QU'EST-CE QUE LA PHILOSOPHIE
Hatimthai se dît un jour : « Je veux être beureni ; l'esprit et la vertu procurent seuls des plaisirs purs et durables. »
n ouvrit son salon aux hommes de lettres; il nourrit ïous leis pauvres à sa porte; on voyait chaque jour la nombreuse population, qui n'a pas le nécessaire parce que d'autres oql le superflu, se presser, aux heures des repas, sur le ^uil de son palais ; et chaque jour il avait à sa table les nommes d^esprit les plus distingués de Fempire. Outre les festins qu'ils y trouvaient avec plaisir, ils recevaient de lui des présents à chaque ouvrage qu'ils lui dédiaient, et presque à t'haque lecture qu'ils faisaient devant ses sociétés habituelles.
Cependant, en un moment de réflexion, il remarqua que ^phar ne s'était jamais présenté chez lui : Saphar, qui a ^rii la Chronique de Vempire, qui a publié le plus savant ouvrage de métaphysique, et qui a dédié aux dames son
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poème du Jardin des roses. Cet homme universel TÎt solitaire ; la promenade au fond des forêts est son seul délassement; et il a soin de se cacher dans Tépaisseur des taillis, quand la chasse vient de son côté.
Hatimthai ne Ta jamais vu. On cherche tonjours la nouveauté avec une curiosité qui procure une émotion vive et agréable. Il veut absolument interroger ce philosophe; et il ordonne une chasse au cerf, dont le seul objet esf d'entourer et de prendre Thomme de lettres le plus sauvage du monde.
Le projet s'accomplit ; Hatimthai est en face de Saphar :
« Pourquoi ne t*ai-je jamais vu ? — Parce que ni toi ni moi n'avons besoin de nous voir. — Me dédaignes-tu? — Je te loue de faire le bonheur des autres. — Qui t'empêche d^y prendre ta pari? — Parce que ce qui fait leur bonheur ne ferait pas le mien. — Aimes-tu mieux ta vie misérable? — Sans doute. Mon père est pauvre, je ne veux recevoir de lui que peu de chose, mais ce peu me suffit. Je n'ai donc pas besoin que tu me donnes davantage. — Quelle vertu ! i se dit Hatimthai en se retirant.
Ayant de rentrer dans son palais, il aperçoit Gemmade, qui portait avec peine un lourd fagot sur ses épaules.
« Pourquoi te fatigues-tu, Ini-dit-il, au lieu d'allef recevoir ta nourriture à la porte d'Hatimthai? »
Gemmade lui répondit :
K Parce que celui qui sait se suffire à soi-même ne veut non devoir à Hatimthai. »
Gelui-ci réfléchit.
« Quelle noblesse, dit-il, dans un si pauvre homme ! Eh quoi! n'aurais-je à ma porte, et même dans mon salon, que les deux parties les plus viles de l'espèce humaine ? et ceux qui ont un peu de vertu ou de fierté rougiraient-ils d'accepler mes bienfaits? »
Mais ceci, me <tira-t-on, est le pont aux ânes ; c'est ce qui a été dit partout. On a prouvé mille fois que la philosophie rendait un liomme heureui dans la solitude, et qu'elle loi Êusart dédaigner ces joies 'du monde qm' ne satisfont ui Tâme ni le cœur. Serait-ce donc là le seul bienfait de la philosophie ?
Hatirothai, en rentrant au palais, traverse la foule des pauvres vivant des restes de ses festins. Il voit entre autres Zil* cadé, ce jeune paresseux, qui court devant ses pas en semant des roses sur la terre, et qui est toujours le premier à crier : « Vive Hatimthai ! t
« Tu es bien brillant de sauté 1 lui dit-il. — C'est que les carcasses de tes faisans sont depuis quelque temps plus grasses et plus succulentes encore. — Tes bras sont nerveux? — Parce que mon estomac leur donne de la force, et que je les exerce peu. — Ton dos n*est pas voûté par les travaux? — Depuis qu'Hatimthai me nourrit, je ne me fatigue jamais. — De tout cela je conclus que tu pourrais porter des fagots. — Sans doute, et je serais alors inutile à la société. »
Hatimthai est (ont à coup saisi d'élonnement.
t Sache, ajoute Zilcadé, quelle est ma philosophie. Il plaît à la vanité d'Hatimthai d'avoir des pauvres à sa porte; il est peut-être orgueilleux, et peut-être heureux seulement de sa bienfaisance. Que m'importe? Je reçois ses dons, qui m'évitent les maux de la vie, et me laissent du temps libre que j'emploie à faire autant de bien que lui. »
Hatimthai est encore plus étonné.
« Sans doute, ajoute Zilcadé, quand j'ai reçu à ta porte le déjeuner du matin, je me sens fort et bien portant. Je vais chez cette pauvre et faible Rhége, qui demeure au bord du fleuve, et qui a six enfants en bas âge. C'est moi qui jette et qui attache ses filets ; et, après le repas du soir, je vais les
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retirer. Le poisson qu'elle recueille ainsi lui suffit pour nourrir sa famiUe. Dans le cours de [ajournée, je me promène au marché sans riea faire; mais j'y vois le prix de chaque denrée, et je vais en raidre compte à nos riches marchands , qui évitent ainsi de se déranger de leur amua&toe. Très-souvent je découvre des tromperies dont je ptéviens les acheteurs ; et souvent aussi je donne de bons conseils aux hommes des campgnes» pour qu'ils nous fournissent les marchandises qui se vendront le mieux. On peiit être utile sans travailler; et pouirais-je rendre de telsservic^es, si j'étais occupé tout le jour à couper du bois pour chauffer mon po^ tage?»' •
Hatimthai ne répondit ]pas r et^ à pdne rentré dans son palais, il trouva, à la porte de son sérâîl, la jolie Fatmé, qui l'attendait pour recewo^n ses ordres; et dans son ss^on, le vif, l'ingénieux Ricca, quittait arrivé déjà pour le repas du milieu du jour; car Fatmé, eu se retirant» devait avoir, peu d'heures après, un concert et un bal. avec ses compagnes ; et elle était pressée de passeràsatoHetlie; pour paraître toujours la plus belle.
Hatimthai pensait Picore aux diverses réponses qu'il avait entendues ; il s'arrêta un moment près de Fatmé, et l'interrogea de manière à ce qu'elle lui prouvât bien vite l'utilité dont elle était dans ce monde.
« Hatimthai, lui dit-elle, il y a près d'ici une pauvre mère de famille qui a besoin de tes secours : elle veut te vendre une parure de perles les plus fines et les pljos égales; elle est réduite à s'en défaire, et tu ne me la refuseras pas. Je te demande encore quelques-uns de ces jolis oiseaux qiie vend ce pauvre mollak; et souviens*-toi aussi de nos nouvelles danses. Rhédi, qui les invente, n'a que cela pour vivre. Voilà quds sont aujourd'hui mes caprices; tu vois qu'ils f<»ront des heureux. I
HaUliithai se retire, et appelle Ricca. C'est le poète de ses spectacles ; les opéras qu'il compose sont brillants d'esprit dans le dialogue, de férié dans l'action, et de magie dans les décorations. Ils excitent la surprise au plus haut degré.
« Ricca, lui dit Hatimthai, j'ai vu Saphar; il est heureux à lui seul : c'est le philosophe le plus sage. — T'a-t-il dit, répond Ricca, ce que son père est devenu? — Non, mais il lui coûte peu de chose. — Il est vrai; toutefois, son père était un des riches marchands de ton empire; devenu vieux et aveugle, il avait compté sur ses fils pour tenir ses livres, ré* gler ses payements et défendre ses intérêts. Lorsque Saphar se mit à composer dans les forêts, son père fut obligé de prendre UQ commis à sa place. 11 eu eut un infidèle, qui l'a trompé; et il. ne s'en est aperçu que lorsque sa ruine a été complète. Il a abandonné ses hieps, qui n'ont pas suffi au payement de ses créanciers; il est aujourd'hui conunis luimême chez un de ses anciens amis; et le peu qu'il doinie à son fils lui est plus onéreux que le plus brillant état qu'il lui eût donné chez lui autrefois. Hatimthai, ajoute Ricca, je suis plus philosophe que Saphar; il vit dans les bois; il n'a de relations qu'avec lui-môme; il n'entre pas dans les ambitions; et il évite, j'en conviens, tous les vices de la société : mais il n'est utile à personne. La malheureuse Zilia tirait avec peine quelques grains de blé de son jardin ; je lui ai easeijfné une nouvelle manière de cultiver les roses; et elle en réoolle maint^iant une si grande abondance, qu'elle s'est enriehie avec l'essence qu'elle vend, et m'en donne, sans se faire tort, pour verser à flots sur les habits d'Hatinithai. Le malheureux Calva, qui publie chaque jour les ordres et reud compte des plaisirs d'Halimthai, était tombé dans la misère, parce qu'il avait imprimé les couvres des écrivains médiocres que le. public dédaigne; je cousacire quelques heures par
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jour à lire, les manuscrits qu'on lui porte ; et il nourrit à présent sa famille avec le produit des bons ouvrages que je lui conseille de publier. Je ne pourrais pas rendre de tels services, si j'étais forcé de m'occuper de moi-même. Mais Hatimthai, que j*amuse, dyit en échange me nourrir grassement; moi, f enrichis Calva, parce que j'en tire à mon tour l'avantage de lui faire imprimer mes poésies, et j'ai acquis ainsi une réputation qui satisfait mon amour-propre. Hatimthai ! ajoute Ricca, le vrai philosophe est un ministre d'Ofomaze dans l'état social. »