‹ Œuvres de Charles NodierChapitre 12 sur 15 · S58 DE LA PERFECTIBILITÉ · texte numérisé non relu

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lûmes. Que fiallut-il pour l'anéantir? Une torche.

Quant à l'impulsion que l'imprimerie a communiquée aux lettres, je l'ai cherchée dans la sincérité de mon cœur, et j'avoue que je ne la trouve pas.

Le siècle de François P' et celui de Louis Xiy étoient de grands siècles, et ils sont arrivés à la suite de l'invention de l'imprimerie; mais l'imprimerie n'y est pour rien. C'est que c'étoit là leur place. Ils ont été avec elle, et tout au plus, ce qu'ils auroient été sans elle. Le siècle de Périclès et celui d'Auguste ne l'ont pas attendue.

Si elle a exercé quelque influence sur les développements de notre littérature, tant pis ; car cette influence ne pouvoit servir qu'à altérer sa naïveté. Elle ne lui a point communiqué de qualités nouvelles ; mais elle a dû en restreindre l'essor en lui imposant les entraves d'une imitation bigote et méticuleuse, en la dépouillant du principal mérite des productions de l'esprit, qui consiste dans l'indépendance d'une pensée vierge et dans le tour d'une expression originale. C'est peut-être

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elle qui a fait de deux pléiades d'hommes de génie un troupeau cte plagiaires élégants.

Ce qu'elle a essentiellement muhiplié^ parce que ce genre de travail est une pâtore toute assortie aux intelligences médiocres, ce sont les traductions et les dictionnaires, qui sont signes d'ignorance, comme la loterie est symptome de misàre , el qui annoncent d'une ma^ nière infaillible la décadraice des lettres. Pays de traductions, pays d'impuissance et de mauvaises études. B faut que les Latins aient fait bien peu de cas des métaphrastes pour ne nous avoir pas laissé une traduction du grec qui tienne place parmi les classiques. Ils ne toléroient ce métier pédantesque et servile qu'à l'usage des classes illétrées. * En effet, si on excepte le Daphnis et Chloé d' Amyot , qui vaut cent fois mieux que le roman de Longus; le Don Quichotte de Filleau de Saint-Martin, qui ne vaut ni plus ni moins que le chef-d'œuvre inimitable de Cervantes , et deux ou trois autres tout au plus, quelle traduction a jamais fait passer ^ns notre langue l'ombre de l'original? La pupart des auteurs, et ce sont précisément ceux qui se

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distinguent par un type individuel de talent , ne peuvent du tout se traduire. Horace, Perse, Juvénal^ Catulle, Martial, PKne le jeune. Tacite, Lucrèce, Pétrone, Shakspeare, Dante, Ârioste, Machiavel, Gamoëns, sont lettres closes pour quiconque ne les connoîtroit pas sous leur forme naturelle. Sur dix traducteurs, il y en a neuf qui n'entendent pas la langue qu'ils traduisent. Sur dix traducteurs qui l'entendent, il y en a neuf qui n'entendent pas celle dans laquelle ils traduisent. Je ne dis rien de ceux qui n'entendent ni l'une ni l'autre. Pour trouver un traducteur excellent, il faut trouver d'abord un homme qui soit profond penseur et grand écrivain en deux langues. C*est une rareté. Il faut ensuite que cet homme, par modestie ou par caprice, ait consenti à subordonner son génie dux conceptions des autres. C'est un phénomène Notre fameuse traduction des Géorgiques ressemble au poème de Virgile comme une poupée de marchande de modes à une statue de Phidias.

Revenons aux bienfaits de l'imprimerie , et ne lui contestons aucun de ses avantages. Elle a préservé, dit-on , d'admirables écrits des ra-

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vages du teq[ips^ et peut-être elle nous auroit conservé tous ceux des anciens si elle en avoit été connue. Je regrette probablement autant qu'un autre la perte du théâtre de Ménandre et celle de ces comiques latins parmi lesquels Térence ne tenoit que la sixième place, quoique Plante n'y fut pas compté ;

At nostri proavi plan ti nos et numéros et Laudavere sales , nimiam patienter otramque Ne dicam stoltç mi^ati.

— HoR . , de Art, poet, —

Je jouirois avec délices de la lecture des décades perdues de Tite-Live et des poèmes de Varius ; je paierois à haut prix l'édition la plus impari^ite du traité de Gloria, de Cicéron , et surtout du traité de V^irtute , de Brutus , qui , parti d'une telle main , devoit être une œuvre de conscience et de génie comparable à ce que l'antiquité nous a transmis de plus digue de l'admiration àe» siècles 3 niais je me console quelquefois en pensant que la même fortune auroit perpétué jusqu'à nous les inepties de Bayius et de Mévius, et les impertinentes diatribes de Zoïle ; heureux même si la barbarie que l'imprimerie traîne après elle,, et

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que la diffusion des idées écloses^us son in* fluence doit rendre nécessairement plus m-tense et plus destructive, eût épargné autre chose !

Voilà le grand inconvénient de l'imprimerie : elle est passive et non intelligente ; elle obéit et ne juge pas ; elle a mis le bon en cir^ culation , elle y a mis le mauvais ; elle a rendu plus faciles quelques jouissances délicates; elle a fomenté des milliers d'erreurs et de folies ; et comme le nombre des esprits judicieux est infiniment plus petit que l'autre, elle a récréé les veilles du sage , mais elle a soulevé un feripent inextinguible de désordre dans la multitude; elle a accéléré la civilisation pour la précipiter vers la barbarie, comme l'opium pris à iforte dose accélère la vie pour la précipiter vers la mort.

Si cependant elle a été favorable aux lettres, on ne dira pas du moins quelle a été favorable aux lettrés. La multiplication vénale des mauvais écrits a dédionoré l'art d'écrire. Cher les anciens, le talent du style, que Pope appelle le chef-d'œuvre de la nature, revêtoit celui qui en étoit doué d'une espèce de sacer-

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doce. £lUe en a fait un métier. La culture ^^ l'esprit conduisoit alors à tout ce qui est grand et honoï^able ; on n'y voit aujourd'hui que la vaine occupation des oisifs, la ressource du pauvre et l'arme du méchant. On jettera pendant quelque temps encore un morceau de pain à la science et au génie ^ mais on ne les honorera plus. Ce n'est plus de nos jours que la pourpre ira chercher TuUius, et que Pétrarque montera en triomphe au Capitole.

L'inspiration elle-même s'est glacée d'efiEroi dans les âmes les plus passionnées , au bruit de cette publicité turbulente qui n'est pas de la gloire. Les muses sont femmes , et leurs plaisirs ne peuvent se passer de mystère.

La question n'est pas épuisée sans doute , mais elle est jugée. Rien ne s'oppose au retour de la barbarie dans ce que vous appelez la marche progressive de la société moderne.

Vous serez barbares comme vous l'avez été, vous le serez peut-être davantage, et il ne s'en faut guère que vous ne le scjyez déjàj seulement votre barbarie différera de l'autre en un point, c'est qu'elle commencera son règne au nom de la civilisation et de la perfectibilité ,

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c'est-à-dire par le ridicule. Je ne vous conteste pas l'avantage d'avoir soulevé quelquesuns des voiles de la chaste Isis : il ne faut pour cela qu'une curiosité persistante et une vanité indéfessible , deux facultés qui n'ont manqué à aucun âge de la société , mais qui caractérisent particulièrement la société actuelle. Quant à ce voile éternellement impénétrable derrière lequel , depuis le commencement des temps , la nature dérobe ses mystères à tous les yeux mortels , vous ne le soulèverez jamais. La seule vérité qui vous appartienne en propre et qu'il vous soit permis de sonder dans toute sa profondeur, c'est que vous devez mourir de mort, et que toutes vos institutions doivent mourir comme vous.

Je voulois prouver que l'imp][jmerie ellemême ne changeroit rien , quoi qu'on en dise, à la condition indispensable de toutes les existences , et qu'elle n'étoit ni un préseï^ vatif pour la gloire contre l'oubli , ni un préservatif pour la civilisation contre la barbarie. Il m'auroit été plus doux de lui attribuer ce privilège qu'il faut malheureusement reléguer parmi les fables avec les secrets magiques de

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Médée, la fontaine de jeunesse des poètes^ et For potable des ahhimistes. Quoique je sois loin d'être un de ses enfants les plus favorisés, je n'ai jamais compris le dépit dénaturé de l'ingrat qui ose offenser sa nourrice. J'aimerois à jouir de ses merveilles sans prévoir la catastrophe universelle qui les replongera dans peu, avec la société tout entière, dans une longue et profonde nuit. Ce n'est pas ma faute s'il en est de la contemplation de l'avenir des peuples comme de cet antre de Troplionius d'où l'on ne sortoit qu'avec un visage attristé , et si je ne puis que m'écrier sur les bords de l'abîme, avec les sages des temps écoulés :

Dnm licet ati ,

Utere ddiciis ; omnia mors adimit.

DE

L'UTILITÉ MORALE

DE L'INSTRIJCTION

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