‹ Œuvres de BourdaloueChapitre 91 sur 225 · DE J£SU$-C9R|$X · texte numérisé non relu

DE J£SU$-C9R|$X

tribunal où le Fils de Dieu ^t présenté, et ou les hommes portèrent contre lui un jugement que.j'appelle jugement de passion. Pourquoi? appliquezvous à ma pensée : parce que ce fut un jugement auquel la passion seule présida; un jugement où l'on n'observa point d'autres procédures que celles que la passion y employa ; et ce qui est encore plus inique, un jugement que la seule passion exécuta : Nuncjudicium est mundù ( Joan. , t%, )

La passion seule y présida : cor c'étaient les ennemis de Jésus-Christ, qui, contre toutes les lois de l'équité, se déclarèrent alors ses juges. Les mêmes qni l'avaient halètement persécuté, les mêmes qui, par un dessein formé , avaient entrepris de le faire périr, le$ mêmes qui étaient connus dans Jérusalem par leur animosité et leur haine contre lui , ce furent ceux qui prirent séance pour décider de sa cause. Ils avaient la rage dans le coeur , une maligne envie les piquait et les hrritait : possédés de ce démon ils méditaient une vengeance d'éclat , et c'est dans cette dispositron qu'ils tinrent conseil. A quoi pençonsnous, disaient-ils? un ne parle plus que des miracles de cet homfue, tout le monde court apifès |ui, le peuple l'écoute comme un prophète; et si nous le soufflons plus longtemps , Û notis détruira : il vaut donc mieux |e prévenir; et puisque sa ruine est le seul nK)yen nécessaire pour empêcher la nôtre , il faut nous hâter de le perdre. C'est ainsi que |rai$on-« naient ces esprits prévenus et envenimés. Le Fils de Dieu était pour eux un concurrent importun. Les pharisieris se tenaient mortellement offensés de ce qu'il découvrait leur hypoorisie ; les scribes , les savants de la synagogt}e« de ce que leur doctrine était moins approuvée que la sienne : les pontifes et les prêtres , de oe qu'il était plus honoré qu'eux ; e\ parce qu'ils désespéraient ({e pouvoir ol)scurcir sa réputation, ils l'attaquent lui-même, et travaillent à Poppnmer. Mais il fallait un prétexte : ah ! mes chers auditeurs, la passion en manqua-t-elle jamais? et quand elle n'en aurait point d^autre, le masque de la piété n'a-t-il pas élé €te tout temps le voile spécieux dont elle a su se couvrir? Ils font passer cette conjuration pour un vrai zèle : Caîphe la leor propose comme un expédient nécessaire pour le bien et le salut du peairte, e-*est-à-dlre qu'il les engage au plus grand de tous les sacrilèges, comme à un acte de religk)» et de charité. Ainsi, les mesures prises pour foire réussir leur attentat , ils coaimencèrent à éclater , mais avec une violence, ou pour mieux dire, avec une fureur qui n'euft peint d'égale; voulant que Jésus-Christ ttt jugé et condamné à mort le jour même qu'on célébrait la Pâque ; sans respecter la solennité, sans détérer à la ceutoney sans garder nulle bienséance, parce que la passion avait éteint dans eux toutes les himièras de k raison.

Mais racoreqoelk procédure 9 qotOe forme ob-

Çra LA PASSION DE lESUS-CHRlST,

gerva-l-pQ 4apa QÇ^^«^^^ ^ ^® vous l'ai dit : poiol d'autre que celle que bi passion leur suggéra. C^r pre^^ biçQ gs^rdei s'il vous plait : ils sou^ juges » el toute leur application est à chercher contre Jésm- Christ d^ fau^^ t^oiguages pour le faire mourir : ^'inc^ t^Uifem s^çerctQtia^^ eL aminé conciliun^ qum'ekuUjal^m t^Hmmnm contra Jesum, ut eum morti traitèrent. ( M4T'(9. , 26. ) Au défaut de la mérité, Us e^iploient ('imposture et la calomnie : d'un graud xioi9hre d*âcçu$ateurs qui oe parlaient lU con^équemment , ni à l^r gré , i|$ ep subornent 4çu$i dout la déposition vaioe et (rivolç est reçue avec apf lau4is^e^^t- lis pres^e^t le Sauveur de répondre s'il n'est p^s vçai qu'il s'est vanté de détruire le ^mple ^e I]|i^ et de \e rétablir trois jours après; et quoiqu'il ce fût e^^plit^ué d'une manière à faire entepdre aux plus g^o^iers que c'était du temple de son corps qu'il s'agissait , ils lui font , de cette n^argue qu'il ^vait voulu 4opner de sou pouvoir, un prétendu crime. Ils l'interrogent toucliant sa 4octrine et ses di$cip|es ; et parce qu'il répond qu'il n'a rien dit ep secret, qu'il a toiyours parlé publiquement, e( qu'il veut bien s'en rapporter à ceux qui Fout entendu ( réponse pleine de sagesse, d^u- 9rii|ité, de n^odestie), ils le traitent d'insolent, comme s'i) eO( perclu le respect qu'il devait au souverain pontife, l^e grand prêtre lui commande par le Dieu vivant , de 4éclarer s'il est en effet le Christ , Fils de Dieu; et sans autre examen, ay^pt tiré de )ul cet 4veu, il l'accuse de blasphème, il déchire ses habits, il le juge digne de u^ort. Jamais la pas- ^OA prOPP9ça-t-elle un jugemept plus irrégulier? Mais elle ne se contente pas de l'avoir prononcé , puisqu'au ipéme temps , malgré toutes les lois de l'humanité) cUq en vient à l'exéci^tion. A peine Calphe a-t^jl conclu au nom de tous contre Jésus- Christ « qu|Ç cliacun d'eux, oubliant la qualité de juge, pe pense plus qu'à l'outrager et à l'insulter: 1^ uns li^i crachent au visage, les autres le chargent de coups, ceux-ci lui donnent des soufflets, ceux-là lui bandent les yeux, et en le frappant, le défieqt de leur marquer et de dire quel est celui qui le frappe ; Tune expmruni infttçiem eju^, et colaphis pim ceciderunt* ( Matth. , 26. )

)l semble qu*on ne pouvait riep s^outer ^ cet emportement. Vous vous trompez, chrétiens; une nouv^le circf^tance et4t qi^^iq^e chosç encore de plus piq^ant , et uût le comble à tout le reste. C'était 19 coi^tume ()e délivrer au temps de la Pâque un criminel : et $ur le choix qu'on leur donne à faire, ou d^ ^éçif s surpommé le Christ , pu de Barabbas , un dp&plus méchants homm.çç (^ la Judée, toujours égalepient remplis ()e fie| , et 2|veuglés par la passion ^i les transporte, ils per^padent au peuple de demander Barabbas, et d'a^an4onner Jésus. Cieux! a'écria le prophète, en vue de cette iniquité, soye?-

en saisis d'étonnement : ObslupescUet ccài, super hoc. (Jersh. , 2.) Le Saint des saints est mis en parallèle avec un séditieux et un homicide : que devons-nous, après cela, penser de la fausse estime du monde? Mais aux dépens du Sauveur, l'extravagance de l'estime du monde va bien eocore plus loin, car la chose mise ep délibération, sans va* riété d'opinions et de suffrages, d'une commune voix Jésus-Christ est abandonné, et Barabbas absous. Un scélérat infâme est préféré à l'innocence même; et ce peuple, dont les acclamations retentissaieut, il y ^ quelques jours, à la gloire du Fils de David, ce peuple qui le reçut comme le Messie, compie l'envoyé de son Père, comme le roi d'Israël, par un changement d'autant plus inconcevable qu'il est extrême , le met au-dessous de Barabbas, l'accable de malédictions, sollicite sa mort, et demande avec empressement et par mille cris redoublés qu'on le crucifie.

Encore une fois, chrétiens, voilà le jugement du monde : jugement de passion, et\>ar là même jugement corrompu et réprouvé. De vous dire que c'est ainsi que nous en usons tous les jours , et que la plupart des jugements des hommes sont encore de ce caractère ; des jugements où la passion domine , où elle prononce des arrêts , et où elle décide souverainement, mais cruellement au désavantage du prochain ; des jugements que forme l'aversion e\ l'envie , et dont les pernicieuses conséquences ne vont pas moins que celui des Juifs, au renversement de toute l'équité naturelle.... De vous dire qu'il nous suf^t, par exemple, de regarder un homme comme notre ennemi , pour ne pouvoir plus lui rendre justice, tant nous sommes alors déterminés à le censurer et à le décrier; que du moment qu'il s'est attiré notre indignation, ou que , sans sujet, il a eu le malheur d'encourir notre disgrâce, l'effet de la passion qui nous préoccupe est de noircir dans notre esprit ses plus innocentes actions , et d'empoisonner jusqu'à ses mtentions, de nous cacher ses vertus et de nous grossir ses vices; qu'en vain il ferait des miracles, puisque ses miracles mêmes ne serviraient qu'à nous le rendre plus odieux ; pourquoi? parce que nous jugeons de lui, non par les qualités qui sont en lui , mais par la pqssion et la malignité au! est en nous.... De vous dire que, par une indign^|é dont nous devons rpugir, et qu'on ne peut assez nous reprocher, il n'est presque pas en notre pouvoir 4e conserver des sentiments raisonnables pour ceux qu'une malheureuse jalousie nous fait envisager comme nos compétiteurs , pour ceux qui prétendent aux mêmes rangs que nous, pour ceu^ qui sont en état de nous les disputer, beaucoup moins pour ceux qui les obtiennent et qu'on nous préfère ; que par là, si nous n'y prenons I?ien garde, nous devenons epnen^is deti^ut bjiea, capables de tout mal; quejjr

là , sans scrapole et sans remords , nous entrons dans des intrigues qui ruinent absolument la charité chrétienne; que par là, irisant servir Dieu à notre injustice, ainsi que parle le prophète, semblables aux pharisiens, nous appelons la religion au secours de notre passion, et nous regardons comme autant de sacrifices nos ressentiments et nos vengeances; que de là naissent les médisances, de là les suppositions et les impostures , de là mille autres désordres si connus et si pernicieux dans la société des hommes.... De vous dire, enfin , qu'à l'exemple des Juifs, parce que nous sommes passionnés, nous sommes non-seulement aveugles , mais inconstants , mais bizarres, mais emportés dans nos jugements : inconstants , condamnant aujourd'hui ce que nous approuvions hier, rabaissant par mépris jusqu'au néant celui que nous élevions jusqu'au ciel , disant anathèmeà qui, peu de jours auparavant, nous avions applaudi ; bizarres , ne faisant grâce qu'à qui nous plaît, nous entêtant par caprice en faveur des uns, et nous décfiatnant sans raison contre les autres, détruisant indiscrètement ou malicieusement ceuxci pour élever injustement ceux-là , et parce que c'est la passion qui nous fait juger, préférant les sujets les plus indignes à ceux qu'un vrai mérite rend malgré nous recommandables ; emportés, nous formant de fausses consciences pour justifier nos aigreurs, pour persécuter plus impunément le juste et pour accabler le faible.... Dem'étendre, dis-je, sur cette morale aussi salutaûre qu'humiliante pour nous , ce serait un champ trop vaste. J'ai à vous dire quelque chose encore de plus , en vous faisant voir Jésus- Christ à un autre tribunal.

Le second tribunal où comparut le Sauveur du monde, c'est celui d'Hérode et de sa cour : tribunal de l'impiété, qui , de tout temps ayant affecté déjuger des œuvres de Dieu , entreprit de juger la j^rsonne de Dieu même. Ne craignons point de nous expliquer : parlant ici devant le plus chrétien de tous les rois , et le plus zélé pour sa religion , je puis hardiment, et sans aucun risque, profiter de l'avantage que me fournit mon sujet , pour vous représenter dans toute son horreur le désordre d^une cour profane et impie; et si , parmi mes auditeurs, il y avait encore aujourd'hui de ces courtisans réprouvés , qui se font un mérite et une gloire de leur libertinage , je sais trop les dispositions et les intentions du monarque qui m'écoute , pour ne pas seconder sa piété , en leur déclarant une guerre ouverte, et employant contre eux toute la force et toute la liberté du ministère évangélique. Hérode, homme sans religion, voit le Fils de Dieu soumis non-seulement à sa puissance, mais à son jugement. Que fait-il , tout impie qu'il est? Il reçoit d'abord Jésus-Christ avec honneur et même avec joie, dans l'espérance de lui voir faire des miracles. Ne perdez rien , s'il vous platt , des cir-

SUR LA PASSION DE JÉSUS-CHRIST

constances que je marque. Au lieu des miracles que cherche Hérode , Jésus-Christ en fait d'autres devant lui, encore plus convaincants et plus touch^ts; mais Hérode ne les connaît pas. Frustré de son attente, il méprise cet homme, dont il avait entendu tant de merveilles : SprevU iilum cum exercUu iuo (Luc. , 23)', et par dérision il le renvoie revêtu d'une robe blanche : lUusU induUcm veste cUba, et remtsU, (Id.) Quatre caractères de l'impiété et surtout de celle qui règne plus communément à la cour, savoir : la curiosité , l'ignorance, le mépris des choses de Dieu, l'esprit railleur. En peut-on produire un exemple plus approchant de nos moeurs et plus sensible que celui-ci ? Il y avait longtemps , dit l'évangéliste, qu'Hérode souhaitait de voir Jésus-Christ, parce ju'on lui en avait beaucoup parlé, et c'est pour cela qu'il lui fit en apparence un favorable accue /, et qu'il le prévint, l'interrogeant sur plusieurs ch jses : Fiso Jesu gavisus est valde; erat enim ( Apiens ex muUo tempore videre eum, eo quod audierat multa de eo, Interrogabat autem eum ( mtUtis sermonibus, (Id.) Voilà l'esprit du monde, et en particulier l'esprit de la cour. On veut voir à la cour les hommes extraordinaires, les hommes rares et singuliers, les nommes même distingués par la sainteté de leur vie. On les.veut voir, non pas pour les écouter, ni pour les croire, mais pour les examiner et pour les censurer, mais pour y découvrir du faible, mais pour en rabattre l'estime; car c'est à quoi aboutit cette maligne curiosité dont le monde se pique. Comme les entrées à la cour sont toujours riantes et agréables, et que les issues en sont ordinairement tristes et funestes , c'est ce que le Sauveur éprouve lui-même : il est reçu dans la cour d'Hérode comme un prophète et comme un faiseur de miracles , mais il en sort bientôt après comme un misérable et comme un insensé : pourquoi cela? c'est que la joie qu'on témoigne de l'y voir ne vient pas d'un désir sincère d'apprendre de sa bouche les vérités éternelles, mais d'un esprit vain et curieux qui ne cherdie qu'à se satisfaire. Or, il est injurieux à Dieu, dit admirablement saint Augustin, de servir de sujet à la vanité et à la curiosité de l'esprit de rhomme; et c'est en quoi l'homme est impie, de vouloir contenter sa raison aux dépens de la majesté de Dieu, ou plutôt de vouloir soumettre la majesté de Dieu au jugement de sa raison, au lieu de suivre l'ordre contraire en soumettant, par la foi , sa raison et son jugement à l'esprit de Dieu. De plus, Hérode espéra que Jésus-Christ ferait quelque miracle en sa présence, et il le désira avec passion : Sperabat signum aUquod videre àb eo fieH, (Idem.) Autre caractère de l'infidélité du siècle; on veut voir des miracles, et sans cela on ne veut rien croire : Nisi signa etprodigia videritiSf noncreditis. (Joan., 4.) Mais Jésus^hrist, bien

SUR LA PASSION DE JÉSUS-CHRKT

dOi

loin de s'accommoder en ceci au caprice et au goût de rimpiété, la laisse dans son endurcissement et la confond , suspendant les effets de cette vertu divine, dont il ayait donné en tant de rencontres des mar* ques éclatantes , et ne voulant pas prodiguer, pour ainsi dire , sa toute-puissance au gré et selon les idées d*un esprit mondain. S'il eût fait un miracle devant Hérode, peut-être Uérode se serait-il converti : mais il aime mieux (6 profondeur et abîme des conseils de Dieu!), il aime mieux qu*Hérode périsse, que d'autoriser dans la personne de ce prince une curiosité directement opposée à Thumilité de la vraie religion. U a fait, dit saint Gbrysostôme, des miracles pour seconder la foi des peuples, il en a fait pour soulager les misérables , il en a fait pour exaucer les pécheurs; mais il n'en fera point pour déférer à l'incrédule et au libertin : et en cela , mon Dieu , paraît votre gloire, aussi bien que votre sagesse; en cela même vos serviteurs trouvent un fonds de consolation pour eux. Il a fait des miracles dans les bourgades de la Judée et de la Galilée, et il n'en veut point ftire à la cour. Ah! mes frères, reprend saint Chrysostôme, n'est-ce point parce que la cour en est indigne, et qu'il était de l'honneur et de la sainteté de Jésus-Christ, la voyant dans cette corruption entière et de mœurs et de créance, de la dédaigner? Ainsi , en cessant même de faire des miracles , cet Homme-Dieu montre-t-îl ce qu'il est, et réprouve- t-ii le jugement du monde. Mais encore, direz-vous, pourquoi refuse- t-il ce remède à l'impiété; et puisque l'impiété ne peut être convaincue que par les miracles, pourquoi ne condescendil pas à sa faiblesse? Pour deux raisons, qu!en apporte saint Grégoire pape : premièrement, parce que l'impiété, indépendamment des miracles, n'a d'ailleurs que trop de lumières pour se convaincre, et qu'il n'est pas juste que Dieu s'oblige à employer des moyens extraordinaires , tandis qu'il nous en fournit d'autres suffisants, mais dont nous abusons par notre malice; secondement, parce que tout impie et tout libertin qui demande des miracles pour se convertir, n'en serait pas moins libertin ni moins impie après les avoir vus, et qu'ayant étouffé dans son cœur toutes les lumières de la raison et de la foi, il saurait bien encore, pour se maintenir dans la possession de son libertinage, éluder la preuve que formeraient contre lui les miracles , en les attribuant, soit à l'illusion des sens et à l'art magique, soit à toute autre vertu occulte, mais naturelle.

Tel était l'état d'Hérode, telle était la situation de son esprit, et telle est celle de tous les esprits prétendus forts que je combats. Car le Sauveur, encore une fois, pratiquant lui-même ce qu'il avait enseigné, ne voulait poîal, selon l'expression de l'Écriture, donner aux chiens les choses saintes,

et faire des miracles dont il n'y avait nul fruit à attendre. Que dis-je, chrétiens? Jésus-Christ fit des miracles en présence d'Hérode, mais il en fit qu'Hérode ne connut pas, et dont son ignorance, compagne inséparable de l'impiété , ne lui permit pas de faire le discernement : car la curiosité d'Hérode allait à voir des miracles de puissance, des miracles de grandeur, des miracles de gloire et d'éclat ; et Jésus-Christ, par une opposition à l'esprit du monde, qu'il soutint jusqu'à l'extrémité et aux dépens de lui-même, lui fit voir des miracles d'humilité, des miracles de charité et de douceur: miracles que le monde ignore, et qull fait profession de méconnaître ; et c'est en cela que consiste la dépravation de son jugement. Car si Hérode eût bien raisonné, cette modestie d'un homme que tant de miracles avaient rendu célèbre et vénérable, ce silence si constant, ce refus de se justifier , cet abandon de sa propre cause et par conséquent de sa vie, cette tranquillité et cette patience au milieu des outrages et des insultes , cette fermeté à les souffrir sans se plaindre, tout cela lui aurait paru quelque chose de plus surnaturel et de plus divin que les miracles mêmes qu'il avait souhaité de voir. Et en effet, c'est par là qu'un de ces deux criminels cru* cifîés avec Jésus-Christ fut non-seulement touché , mais persuadé et converti. La force héroïque et surprenante avec laquelle il vit le Sauveur sur la croix recevoir les injures et les pardonner, prier pour ses persécuteurs et les recommander à son Père, lui fit conclure qu'il y avait en lui quelque chose au-dessus de l'homme , et que quiconque mourait de la sorte ne mourait pas en homme, mais en Dieu. Ainsi en jugea-Ml; et ce ne put être que l'esprit de Dieu , qui , élevant sa raison et la fortifiant lui donna cette vue supérieure à toutes les vues humaines. Mais le monde en juge tout autrement : ces miracles de patience n'y sont ni reconnus , ni goûtés. Bien loin de les tenir pour des miracles , il les regarde comme des marques de faiblesse; et c'est en quoi, remarque saint Grégoire, pape, parait visiblement l'ignorance du monde, de ne vou* loir pas convenir qu'il y a plus de force et plus de vertu à pardonner qu'à se venger, à s'immoler qu'à se sauver, à se taire qu'à se défendre. Quoi qu'il en soit, Jésus-Christ se laisse condamner par ce jugement du monde perverti, plutôt que de l'autoriser en faisant des miracles contraires à l'ordre de son Père. Il choisit plutôt , ajoute saint Jérôme , de périr lui-même et de sauver le monde par les miracles de sa charité , que de satisfaire le monde et de se glorifier lui-même par des miracles de sa propre volonté.

De là Hérode ne trouvant pas dans Jésus-Christ de quoi contenter sa curiosité , il le méprise . troisième caractère de l'esprit libertin du monde :

SUR LA PASSION DE JESUS-CHRIST

SprevUiUum Herodes eum exercUu suo. (Luc, 23.) Hérode avec sa cour : observez , s'il vous plaît , cette parole , avec sa cour. Car que ne peut point Texempie d*uD roi , pour imprimer à toute une cour les gentiments de mépris ou de respect dont il est prévenu à regard de Dieu ? et , selon les lois du monde , que doit-on attendre autre chose de ceux que leur naissanct, leur emploi, ou quelque autre engagement attachent à la cour, sinon qu'emportés par le torrent, ils se fassent un mérite, si le roattre qu'ils •errent est im{^, de Tétre comme lui? L'usage du inonde ne va-t-il pas là ? et quand par sa miséricorde Dieu nous donkie un roi qui respecte sa religion , et qui veut que sa religion soit respectée , vous, mes «hers auditeurs, qui, quoique courtisans, êtes chrétiens, et qui, lorsqu'il s'agit d^étre chrétiens , devez peu estimer d'être courtisans, ne devez-vous pas regarder un don si précieux comme une des grâces les plus singulières? Hérode méprisa Jésus-Christ, et plût à Dieu que Jésus-Christ n'eât jamais été méprisé que dans la cour d'Hérode! c'était la cour d'un roi infldèle : et ma douleur est que, de la cour d'un roi infidèle, cette impiété et ce mépris de Jésus- Christ a passé dans les cours des princes chrétiens. Enfin, dernier caractère du libertinage , Hérode joint au mépris la raillerie la plus outrageante. Le Verbe de Dieu , la sagesse éternelle de Dieu lui sert de jouet, et il donne Jésus-Christ en spectacle à toute sa cour et à tout le peuple , le faisant couvrir d'une robe blanche et le renvoyant comme un fou : Indu- Étan veste cUba, (Idem.) Telle est la ressource la plus ordinaire du libertin, et sa plus forte défense, un esprit railleur. Vous aurez beau vous appuyer des raisonnements les plus solides, pour convaincre un de ces esprits malignement enjoués et agréables; une vaine plaisanterie lui tiendra lieu de réponse : et parce que ceux qui l'écoutent ne sont souvent ni mieux instruits ni mieut disposés que lui , on s'attachei'a plutôt à un mot qu'il dira et qu'il saura assaisonner d'un certaîn sel , à un conte qufl Inventera , à un trait vif qui lui édiappera , qu'aux solides vérités que vous voudrez lui faire comprendre. Esprit opposé à l'esprit de Dieu, surtout lorsqu'il a'attache aux choses saintes : on traite de folies les plus sages maximes de l'Évangile, et d'amusements frivoles les plus salutaires pratiques du christianisme. Esprit le plus difficile à guérir, parce qu'il ne peut être guéri que par de sérieuses réflexions , et qu'on se fait detout un badinage et un jeu. Esprit de la cour, où la conduite d'un homme de bien n'est louveAt regardée que comme superstition, que comme vision , que comme simplicité , pusillanimité, lâcheté. Reprenons. Voilà donc Jésus condamné au tribunal de la passion, condamné au tribunal du libertinage; il ne lui reste plus que de rétre au tribunal de la politique ; c'est celui dePilate.

Quel autre que Pilate devait, éutt mi abèntfbh si gédéral, se déclarer le protecteur de llbuoc^œt Mais ce fut an contraire la màlheureuie politique de Pilate qui acheva de sacrifii^ l'innocence ûa Fils de Dieu, en portant l'arrêt de sa condamnation. Politique (remarquez bien ceci, chréttens). politique timide et faible pour lesintérétsde Dieu ; politique ardente et zélée pour fôs intérêts du monde; politique subtile et artificieuse, pour âocotder les intérêts du monde avec ceux de Dieu , politique déterminée à tout pour son intérêt propre. Pnip^e vmbi en faire une peinture phis naturelle, et ne la i[Mmnal8sez-vous pas à ces traits? Je dis politique timide et faible pour les intérêts de Dieu, car H devait user de son autorité absolue pottr maintenir te bon dhroit de Jésus-Christ, dont il était persuadé; il devait résister hautement à la violence des Juifs s mais il voulut les adoucir, il craignit de tes choqufer, il ménagea leurs esprits. Il devait leur dire : Vous êtes des imposteurs, et c'est Injustement que vovs accusez cet homme; mais il voulut les gagner par voie de remontrance : et pour les flattek* , il consentit même qu'ils jugeassent le Fils de Dieu selon leur loi : JÊccfplie eurh vos, et sectmdunt tegem vestramjudicate. { JoÀw., 18. ) Je dis politique zélée pour les intérêts du monde : car dès qu'il entendit parler de César, et du rapport que cette cause pouvait avoiY* à la personne de ce prince, il rentra dans la salle deTaudience, il fit paraître de l'empressement et de l'ardeur, il recommença l'int^rogatolre, il ne témoigna plus à Jésus-Qirist la même bienveillance; an contraire. Il loi parla avec empire, il l'intimida, il le menaça, pour montrer combien il avait à cœur tout ce qui regardait les intérêts de César, et combien il déférait à ce seul nom. Je dis politique subtile et artificieuse, pour accorder les intérêts de Dieu avec ceuidu monde: voilà pourquoi il condamna Jésus-Christ à une sanglante et honteuse flagellation, espérant par là d'une part lui sauver la vie, et de l'autre contenter les Juifs, mais ne prenant pas garde qu'en voulant contenter les Juifs, il faisait le dernier outrage à Jésus-Christ, et qu'en voulant sauver Jésns-Christ, il ne contenterait jamais les Jul6. Je dis politique déterminée à tout pour son intérêt propre : car les Juifs le pressant toujours , et lui déclarant que, s'il hésitait à prononcer l'arrêt de mort, ils regarderaient ce refus comme un attentat contre l'empereur , il consentît à tout ce qu'ils lui demandèrent, aimant mieux perdre Jésus-Christ que de se perdre soi-même, et conserver sa fortune que de conserver sa coifiscience et son honneur.

Encore une fois, chrétiens, ne voilà-t-il pas dans la personne de ce juge, ministre de l'iniquité , une peinture achevée de la politique dix siècle ? Car prenez garde que ce ne fût p^int ngnorance

Stà LÀ PASSION DE JÉSUiSCfflllSt.

et Pilftte qui le potta à Une telle extrémité; ee ne ftit ))oint la préoccopatîon de son esprit, ni la malice âé son cœnr, mais ce fût nne&ussept^dence; et il ne panit en cette «occasion le plus injuste et le plus corrompu des homriies^, que parce qu'il était un sage mondain. Il avait pour Jésus-Christ les intentions lès plus droites , il cherchait left moyens de le délivrer, il prétesta plus d'une fois qnll ne trouvait point de crime en lui; et, pour s'en déclarer plus hautement, il lava ses mains devant le peuple, en disant : Je suis innocent de la mort de cet homme. Cependant c'est lui qui l'a sacrifié : pourquoi? parce qu'il n'eut pour le Fils de Dieu que de bonnes intentions, et rien de plus. Or avec de bonnes intentions (observez cette réflexion de saint Augustin si propre bu à vous édifier ou à vous faire trembler) , avec de bonnes intentions on peut faire et on fait tous les jours les plus grands maut ; avec de bonnes intentions , on commet des injustices énormes ; avec de bonnes intentions, on se damne et on se perd. Et tel est , mes chers auditeurs ,)e désordre, ou si vous voulez, le malheur des grands. t)iéu leur ayant donné des âmes nobles et naturetlement vertueuses , ils ont, aussi bien que Pîlate, de bonnes intentions; et si ces intentions étalent secondées, quels biens ne feraîent-îls pas et quels maux n'empêcheraient- ils pas? Mais parce qu'ils en demeurent là , c'est-à-dire parce que ce ne sont que des intentions qu'une faiblesse pitoyable rend vaines et inutiles, et qui , n'étant pas à l'épreuve de la politique du siècle , ne sont suivies de nul effet ; avec ces bonnes intentions , ils se trouvent chargés devant Dieu d'un nombre infini de péchés , quils commettent à tous moments sans se les imputer jamais , d'autant plus criminels qu'ils ne sont pas seulement responsables de leurs propres iniquités, mais des iniquités d'autrui, et que les intentions qu'ils ont eues de faire le bien et de s'oppoto au mal les condamnent par eux-mêmes , parce que !e6 ayààt eues sincèrement et ne les ayant jamais eues efficacement, ils se 6ont èux-tnémes jugés, et ont employé contre eux-mêmes llntégrité de leur talson et la droiture de leur cœur. On sait assez que ce que je dis est l'écueil de leur condition, et l'un des endroits par où, malgré leur grandeur, ils sont plus à plaindre. On sait que ceux qu'ils écoutent, et qui , abusant de leur confiance, servent d'obstacles à ieursjustes intentions, sont encore plus coupables qu'eux : mais cela les justifie-t-il, et de bonnes intentions , anéanties ou par de pernicieux conseils, ou par une sagesse humaine, peuvent-elles leur tenir lieu d'une légitime réparation auprès du prochain qui en a souffert ? Non , chrétiens, point d^excuseen cela pour eux. Us ont beau dire, comme Pîlate , Innocens ego sum a sanguine Justi h}{JMs (MAttH., 27); ils ont beau, comme lui, se laver les mains de tant d'Injustices et de violences

àk% qu'elles sonf autorisées de leur nom, île eh dbt* vent être garants; et quelque louange qulls se donnent d'avoir été bien intentionnés , on leur dira toujours : Sanguis ejus super vos. (Math., 27.) Oui, vous étiez bien disposés, mais le sang de ce pauvre que vous avez laissé opprimer, itiais le sang de cette veuve que vous avez abandonnée, hiais le sang de ces misérables dont vous n'avez ^as ^rls ta càusid en main, ce sang, dis-je, retombera sur Vôtrt , et vos bonnes dispositions rendront leur vofx plus forte, pour demander à Dieu vengeance de votre infidélité.

Ah! dirétîens, n'ahirez pas sur Vous uike s! àffrefUse malédiction. L'avantage de vos conditions, st vous voulez bien le reconnaître , c*est que votre honneur, selon Tes idées même dû monde, e^t attaché à votre conscience, et que Votre conscience est inséparable de votre honneur; que vous ne pouvez renoncer à l'un sans renoncer à l'autre, et que par là les seules vues du monde même vous mettent dans une heureuse nécessité d'agir en chrétiens. Quoi qu'il en soit, soyez zélés pour Dieu, et Dieu le sera pour vous ; intéressez-vous pour Dieu , et Dieu s'Intéressera pour vous; exposez- vous , et, sll est nécessaire , perdez-vous pour Dieu , et Dieu fera des miracles pour vous. Voilà ce qu'un apdtre appelle la religion pure et sans tache ; et voilà ce que vous devez établir comme le fondement essentiel de toute votre conduite. Rendez à César ce qui est dA à César, c'est-à-dire aux hommes ce <J[ui est dd aux hommes , aux grands ce qui est dd aux grands; mais ne séparez jamais ce que vous leur devez de ce que vous devez à Dieu : et souvenez-vous de îa belle maxime de saint Jérôme, que tous les intérêts de César sont bien les intérêts de Dieu, mais que les intérêts de Dieu ne sont pas toujours ceux de César Si vous vous faites , mon cher auditeur, l'esclave des hommes aux dépens de votre conscience, en se servant de vous ils vous mépriseront : mais , en chrétien et en homme de bien , faites votre devoir, au hasard de leur déplaire; quand ils vous haïraient, ils vous honoreront. Or il vaut encore mieux être honoré d'eux, quoique haï, en faisant son devoir, que d'en être aimé et méprisé en ne le faisant pas. Que dis-je? si vous le faites constamment, et qu'ils en soient persuadés , ils vous aimeront et vous ho* noreront tout ensemble, et votre probité connue vous attirera de leur part plus d'estime et plus de confiance, qu'un dévouement lâche et sans bornes à toutes leurs volontés. Craignez de leur déplaire, j'y consens , et vous le devez; mais ne le craignez jamais , quand il faudra leur déplaiiTe pour ne pas déplaire à Dieu. Telle est la vraie piété : par là vous vous présérvefez de la corruption des jugements du monde, et par là vous éviterez la rigueur du jugement de Dieu, jugement commencé dans la

SUR LA PASSION DE JÉSUS-CHRIST

passion et à la mort de Jésus-Christ, comme vous FaHez voir dans la seconde partie.

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