieux enfant dont nous célébrons la naissance avait été promis au monde en qualité de Sauveur. Mais selon les principes de la foi, il ne devait l'être, et même dans l'ordre de la justice , il ne pouvait l'être qu'à deux conditions : l'une, d'expier le péché, et l'autre, de réformer l'homme pécheur. Car Dieu voulait être satisfait ; etj tandis que l'homme demeurait dans la corruption et le désordre où l'avait réduit le péché, il n'y avait point de salut pour lui. Il fallait donc que Jésus-Christ, pour opérer ce salut et pour faire l'ofTice de sauveur, c'est-à-dire de médiateur entre Dieu et l'homme , donnât à Dieu , d'une part , toute la satisfaction qui lui était due, en portant la peine du péché; et de l'autre, corrigeât dans Thomme les dérèglements du péché. Or, pour nous marquer qu'il était prêt d'accomplir ces deux conditions, et que déjà même il les accomplissait , je prétends, et vous l'allez voir, qu'il ne pouvait choisir un signe plus naturel que la pauvreté et l'humilité de sa naissance. Transeamus usque Bethléem y et videamus hoc verbum quod factum est, (Luc. , 2. ) Passons en esprit jusqu'à Bethléem ; et à l'exemple des pasteurs , contemplant avec les yeux de la foi ce que nous y voyons aujourd'hui et ce que Dieu nous y fait connaître , tâchons de nous former l'idée d'un des plus grands mystères de notre religion.
SUR LA NATIVITÉ DE JESUS-CHRIST
Comme Sauveur, le Fils de Marie devait expier le péché, et être la victime du péché. Pouvait-il pour cela se produire au moode dans un état plus convenable que celui où la Providence l'a fait naître; disons mieux, que celui où par son propre choix il a voulu naître? Ce fut là, ce fut dans retable de Bethléem que, brûlé de zèle pour les intérêts de Dieu , il termina les anciens sacrifices , et , comme souverain prêtre de la loi de grâce, il en établit un nouveau: là que, la crèche lui servant d*autel, il fit à Dieu pour la première fois Toblation solennelle de sa personne : là , comme porte le texte sacré, que son humanité lui tenant lieu de tabernacle , d*un tabernacle vivant qui n'avait point été fait par les mains des hommes , mais qui était l'ouvrage du Saint-Esprit, il parut non plus avec le sang des boucs et des taureaux , mais avec son propre sang ; et, pour parler en termes plus simples, là qu'il se mit en devoir d'être déjà l'agneau de Dieu, cet agneau sans tache qui devait satisfaire à la justice divine par lui-même, et aux dépens de lui-même. Dieu ne voulait plus de toutes les autres victimes ; mais ce corps tendre et délicat , dont il avait revêtu son Fils unique, était la vraie hostie qu'il attendait depuis tant de siècles. Or, la voilà enfin , cette hostie pure, sainte, digne de Dieu; la voilà qui commence à être immolée. Ainsi les Pères de l'Église Font-ils conçu , et ainsi Tertullien s'en expliquaitîl , quand il nous donnait cette excellente idée de Jésus-Christ : A partu virgineo ef/ectus hostia (Terttill.); un Sauveur aussitôt sacrifié qu'il est né, aussitôt offert à son père qu'il est sorti du sein de sa mère. Car ne vous imaginez pas , dit saint Chrysostôme, que l'imniolation de cet agneau de Dieu ait été la dernière action de sa vie, ou du moins , qu'elle n'ait été que la dernière. Si c'est par là qu'il voulut finir, ce fut aussi par là qu'il voulut commencer ; c'est-à-dire, s'il acheva son sacrifice sur la croix , il en consacra les prémices dans la crèche.
Oui , mes frères , ce fut dans sa sainte nativité que ce Verbe fait cliair commença le sacrifice qu'il devait consommer au Calvaire. H ressentait déjà ces divins empressements dont.il donna dans la suite de si sensibles témoignages à ses disciples, quand il leur disait : Baptîsmo haheo baptizari ; etquomodo coarcfor usquedum perficîatur (Luc, 12) : Je dois être baptisé d'un baptême (c'était le baptême douloureux de sa passion et de sa mort) ; et : Que je me sens pressé jusquà ce qu'il s'accomplisse! Ce terme coarctor^ selon la belle remarque de saint Ambroise, ne pouvait mieux s'appliquer ni mieux se rapporter qu'au mystère de la crèche, où toute la majesté de Dieu était comme resserrée dans la petitesse d'un enfant, et où tout le zèle de Jésus- Christ , ce zèle immense, se trouva en quelque sorte
contraint et gêné parce que le temps n'était pas eoeore venu de le ûûre paraître , et de le déployer dans toute son étendue : El quomodo coarcfor usquedum perficiaùur! Il les ressentait, dis-je, ces saints empressements, et il n'attendit pas que son sang fût entièrement formé dans ses veines , pour se livrer comme une victime. A quoi donc ce Dieu nouvellement né pensa-t-H dès le moment de sa naissance? à quoi s'occupa cette grande âme ren* fermée dans un si petit corps? appliquez-vous , mes diers auditeurs , à une vérité si touchante. Que faisait Jésus-Clirist dans la crèche? Il réparait par ses humiliations tous les outrages que l'orgueil des hommes avait déjà faits ou devait faire encore à Dieu; il rétablissait l'empire de Dieu ; il rétablisait toute la gloireque le péchélui avaitravie. Que faisait Jésus-Christ dans la crèche? Il apaisait Dieu, il désarmait la colère de Dieu ; il attirait sur les hommes la plénitude des miséricordes de Dieu. Disons quelque chose de plus particulier. Que faisait Jésus-Christ dans la crèche? Il expiait tous les crimes dont les hommes étaient alors , et dont nous-mêmes nous devions être un jour chargés devant Dieu : nos révoltes contre Dieu, nos désobéissances à la loi de Dieu , nos résistances opiniâtres aux inspirations de Dieu, nos ingratitudes envers Dieu, nos froideurs, nos relâchements dans le culte de Dieu. H payait les dettes infinies dont nous devions être comptables à la justice de Dieu : et voilà ce qu'il nous annonce par le sj^ne de sa pauvreté, par le signe de son humilité , par le signe de sa mortification : Et hoc vobis signum.
En effet , que nous apprend autre chose cet état pauvre où il se réduit . cet état humble où il paraît , cet état souffrant où il naît , sinon qu'il vient faire pénitence pour nous, et nous apprendre à la faire? Écoutez ceci , chrétiens. Je dis nous apprendre à la faire , car c'est aujourd'hui que Dieu veut que nous concevions une haute idée, une idée juste de cette sainte vertu; en voici le signe, en voici la mesure et le modèle. Un Dieu humilié et anéanti , un Dieu pleurant et versant des larmes, un Dieu souffrant. Oui , dit saint Chrysostôme, couché dans la crèche, il faisait pénitence pour nous, parce qu'il savait que nous étions incapables de la faire sans lui; que notre pénitence, sans la sienne, nous eût été absolument inutile, puisqu'elle eût été indigne de Dieu. Et il nous apprenait à la faire, parce qu'il voulait que nous connussions l'indispensable nécessité où nous sommes d'être pénitents comme lui, et qu'il savait que sa pénitence sans la nôtre , quelque mérite qu'elle pût avoir, ne nous serait jamais appliquée, ni jamais par rapport à nous ne serait acceptée de Dieu. C'est là , dis-je, ce qu'il nous enseigne; et la crèche n'en estelle pas la marque la plus convaincante? Mais com-
SUR LA NATIVITÉ DE JÊSOS-CHRIST
ment encore nous Fenseigne-t-il, cette pénitence? Ah! chrétiens, élevez vos esprits au-dessus des bassesses apparentes de ce mystère. Il pleure nos péchés, que nous ne pleurons pas nous-mêmes; et il les pleure doublement , parce que nous ne les pleurons pas nous-mêmes. Mystère adorable, et capable d'exciter dans nos cœurs les sentiments de la plus vive contrition. Car, prenez garde^ mes frères, c'est la remarque de saint Bernard : si Jésus-Christ naissant pleure dans la crèche , il ne pleure pas comme les autres enfants , ni par le même principe que les autres enfants : Piorat quippe Christus , sed non ut csUeri, aut certe non quare cœteri. (Bbrn.) Les autres enfants pleurent par faiblesse , et celui-ci pleure par raison , pleure par amour et par compassion ; les autres pleurent leurs propres misères, et celui-ci pleure les nôtres; les autres pleurent parce qu'ils portent la peine du péché, et celui-ci parce qu'il vient détruire le péché, et l'effacer par ses larmes. Or ces larmes d'un Dieu, ajoute le même Père, me causent tout à la fois et de la douleur et de la honte : Porro lacrymœ istx, Fratres, et dolorem mihi pariant et pudorem, tld.) De la honte, quand je considère que le Fils unique de Dieu a compati à mes maux , qu'il en a été si vivement touché, et que j'y suis moi-même si insensible ; quand je fais réflexion qu'un Dieu a pleuré sur moi, et que je ne pleure pas sur moimême j au contraire, que je soutiens avec une affreuse indolence, avec une tranquillité et un endurcissement monstrueux, le souvenir de nt^n péché, dont je devrais faire la matière étemelle de mon repentir et de mes pleurs. De la douleur, quand je pense qu'après avoir fait pleurer Jésus-Christ dès son berceau , je lui en donne encore tous les jours de nouveaux sujets ; que , pouvant le consoler par la réformation de ma vie , j'insulte , pour ainsi dire , à ses larmes par mes désordres; et qu'au lieu qu'il a prétendu détruire le péché et l'anéantir, je le fais revivre dans moi , et régner avec plus d'empire que jamais. Sur quoi ce grand saint s'écriait : O duritia cordis mei! (1d.) O dureté de mon cœur! jusqu'à quand résisteras-tu à la charité d'un Dieu , à la pénitence d'un Dieu , au zèle d'un Dieu , et au zèle d'un Dieu pour toi-même? Cœur de pierre! quand t'amolliras-tu , et quand deviendras-tu ce cœur de chair que Dieu promettait à ses serviteurs, c'est-àdnre ce cœur tendre pour ton Dieu , ce cœur sensible aux impressions de son amour, aux mouvements de sa grâce et aux intérêts de sa gloire? Car voilà, chrétiens, les sentiments dont saint Bernard était pénétré en contemplant la crèche de Bethléem. C'était on homme séparé du monde , crucifié au monde, mort au monde; c'était un s^int; si donc il parlait de la sorte, et s'il le pensait, nous, bien éloignés de la sainteté de sa vie et des ferveurs de sa
pénitence, que devons-nous dire, et surtout que devons-nous penser?
Il y a plus encore. Après avoir expié le péché, Jésus-Christ devait sauver et réformer l'homme pécheur, ou plutôt il devait sauver l'homme pécheur et le réformer en expiant notre péché et en satisfaisant à Dieu : Quia natus est vobi$ hodie Salcator. (Luc. , 2. ) Ne regardons point cet enûù3t enveloppé de langes comme la splendeur de la gloire du Père , comme le créateur de l'univers , comme le seigneur de toute la terre, comme le roi des siècles, et comme le juge des vivants et des morts. Il est tout cela; mais ce n'est sous aucune de ces qualités qu'il vient de nattre. Envisageons-le comme sauveur et comme réformateur de l'homme, et voyons si le signe qu'il choisit pour nous annoncer sa venue n'est pas de tous les signes le plus convenable et le plus conforme au dessein qu'il s'est proposé. C'est un Dieu né pour nous sauver; et ce qui nous perdait, chrétien», ou plutôt ce qui nous perd encore tous les jours, vous le savez , c'est un attachement criminel aux honneurs du siècle, aux richesses du siècle, aux plaisirs du siècle, trois sources de corruption , trois principes de la réprobation des hommes. Or, que fait Jésus-Christ? il vient au monde avec le signe de l'humilité , avec le signe de la pauvreté, avec le signe de la mortification. Prenez garde : je dis avec le signe d'une humilité sans bornes ; pourquoi ? pour l'opposer à cette ambition démesurée qui nous fait rechercher les honneurs du siècle, et qui est une de nos passions les plus dominantes. Je dis avec le signe d'une pauvreté volontaire; pourquoi? pour Fopposer à ce désir insatiable des biens de la terre et des richesses du siècle dont nous sommes possédés. Je dis avec le signe d'une entière mortification ; pourquoi ? pour l'opposer à cette mollesse qui nous corrompt et qui nous rend esclaves de nos sens. Peutil mieux nous marquer qu' il est ce Sauveur par excellence qui doit délivrer son peuple de la servitude de l'enfer et de la tyrannie du péché? Conduite adorable de notre Dieu! Si ce Dieu sauveur avait paru au monde avec des signes tout contraires à ceux qu'il a pris pour nous déclarer sa naissance, nous eût-il jamais persuadé ces grandes vérités, à quoi, de notre propre aveu, notre salut est attaché? Je m'explique. SU eût pris pour signe de sa venue, au lieu de l'obscurité de l'étable et de la pauvreté de la crèche, l'éclat et la gloire, l'opulence et les aises de la vie, nous eût-il jamais persuadé rhumllité de cœur, la pauvreté de cœur, le détachement et la haine de nous-mêmes? Et d'ailleurs, sans nous persuader tout cela , nous eût-il sauvés? Le voyant riche et dans l'abondance, le voyant sur le trône et dans la grandeur, le voyant dans le faste, dans la pompe, aurions-nous été tou<
SUR LA NATIVITE DE JÉSUS-CHRIST
chés des maximes de son Évangile, de cet Évangile qui devait condamner notre amour-propre? Quelques leçons qu'il nous eût faites touchant le mépris du monde et le renoncement au monde, Ten aurions-nous cru? Quelque assurance qu'il nous eût donnée du bonheur de ceux qui souffrent et qui pleurent, nous en serions-nous tenus à sa parole? De sa doctrine, n'en aurions-nous pas appelé à son exemple? et quoique la conséquence de son exemple à sa doctrine ne fût pas juste par rapport à nous , eussions-nous eu assez d'équité pour ne nous en pas prévaloir? Vous annonçant aujourd'hui un tel Sau- ?eaT, et avec de telles marques, serais* je bien reçu à TOUS prêcher la sévérité chrétienne , et oserais-je m'élever contre votre luxe, contre vos délicatesses, contre tous les désordres d'une cupidité avare ou sensuelle? Mais maintenant que je vous annonce un Sauveur né dans une crèche et réduit à une extrême misère; mais maintenant que je vous le présente, ce Sauveur, tel qu'il a voulu être , et tel qu'il est en effet, sans secours, sans biens, sans autorité, sans crédit, sans nom, exposé dès sa naissance à toutes les injures d'une saison rigoureuse, à peine couvert de quelques misérables langes , n'ayant pour lit que la paille, et pour demeure qu'une vile retraite et une étable ; quels reproches n'ai-je pas droit de vous faire? quels arrêts ne puis-je pas prononcer contre vous ! Je dis contre vous , mondains ambitieux et entêtés d'une vaine grandeur ; je dis contre vous , mondains avides et intéressés ; je dis contre vous , mondains amateurs de vous-mêmes et voluptueux.
Car enûn, mes chers auditeurs, raisonnons tant qu'il nous plaira; ce signe de Thumilité d'un Dieu confond aujourd'hui malgré nous tout l'orgueil du monde; et pour peu qu'il nous reste de religion , il est impossible qu'à la vue de la crèche nous soutenions rénorme contradiction qui se trouve entre cet orgueil du monde et notre foi. Qu'un juif ou qu'un païen soit livré aux désirs d'une ambition déréglée , je ne m'en étonne pas; c'est une suite naturelle de l'incrédulité de l'un et de la vanité de l'autre ; mais qu'un chrétien qui fait profession d'adorer un Dieu humilié et anéanti; disons mieux, qu'un chrétien qui , dans la personne de son Dieu , fait profession d'adorer l'humiliation même et Fanéantissement même, soit dans sa propre personne idolâtre des honneurs du monde, ne pense qu'à se les attirer, n'ait en vue que l'accroissement de sa fortune , ne puisse rien souffrir au-dessus de soi, se pique d'aspirer à tout, ne borne jamais ses prétentions, dise toujours dans son cœur : Jscendam (Isat., 14) , Je n'en demeurerai pas là , se pousse par brigue et par intrigue là où il se défie que son mérite le puisse élever, et se plaigne de Pinjustice du siècle , quand par les voies les plus obliques il désespère d'y par-
BOURDÀLOUE. — T. U.
venir, ne regarde ce qu'il est déjà qu'avec indifférence et avec dégoût, et ce qu'il voudrait être qu'avec des impatiences qui le troublent, des inquiétudes qui le dévorent; qu'uu chrétien , dis-je, avec la foi de ce grand mystère que nous célébrons, ait le coeur plein de ces sentiments , s'en fasse des règles de vie, et se croie sage et habile de les suivre : ah! mes chers auditeurs , ce sont des contradictions que je ne comprends pas. Mais d'où viennent-elles, ces contradictions, que d'une opposition secrète à ce signe vénérable de l'humilité d'un Dieu naissant? Si ce signe trouvait dans nos esprits toute la docilité que la foi demande, ces contradictions cesseraient, et notre ambition serait pour jamais détruite. Or, du moment que ce signe détruit l'ambition dans nous , nous ne pouvons plus douter que ce ne soit le signe du Dieu sauveur.
Raisonnons tant qu'il nous plaira ; malgré tous nos raisonnements, ce signe de la pauvreté d'un Dieu confond l'aveugle cupidité des hommes; et il n'y a point de riche mondain , pour peu qu'il ait encore de christianisme, qui ne soit aujourd'hui troublé, alarmé, consterné de cette pensée : Le Dieu que j'adore est venu me sauver par le renoncement aux richesses , et sa pauvreté est le signe qu'il m'a donné de mon salut. Il est vrai que le monde sans égard à ce signe, ne laisse pas de persister dans ses maximes, qu'à quelque prix que ce soit il en faut avoir, que la grande science est d'en avoir, que la vraie sagesse est de s'appliquera en avoir, que tout est permis et honnête pour en avoir, qu'on ne peut jamais en avoir trop, ni même en avoir assez; que les hommes ne valent , ni ne sont estimés , qu'autant qu'ils en ont : mais il n'est pas moins vrai , répond saint Bernard , que dans tout cela le jugement du monde est réfuté, est renversé, est réprouvé par Jésus-Christ : Sed in kis omnibus judicium mundi argidlur, subvertitur, confutatur (Bebn.) , et que le signe de sa crèche sufiQt pour donner de l'horreur de cesdamnables maximes. Or ce signe peut-il confondre des maximes aussi damnables que celles-là, et n'être pas le signe du Rédempteur qui vient sau* ver le monde? Il est vrai que, malgré ce signe, les riches du siècle ne laissent pas de s'applaudir de leur prospérité, et d'en faire le sujet de leur vaine joie; mais aussi est-ce pour cela, ajoute saint Bernard, que Jésus-Christ dès son berceau l^ur dit anathème, et que de sa crèche, comme du tribunal de sa justice, il leur prononce aujourd'hui ces arrêts de condamnation : ^a? vobis divitibus ! (Luc, 6.) Malheur à vous, riches avares; malheur à vous , riches injustes; malheur à vous , riches orgueilleux; malheur à vous, riches insensibles et sans miséricorde! c'est-à-dire, malheur à la plupart de vous; car c'est là que vous conduisent communément ces biens périssables que vous possédez, ou plu^t qui
SUR LA NATIVITÉ DE JÉSUS-CHRIST
Yous possèdent plus que vous ne les possédez vous mêmes,! Or, dans le dessein qu'avait le Sauveur du inonde de lancer un jour contre les riches ces formidables anatbèmes, par quel signe plus naturel pouvait-il les y préparer, que par le signe de sa pauvreté ; et dès là n*étaitpce pas un signe de salut pour eux, puisqu'en les préparant à ces anathèmes, il leur apprenait à s'en préserver ?
Raisonnons tant qu*il nous plaira ; malgré toutes nos vues mondaines, ce signe de la mortification d*un Dieu confond aujourd'hui la mollesse du monde; et il n'y a point d'âme sensuelle, pour peu qu'elle soit encore susceptible des saintes impressions de la grâce, qui, s'appliquant ce signe et le considérant, ne rougisse de ses délicatesses, ou n'y renonce même pour jamais. Or, de là, j'ai droit de conclure que c'est donc un signe de rédemption. Car ce qui corrompt plus souvent une âme, et ce qui la rend esclave du péché, c'est rattachement à son corps, <iette vie molle dont on se fait une habitude , cette condescendance éternelle aux désirs de la chair, cette attention à la flatter et à ne lui rien refuser , à lui accorder tout ce quelle demande et plus qu'elle ne demande ; cette superfluité d'ajustement, de parures, de propretés, de commodités; cette horreur de la souffrance, et ce soin excessif de prévenir et de fuir tout ce qui pourrait faire de la peine et mortifier : voilà ce qui entretient dans nous le règne de cette concupiscence charnelle qui souille les âmes. Or, je défie l'âme la plus asservie à ses sens , de pouvoir se présenter devant la crèche du Sauveur sans avoir honte d'elle-même. On tâche à justifier tout cela, et à s'en faire même une conscience ; car qu'estce que la fausse conscience n'excuse pas ? mais il est question de savoir si l'on peut avec tout cela être conforme à ce Dieu, dont la chair innocente et virginale doit être le modèle de la nôtre. Or, le voici lui-même, reprend saint Bernard, qui vient nous assurer du contraire; lui-même, qui est la sagesse de Dieu, vient nous détromper de toutes nos erreurs. Cette sagesse que Dieu tenait cachée dans son sein, se découvre pour cela visiblement à nous. Parce que nous étions charnels, et que nous ne comprenions rien que de charnel, elle veut bien s'accommoder à notre faiblesse; elle prend un corps, elle se fait chair; et, revêtue qu'elle est de notre chair, elle nous prêche hautement et sensiblement que cette vie douce et commode est la voie infaillible de la perdition, qu'il n'y a de salut que dans la pénitence, et qu'une partie essentiel le de la pénitence est de mater sa chair et de la crucifier avec ses vices. Car voilà, mes frèr^, ce que la sagesse incarnée nous dit aujourd'hui; voilà ce que nous annoncent retable, la crèche, les langes, toutes les circonstances qui accompagnent la naissance de cet adonible enfant : HocprxcUcat sk^bulum, hoc clamai
prœsepe , hoc laeti/mxevangelizanf. (Bern.) Oui, Seigneur, c'est ce que vous nous faites entendre : et quand vous parlez, ttest juste que vous soyez écouté ; il est juste que toute la sagesse du monde s'anéantisse, et rende hommage aux saintes vérités que vous nous révélez; il est juste que, renonçant à ses lumières, elle avoue que ce signe de la crèche avait plus de proportion que tout autre avec l'office de sauveur que vous veniez exercer. Si vous aviez pris , 6 mon Dieu! ce signe pour vous, il pourrait ne pas convenir à ridée que nous avons de votre sainteté et de votre suprême majesté ; mais le prenant pour nous, nous reconnaissons que c'est le signe qu'il nous fallait, puisque c'est par là^ue tous les dérèglements de notre esprit et tous les emportements de notre cœur devaient être confondus. N'est-ce pas même ainsi que l'ange semble nous le déclarer par ces paroles : El hoc vobis signumf(Lvc. , 2.) Comnoe s'il nous disait : C'est un signe, mais un signe pour vous et non pour lui ; un signe pour vous faire comprendre ce qui vous a jusqu'à présent per-. dus, et ce qui doit désormais vous sauver. Si vous étiez venu , ô mon Dieu ! pour être le Sauveur des anges, peut-être ce signe n'aurait-il pas été propre pour eux; mais il était propre pour des hommes superbes, pour des hommes remplis de l'amour d'euxmêmes, pour des hommes dominés et corrompus par l'avarice ; Et hoc vobis signum. Ce signe de la crèche, reprenait Tertullien, par rapport à mon Dieu, paraît indigne de sa grandeur : mais ce qui me parait indigne de lui est nécessaire pour moi ; ce qui fait en apparence sa confusion est le remède des mes criminelles vanités; ce qui est le signe de son humiliation est le sacrement de mon salut : Totum hoc dedecuSy sacramentum est mex salufis, (Tbhtull.) Et parce que le Dieu que j'adore ne veut être aujourd'hui ce qu'il est que pour mon salut; parce qu'oubliant en quelque façon qu'il est le Dieu de tous les êtres, il se contente d'être le Dieu de mon salut; parce qu'en vertu de ce mystère, il semble que mon salut ne soit pas tant pour sa gloire que sa gloire pour mon salut, puisqu*il la sacrifie à mon salut, il veut bien prendre ce signe si salutaire et si nécessaire pour moi, tout humiliant qu'il peut être pour lui.
Ainsi , mes chers auditeurs , malheur à nous , si nous rejetons ce signe; malheur, si nous ne l'honorons qu'extérieurement ; malheur, si, jui& encore d'esprit et de cœur, nous nous scandalisons : O prsc* sepesplendidum! oJeUces panni! (Ambb.) O glorieuse crèche! s'écriait le grand saint Ambroise, et devons- nous nous écrier après lui : ê heureux langes ! d précieuses marques de la venue de mon Sauveur, et du dessein qu'il a de me sauver! signe le plus naturel, mais en même temps signe le plus efGcdce , puisqu'il commence déjà à produire les merveil-
SUR LA NATIVITÉ DE JÉSUS-CHRIST
tas efifeu pour lesquels le Sanveur est né , comme je Tais vous le montrer dans la seconde partie.