DEUXIÈME PARTIE
Non , chrétiens , à en jnger par Texpérience et par révénement, jamais Dieu, tout Dieu qu*il est, n*a donné aux hommes de signe plus efficace, ni d'une plus surprenante Tcrtu, que celui qu'il nous donne dans la naissance de son Fils. Car malgré les oppositions et les contradictions du monde, ce signe a sanctifié le monde et tous les états du monde. Miracle dont je ne veux point d'autre preuve que réuble de Bethléem, puisque c'est là que, malgré l'infidélité du monde, ce signe de l'enfance de Jésus-Christ a rempli les ignorants et les simples de la science de Dieu, et a captivé les sages et les savants sous Tobéissance de la foi ; là que, malgré la cupidité du monde , ce signe de la pauvreté de Jésus-Christ a fait aimer aux pauvres leur misère, et a détaché les riches de leurs richess^es ; là que , malgré Torgueil du monde, ce signe des abaissements de Jésus-Christ a élevé dans Tordre de la grâce de vils sujets, et a persuadé aux grands et aux puissants du siècle de se fahre petits et humbles devant Dieu. Donnons jour à ces pensées. Qu'avez-vous compris, quand j'ai dit le monde sanctifié et sanctifié dans tous ses états, sinon ces changements tout divins, ces efifets surnaturels qu'a opérés la naissance du Fils de Dieu dans toutes les conditions qui partagent le monde , c'est-à-dire la simplicité éclairée, et la prudence humaine obligée de renoncer à ses propres vues ; la pauvreté reconnue pour béatitude, et l'opulence consacrée à la piété et à la religion ; la bassesse rendue capable de servir à Dieu d'instrument pour les plus grandes choses, et la grandeur soumise à Dieu par la grâce de l'Évangile, et dévouée au culte de Dieu ? Car ce sont là les merveilles que Tétable de Bethléem nous découvre sensiblement, d'une part dans les pasteurs , et de l'autre dans les Mages : et G^est aussi ce que j'appelle le miracle de la sanctification du monde. Dans les pasteurs , nous voyons des hommes grossiers devenus spirituels et intelligents, et dans les Mages, des hommes intelligents et spirituels devenus dociles et fidèles; dans les pasteurs, des pauvres glorifiant Dieu et s'estimant riches, et dans les Mages, des riches pauvres de cœur, et se dépouillant sans peine de leurs trésors ; dans les pasteurs , des sujets méprisables selon le monde, choisis pour être les premiers apdtres de Jésus-Christ, et dans les Mages, des grands de la teire humiliés et prosternés aux pieds de ce nouveau Messie. Miracle subsistant , qui , de l'étable de Bethléem , s'est répandu par un autre miracle dans tout le monde chrétien. Miracle qui va vous faire voir la vertu toute-puissante de ce signe par où l'ange annonce aujourd'hui la venue du Sauveur : Natus
tst vobis hodie SabxUor, et hoc vobis ^tgnum. (Luc, 2.) Appliquez-vous, mea^chers auditeurs; tout ceci renferme pour nous des instructions bien soli • des et bien importantes.
Des simples et des ignorants (car puisque Jésus- Christ dans le mystère de ce jour lâir a donné la préférence en les appelant les premiers à son berceau, il est juste de commencer par eux), de< simples éclairés de Dieu, des pauvres glorifiant Dieu, et dans leur condition s'estimant riches, c'est ce qui paraît dans les pasteurs, et ce que le signe de la pauvreté de Jésus-Christ opéra divinement dans leurs personnes. Ils passaient la nuit , dit révangéliste, à garder leurs troupeaux, lorsque tout à coup ils se trouvent investis d'une lumièM céleste qui les frappe : Et ciarHas Dei cireumfttlsH iUos (Idem.) Pénétrés de cette lumière, et intérieurement émus , ils se disent l'un à l'autre : Allons, voyons ce qui est arrivé , et instruisons-nous de ce que le Seigneur veut ici nous fiaire connaître. Ils viennent à Bethléem, ils entrent dans l'étable, ils aperçoivent l'enfant dans la crèche; et, à la vue de ce signe , ils comprennent que c'est le Verbe de Dieu, ce Verbe incréé, mais fait homme pour sauver les hommes : yiderUes cognoverunl de yerho quod diclum erat ilUs de puero hoc, (id.) Prenez garde, s'il vous platt : ce signe de la crèche ne les trouble point, ne les rebute point, ne les scandalise point; au contraire, c'est par là qu'ils discernent le don de Dieu ; c'est par ce signe qu'ils se sentent excités à bénir le ciel. Car ils regardent ce Dieu naissant, non-seulement comme leur consolation, mais comme leur gloire; ils se tiennent honorés de lui être semblables, et ils découvrent en lui leur bonheur et les prérogatives infinies de leur condition. Touchés donc de ce signe , ils adorent dans Jésus-Christ la pauvreté, qui jusque-là avait été le sujet de leurs chagrins et de leurs plaintes. Ils s'en retournent comblés de joie, contents de ce qu'ils sont, déplorant le sort des riches de Jérusalem, bien loin de l'envier; heureux en qualité de pauvres d'être les élus d'un Dieu pauvre comme eux , et les prémices de sa rédemption : Et reversi surUglorificantes et boudantes Deum. ( id. ) Ce n'est point encore assez pour eux de l'avoûr connu , ce Dieu pauvre; ils l'annoncent de toutes parts; ils publient les merveilles de sa naissance, et tous ceux qui les écoutent en sont surpris et ravis : Et omnes gui audierunt, miratistmt, (id.) Qu'est-ce que tout cela? demande saint Chrysostême; par où ces bergers dans un moment sont-ils devenus si intelligents et si spirituels? d'où leur est venu ce don de pénétration, cette science de Dieu dont ils sont remplis? comment Font-ils s! tdt acquise, et où ont-ils appris le secret de la communiquer si aisément et si parfedtement aux autres ? Ah ! mes frères ,
SUR LA NATIVITÉ DE JÉSUS-CBRIST
reconnaissons ici la Providence, et rendons-lui, avec des cœurs dociles, les hommages de notre foi : tout cela est le merveilleux effet de la crèche du Sauveur, et voici comment : comprenez et goûtez cette moralité si essentielle au christianisme que vous professez.
La pauvreté, dit saint Bernard, abondait sur la terre; mais on n*en savait pas le prix : et c'était de là néanmoins que dépendait le salut de la plus grande partie du monde, puisque dans Tordre des conseils de Dieu , la plus grande partie du monde devait avoir la pauvreté pour partage. Que fait Jésus-Christ? il vient apprendre au monde à Testimer : cette pauvreté était un trésor caché que chacun possédait sans le connaître, ou, pour mieux dire, que les hommes tout mondains et tout charoels possédaient malgré eux, et sans le vouloir; il vient leur en donner une juste idée, et leur en montrer la valeur. Et, en effet, à peine a-t-il paru avec les marques précieuses de la pauvreté, que voilà des hommes , quoique charnels , persuadés du prix inestimable de ce trésor, ravis de l'avoir trouvé , prêts à tout quitter pour s'en assurer la possession , louant Dieu d'y être parvenus : Glorificantes et laudantes Deum. (Luc, 2.) Parlons plus clairement. La pauvreté abondait sur la terre; mais, comnoe ajoute saint Bernard, ce n'était pas celle qui devait béatiûer les hommes, et servir de titre pour l'héritage du royaume de Dieu. Car qu'était-ce que la pauvreté qui régnait sur la terre? Une pau\Teté dont on gémissait, dont on rougissait, dont on murmurait; et celle par où Ton devait entrer dans le royaume de Dieu, était au moins une pauvreté acceptée avec soumission , soufferte avec résignation , convertie par un saint usage en bénédiction : or, Toilà celle dont le Fils de Dieu lève aujourd'hui l'étendard , en proposant le signe de sa crèche ; et TOUS savez avec quelle ardeur et quel zèle cet étendard a été suivi. Donnons encore à ceci un nouvel éclaircissement. Avant Jésus-Christ, on voyait des pauvres dans le monde; mais des pauvres, reprend saint Bernard, qui s'estimaient malheureux de l'être ; des pauvres qui , souffrant toutes les incommodités de la pauvreté, n'en avaient ni la vertu, ni le mérite , et qui , n'ayant pas les avantages des richesses , en avaient toute la corruption et tout le désordre; •des pauvres sans humilité, sans piété, souvent $ans conscience et sans religion; des pauvres dont l'indigence et la misère n'empédiaient pas le libertinage des mœurs, et qu'elle rendait au contraire plus vicieux et plus dissolus; en un mot, des pauvres réprouvés de Dieu par l'abus qu'ils faisaient de la pauvreté même. Voilà de quoi le monde était plein , et il fallait, pour sanctifier le monde, des pauvres d'un caractère tout différent; c'est-à-dire des pauvres aimant leur pauvreté, profitant de leur pauvreté.
honorant Dieu, et remerciant Dieu dans leur pauvreté; des pauvres en qui la pauvreté fût le fond d'une vie pure et innocente; des pauvres appliqués à leurs devoirs, vigilants, fervents, laborieux; des pauvres dont la rçligion fît respecter la condition, et dont la condition fût un état avantageux pour la religion. Or, grâces à celui dont nous célébrons la naissance, c'est par la vertu de sa crèche que le monde a vu de semblables pauvres; et l'on peut dire que par là ce signe de la crèche a changé la face du monde, puisque partout où il a été reconnu, la pauvreté, changeant de nature et de qualité, a rempli le monde de justes , de saints , de prédestinés ; an lieu qu'auparavant elle le remplissait d'hommes inutiles, d'IionuDCS vagabonds, et souveut de scélérats.
Sortons de l'étable de Bethléem , et , par une autre preuve encore plus touchante, convainquons-nous de cette vérité. Qui a fait dans l'Église de Dieu tant de pauvres volontaires, dont la sainteté, aussi bien que la profession , est encore de nos jours l'oruenoent du christianisme? La vue de la crèche de Jésus- Christ : voilà ce qui a peuplé le monde chrétien de ces pauvres évangéliques , qui , par un esprit de foi , se sont fait un bonheur et un mérite de quitter tout et de se dépouiller de tout. Le monde profane les a traités de fous et d'insensés ; mais , en vue de cette crèche, ils ont tenu à honneur d'être réputés fous et insensés dans l'idée du monde profane , pourvu qu'ils eussent l'avantage d'être en cela même plus conformes à ce Dieu naissant. Des millions de fidèles, d'opulents qu'ils étaient, ont renoncé, pour le suivre, à toute la fortune du siècle; des hommes comblés de biens ont, à l'exemple de Moïse, préféré les misères de ce Dieu sauveur et celles de son peuple , à toutes les richesses de l'Egypte ; des vierges , illustres pai'leur sang, ont sacrifié, pour devenir ses épouses, les plus grandes espérances; des princesses, pour se rendre dans sa maison d'humbles servantes , ont abandonné toutes leurs prétentions et tous leurs droits. Tel est le miracle dont nous sommes témoins , et , malgré l'iniquité du monde , ce miracle subsistera jusqu'à la fin des siècles; c'es^à•dire, jusqu'à la fin des siècles il y aura des pauvres par* faits, des pauvres héritiers du royaume céleste, et cohéritiers du Dieu pauvre qui est venu leur eu tracer le chemin et les y appeler.
Peuples qui m'écoutez, voilà ce qui doit vous remplir d'une confiance chrétienne et vous conso« 1er : vous professez une religion qui relève votre bassesse, qui honore votre pauvreté, qui béatifie vos misères, et qui vous en découvre les avantages dans la personne de votre Dieu. Vous êtes peu de chose selon le monde; mais c'est par là même qu'il ne tient qu'à vous d'être les siyets les plus propres au royaume de Dieu, J[»aisqae Dieu se plaît a ré.
SUR LA NATIVITÉ DE JÉSUS-CHRIST
pandre sur vous les richesses de sa grâce. Si vous connaissiez le don précieux que vous possédez et qui est en vous, si vous saviez estimer votre pauvreté ce qu'elle vaut, vous ne penseriez qu'à bénir le ciel ; et , vous félicitant vous-mêmes de la conformité de votre état avec Tétat de Jésus-Christ, vous goûteriez sensiblement ce que votre infidélité a tant de peine à comprendre et peut-être à croire, je veux dire le bonheur et le prix de votre condition.
Au contraire, grands du monde, sages du monde, riches et puissants du monde , voilà votre humiliation , et ce qui doit vous faire marcher dans la voie de Dieu avec crainte et avec tremblement. Vous adorerez un Dieu qui , se faisant homme, n'a rien voulu être de ce que vous êtes; et qui, par un dessein particulier, a affecté d'être tout ce que vous n'êtes pas : un Dieu qui , venant au monde, a méprisé toute la grandeur et toute la prospérité humaine, les regardant comme des obstacles à la fin de sa mission : un Dieu qui dans cette vue a appelé les pauvres et les petits préférablement à vous , et qui par là (oserais-je me servir de ce terme , si je n'avais de quoi vous l'adoucir?}, qui, dis-je, par là, semblerait presque vous avoir dédaignés ; car, en qualité de prédicateurs de FÉvangile, nous ne pouvons, mesfrères, disait saint Cjrprien , quelque zèle , et même quelque respect que nous ayons pour vos personnes , vous dissimuler cette vérité afOîgeante : mais écoutezmoi , et comprenez-en bien l'adoucissement. Car il n'est point absolument vrai que ce Dieu pauvre ait en effet rebuté ni dédaigné la grandeur du monde , et j'avance même que, bien loin de la dédaigner, il a eu dans sa naissance des égards pour elle , jusqu'à la rechercher et à se l'attirer; mais c'est ici que je reconnais encore la vertu miraculeuse du signe de la crèche, et que j'adore les conseils de Dieu. Comme la vertu de ce signe a paru dans les petits, en les élevant aux plus hautes fonctions de l'apostolat; dans les simples,en les éclairant des plus vives lumières de la foi ; dans les pauvres, en les enrichissant des plus précieux dons de la grâce : aussi, par un autre prodige , ce même signe de la crèche a-t-il fait paraître 83 vertu dans les grands , en les réduisant à s'abaisser devant Jésus-Christ; dans les sages , en les soumettant àlasimplicitédelafoi; dans les riches, en les détachantde leurs richesses et lesrendant pauvres de cœur. Cestdequoi nous avons la preuve dans l'exemple des Mages, mais une preuve à laquelle je défie les cœurs les plus endurcis de résister, s'ils s'appliquent à en sentir toute la force. Car Jésus-Christ naît dans la Judée; et des Mages, c'est-à-dire des hommes savants, des puissants, des opulents du siècle, des rois même viennent des extrémités de l'Orient pour le chercher. Après avoir abandonné pour cela leurs États, après avoir su, orté les fatigues d'un long
voyage, après avoir essuyé mille dangei , ils arrivent à Bethléem, ils entrent dans l'étable, et là que trouvent-ils ? Un enfant couché dans une crèche. Mais cet enfant, est-ce donc le Dieu qu'ils sont venus reconnaître? Oui, chrétiens, c'est lui-même; et c'est justement à ce signe de la crèche qu'ils le reconnaissent. Sans délibérer, sans examiner, des qu'ils l'aperçoivent , ils se prosternent devant lui; et non contents de lui sacrifier leurs trésors en les lui offrant, ils lui sacrifient leur raison en l'adorant.
Ah! chrétiens, achevons de nous instruire dans cet excellent modèle que Dieu nous propose. Il est vrai , les Mages ne voient qu'une crèche et qu'un enfant; mais c'est la merveille de Dieu, que ce signe de l'enfance et delà crèche de Jésus-Christ ait assez de pouvoir sur leurs esprits pour leur faire adorer dans cet enfantée qui semble le moins digne de leurs adorations, qu'il fasse assez d'impression sur leurs cœurs pour en arracher dans un moment les passions les plus vives eties plus enracinées, et qu'ilsoit assez efficace pour les humilier sous le joug de la foi. Après cela, douterons-nous que ce signe ne soit le signe du Dieu sauveur? Je prétends que ce seul miracle de la conversion des Mages en est un témoignage plus éclatant que tout ce que Jésus-Christ fera jamais ; et que les aveugles-nés guéris, que les morts de quatre jours ressuscites, ne seront point des signes plus authentiques de sa divinité et de sa mission que ce qui parait dans l'étable de Bethléem, c'està-dire, que des grands du monde, que des riches du monde , que des sages du monde, soumis à l'empire de Dieu. C'est un grand miracle que des hommes simples et ignorants, comme les pasteurs, parviennent tout à coup à la connaissance des plus hauts
mystères, et soient remplis des lumières divines; mais un miracle sans contredit encore plus grand , c'est que des hommes versés dans les sciences humaines et adorateurs de leur fausse prudence y renoncent pour ne plus suivre que les vues obscures de la foi. Car entre la sagesse du monde et l'obéissance de la foi , il y a bien plus d'opposition qu'entre la simplicité de l'esprit et les lumières du ciel , puisque Dieu prend plaisir à se communiquer aux simples .* Etcum simpUcibus sermocinatio ^us, {Prov,^ 5.) Quand donc je vois des bergers éclairés de Dieu ; connaissant le Verbe fait chair, et l'annonçant, le glorifiant, j'en suis moins surpris, parce que ce sont là les voies ordinaires de la Providence; mais au contraire, la sagesse du monde étant silSpposée aux révélations de Dieu, voulant raisonner sur tout , voulant avoir l'évidence de tout , voulant décider de tout selon ses vues , ce qui m'étonne, c'est de la voir si docile dans les Mages et si souple. Frappé de ce changement, j'étends, s'il m'est permis , la proposition de Jésus- Christ , lorsqu'il disait à son Père : Confileor tibi, Pater, quia abscondisti hœc a sapientibus el pru-
SUR LA NATIVITÉ DE JÉSUS-CHRÏST
dentibuSy et revelasU eaparvtdis (Màtth., 11 ) : Je TOUS bénis , mon Père, de ce que tous ave/ caché toutes ces choses aux sages et aux prudents du siè* de pour les révéler aux petits. Car je dis à Dieu : Soyez éternellement béni , Seigneur, de les avoir révélées aux savants et aux sages ; et quand je le dis ainsi , je ne détruis en aucune manière la parole du Fils de Dieu, puisqu'il a fallu, pour recevoir cette foi et pour croire ces ineffables mystères, que les savants et les sages soient devenus petits comme des enfants : £t revelasU ea parvulis.
C'est un grand mnrade que des pauvres, tels qu'étaient les pasteurs, apprennent à estimer la pauvreté, jusqu'à s'en flaire un bonheur et un sujet d'action de grâces; mais un miracle sans doute encore plus grand , c'est que des riches se détachent de leurs richesses , et deviennent pauvres de cœur : car il est bien plus difficile d*allier ensemble l'opulence et la pauvreté de cœdr, que cette même pauvreté de cœur et une pauvreté réelle et véritable. Que des bergers donc, nés dans la disette , accoutumés à vivre dans l'indigence et à manquer des commoditésde la vie , se bornent à leur état et en soient contents, c'est ce que j'ai moins de peine à comprendre : mais la possession des richesses étant un poison si subtil pour corrompre le coeur, et une amorce si puissante pour le surprendre et pour l'attacher, que les Mages, je veux dire que des riches, éteignent dans eux toute affection à ces biens trompeurs et enchanteurs ; qu'ils déposent leurs trésors aux pieds de Jésus-Christ pour l'en rendre maître, et qu'ils consentent à n'avoir plus désormais, s'il le faut, d'autre héritage sur la terre que sa pauvreté; qu'au moins dans l^ir estime ils la préfèrent, cette pauvreté chrétienne , à toute la fortune du monde ; c'est ce que je ne puis assez admirer. Touché de ce prodige , je m'adresse à vous , riches , et je ne vous dis plus, comme saint Jacques : Tremblez, gémissez, déplorez le malheur de votre état : Jgite nunc, divUes, plorate uhdanUsintniseriis vestris (Jàgob., S) ; mais je vous dis : Prenez confiance , et consolezvous ; car Jésus-Christ est venu appeler et sauver les riches aussi bien que les pauvres. Mais du reste , quels riches? observez-le bien, et voilà en quoi ce que je dis s'accorde parfaitement avec ce que dit cet apôtre. Car ces riches que Jésus-Christ reçoit à sa suite , et à qui il destine sa gloire , ce sont des riches détrompés du vain éclat des richesses, des riches prêts à lui sacrifier toutes leurs richesses, des riches pauvres de volonté et en esprit, et disposés, quand il lui picira, à l'être pour lui et comme lui, réellement et en effet.
C'est un grand miracle que, malgré la bassesse de leur condition , Dieu ait suscité les pasteurs pour être comme les premiers apôtres du Messie, et pour publier dans le monde sa venue ; mais un miracle en-
core bien plus grand, c'est que, malgré l'orgueil presque inséparable de la puissance humaine , Dieu dans les Mages ait inspiré aux puissants du siècle tous les sentiments de la vraie hunailité; car l'humilité dans la grandeur est le chef-d'œuvre de la grâce. Ainsi , sans me contenter de vous dire avec l'apôtre saint Paul , que Dieu a choisi les faibles pour confondre les for^s, et les petits pour humilier les grands. Infirma mundi elegit Dans ut confundat fortia (1. Cor,, 1) ; je puis ajouter qu'il a pareillement choisi les forts pour instruire lesfadbles, et les grands pour servir de modèles aux petits. Mais du reste , quels grands? prenez garde; voici l'édaircissemeot de ma pensée , et par où elle convient avec cdle du mattre des Gentils : des grands descendus volontairement et par leur choix, au rang des petits; des grands prévenus d'un saint mépris pour toute la pompe qui les environne, et plus petits à leurs yeux qu'ils ne sont grands devant les hommes ; des grands qui ne prisent leur grandeur qu'autant qu'elle peut servir à s'abaisser plus profondément aux pieds de l'Homme- Dieu ; des grands jaloux , non de leur gloire , mais de la gloire de Dieu ; préparés à tout entreprendre , nop pour dominer, mais pour obéir à Dieu; non pour se faire honorer et craindre , mais pour faire honorer et craindre Dieu ; non pour se chercher eux-mêmes et leurs propres avantages, mais pour maintenir les droits et les intérêts de Dieu.
Voilà , mes chers auditeurs , ce qu'a pu opérer le signe de la crèche, et ce qu'il doit encore opérer dans chacun de vous, si vous voulez que ce soit pour vous un signe de salut : il faut qu'il corrige toutes vos erreurs, et qu'il vous fasse prendre des maximes toutes contraires à la sagesse du monde; il faut qu'il amortisse le feu de cette avare convoitise qui vous consume, et qu'il vous dégage de toute attache aux biens périssables du monde; il faut qu'il réprime vos ambitieux désirs, et qu'il bannisse de votre cœur toutes les vanités et tout le faste du monde. Autrement, craignez la vertu de ce signe, bien loin d'y mettre votre confiance; car ce signe de salut, pour les autres, ne pourrait être pour vous qu'un signe de réprobation : signe vénéraUe et tout divin, en quoi consiste le caractère propre du christianisme, et par oi!k d'abord il s'est fait connaître. Mais grâces soient rendues au Dieu îibœortel qui nous faitvoir encore aujourd'hui, pour notre consolation, ce signe respecté , révéré , adoré par le premier roi du monde; je veux dire, qui nous fait voir le premier roi du monde fidèle à Jésus-Christ, dédaré pour Jésus-Christ, saintement occupé à étendre la gloire de Jésus-Christ, et à combattre les ennemis de son ÉgUse et de sa foi. L'hérésie abattue, l'impiété réprimée, le duel aboli, le sacrilège recherché et hautement vengé, tant d'autres monstres dont Votre Majesté , sire , a purgé la France , et qu'dle a bannis
SUR LA CIRCONCISION DE JÉSUS-CHRIST
de sa cour, ea seront d'éternelles preuves. Le diraije, néanmoins; et pourquoi neledirai-jepas, puisqu'il y va des intérêts du Seigneur, et que je parle devant un roi à qui les intérêts du Seigneur sont si chers ? de ces monstres que Votre Majesté poursuit, et contre qui elle a déjà si heureusement employé son au* torité royale, il en reste encore, sire, qui demandent votre zèle et tout votre zèle. L'Écriture me défend de les nommer; mais il me suffit que Votre Majesté les connaisse, et qu'elle les déteste. Elle peut tout, et la seule horreur qu'elle en a conçue sera plus efficace que toutes les lois pour en arrêter le cours. Us ne souti^dront pas sa disgrâce, ni le poids de son indignation ; et quand elle voudra , ces vices honteux au nom chrétien , cesseront d'outrager Dieu et de scandaliser les hommes. C'est pour cela, sire, que leciel vousa placésur le trdne; c'est pour cela qu'il a versé si abondanunent sur votre personne sacrée les dons de furce, de sagesse, de piété qui vous distinguent entre tous les monarques de l'univers ; mais c'est par là même aussi que Votre Majesté attirera sur elle toutes les bénédictions dont Dieu récompensa autrefois la religion de David : car je le protégerai , dit le Seigneur, parlant de ce saîAt roi ; je l'appuierai , ma main s'étendra pour le seeoorir et mon bras le fortifiera ; j'exterminerai ses ennemis de devant ses yeux, toutes ses entreprises réussiront , onfln j*en ferai mon fils aîné , et je rélèverai au-dessus de tous les rois de la terre : El ego primogenUum ponam illutn, excelsumprx reçibus terrx (Ps, 88) ; oracle accompli dans Votre Majesté, encore plus visiblement que dans le religieux prince en faveur duquel il fut d'abord prononcé. Nous n'en doutons point , sire : voilà d'où sont venus et d'où viennent sans interruption ces prospérités et ces succès qui ont étonné toute l'Europe , et dont le bruit s'est répandu jusqu'aux extrémités de la terre. A ces succès , ô mon Dieu! à ces prospérités passées, vous en ajouterez de nouvelles : vous bénirez toujours un roi dont le premier soin est de vous honorer et de vous servir ; dont le souhait le plus ardent est de faire de sa cour une cour chrétienne, et du monde même, s*il en était maître, un monde chrétien. Ainsi pOurrez-vous, sire, attendre tout d*un Dieu à qui vous donnez tous les jours des marques si sensibles de votre piété, et qui tous les jours vous donne des marques si éclatantes de sa protection. fl n'en demeurera pas là; l'avenir répondra au passé, et l'éternité bienheureuse mettra le comble à de longues et de glorieuses années : c'est ce que je vous souhaite, au nom du Père , et du Fils, et du Saint- Esprit.
SERMON
son
LA CIRCONCISION DE JÉSUS-CHRIST
Postquam c&nsummati mnt dUt ocio, ut eircHmciâentw. puer, vocatum at nomen efns Jésus, quod vocaium est aè angelo priusquam in utero conctperetur.
Lorsque le batUème foar tai arrivé , où renfant devait ètrt circoncis, on le nomma Jésus, ainsi que l'ange ravait marqué,* avant qu'il eût été conçu dans le sein de Marie, sa mère. Sàiirr Luc, cbap. 2.
L*ange n'était que le ministre choisi de Dieu pour apporter du ciel ce nom de Jbsus; mais Dieu même en était Fauteur, et il n'appartenait qu'à Dieu de le pouvoir être. Cest-à-dire que Dieu seul pouvait donner à l'enfant qui venait de naître le nom de Sauveur, non-seulement parce qu'il fallait pour cela une autorité supérieure à celle des anges et des hommes, mais parce qu'il n'y avait que Dieu qui pût parfaitement comprendre tout le sens et toute l'étendue de ce saint nom : nom divin , qui ne peut être prononcé avec respect que par un mouvement particulier du Sain^E8prit, Nemopotestdicere Dominus Jésus, nisi in Spiriûu Sancto (1. Cor., 12); nom vénérable qui tait fléchir tout genou et qui humilie toute grandeur. In nomine Jesu omne genufleclatur (JPhiUpp.y 2); nom sacré que TenfBr redoute, et qui suffit pour mettre en fuite les démons, ht nomine meo dsemonia ejicient (Mabc, 16) ; nom plein de force, et en vertu duquel se sont faits les plus authentiques et les plus éclatants miracles , In nomine Jesu Christi surge et ambtda {Jet , 3) ; nom salutaire dont les sacrements de la loi nouvelle tirent toute leur efficace, Hls auditis bc^tizabantur in nomine Domini Jesu (Ibid. , 19) ; nom tout-puissant auprès de Dieu, et dont le mérite infini engage le Père céleste à exaucer les prières des hommes, Quodcumque petierUis Patrem in nomine meo, dabU vobis ( Joar. , 14) ; nom glorieux que le zèle apostolique a porté aux Gentils et aux rois de la terre , f^as eiectionis est mihi iste, utportet nomen meum cordm genUbus (Jet., 9); nom pour la confession duquel les saints se sont fait un honneur et un bonheur de souffrir les plus sanglants affronts et d'être exposés à tous les outrages, Ibant gaïudentes quoniam digni habiH sun$ pronomine Jesu contumeliam pM (Ibid. , 5) ; enfin, nom incomparable et unique , puisqu'il n'j en a point d'autre sous le ciel par qui nous puissions être sauvés, Nec enim €Uiud nomen estsub cœh datum homifUbus, in que nos oportetU sahosfieri (Ibid., 4) : tel est le nom , mes chers auditeturs , que reçoit aujourd'hui le Fils de Marie : Focatmn est nomen ejus Jbsus. Mais pourquoi , demande saint Bernard, ce nom si auguste est-il attaché à la circoncision? car il semble que la circoncision con-
SUR LA GIRCONCISION DE JÉSUS-CHRIST
▼ienne plutôt à celui qui doit être sauvé , qu'au Sauveur même : Circumcisio quippe magis saloandi quam Saloatoris esse videtur. (Bern. ) Quelle liaison y a-t-il donc entre ces deux mystères? Pourquoi attend-on que Tenfant soit circoncis pour lui donner le nom de Sauveur, et quel rapport le nom de Sauveur peut-il avoir avec la circoncision de Tenfant? C'est l'importante question que j'entreprends de résoudre, et qui servira de fond à ce discours, où j'ai à vous instruire des vérités du christianisme les plus essentielles. J'ai besoin pour cela du secours d'en haut , et je ne puis mieux l'obtenir que par l'intercession de celle qui a reçu la plénitude de la grâce. j4ve. Maria.
Pour vous faire d'abord concevoir le mystère que nous célébrons, et pour vous en donner une juste idée, je me représente aujourd'hui le Fils de Dieu sous deux qualités différentes, que l'Écriture lui attribue, et qui , réunies dans sa personne , ont fait , si j'ose m'exprimer de la sorte , tout le plan de sa religion. Car je le considère avec saint Paul , comme consommateur de l'ancieiihe loi , et comme fondateur et instituteur de la loi nouvelle : comme consommateur de Tancienne loi , il obéit à la loi ; et comme fondateur de la loi nouvelle , il établit et il impose la loi : comme consommateur de l'ancienne loi, il accomplit la circoncision des Juifs; et comme fondateur de la loi nouvelle , il vient publier une autre circoncision bien plus parfaite, et qui est celle des vrais chrétiens : en un mot , comme consommateur de l'ancienne loi , il est lui-même circoncis selon la chair; et comme fondateur de la loi nouvelle, il nous apprend et il nous oblige à être circoncis d'esprit et de cœur. Voilà, mes cbers auditeurs, à quoi se réduit tout le mystère de ce jour ; mais voilà au même temps par où je réponds à la difficulté de saint Bernard , et en quoi je découvre le rapport qu'il y a entre la circoncision et le nom de Jésus. Comprenez-le bien , s'il vous platt : Circumciditur puer y et vocatur Jésus. (Bebn.) On circoncit l'enfant, et on le nomme Jésus, c'est-àdire, Sauveur. Pourquoi sauveur au moment qu'il est circoncis? Parce qu'il est certain que Jésus- Christ, en se soumettant à la circoncision judaïque, commença dès lors à faire de sa part tout ce qu'un Dieu-Homme pouvait faire pour nous sauver; c'est ma première proposition : et parce qu'il n'est pas moins vrai qu'en établissant la circoncision évangélique, il nous a enseigné, comme législateur et * comme maître , tout ce que nous devons faire de notre part pour mériter nous-mêmes d'être sauvés ; c'est ma seconde proposition. Appliquez-vous à la fuite et à l'ordre de ces deux pensées. Le salut de rhomme dépendait essentiellement de deux causes; de Dieu et de l'homme même : de Dieu , qui en est le principal auteur, et de Thomme même, qui en
doit être le coopérateur. Car, comme dit saint Au gustin, Dieu, qui nous a créés sans nous, n'a pas voulu, quoiqu'il le pût absolument, nous sauver sans nous. Il fallait donc que Jésus-Christ, pour être parfaitement sauveur, non-seulement en fit luimême la fonction, mais qu'il nous apprît quelle devait être, pour l'accomplissement de ce grand ouvrage, notre coopération. Or, je prétends que dans ce mystère il s'est admirablement acquitté de ces deux devoirs : du premier, en s'assujettissant à la circoncision de l'ancienne loi , qui était la circoncision de la chair; et du second, en nous obligeant à la circoncision de la loi nouvelle, qui est la circoncision du cœur. Voilà de quoi nous lui serons éternellement redevables : il nous a sauvés, et il nous a donné un moyen sûr pour travailler nousmêmes à nous sauver. Si donc il ne nous sauve pas , ou si nous ne nous sauvons pas nous-mêmes , notre perte, dit le prophète, ne peut venir que de nous , Perdido tua , Israël ( Os. , 1 3) ; et c'est ce que nous avons infiniment à craindre. Il a commencé à nous sauver par l'obéissance qu'il a rendue à la loi de l'ancienne circoncision ; vous le verrez dans la première partie : et il nous a donné un moyen sûr pour nous aider nous-mêmes à nous sauver, par la loi qu'il a établie de la circoncision nouvelle; je vous le montrerai dans la seconde partie. C'est tout mon dessein, pour lequel je vous demande et j'attends de vous une favorable attention.