DEUXIÈME PARTIE
Ce n*est pas sans raison, chrétiens, mais par une providence de Dieu toute particulière, que les n;êmes signes qui doivent précéder le jugement universel parurent visiblement et distinctement à la mort de Jésus-Christ', puisqu'il est de la foi que la mort de Jésus-Christ fut comme la première scène de ce jugement général du monde , ou pour parler plus simplement, puisqu'elle fut déjà le jugement même du monde : Nuncjudicium est mundi, ( JOAN. , 12. } Il y aura , disait le Sauveur instruisant ses ap6tres, et les préparant à ce dernier jour qui doit décider du sort de tous les hommes, il y aura des prodiges dans la nature; le soleil s'obscurcira, la terre tremblera , tous les éléments seront dans la confusion, les morts sortiront de leurs tombeaux ; et alors on verra le Fils de Thomme venir sur une nuée avec une grande puissance et une grande majesté. Pour vous, ajoutait ce divin Maître, parlant dans la personne de ses disciples à tous les fidèles, quand ces choses arriveront, ne craignez point, mais levez la tête, parce que votre rédemption approchera. Or sans attendre la fin du monde, nous voyons déjà toutes ces choses arrivées, et nul de ces signes n'a manqué à la passion de Jésus-Christ. Car au moment qu'il expira , le soleil , par le miracle le plus étonnant, et contre toutes les lois de la nature, parut éclipsé; la terre, par un prodigieux tremblement , fut ébranlée ; les pierres se fendirent , les sépulcres s'ouvrirent, les corps de plusieurs saints, ensevelis dans le sommeil de la mort, ressuscitèrent. T9'était-il donc pas évident alors que le jugement du monde commençait? Il ne restait plus que de voir le Fils de l'homme assis sur la nuée qui doit lui servir de trône : mais au lieu de le voir sur cette nuée , on le voyait sur la croix ; et la croix était le premier tribunal où , comme juge de l'univers , il devait prononcer des arrêts de vie et de mort ; de vie en faveur des élus , de mort contre les réprouvés : O ineffaàilis gloria pcusionis , in qua et tribunal Domini, fjtjudicium mundi, et poiestas est crucifixi! (Léo) s'écrie le savant pape saint Léon : O passion adorable et mystérieuse, qui nous a fait voir par avance, et même qui nous a fait sentir la rigueur inQnie du jugement que nous attendons, la sainteté du maître devant qui nous devons comparaître, et le pouvoir suprême de ce Dieu crucifié, qui , tout mourant qu'il était, ne laissait pas, selon saint Paul , d'être le Dieu vivant entre les mains duquel il est terrible, mais infaillible, de tomber.
C'est pour cela, dit saint Augustin (et cette remarque est essentielle à mon sujet) , c'est pour cela que Jésus-Christ, malgré l'opposition des Juifs, et
par une destinée bien surprenante , fat prodamé roi sur la croix : Et imposuerunt super capuC ^us causam ipsius scriptam : Hic est Jésus Ncaarenus rex. (Màtth., 37.) Qualité qui lui avait été disputée jusqu'alors, mais qui lui fut juridiquement accordée : pourquoi? parce que c'était là qu'il commençait à exercer la fonction de juge; car qui dit roi dit juge absolu, juge né, juge sans appel et en dernier ressort : d'où vient que dans la description du jugement, je dis de celui qui se fera à la fin des siècles , l'évangéliste ne donne point au Fils de Dieu d'autre titre que celui de roi : Tune dicet rex his qui a sinistris ^us erunt, (Id., 25.) Prenez garde, mes frères, continue saint Augustin : roi au Calvaire, et roi sur le Thabor dans son dernier avènement, parce que c'est au Calvaire qu'il a usé premièrement du pouvoir de juger que lui avait donné le Père céleste, et sur le Thabor qu'il en doit finir l'exercice. Approfondissons cette importante vérité ; car ce qui rendra le jugement de Dieu si terrible, ce ne seront point ces signes extérieurs dont l'évangéliste nous fait une si vive peinture, mais la venue d'un Dieu sauveur, transformé dans un Dieu vengeur, dans un Dieu animé de colère et armé de foudres pour les lancer sur les pécheurs. Or de même en est-il du redoutable mystère de la passion , que nous célébrons. Que le soleil s'obscurcisse, et que les étoiles tombent du ciel , disait éloquemment saint Chrysostôme , ce n'est point ce qui me trouble quand je pense au jugement dernier; mais le sujet de ma crainte et de ma frayeur, c'est de penser que le même Dieu qui m'a sauvé descendra en personne pour me juger. Ainsi parlait ce saint docteur; et moi , par la même raison , je dis aiyourd'hui : Que la terre tremble et que les pierres se fendent , ce n'est point là de quoi je suis touché; mais ce qui me pénètre et ce qui me saisit à la vue de Jésus- Christ expirant, c'est la réflexion que je fais, nonseulement que le même Dieu qui me sauve et qui meurt pour moi est celui qui méjugera et qui me condamnera, mais qu'il me condamne actuellement, et qu'actuellement il me juge en me sauvant et en mourant pour moi. Voilà, si j'ai le don d'intelligence , et si je sais discerner les œuvres de Dieu , et qui doit me faire frémir.
Car il est vrai , mes chers auditeurs, que ce Dieu, devant qui nous craignons tant vous et moi de répondre , quelque sévère et quelque inflexible que nous le concevions, ne prononcera contre les hommes d'autres arrêts de réprobation que ceux qu' il aura prononcés et signés de son sang, en accomplissant l'ouvrage de notre rédemption. U est vrai que si son jugement doit être exact et rigoureux , c'est par le rapport qu'il aura à son crucifiement et à sa mort. Enfin , il est vrai que la dernière malédiction qu'il donnera aux pécheurs de la terre,
SUR LA PASSION DK JËSUS-CHRIST.
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quand il leur dira : Retirez-vous de moi, maudits, ne sera qu'une ratification générale de toutes les malédictions particulières qu'il aura données en mourant aux ennemis de sa croix. En effet, que fera-t-il lorsqu'il jugera les vivants et les morts? Ce qu'il faisait en publiant au monde son Évangile, et en fulminant contre les mondains ces fameux anathèmes, quand il disait : f^x vobis! (Luc, 6.) Malheur à vous! Or c'est sur la croix, reprend saint Jérôme, qu'il les a fulminés solennellement et authentiquement ; c'est sur la croix qu'il a eu droit de dire, et qu'il a dit : f^ss mundoî (Matth., 18.) Malheur à vous , âmes sensuelles et voluptueuses , qui, quoique chargées de crimes, secouez le joug de la pénitence, et ne respirez que la joie et le plaisir 1 Malheur à vous, riches avares, qui retenant vos biens sans jamais les répandre , ou les faisant servir à vos passions, êtes insensibles aux misères des pauvres ! Malheur à vous , esclaves de l'ambition et de la gloire, qui , vous croyant tout permis pour vous élever , sacrifiez à votre fortune votre conscience et votre religion! Malheur à vous, cœurs durs et insensibles, qui, traitant de faiblesse l'oubli des injures, vous faites de la vengeance un faux honneur et un faux triomphe! Malheur à vous, homicides des âmes, qui par vos artifices et vos scandales faites périr celles que je suis venu racheter! Cest sur la croix, dis-je, que cette Homme-Dieu, avec autant de raison que d'autorité, parlant, ou plutôt agissant non pas en simple législateur, mais en juge, et en juge irréprochable, frappe de tons ces anathèmes autant de mauvais chrétiens qu'il y en a qui se les attirent. S'il n'était monté sur la croix , ces anathèmes, quoique sortis de sa bouche, auraient moins de force ; (disons mieux , s'il n'était monté sur la croix, ces anathèmes ne seraient jamais sortis de sa bouche, puisque nous savons qu'il n'a reçu le pouvoir de juger que parce qu'il était Filsderhomme, et capable, comme Fils de l'homme, de souffîrir et de mourir : Et potestatem dédit ei judiciumfacEre, qida FUius hominis est. ( Joàn. , 5.) En sorte que la même croix qui fut le trône de son humilité, de sa patience et de sa charité, par une conséquence nécessaire, devient à ce momentlà même le siège de sa justice pour condamner les hauteurs de notre orgueil , les délicatesses de notre amour-propre, la dureté de notre cœur, et les sensualités de notre chair. Il a fallu qu'il fût l'homme de douleurs, et traité comme le dernier des hommes, pour être en possession de dire aux ambitieux et aux impudiques : f^œ vobis ! J'ai donc en raison de vous le présenter, tout crucifié et tout mourant qu'il est, comme jugeant et réprouvant le monde, et de conclure avec lui-même : Nuncjvdiciuni est mimai.
Ce ne sont point là de vaines spéculations, ni de
BOUBBykLODB.' — T^ U.
simples idées que là piété inspire. Trois circonstances essentielles, spécifiées dans l'Écriture pour nous marquer le jugement de Dieu , vont vous convaincre sensiblement de ce que je dis. Car il est dé -la foi (première circonstance) que quand toutes les-nàtiôiisL de la terre seront assemblées pour subir ce jugement divin, le signe du Fils de l'homme paraîtra dans le ciel , Tune parebit signum Filii hominis in cœlo (Matth. , 24); et, selon tous les Pères de l'Église, ce signe du Fils de l'homme dont parle l'évangéliste , c'est la croix du Sauveur. Pourquoi paraîtra-t-elle dans le ciel? demande saint Chrysostôme, et après lui saint Hilaire. Pour séparer ceux que le Sauveur, alors reconnu et déclaré juge , renoncera et rejettera de son royaume, d'avec ceux qu'il couronnera et qu'il recevra au nombre de ses prédestinés ; pour nous être confrontée, si je puis ainsi parler, et pour faire ou notrejustifîcation,:OU notre condamnation', selon la conformité ou l'opposition qui se trouvera entre elle et nous; par conséquent, pour signifier et pour exécuter au même temps, par une action secrète et intérieure , la sentence définitive qui réprouvera les impies. Point donc de titre de damnation plus efficace et plus fort contre une âme pervertie par l'esprit du monde, que la croix de Jésus-Christ; et cette croix , après avoir été le supplice du Dieu sauveur, sera éternellement celui de l'homme réprouvé et perdu. Oui, chrétiens, c'est de quoi l'Évangile ne nous permet pas de douter; c'est ce que tous les saints, flairés des lumières de la grâce, ont considéré dans le jugement de Dieu avec le plus d'horreur, quand ils ont médité ces paroles : Tune parebit signum FVU hominis.
Or,dites*moi, ce signe véritable du Filsdel'homme ne parait-il pas dès aujourd'hui , et dès aujourd'hui ne sépare-t-il pas les superbes d'avec les humbles, les vindicatifs d'avec les miséricordieux , les sensuels d'avec les pénitents? l'Église, en nous le proposant sur nos autels comme l'objet de notre culte , ne nous oblige-t-elle pas à regarder ce signe comme l'étendard qui partage déjà le christianisme en deux trou* pes, aussi contraires que celles qui nous ont été désignées sous ces symboles mystérieux des brebis et des boucs ? Parlons sans figure; cette croix que nous révérons n'a-t-elle pas dès maintenant tout ce qui consternera, tout ce qui désolera, tout ce qui accablera les âmes mondaines au dernier avènement de Jésus-Christ, et quand elle paraîtra à la fin des siècles, aura-t-elle quelque chose de plus affreux, je dis de plus affreux pour un damné, que ce qu'elle a pour un pécheur dans le mystère de ce jour? Si présentement il n'en est pas ému , ce pécheur dont je parle, comme il le sera alors, n'est-ce pas l'effet de son endurcissement ? Mais approche , lui dirals-je, s'il y en avait ici quelqu'un de ce caractère, et plût à Dieu qu'il n'y en eût qu'un seul! approche, et
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sua LA PASSION DE JËSUS-CHRIST.
quelqueendurei que tu sois, rendspar ton expérience propre un témoignage sincère à la vérité que je te prêche Pourras-tu aiyourd'hui te présenter devant la croix de ton Dieu ? Possédé d'une passion criminelle, et livré à un amour impur, pourras- tu , selon l'usage de TÉglise, Fadorer et ne pas te confondre en Fadorant ? Cette croix , tandis que tu lui rendras ce devoir apparent de ta religion, ne te reprocherat-elle pas tes abominations et tes scandaleux attachements ? ne te convaincra-t-elle pas des extravagances de ton orgueil , des dérèglements de ta cupidité , des injustices de tes projets et de tes entreprises, et ne renversera-t-elle pas tous les prétextes dont tu voudrais inutilement justifier devant Dieu et ton impénitence, et ton péché? Pourras-tu, en te prosternant devant elle, soutenir les pressantes accusations ^'elle formera contre toi ? Or, voilà ce que j'appelle le jugement du pécheur : NvncjwUcium est muncU. (JOAN., 13.) Hommes de Galilée, dirent les anges aux apôtres, en les voyant sur la montagne appliqués à contempler la gloire de Jésus-Christ dans sa hienheureuse ascension; hommes de Galilée, pourquoi vous arrréteas-vous à regarder vers le ciel ? Ce triomj^ de votre Maître n'est pas ce qui doit occuper vos esprits ; mais pensez à ce que nous vous annonçons, et ne l'ouhliez jamais; savoir, que ce Jésus viendra tel que vous l'avez vu monter : hic Jésus qtU cusumptusest a vobis, sic veniet guemadmodum vidisUseum. {Act,y 1.) Permettez-moi, mes chers auditeurs , de vous adresser les mêmes paroles. Non, chrétiens, ne vous arrêtez point aujourd'hui à admirer la grandeur et la profondeur des mystères qui s'accomplissent dans la passion d'un Dieu mourant : ne vous contentez pas de regarder la croix de Jésua-Christ comme la source de son élévation et de la vôtre; et si vous avez quelque sentiment de piété , ne vous en tenez point à une vaine et stérile componction que la solennité de ce jour excite communément dans les coeurs. Cequej'ai à vous annoncer est bien plus digne de vos réflexions , et plus digne même de vos larmes : et quoi ? c'est que ce Jésus que vous voyez élevé sur la croix. Hic Jésus qui assumptus est, non-seulement viendra, mais viendra de la même sorte que vous le voyez, c'est-à-dire armé contre l'impiété , de la croix même sur laque! le il meurt : Sic veniet guemadmodum vidistis eum. Quelque languissante et quelque assoupie que soit votre foi , cette prédiction que je vous fais ne doitelle pas la réveiller? Mais voici im motif plus pressant que j'y ajoute , c'est que ce Jésus , élevé de terre comme il le parait maintenant à vos yeux , Hic Jésus gui assumptus est, ne viendra pas seulement, mais est déjà venu, puisque sur la croix il a déjà fait tout ce que pouvait faire un Dieu de plus juridique et de plus fort pour la destruction de l'impiété et pour la ré^bation du monde. En sorte, dit saint Augustin ,
que le monde se trouvera déjà tout réprouvé , et Fimpiété toute détruite, quand ce Jésus, brillant de gloire, viendra pour la seconde fois : Hic Jésus qui assumptus est, sic vefUet quemadmodum vidistis eum. Je le répète, chrétiens, voilà ce qui doit jeter dans nos âmes l'épouvante et la terreur, si nous savons peser les choses au poids du sanctuaire.
£n e£fet (seconde circonstance qui se rapporte à la première) , il est de la foi que le désespoir des damnés, selon la parole de saint Jean , sera de voir le Dieu qu'ils auront outragé, persécuté, crucifié; et une des raisons pourquoi le Sauveur du monde, après sa résurrection, conserva les cicatrices et les vestiges de ses plaies , fut de les produire aux impies quand il les jugera , comme autant de bouches ouvertes pour leur condamnation : ndebunt in quem transfixerwU (Joàn., 19) : Ils verront celui qu'ils ont percé de leurs traits ; et cette seule vue , par les violents remords qu'elle leur causera, par la douleur profonde où elle les plongera, par les fureurs secrètes qu'elle leur inspirera contre eux-mêmes , leur tiendra lieu de conviction et de punition : f^ideburvt in quem transfixerunt, La vue des démons, exécuteurs de l'arrêt de Di^ , ne fera tout au plus sur eux qu'une légère impression : mais celle d'un Dieu immolé pour eux, celle d'un Dieu portant encore les marques de sa bonté et de leur ingratitude, celle d'un Dieu qui , leur découvrant ses plaies , semblera leur dire : Voilà ce que j'ai souffert pour toi ; c'est pour toi que ce côté a été ouvert, pour toi que ces pieds et ces mains ont été percés ; ces plaies étalent des sources intarissables , où il ne tenait qu'à toi de puiser les eaux de ma grâce ; je voulais par là te donner entrée dans mon cœur, mais ton endurcissement a rendu inutiles tous les desseins de ma miséricorde : réponds-moi donc, âme insensée! qu'ai-je pu faire pour ton salut que je n'aie pas fait; et que n'as-tu pas fait ou voulu faire de tout ce qui pouyait contribuer à ta perte? cette vue, dis-je, accompagnée de ces reproches, sera plus insoutenable que la vue même de l'enfer. Or, dès ce jour, les réprouvés du siècle et les mondains ont à soutenir cette vue; et quand FÉglise, selon sa religieuse coutume, leur découvrira le visage de ce Christ qu'elle tient depuis si longtemps voilé , ce qu'a dit saint Jean ne s'accompUra-t-il pas? Hdebunt in guem tran^fixeruni, (Id.) Ils verront ce Dieu percé d'une lance et de clous, du moins ils en verront la figure, et elle suffira pour leur reprocher leur insensibilité, Fabus qu'ils font des grâces divines , et l'oubli de leur salut où ils ont vécu et^où ils veulent vivre. Us le verront, Fidebunt; et pour peu qu'il leur reste de religion, la vue de ce Sauveur, dont les plaies sanglantes demandent justice et crient plus haut que le sang d'Abel, remuera tous les ressorts de leur consciencci et les remplira de trouble et d'effiroi : nderwU im
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quenitrofisJixeruTU. {Joany 19.) Ab! Seigneur,s'éeriait Job, qui m'accordera par grâce que je sois caché dans les ombres de la mort jusqu'à ce que votre colère soit passée? Quis mihihoc tribuat vt in infemoprotegas me, etabscondas me, donecpertrarw eatjuror tuusf (Job, 14) comme si le tombeau, tout affreux qu'il est, était un asile à rechercher, quand il est question de se mettre à couvert des yeux et de la présence d'un juge aussi courroucé que le sera Jésus-Christ. Ainsi parlait ce saint patriarche. Et moi , si j'étais assez malheureux pour être de ces chrétiens du siècle dont je déplore ici le sort, concevant Jésus-Chrfst crucifié plus redoutable pour moi que Jésus-Christ glorieux , je lui dirais aujourd'hui dans le même esprit : Oui, Seigneur, cachezmoi , s'il est nécessaire , dans le fond des abîmes , et que je sois enveloppé des plus sombres ténèbres, plutôt que de vous voir, pécheur et impénitent que je suis , sur cette croix où mes péchés vous ont attaché, et qui me retrace toute l'iniquité de mes désordres, et toute la justice de vos divins jugements : f'idebuniinquem transfixertmt. (Joan., 19.) Pourquoi ne le dirais-je pas , puisque c'est le conseil qu'il donna lui-même aux filles de Jérusalem, lorsque, marchant vers le Calvaire, il les avertit de pleurer et de ne pas pleurer; de ne pas pleurer sur lui , qui par so mort allait être glorifié ; mais de pleurer sur ellesmêmes et sur leurs enfants , parce que le temps approchait où les hommes auraient sujet de dire : Montagnes, tombez sur nous-, couvrez-nous, collines, et défendez-nous du triste spectacle qui va se présenter à nos yeux, c'est-à-dire de la vue d'un Dieu mourant pour le monde, et par sa mort même jugeant le monde.
Achevons, chrétiens, et suivons cette pensée. Les prophètes nous apprennent (troisième et dernière circonstance) que le jour du jugement doit être singulièrement et par excellence le jour des vengeances du Sdgneur, Dies uUionis (Jebbm ., 46); jour que Dieu a desthié pour punir toutes les iniquités des hommes , jour qu'il a consacré à sa justice la plus rigoureuse, jour qu'il a choisi entre tous les autres jours pour se satis&ire, et pour tirer raison des Injures qu'il a reçues. Or, il est d'ailleurs évident que jamais Dieu, à proprement parler, et dans la rigueur, n'a bien commencé à se venger que dans la passion de Jésus-Christ : pourquoi ? parce qu'il n'y avait que les souffrances de Jésus-Christ qui pussent être une réparation suffisante du péché. Le déluge avait inondé laterre ;lefeuducielavaitconsuméSodome ; mais le feu du ciel et ]e.déluge , tant d'autres fléaux que Dieu jusqu'alors avait employés, etidont il s'était servi contre les pécheurs , n'avaient été pour lui que des essais de vengeance : je dis plus , Téternité des peines que souffriront les réprouvés, quelque infinie qu'elle soit dans sa durée , ne sera Jamais , par rap-
port à lui , une vengeance complète , puisque c'est pour cela mêmequ'ellene finira jamais. Il fallait dans la plénitude des temps un sacrifice plus parfadt , et qui par son mérite et sa dignité, rétablit pleinement les intérêts de Dieu aux dépens de l'homme. Il fallait qu'un Dieu-Homme mourût, afin qu'il fût vrai une fois de dire que Dieu était satisfait. Or, c'est ce qui s'accomplit aujourd'hui. Voici donc ce jour si clairement prévu, et si distinctement marqué par Isale, lorsque , envisageant le Sauveur ensanglanté et défiguré sur la croix , il lui mettait dans la bouche ces paroles : Dies enim uUionis in corde meo, eUes te* demptionis mex venit, (Isai. , 63.) Le jour de la vengeance est venu ; et quel est-il , Seigneur? Celui de la rédemption. Prenez garde , chrétiens, il ne sépare point ces deux jours, et, bien loin de les séparer, il les confond en quelque sorte, et exprime l'un par l'autre : pourquoi? parce qu'en effet, dit saint Augustin, Dieu n'a été vengé que dans le moment où l'homme a été racheté. D'où il s'ensuit que le jour de la rédemption a été celui de la vengeance , et par une conséquence nécessaire, que le jour de la passion de Jésus-Christ a été celui du jugement du monde. Jugement du monde, vengeance de Dieu qui s'exécuta dès lors dans le cœur adorable du Sauveur, et dont nous n'attendons plus que la manifestation : Dies uUionis in corde meo, dies redemptionis mess venit. Vengeance de Dieu, qui commença par le juste et par l'innocent , mais qui se terminera par les coupables. Car, si le bois vert est ainsi traité , ajouta le Fils de Dieu aux femmes de Jérusalem, que sera-ce du bois sec? c'est-à-dire, si l'unique du Père et le Saint des saints, parce qu'il a eu l'ombre du péché, et qu'il s'est rev^u d'une chair semblable à celle du péché, a essuyé tant de rigueurs , que sera-ce du pédié même? que sera-ce de ceux qui en ont toute la malice, de ceux en qui le péché règne, et qui font régner le péché par leurs scandales ; de ceux dont la chair corrompueetdissolue est une sourcede péchés; de ceux qui semblent n'avoir de raison et de liberté que pour se rendre rebelles à Dieu et esclaves de leurs sens; deceuxqui, non contentsd'être pécheurs, se plaisent à l'être et se glorifient de l'être? que peuvent-ils et que doivent-ils attendre, après que le Dieu des vengeances a si peu épargné celui même qui , malgré l'apparence du péché, ne laissait pas d'être toujours l'objet de ses complaisances?
En voulez-vous voir, chrétiens , quelques effets particuliers? je dis quelques effets particuliers de ces vengeances divines dont vous êtes menacés : ne quittons point notre mystère , mais considérons ce qui se passe à la mort du Sauveur, et tremblons. Il meurt en réprouvant les Juifs, et leur annonçant leur ruine ftitare, ruine temporelle, ruine spirituelle. Or, si sa mort, reprend saint Augustin, a servi, contre son intention même, à la r^robation des
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SUR LA PASSION DE JÉSUS-CHMST
Juifs, combien plus servira-t-elle à la réprobation des mauvais chrétiens? Il meurt en réprouvant Judas et l'abandonnant, d'abord à son avarice, et ensuite à son désespoir. Il meurt en réprouvant un criminel crucifié avec lui , et le laissant mourir dans son endurcissement et dans son impénitenee. Mais que fais-je, mes chers auditeurs ; et, dans ce jour de salut, dois-je vous renvoyer tous sans consolation? Le jugement de Dieu ne sera pas terrible pour tous les hommes : il y aura des élus et des saints , pour qui même il sera glorieux ; et Undis que les réprouvés sécheront de peur, les justes triompheront de joie. Or, il en est de même , par proportion , de ce mystère. Jésus-Christ ne paraît pasUnt, après tout, sur la croix pour condamner les hommes, que pour les convertir y que pour les toucher, que pour les sanctifier, que pour répandre sur eux les dons de sa grâce , et pour leur assurer le ciel ; et c'est encore à ces hommes que j'ai le droit de dire , Nunc Judicium est muneU (Joan., 12) ; Voici le jugement du monde, non plus un jugement de rigueur, mais un jugement de faveur : appliquez-vous, je finis , car Jésus-Christ meurt en promettant sa gloire à ce criminel pénitent qui se tourne vers lui , et qui lui demande d'être reçu dans son royaume. Or, un arrêt aussi favorable et aussi décisif que celui-ci , Hodie mecum erU in ParadUo (Luc, 23), n'était-ce pas quelquechose encore de plus exprès que l'invitation qu'il fera à ses élus, quand il leur dira : P^erUte, bene* dicte f (Màtth., 25.) Il meurt en convertissant des Gentils, c'est-à-dire des infidèles, et leur ouvrant les yeux, leur communiquant le don de la foi, les appelant à son Église; témoin le centenier et ceux de sa troupe, qui s'en retournent glorifiant Dieu, et reconnaissant le Sauveur, tout mort qu'il est, pour le vrai Fils de Dieu. Il meurt en sauvant ceux qui le crucifient, en pardonnant à ses ennemis, mais d'un pardon sincère et efficace qui va jusqu'à les gagner, jusqu'à en faire des saints , jusqu'à effacer par son sang le péché même qu'ils ont commis en le répandant : Istesanguis sic/ususest, dit saint Augustin, u^ iptum pecceUum posset deiere quo fiuus est. ( Aug.) C'est donc id le jour du salut, et de votre salut, pécheurs, si vous en voulez profiter. Le Dieu qui meurt sur cette croix y a établi le trône de sa miséricorde. Approchez, on vous y appelle. Allez reeueillir ce sang divin, c'est pour vous qu'il coule; allez vous jeter entre les bras de ce Dieu mourant, ils sont ouverts pour vous recevoir. Ah! Seigneur, vous ne m'en désavouerez point, et vous ratifierez la parole que je leur donne en votre nom. Vous vous souviendrez que vous êtes sur la croix encore plus sauveur que juge. Au moment que le pécheur viendra à vos pieds confesser son injustice et la pleurer, TOUS vous attendrirez tout de nouveau sur lui, vous le comblerez de l'abondance de vos mérites; et par
la vertu de ces mérites infinis il sera purifié, il ser justifié , U sera remis en grâce, il rentrera dans tous ses droits à l'héritage éternel que vous lui avez acheté, et où nous conduise , etc.