‹ Œuvres de Charles NodierChapitre 13 sur 15 · POUR LE PEUPLE · texte numérisé non relu

POUR LE PEUPLE

UAND l'académie de Dijon posa pour sujet de discours cette question si favorable au génie de Rousseau : Le progrès des sciences et des arts a-tnl contribué à épurer ou à

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corrompre les mœurs? elle fit preuve de courage et de philosophie; car c'étoit la première fois qu'une académie s'avisoit de pareille alternative. Aujourd'hui, on crieroit à la barbarie , et le premier de nos écrivains seroit lapidé à Paris conune à Mottier^-Travers; seulement ,' ce ne seroit plus comme philosophe, ce seroit comme obscurant. Les peuples éclairés font ce que faisoit le cheval de Lénore : ils vont vite.

L'académie de Dijon manqua cependant son but y en ne prenant pas la question d'assez haut, n falloit demander : A quoi sert f instruction, et quels ai^antages la civilisation Or-t-elle retirés de V invention de V écriture}

Le génie de Rousseau eût été plus à son aise dans la discussion ainsi élargie ; et , si je ne me trompe , les motifs de sa solution seroient sortis de son sujet d'une manière plus claire. Il est heureux pour moi que leurs développements puissent se passer des ressources de l'imagination et de l'éloquence. C'est un thème si naïf qu'il y auroit scrupule à le charger des ornements de la parole , si on les avoit à sa disposition. La vérité y perdroit :

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on la reconnoît à sa simplicité; et c'est pour cela que l'antiquité la peignoit toute nue.

L'invention de la lettre fut le chef-d'œuvre de l'homme. civilisé; et j'entends ici par chefd'œuvre, non pas ce qu'il avoit à faire de mieux, mais ce qu'il pouvoit faire de plus. La multiplication indéfinie de la pensée par l'imprimerie n'en est qu'un résultat. Arrivé à l'invention de la lettre, l'homme avoit parcouru tout le cercle de sa puissance intellectuelle ; il étoit parvenu à matérialiser l'esprit. La civilisation, à ce degré, n'a plus qu'à finir, et tous les efforts qu'elle tenteroit pour se donner une nouvelle destinée seroient inutiles; elle est à la pente de sa décadence : U faut qu'elle descende.

Toutes les histoires de l'antiquité ont des mythes et des symboles pour exprimer cette idée, bien connue des premiers sages. C'est Prométhée qui dérobe le feu divin , et giii n'enfante que la mort; c'est Adam qui cueille le fruit de la science , et qui n'apprend que le malheur de sa race , à jamais condamnée ; ce sont les descendants de Noé qui élèvent des tours vers le ciel , et qui arrivent à leur som-

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met avec des langues confuses ^ comme pour étaler de plus près, sous les yeux du Dieu vengeur , le tableau de leurs folles ambitions et de leurs incurables misères.

Tant que la pensée de Thomme ne fut pas écrite, elle s'entretint jeune , brillante et sublime, comme le feu sacré qui vit sur un autel. C'étoit un hymne dans la parole; c'étoit une loi dans la tradition ; c'étoit une religion dans les siècles.

Fixée avec /des signes convenus, elle fut ce qu'est la monnoie aux trésors de la Providence ; ce qu'est un morceau de cuivre empreint ou flétri d'une effigie d'homme , qui représente le travail du pauvre et le pain de ses enfants , mais qui ne le nourrit point : un algèbre stérile et froid pour ceux qui l'entendent, incompréhensible pour ceux qui n'en ont pas l'inutile et triste secret ; quelque Je ne sais quoi qui n'a pas plus de nom que d'âme , comme ce qui reste du cadavre dont parle Tertullien.

Voilà ce qu'est l'écriture ; et les premiers peuples qui en firent usage le savoient si bien, car leurdégénération étoit encore peu'avancée.

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qu'ils n'osèrent de long -temps s'en servir pour exprimer des idées solennelles^ de peur d'en avilir le sens moral , et que Pythagore désignoit Dieu, comme les Hébreux , par une périphrase respectueuse : Celui dont le nom pourvoit s écrire en quatre lettres,

A mesure que le principe matériel a prévalu, et que la chute des sociétés s'est accélérée vers son terme inévitable, cet artifice profane est devenu la science des nations. L'homme imaginant et pensant n'est plus distingué entre les hommes , c'est l'homme écrivant , c'est-à-dire l'automate que de stupides études ont amené au point d'exprimer des besoins aussi grossiers que lui avec des barres , des ronds, des diagonales, des horizontales, des pleins, des déliés, et à tourner un style ou un tube entre ses doigts , comme le bâton d'un singe ou la baguette d'un perroquet.

Combien , sous le rapport de l'intelligence, les premiers temps du genre humain l'emportoient cependant sur les nôtres! L'imagination cède , accablée sous le poids des impressions qu'elle éprouve , quand elle voir avec quelle rapidité ces Briarées de la civilisation

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s'emparèrent de toutes les idées et de toutes les grandeurs de l'avenir, pour ne lui laisser que l'humiliation de l'impuissance.

Alors se creusoient ces lacs immenses qui assainissoient de vastes régions , alors s'ouvroient les irrigations salutaires, alors se mesuroient les débordements périodiques des fleuves qui les enrichissent ; alors se construisoient les premiers vaisseaux qui allèrent conquérir, sur des rives inconnues , des fruits et des toisons d'or; alors se dressoient superbes ces obélisques , vainqueurs du temps , ces étonnantes pyramides qui sont encore, comme autrefois, la merveille du monde; alors le berger chaldéen , qui ne sa voit lire que dans le ciel , qui ne savoit écrire qu'en peignant ce qu'il voyoit , confioit aux rochers le portrait de l'univers; et l'homme , qui traçoit dans ces images immortelles l'histoire des révolutions des astres, l'homme qui vous donnoit , en se jouant, plus de tourbillons et de créations inconnues que les navigateurs fantastiques n'ont rêvé d'iles et de ports, n'imaginoit pas que sa découverte pût être un jour transportée dans un livre ou sur une carte par l'encre du typo-

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graphe ou le lavis de renlumineur. Le découvreur étoit barbare, et le poète aussi . On n'avoit inventé alors ni l'alphabet ni l'almanach. On peut dire que c'est à l'invention des lettres qu'expire l'âge poétique du genre hu-main. En effet, ce qui imprimoit à la pensée une sorte de caractère divin, c'est qu'elle sembloit tenir de la divinité même par son essence toute intellectuelle^ c'est qu'elle ne résidoit que dans l'âme et ne se comniuniquoit qu'à l'âme ^ c'est que son expression, comme celle de toutes les idées suprêmes dont la perception nous distingue de la brute , ne pouvoit se manifester par des signes -, c'est que, propre et intime à la partie élevée de notre double nature, elle échappoit, insaisissable, à nos organes de chair, comme le mystère de la création, comme la conscience des rémunérations futures, comme l'infini dans l'espace, comme l'éternité dans la durée ; c'est qu'elle révéloit en nous, avec ses dérivations, la présence assidue d'un Dieu, sous les trois formes qui sont ses trois noms : la pensée , la parole et l'esprit.

Le premier qui s'avisa de matérialiser tout

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cela, dé réduire à des figures sensibles les opérations de l'intelligence, et de donner, comme dit Brébeuf , du corps et de la couleur aux ^ pensées y fit une grande chose sans doute, mais incomparablement plus grande qu'il ne pouvoit l'imaginer : le malheureux tua l'âme.

Ce dut être une chose horrible pour le génie qui venoit de créer les sociétés, que de se voir emprisonner dans des linéaments creusés au poinçon sur une tablette de cire, ou empreints avec une Uqueur colorante sur une feuille de roseau.

Le siècle de vie étoit fini, le siècle de mort commençoit. La nature entière subit l'influence dégradante de l'homm^ matière substitué à l'homme intelligehce par la grande révolution de l'écriture. Dieu, qui \m permet d'être puissant pour lui prouver qu'il est malheureux ^ abandonna la création à ses es^ sais sacrilèges. Tout s'avilit sous l'empire de notre funeste perfectibilité, jusqu'aux êtres qu'il avoit placés au plus bas degré de l'échelle de se,8 ouvrages. Le taureau mutilé courba sa noble tête sous le joug ; le coq , notre vieil emblème national , devint ,

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comme on Fa sottement répété en oubliant son type, un oiseau de basse- cour. Sans à le luxe et sans la guerre y qui , cette fois du moins /-furent bons à quelque chose, nous n'aurions plus d'idée du cheval de Job. Une honteuse éducation flétrit l'instinct presque moral du chien. Les fleurs même, les fleurs, violées dans la ptideur de leurs mystères et dans la naïveté de leurs grâces , étalèrent au milieu de nos jardins ces fausses et hideuses beautés," où l'œil du naturaliste et du poète ne voit que le symptôme d'une infirmité repoussante. Encore quelque temps y et que sera le diamant? Une verroterie vulgaire pour le joaillier, un charbon limpide pour le chimiste.

Voilà le produit net de nos découvertes , qui sont le produit net de l'écriture. L'homme matériel aurôît été trop déplacé au sein de l'univers créé, s'il n'en avoit altéré le sublime caractère. Il se composa l'univers monstre.

Je sais qu'au temps où nous sommes parvenus , il faut accepter cette création falsifiée comme une nécessité. Ce n'est pas avec des émeutes de carrefours qu'on peut régénérer

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un monde usé qui s'est trompé dans sa destination. La révolution qui le renouvellera couve sous une main plus puissante que ces mains d'enfants qui remuent inconsidérément les royaumes ; et , quand le jour sera venu , elle s'en échappera immense, formidable et décisive, avec des cataractes et des tonnerres,

En attendant, nous nous débattrons comme des insectes sur le terrain que nous nous sommes fait, dans l'étendue de notre ruche ou dé notre fourmilUère d'bommes. C'est bien aussi de P utilité morale de V instruction dans notre société actuelle que je me proposois de parlëï; car je n'ai pas l'habitude de me dérober, à travers le vague des hypothèses , aux difficultés d'une question. — J'y arrive.

Et d'abord , à quoi l'instruction universelle est-elle bonne, si vous n'admettez pas l'égalité impossible des capacités morales ? à quoi , je vous le demande, sinon à multiplier par millions des ambitions insensées , et à faire peser sur le troupeau des peuples , déjà si misera- , blés, une mfirmite,^^lus, l'insatiable et vain besoin de partîcipJF^à l'œuvce commune par les acquisitions (Je l'esprit ?.

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Ce que vous avez voulu faire de nous autres pauvres depuis près d'un demi-siècle que vous êtes aux affaires, ce n'est pas tout-à-fait ^, . j'^ conviens, des ilotes comme à Sparte 3 ce n'est pas tout-à-fait des 'esclaves comme à Rome : c'est ce qi^ie vous appelez pl^is élégamment des prolétaires, c'est-à-dire quatrevingt-dix-neuf parties d'une nation dont la centième a le privilège exclusif de gowverner vie pays, et qui ne sont bonnes, quant à elles, qu'à* le peupler, à le c^Jtiver, à le défendre et à mourir pour sa sainte cause, en embrassant les étendards ingrats de la gloire et de la liberté ! •

Je ne poursuis pas ici la nue d'Ixion , comme disent vos classiques. Ce que j'écris , vous l'avez fait, et je suis convaincu que vous avez bien fait, parce que c'étoit une question vitale pour le monde , tel qu'il est aujourd'hui , que de savoir ^ par sous et deniers , ce que valoit un homme chez les peuples libres au dix-neuvième siècle. Maintenant la question est décidée ; et si elle ne l'étoit pas , il faudroit la décider comme, elle l'est. Mais puisque vous l'avez fermé , ce compas de Po*

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pilius, dont le cercle nous jenveloppe* tous, à l'exception de deux cent mille fortunes, qui jouent gaiement à la bascule. sur la tangente , ne nous forcez plus à savoir lire.

Pourquoi lire, je vous prie ? Vos discours , peut-être ?

Je sais que vous ne me passerez pas tous mes principes ; mais je vous mets au défi de me contester un fait. Et savez-vous ce que c'est que les principes ? C'est la raison des faits.

Tout prolétaire qui sait quelque chose de plus que lire et écrire est un infortuné que vous tenez arbitrïÛTement captif aux limbes de la civilisation.

Tout prolétaire qui ne sait que lire et écrire est pis encore : c'est un esprit faussé.

L'instruction universelle produit donc deux résultats d'un coup ; elle partage vingt-cinq millions d'hommes en deux classes. — Les malheureux et les sots.

La lecture n'a pas introduit une idée saine dans l'esprit de l'homme. Elle y a jeté toutes les aberrations et tous les mensonges de Iq société. .

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Que lit le peuple quand il sait lire? — S'il est pieux ^ des livres d'ascétisme et de mysticité qui le fascinent ; — s'il est d^à émancipé des enseignements delà religion, des livres obscènes et impies qui l'énervent et J'abrutissent. — Cherche-t-il à se rendre compte de ses intérêts et de ses droits ? Il s'adresse aux gazettes. — Aspire-t-il à perfectionner seulcr ment les applications les plus communes de son travail journalier ? Sa science est dans le Petit Albert et XAlmanach de Liège, —

Voilà de merveilleux instruments d'instruction !

Et s'il n'en étoit pas ainsi, si tous étoient propres à tout; si les bulletins de l'Acadé-, mie des Sciences , que peu de personnes comprennent, et les amplifications de l'Académie Françoise, que personne ne comprend^ se développoient pour la première fois avec clarté devant toutes les intelligences, permettez-moi de vous demander où seroient vos prolétaires? Autrement dites-moi comment on fait une nation sans prolétaires, dans laquelle tout le monde paie le cens, et où il n'y a si mince individu qui ne puisse exhiber.

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thèse de docteur ou diplôme de bachelier èslettres?

Les bons livres sont bonne chose. J'en ai lu quekjues-uns ^ et je !ne les, ai que trop aîmës pour ma fortune et pour mon bonheur. L'instruction e^t le besoin inné de quelques âmes choisies qui s'y élèvent malgré tous les obstacles , et qui parviennent avec une puissance qui leur est propre à ses résultats*les plus éle- ' vés, .Celles-là vous dispensent de vos soins; elles grandissent sans maîtres.

Il n'est pas certain^ à ce qu'on dit^ qu'Ho mère sût lire et écrire ; ce qu'il y a de certain^ c'est qu'il ne pouvoit ni lire ni écrire. Il é^oit aveugle.

Croyez-vous par hasard que Rousseau soit devenu Jflousseau en vertu de quelque grâce spéciale attachçe aux leçons de mademoiselle Lanabercier? Jamais^ au contraire, occasion si opportune ne s'est rencontrée pour foire d'un grand homme un homme nul ou pa:-" ver&. L'école de la nature vous a seule donisé le plus éloquent des philosophes. L'école de mademoiselle Lambercier n'avoit produit qu'tto voleur de rubans.

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Est-ce l'instruction primaire qui a fait poètes Shakspeare^ le valet du maquignon^ et Bloomfield, le valet du fermier»? -■ — Est-ce FinstrviGtion primaire qui a révélé la Qiuse à un vitrier de Marseille, auquel les journaux accordent du talent ; à un boulanger de Nîmes qui a du génie ? —7- Il y a une quinzaine d'années que trois de mes amis, Benjamin Constant, Joûy et Montègre, me mirent enrap^ port avec un cordonnier nommé M. Fran^çois, dont les tragédies cornéliennes avoient épouvanté la police de l'empire.^ Cette excursion 'hors des voies de sa destinée naturelle m'inquiéta dans un homme que je commençois à aimer. Il s'en aperçut. « Tranquillisez-vous, » me dit -il ea riant 5 pour m'amuser je fais » des tragédies , et pour vivre je fais des » bottes, w

Ceux-là du moins, ont eu le bon sens admirable de ne pas quitter leur état. Que secoientils devenus, hélas! s'ils n'avoient consulté que le penchant d'une extravagante vanité ?

Us attendroient , dédaignés, les faveurs de la renommée du caprice d'un critique imberbe, tout gonflé de la suffisance du collège, ou de

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la tutelle impérieuse d'un parti ^ ou de la faveur d'une cour ! Mais cette liante sagesse à laquelle une haute organisation les a fait parvenir n'est pas le privilège de la foule- Si la gloire elle-même n'est pas plus précieuse ^ le génie lui-même n'est pas plus rare.

• Cependant, direz-vous , ne faut-il pas mettre le peuple en garde contre les déceptions . de la fraude? Et d'ôii vient la fraude, s'il vous plaît, si ce n'est de l'instruction?

Une instruction fausse et mal appliquée a.

^ détourné quelques hommes de leur vocation nécessaire. Incapables d'y rentrer, incapables de s'élever au-dessus de cet étage factice où l'artifice de l'éducation les a portés en dépit d'eux, les misérables se sont servis de l'instrument captieux dont ils dévoient l'usage à votre philantropie imprudente. La nature en avoil fait des ignorants de village. Vous en avez fait des charlatans et des escrocs. Dans l'ordre positif, c'étoient d'utiles manœuvres et d'honnêtes artisans ; dans l'ordre que votre sagesse a établi , se sont des voleurs , des imposteurs et des faussaires. Il n'y a rien de plus conséquent.

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Eh bien! ajoute-t-an, si cela étoit ainsi ^ rînstructîon y pouryoiroit^ en fournissant à chacun les moyens de se prémunir contre le * mensonge et la duplicité ! ,

Justement comme on prémunit un jeune homme qui entre dans les salons contre les embûches du jeu, en. lui apprenant à faire sauter la coupe et à piper les dez. Quand tout le monde saura tricher,, il n'y auraf plus de filous. C'est la dernière expres^on, le capût mortuum de la perfectibilité.

Faites mieux, si vous le pouvez encore; ^ rendez au peuple son instruction orale, ses souvenirs, ses traditions, le tombeau du vieillard scythe ou de l'enfant canadien! laissez' finir cette génération lisante, écrivante et chiffrante, et ne nous en parlez plus.

Ou donnez-nous une bonne fois la loi AGRAIRE, contre laquelle je n'ai pas d'otgections intéressées. Point d'égalité possible dans les aptitudes , sans égalité fondamentale dans les propriétés. — L'égalité des propriétés seroit cependant une graAde catastrophe, n'estil pas vrai , car il f audroit bien que l'arithn^étique du cens reculât devant la répartition du

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territoire ? Ne nou« proposez donc pas l'autre, puisqu'elles sont inséparables eii fait^ comme les deux membres de la proposition , les deuît ^ lig3^s du parallélisme, les deux triangles du quadrilatère, et les deux points du tréma.

Pour l'égalité d'aptitudes, à voir ce que je vois, je ne m'en effraie pas. On y parviendroit.

Aux idées simpks^t communes les applications ne manquent pas. La multitude se compose de gens qui savent lire et de gens qui ne ^ savent pas lire. Comparez et choisissez.

On a dit que les crimes étoient ^ raison directe de l'ignorance des lettres. Ils ont donc bien changé de physionomie depuis que je les ■y ai vus de près sur la paille des prisons , et même depuis que j'ai pu en étudier la stati^ ^ique si dramatique et si vivante dans l'histoire quotidienne des tribunaux ! Les héros du crime lisent à merveille , écrivent correctement, parlent quelquefois latin, et font * d'assez bons vers pour des vers de Bicêtre.

Les illettrés sont là en majorité, parce qu'ils I sont en majorité partout ; mais je vous pro-

teartê qu'ils n'y jouissent paa d'une plus grande

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considération qu'à l'Université, et (Jue la né- . cessité de l'enseignement n'y est pas moins en honneur qu'à l'Académie. Vous ne mettrez pas le pied dans une maison de détention ^iis ^ y entendre parler d'un club de voleurs, un peu moins gourmé que l'Athénée, mais tout aussi spirituel et beaucoup plus amusant.

Ce n'est pas l'ignorance qui fait les pervers. C'est une instruction incomplète et viciée dans sa source , qui exerce nécessairement sur les masses la funeste influence dont nos absurdes systèmes d'éducation populaire ont armé les ' méchanta. Ce n'est pas l'instinct brutal des passions abandonnées à elles-mêmes qui excite l'épouvante et l'horreur dans les cachots et dans les bagn^. C'est la logique épouvan- , , table d'un esprit dégrossi qui a conquis tout juste ce qu'il lui faut d'essor pour se perdre» et de lumières pour s'aveugler. Les anciens, ^ qui savoient tout et qui ont tout dit, avoient , mis la fraude et le brigandage sous le'patro-* nage du dieu des lettres et de l'éloquence.

Le Sphynx proposoit des énigmes ; le sauvage Caliban n'inspire que de la pitié.

Le premier et le plus tendre de mes amis *•

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étoit un digne magistrat qui avoit passé quarante ans de sa vie dans Fexercice de la judiçature, et qui n'a jamais fait déshabiller un fof|^t pour le reconnoître. Il le devinoit à l'adresse de seç réponses , aux raffinements de son esprit, à la souplesse insidieuse de son élocution; et il ne s'est pas trompé une fois. Nos anciennes provinces transrhénanes se souviennent de Sdiinderhannes et de sa troupe, et je ne suppose pas qu'oiji ait imputé les forfaits de ces malheureux à un défaut d'éducation primaire. Ils refusèrent le secouf s de cent soixante avocats qui s'etoient présentés pour les défendre , et ils étonnèrent leurs juges. La lettre dans laquelle ce farouche aventurier demandoit à Bonaparte le commandement d'une troupe di enfants-perdus contre les ei^nemis de la France est un modèle inimitable de style et de mouvement bratoire.

- Sbogar, dont je n'ai pas emprunté lé type %^ un poème de lord Byron — j'en demande pardon à de savants critiques — ,par l'excellente rai^n que je-n'a vois jamais entendu parler de lord Byron , et que son poème ri'étoit pas fait ;

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Sbogar, dont' j'ai pris lé type où il étoit, c'est^i-dire en Sbogar lui-même, n'est sans doute qu'un personnage fort commun dans mon roman, mais c'est ma faute et non la sienne. Autre chose il parut dans sa vie privée^ autre chose dans ses excès tragiques, autre chose devant le tribunal qui le condamna.

La série d'attentats la plus exécrable dont il soit fait mention dans les annales de la justice , c'est probablement celle que développa la procédure des chauffew*s. Relisez cette procédure, si vous eh avez le courage. Les chauffeurs exerçoient tous des. états moyens ; ils avoient reçu tous, plus ou moins, ce que vous appelez le bienfait .de V instruction. Il v en a voit tout au plus deux d'illétrés. Un de leurs chefs ^toit maître d'école !

Jusques à quand vous tromperez-vous , et le genre humain avec vous , sur la vaine foi des théories?

H n'est peut-être pas nécessaire de voyager long-temps en Europe avant de traverser quelque ville éminemment éclairéa^ou presque tout le monde sait lire. — Si vous y arri-

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vez, ne vous arrêtez pas à la politesse élégante de la classe élevée , à, l'érudition solide et profonde de la classe libérale, à l'industrie féconde et habile de la haute classe ouvrière, car la question n'est pas là. Passez à la dernière classe de la société, à cette classe Modèle aux formes de laquelle vous voulez plier no^ tte éducation publique, et n'allez pas plus loin ! — Vous avez trouvé la race d'hommes la plus égoïste, la plus avare, la plus rusée, la plus turbulente, la plus destituée de principes moraux qui se meuve sur la face de la 'terre ! ^

J'ai parcouru , quant à moi , de tristes et pauvres pays oii personne ne sait lire dans le peuple , et où les savants sont à peine, parvenus à fixer, par des signes certains, l'expression de la parole en trois ou quatre alphabets aussi indéchiffrables poiir le vulgaire que l'étoit celui des hiéroglyphes pour l'antiquaire et rér4idit,avant d'être à peu près éclairci par l'ingénieuse critique du docte et modeste ChampoUion. — Si vous y arrivez , n'allez pas plus loin cette* fois. — Vous avez trouvé la plus douce, la plus bienveillante, la plus hospita-

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lière y la plus généreuse des populations. Respirez en paix cette atmosphère d'innocence et de jeynesse, d'enthousiasme et de poésie que le souffle de la science n'a pas altérée. Vous êtes chez les Morlaques^ et ils ne savent pas lire.

La civilisation n'est jamais parvenue que deux fois à son plus haut degré de perfectionnement possible : la première fois c'étoît chez les Egyptiens, qui ne savoient pas lire la haute langue. Au moins ceux-ci en avoient

. plus d'une , et cette appréciation immense des besoins d'une société composée parle plus haut que tous les raisonnements. *

La seconde fois , c'étoit chez les Chinois ^ na tion extraordinaire \ qui a inventé tout ce que nous inventons , qui invente tout ce que nous inventerons, qui jouit depuis bien des siècles avant notre ère des droits de la seule égalité vraie, delà seule égalité sociale; nation sublime par sa morale , sublime par sa raison ,

. oii les aberrations religieuses ne sont que des anomalies respectueusement tolérées; oii les principes généraux de crédibilité ne sont déduits que du cœur de l'homme et des instincts

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moraux: que Dieu lui a donnés. La population s'y compte par millions ; les Chinois qui savent lire se comptent tout au plus par centaines.

Faites après cela de l'instruction universelle !

J'avoue que je ne suis pas d'accord en ces idées avec des hoinmes éminents de mon temps dont l'opinion est presque en toutes choses la règle de la miçnne ; et Dieu m'est témoin que je leur en ferois volontiers Je sacrifice aujourd'hui si je ne préférois la vérité à Platon. Je crois ce que je dis sur la foi d'une vie expérimentale qui m'a appris que le travail étoit bon, que le savoir étoit. mauvais, et qu'honnête labeur vaut mieux que médiocre science. Il est aisé à un écrivain l^onorable , dont personne n'estime plus que moi la vaste érudition et la noble conscience, d'obombrer de teintes > obscures quelques provinces oii le prétendu bienfait de renseignement n'a pas encore obtenu tous ses résultats. C'est ainsi qu'on auroit signalé Smyrne, ou Cos, ou Salamine, ou Çolophon, du temps de l'auteur de V Iliade, si la statistique à l'en-

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cre de la Chine avoit été alors inventée ; mais quand cette région tout entière seroit sortie du lal)oratoire du philosophe plus blanche que les neiges du mont Hémus, qu'auroitelle produit de plus grand qu'Homère ?

C'est une malheureuse n^éthode , en vérité, que de mesurer les intelligences sur les calculs de la capitation j mais après la notabilité de l'argent, les peuples ne sont que ridicules, parce que la notabilité de l'argent n'est au moins que ridicule. Après la notabilité de l'instruction universelle, les peuples seront absurdes, parce que l'instruction universelle est absurde. Elle arrivera cependant infailliblement, parce que tout ce qui est ridicule et absurde doit arriver.

Ce qui assure aux provinces un bienfait plus efficace que celui de l'instruction universelle, c'est l'instruction naturelle. C'est l'amour du pays , le respect des aïeux , 1,'affection pour les jeunes, l'enseignement des vieillards, et la parole des sages C'est avec cela que les états s'instituent, se constituent, se relèvent des ruines du passé , çt se recomposent, pour l'avenir. On fera bien des révolu-

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tions dans la rue et sur le papier avant de passer la portée de l'esprit social, qui est tout autrement savant que la statistique et l'Institut.

Je conçois qu'on juge le monde en raison des convenances de sa vie, quand on le parcourt en chaise de poste avec 20,000 livres de rentes. C'est une disposition favorable à Toptimisra'e et aux combinaisons de la philantropie spéculative. Mais le ciel vous garde, ô mes amis , de n'avoir un jour, pour dérober votre tête à la fureur des passions, que le pays oii ^in8tr^ction universelle déborde de toutes parts avec ses inévitables conséquences ! Réfugiez-vous alors, je vous en prie, au fond de ces contrées que vous avez innocemment maculées d'ombres ignominieuses ! C'est là seulement que vous trouverez chez presque tous les hommes le respect du malheur, la religion de la pitié, l'hospitalité antique, le priscus pudor du poète.

A vrai dire, ils ne vous ont pas lus,; ils ne vous liront jamais, et vous savez pourquoi ; mais ils vous accueilleront a^ec cette compassion tendre qui oblige sans humilier ; ils se

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dévoueront pT)ur nou^ par intérêt pour vos malheurs, sans s'informer de vos opinions et de vos fautes ; ils vous aimeront si vous les aimez ! — Et le bonheur d'être aimé , c'est y vous le savez , la seule indemnité de la cruelle obligation de vivre !

On vous le demande à genoux ! Laissez-nous nos prolétaires ignorants, notre peuple illétré, nos provinces noires ! Laissez-nous cette dernière garantie contre l'envahissement de la perf ectibiUté , contre le triomphe des doc^trinea^ puisque doctrines et perfectibihté n'entraînent après elles que le dégoût dé toutes les croyances , l'abnégation de tous les «sentiments , le désabusement de toutes les joies ; — laissez-nous marquer nos journées de travail avec un cran sur le bois , comme faisoient nos pères ; étudier la hauteur du soleil et les phases de la lune dans la page immense du firnlament^ pratiquer nos industries nourricières , selon les leçons éprouvées de la tradition et de l'exemple ; apprendre l'histoire dans Içs récits naïfs et quelquefois épiques de nos soldats, qui la racontent mieux que les bulletins ; admirer la puissance de la nature dans ses ou-

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vrages , qui l'attestent itxiewx que les déclamations et les systëhies. —

Nous n'avons pas besoin de la politique, puisque la discussion de ses droits les plus* précieux nous est interdite du nom des lois.

Ses vicissitudes parlent d'ailleurs assez éloquemment pour nous instruire. —

Nous n'avons pas besoin de savoir lire pour nous élever à la science ingénue du bon >sens, et pour recevoir la nourriture de la morale évàrigélique. Celui qui nous en a ouvert le trésor, et qui, humainement parlant, seroit encore un Dieu fait homme y n'a jamais dit qu'il ie communiqueroit à nous par le pain de la lecture. Le pain qu'il nous annonce partout , c'est celui de la parole. — Oubliezvous ^ chrétiens , qu'il a promis le jDonheur éternel aux ignoi:ans ? Ne convenez-vous pas, philosophes , avec Montaigne et Montesquieu,, que, si les savants ne s'étoient mêlés de son ouvrage, ks fruits de sa promesse ne ser oient pas même entièrement perdus pour la terre ? —

Vos intentions sont pures , nous n'en doutons pas ! Mais l'expérience nous a détrompés

DE t INSTRUCTION

du fatal bienfait que vous réclamez si ardemment en notre faveur. Nous avons accepté le livre que vous nous apportiez pour satisfaire , à la faim de notre intelligence, et ceux d'entre nous qui Font dévoré n'ont pas tardé à s'écrier, comme saint Jean :

« Cet alinient est doux à la bouche comme » le miel , mais il a porté dans nos entrailles » un feu qui dévore et qui tue. »

Reprenez, reprenez ce livre ! il est amer.

DE

DU GENRE HUMAIN

DE

DU GENRE HUMAIN

;n parle beaucoup de l'amélioration de l'espèce humaine et de sa destinée progressionnelle ; on ne parle jamais de sa fin. C'est une erreur qui caractérise sîngu-

lièrement la vanité de l'homme que de croire la race d'Adam immortelle au milieu de tout ce qui meurt y et d'imaginer que le principe de destruction qui mine les soleils ménagera respectueusemeilt l'organisation du triste quadrupède vertical auquel appartient maii^tenant l'empire du monde. Si on vient vous parler en philosophe ou en théologien de la dernière catastrophe du globe ^ voilà tout à coup la catastrophe des dernières familles qui se figure à votre pensée ; des peuples luttant contre l'invasion d'un déluge ou d'un incendie ; des femmes qui gémissent en emportant leurs nouveau-nés dans leurs bras ; des vieillards, qui reprochent à l'univers son empressement à mourir^ parce qu'ils avoient , eux , quelques jours à vivre encore. J'aime à croire^' si notre planète vit âge de planète , que Cela ne sera pas si tragique , au moins pour notre noble race d'anthropomorphes , do^it la durée générique est loin d'être essentiellement mesurée sur celle d'une sphère minérale de neuf mille lieues de circonférence. A moins d'accident, car les planètes n'en sont pas exemptes, il y aura long-temps alors que des

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espèces nouvelles s'amuseront à recomposer de débris fossiles le squelette de l'homme , et à lui chercher une place convenable à côté de ceux du singe et de la chauve-souris. C'est la marche de la nature; il n'y a rien à y taire.

Je mç souviens peu de ce que jcx savois de philosophie physique et d'histoire naturelle quand je croyois savoir quelque chose ; mais il me semble qu'il y a des principes si rationnels dans les sciences de faits qu'on peut mettre les académies au défi d'y rien changer.

Ceux-là 3ont tels que vous avez le droit de les convertir^en axiomes, et de leur imprimer le même sceau d'infaillibilité qu'à une addition de deux chiffres exactement faite. J'en Apporterai quelques-unes pour prouver à tjuel point cette proposition est naïve; j'ai peur qu'elle ne le soit trop.

Et d'abord les cbrps les plus simplement organisés sont les plus durables.

Et secondement les premières combinaisons élémentaires qui aient produit l'être ont été les plus simples.

Et troisièmement, à mesuFC que les élabo-

- ; ; rations permanentes; de l'agent créateur, se » compliquent , elles perdent en vitaKté ce qu'elles gagnent en perfection.

Et voilà pourquoi les huîtres de Lucrin, si estimées d' Apicius, seront probablement belles encore, et vermeilles /et^ucculéfttes, quand elles n'aurpnt plus à redouter depuis des siè- » clés, dans la race d'Apicius, le plus insatiable des animaux ostréophages .

Et voilà pourquoi les algues de la mer verront finir des générations de coc^uÛlfjtges ; et les rochers qu'elles embrassent des généra- ^ tions de plantes marines -, et le monde ses rô-v

chers dissous ; et le tourbillon ses mondes,, et l'infini ses tourbillons. •.^'':

Tout passe du simple au composé en S'ènrichissant graduellement de nouvelles acquisitions organiques, et tout retourne du composé au simple pour lui rendre ses éléments.

Ainsi -une existence complète c^est une exis- . tence qui commence à mo]urir. '

Les dévelojMpements d'une existence complète ont cepetoda^it des limites inconnues devant lesquelles ils reculent tout à coupcomme la sève du chén^ ou le vol du condor ; et ce

DU. GENRE HUMAIN. '

qui est vrai des individus après soixante siècles d'observation est également vrai des espèces. Au moins faut-il convenir que cette induction est universellement reçue, car il n'y a point d^autre preuve de la mort.

Autrement ^ si l'on admettoit la perfectibilité indéfinie des espèces, qui n'est qu'une théorie y et que l'on ne contestât pas la décadence indéfinie des espèces , qui est un fait , ce seroit l'huître qui finiroit par manger Api- * cius.

Il n'y a qu'un moyen de défendre le système' de la perfectibilité humaine; c'est de faire intervenir au dénouement de la discussion la machine tragique des Grecs, un dieu.

Alors le paradoxe change de nom , il devient dogme, et je ne m^en mêle plus. Vous en savez plus que la science , et je ne suis pas même " savant.

Soiis l'aspect philosophique et scientifique ^ de la question, et je ne vois pas sou$ quel autre aspect on oseroit la considérer aujourd'hui, elle va se réduire presque à rien :

Les espèces finissent; donc l'espèce homme doit finir. , •

Elles finissent après avoir accompli les conditions possibles de leur développement ; reste-t-il à l'homme des conditions possibles de développement à remplir ?

S'il ne lui en reste plus , quelles sont les marques de sa décadence, et à quel âge en est-il arrivé ? "Voilà ce que je voudrois éclair^ cir en m'affranchissant de ce fatras teclmique des méthodes où Ton retombe toujours malgré soi quand on a eu le malheur de lire. Si Fon m'y reprend quelquefois, ce n'est pas ma faute, car je me débats contre lui avec plus d'horreur que la pythoni^e contre les énigmes de son démon. C'est que leslogon griphes de ce temps-là étoient deê jeux d^6ii*fants auprès de ce qu'on appelle des veidtés dans le nôtre !

l)'après ce que j'ai dit— et je n'exclus: pa»* ici la puissance d'un esprit créateur , comeM on voudra le nommer, car il n'auroit pas fait autrement — surgirent l'un après rautre,do chaos ou de la matière confuse, les cieux, la terre et les eaux; puis les herbe» qui vètireDt

* le monde ; puis des habitants dans ces e»Éx, 'des animaux à cette terre, et 'par-desso^tDUt

, l'homme.

DU GENHE HUMAIN.

Cette cosmogonie n'est pas difficile à trouver, me dira-t^on; elle est dans la Genèse.

Elle est encore ailleurs heureusement ^ elle est dans les découvertes des sciences, qui n'ont pas eu le bonheur qu'envioit Alphonse de Portugal. Elles ne sont pas parvenues à faire leur univers avec plus de bon sens et d'habileté que Dieu. Je vous donne ce système à votre choix , au nom de Moïse et de la révélation , ou au nom de M. Cuvier et de la géologie.

Il est vrai que tout ceci s'accomplit en six jours dans la Genèse^ et cela n'est pas trop philosophique , au calcul de l'Observatoire ; mais qui sait à quel astre inconnu le Dieu de Moïse, blanchissant le firmament de cette poussière d'étoiles dont il l'a semé, daignoitipesurer les jours de sa création ? Ce soleil des soleils , ce flambeau inextinguible de l'espace , dont rien n'indique ni l'orient . ni l'occident , dont aucune créature n'a salué ni l'aube ni le crépuscule^ ce luminaire de l'éternité dont le cours embrasse à jamais un cercle qui n'a ni centre ni circonférence, l'avez-yous vu ?

Quoi qu'il en «oit, en laissant de côté tout

* ce qui n'est que fables aux yeux de Fincrédule, et qu'hypothèses aux yeux de l'ignorant, voici l'homme , résultat culminant d'une œuvre de providence ou de hasard; l'homme soumis à toutes les vicissitudes du temps, qui altère, qui détruit, qui décompose tout; et condamné à les subir avec plus de promptitude et d'intensité en raison même de la complication de ses organes et du pouvoir de son intelligence ; l'homme presque aussi vital que les anges, et moins vivace que les reptiles.

C'est la condition essentielle de sa supériorité.

A lui finit, selon vous, l'échelle ascendante de l'organisation animale ; il ne lui reste plus qu'à descendre vers la mort.

La religion seule a le droit de supposer qu'il étoit réservé à une autre destination ; elle l'a fait,, mais en reconnoissant qu'il l'avoit perdue , tant se manifestoient déjà sensi-

•• blement les progrès de sa dégénération inévitable, au temps des premières religions écrites ! Ainsi , aux yeux du chrétien comme 4 aux yeux du philosophe , l'espèce est appelée . à mourir de mort ; car ce .rfest pas au père

DU GENRE HUMAIN. 509

des hommes lui seul que s^est adressée cette terrible et profonde révélation de Dieu ; ce n'est pas seulement à chacun de ses descendants pris dans son individualité mortelle :

' c'est à tout le genre humain, qui doit aussi mourir un jour comme un seul homme.

Ce phénomène de la destruction des êtres au bout d'un certain période n'étoit plus un nouveau mystère, selon toute apparence, dès le sixième des grands jours de la création. La terre avoit dû voir se renouveler plusieurs fois et les animaux qui la parcourent, et les plantes qui la décorent. La demeure de l'homme naissant étoit le tombeau d'une multitude d'existences qu'Adam ne put nommer dans le Paradis terrestre, parce qu'elles avoiént cessé d'être avant qu'il fût. Sous ses pieds gisoient , réunies à I'Am/wî^ reproducteur, ces immenses forêts de juncacées gigantesques, et restituées en fossiles à la forme minérale de la matière , ces familles de sauriens incommensurables qui livrent encore aujourd'hui à l'investigation du savant les vestiges authentiques de plusieurs créations successivement ♦ rendues au foyer des créations éternelles.^

Parmi les belles pages du Génie du christianisme il y en a d'admirables, oii M. dé Chateaubriand revêt des brillantes couleurs de sa palette le tableau de la nature génésienne, déjà riche des solennelles magnificences d'une nature antérieure. Si un géologue avoit'à se placer aujourd'hui dans la même hypothèse, il en diroit les mêmes choses, au talent près. Ce n'est pas que ce poète ait cherché avec beaucoup de soin ce qu'il y avoit de philosophique et de vrai dans son anachronisme volontaire ; c'est que tout ce (ju'U y a de philosophie et de vérité sur la terre appartient aux inspirations du poète.

Les premières générations d'hommes, qui duroient long-temps et qui avoient des loisirs pour observer , parce que la terre n'étoit pas encore une arène — c'étoit toujours un spe^ctacle — ne tardèrent pas sans doute à reconnoître, sous Fœuvre annuelle des reproductions, le travail sourd et permanent de la destruction , qui modifie , oblitère, transforme tout, et puis fait tout disparoître à son jour. Elles n'ignoroient peut-être pas que les oiseayx avoient broyé le^ fruits sous des dents

DU GEPIRE HUMAIN.

aiguës ;' que les serpents s'étoient tracé un chemin sur le sable avec des pieds agiles; qu'au temps de leurs pères de noires volées d'autruches couvroient quelquefois le désert de l'ombre de leurs ailes. Une tradition perpétuée d'âge en âge^ et qui subsiste encore dans leurs livres sacrés, entretenoit chez eux le souvenir dubéhémoth et du léviathan, ces colosses du monde vivant, et celui du griffon au bec et au vol d'aigle, qui avoit quatre pieds de lion. Dans la race même de l'homme, elles purent déjà observer une déclivité menaçante. Ce ne furent bientôt plus ces géants millénaires dont il est question dans toutes les histoires, et dont tant de monuments presque indestructibles attestent la puissance. Leur mission d'ascendant et de conquête s'étoit accomplie eu peu de temps, soit qu'ail entre dans l'essence des espèces jeunçs. d'épuiser rapidement, en luxe inutile, le feu surabondant qui les vivifie, soit qu'il ait convenu à Dieu de hâter sous les regards de sa seule créature raisonnante les scènes qui pouvoient lui faire comprendre le secret de son organisa-;tion et de sa décadence. Il est probable qu'il

ne fut pas question alors de la perfectibilité indéfinie de la race humaine. Ce ridicule étoit réservé à des nains de cinq pieds entassés dans des cloaques odieux pour souffrir et pour mourir, et qui expirent tout caducs, à soixante ans, dans une atmosphère de sang et de boue, sur la page ou ils délaient dans quelques gouttes d'encre ce dernier mensonge de la vanité.

Il n'y a plus de sophismes dans tout cela ; car , à force de nous rapprocher de la matière et d'y chercher notre origine , nous y avons trouvé du moins les ruines de ce qui étoit avant nous. Il n'y a point de dendrite qui ne conserve l'empreinte d'une plante inconnue.

'• Vous verrez des fleurs enchâssées dans le cris-

' titl laiteux de l'agathe, comme le bouquet merveilleux de la fiancée d'un'génie. Cet ambre y aussi pur et aussi transparent que la to- " paze, s'est durci sur un insecte queDejean ne "^ pourroit nommer; ce fragment de marbre • que vous touchez n'enrichira jamais les métopes de vos monuments adulateurs ; c'est le tombeau d'un batracien ignoré dont la renommée se fait jour pour la première fois

DU GENRE HUMAIN

SOUS le ciseau du statuaire. Ce sable que vous roulez sous vos pieds et qui étincelle de reflets de nacre 5 ce sont les débris d^un nautile qui n'est plus ; celui-là qui se maintient en disques solides et dorés ^ parce qu'il s'est revêtu, comme les courtisans habiles qui savent survivre aux révolutions , de la couche la plus solide des métaux , c'est un ammonite dont l'espèce est perdue.

Et puis' cherchez ce qâi adviendra de l*espèce humaine tout entière : un sable à rouler sous les pieds ! . . .

Pour établir un fait aussi absolu , aussi important y aussi essentiel que la perfectibilité , ce seroit bien le moins que de pouvoir l'ap- , puyer de quelques faits. Ici toutes les inductions tirées des faits, je n'en excepte pas.

une, sont en opposition avec le principe. Si l'homme tendoit à la perfectibilité par l'état de civilisation , les civilisations très-avancées se reconnoîtroient à des avantages extérieurs très-prononcés de conformation , de vigueur, de vitalité ; et c'est précisément le contraire. Voyez ce qu'étoient la race d'hommes dont Nestor conservoit le souvenir , et les Latins

Si A DE LA FIN PROCHAINE

de Turnus, et les Ecossois de Wallace, auprès de ce troupeau d'animaux dégradés que la civilisation a soumis ! Ce qui reste même aujourd'hui de plus propre à retracer imparfaitement le type de l'espèce adulte, irez-vous le chercher dans ces grandes étables d'hommes grêles, lurides, contrefaits, cadavéreux, que vous appelez des villes ! Il faudra vous en informer dans les anneaux les plus cachés des chaînes alpines du vieux monde, et surtout il faudra vous dépêcher, car la civilisation y est peut-être.

On n'oseroit pas soutenir, puisque le monde fossile ne l'a pas encore prouvé , qu'un certain nombre d'espèces du genre homme ont déjà disparu ; et je suis cependant biçn convaincu qu'il le prouvera , quand la géologie , sortie de nos carrières, pourra porter la sonde atix plateaux du Thibet ou aux vallées du Caucase. Je ne doute pas plus de l'existence de l'ancienne espèce titanique et de l'ancienne espèce cyclopéenne que de celle de la harpie si bien décrite par les poètes avec sa face humaine , . ses mamelles de femme, ses ailes membraneuses, et ses quatrç mains aux longs doigts , qu'il

DU GENRE HUMAIN

auroit suffi à Linnée de les copier pour la placer méthodiquement à la tête des vespertilions .

Sans recourir à àes conjectures inutiles, qui sont toutefois bien moins conjecturales que celles de la perfectibilité , ne voit-on nulle part des espèces du genre homme qui commencent à finir, et que la première révolution du globe ou de la, société qui les disséminera dans les déserts du continent, ou dans • les îles de l'Océan , conduira , de transformations en transformations, à l'état de brute, et de l'état de brute à la mort ? Ce qu'il y a de curieux , c'est qu'au premier rang de ce convoi funèbre du genre humain marche la civilisation la plus ancienne et la plus perfectionnée de tous les siècles, celle de la Chine.

Mais ne voit-on nulle part des sociétés eu- . core plus avancées dans leur décadence ^ et où le type de l'homme s'efface Jttresque sous ^ ' nos yeux , comme pour ne pas nous laisser de doute sur la tendance dégénérescente de sa face ! N'a-t-elle encore atteint sur aucun point . du globe cet âge de décrépitude et de dégradation qui annonce l'extinction prochaine du prindpè de la vie dans les espèces comme

dans les individus ? Qu'est-ce donc que ces tribus éparses de sauvages, empreintes dans un ordre si graduel et si régulier de tous les symptômes de la dissolution , sinon le débris plus ou moins récent d'une civilisation pas^ sée ? Il n'y a du moins qu'un défaut ahsolu de philosophie qui puisse y faire voir autre chose. Partout où restent les artifices de la plus simple grammaire, les superstitions de la plus vaine religion, la fiction du pouvoir absolu et le goût d'un luxe barbare , il y eut . une société qui rêva autrefois, comme lanôtre, l'avenir sans bornes, et la perfectibilité peut-être, à la veille de sa chute éternelle. Ces habitants de l'île de Pâques , qui boivent l'eau de la mer comme l'anthropophage fantastique de Victor Hugo , n'ont-ils pas des monuments médiaires entre la pierre informe de Carnac et les ruines sacrilèges de Babel ? Ce peuple aussi est une ruine, et il disparoîtra de la terre avant les colosses qu'un art inconnu éleva jadis sur ses rivages à la mémoire des dieux ou des rois: Demandez aux voyageurs qui ont parcouru les archipels atlantiques ce que sont devenues ces colonies de

DU GENRE HUMAIN

civilisations primitives ? Ils en ont remarqué où la population avoit décru de moitié entre deux expéditions ; d'autres où l'on ne comptoit plus qu'un petit nombre d'enfants malsains rampants sur les rochers comme le reptile hideux auquel ils disputoient leur nourriture. Il y a tel de ces tombeaux de la famille humaine où le naturaliste est déjà tenté de lui donner un autre nom. L'être infortuné au front duquel Dieu répandit autrefois son souffle créateur y a perdu le secret du mécanisme de la parole^ et n'exprime plus les deux ou trois pensées qui composent tout le répertoire de son âme que par des sibilations confuses comme celles du pongo. Il naît caduc et vit trente ans. Quelques générations encore^ et vous trouverez là le système de la perfectibilité résolu sur une eoucbe de squelettes dont aucune main vivante n'aura pu creuser le tombeau.

Que dis-je ! c'est vous forcer à chercher trop loin la démonstration trop vulgaire de la seule vérité qu'il ait été donné à l'homme de saisir ^ la preuve de la dégénération et de la mort des espèces, pour l'appliquer à la vôtre.

Ne parcourons pas le, monde sur sa surface ; gravissons-le sur les sommités qui le hérissent , et il va nous apprendre la même chose. Vous ne ferez peut-être pas cent lieues sans arriver au pied d'une de ces montagnes qui ont sur toutes les formes passées de la société humaine un privilège incontestable d'antériorité. A la cime est le dolmen , ou la pierre énorme , soulevée sur d'énormes appuis , sans grues , sans leviers et sans cabestans; un peu plus bas^ voici la« forteresse, plantée conmae une aire d'aigle entre le ciel et la terre ; et si vous remuez le« rocs fracassés qui servoient de base à son donjon, voici les armures de fer qui par oient le guerrier dans un jour de bataille , et que les bras les plus robustes n'ébranlent plus sans effort. A ce revers inférieur blanchit sous son humble toit le chalet du pasteur. Vous l'en verrez sortir à la suite du troupeau, nain pour le titan du sommet , nain pour le despote cuirassé du château, géant pour vous, et près de liii son voisin, le chasseur de chamois, bondira de précipice en précipice , agile . et téméraire comme sa proie.

Descendez un peu. Cette fumée est celle

DU GENRE HUMAIN

d'une ville dont vous entendez bruire les habitants j partages entre deux soins qui absor^ bent toute leur vie^ celui de gagner de l'or et celui de perdre du temps. Ne vous arrêtez pas à leurs fornaes efféminées, à leur égrotante pâleur , au glas multiplié des cloches paroissiales qui annoncent que Ton meurt vite dans ces jolies maisons badigeonnées de vert, et toutes bordées en terrasses de roses. Entrez

* dans la vallée , et arrêtez-vous un peu .

Ce monstre que vous voyez là, c'est un homme; ila encore quelque chose de l'homme.

Cet œil louche et terne qui regarde sans voir, entre deux paupières gonflées, chauves et sanglantes, c'est un œil d'homme; ces lèvres épaisses, torses, écumeuses, c'est une bouche d'homme ; ce balbutiement discord ou

• éclatant par saccades rauques et désordonnées, c'est une parole d'homme; l'homme

. que vous voyez , c'est le crétin qui ne se reproduit que rarement , mais que reproduisent tous les jours ^'^ congénères de la vallée , de la ville et de la montagne.

Vous n'avez fait qu'une demi-lieue, et vous * avez embrassé dans une famille très-circon-

scrite de la race humaine l'histoire complète de son commencement et de sa fin : ceux de là-haut sont finis et ceux-ci vont finir.

Vous savez tout cela mieux que moi; ce qui vous trompe, c'est ce prestige de la civiUsation vivante dans lequel vous avez rêvé de durables éléments d'existence et de conservation. Je comprends qu'un masque bien fait peut prêter la physionomie de la vie à un cadavre. Ouvi'ez l'étui, et je vous réponds qu'il n'y a dedans qu'une momie. J'ai vu des vieillards coquets qui s'endormoient après avoir pris la mesure d'un habit de bal , et qui se réveilleront dans un suaire, s'ils se réveillent.

Il y a quelque chose d'artificiel dans les vieilles sociétés, comme dan^ la végétation des vieilles forêts , qui ne déçoit que les mauvais observateurs. Quand une société tend à se dissoudre, vous voyez s'implanter sur elle une multitude d'intérêts âpres à s'emparer de sa substance, comme des lichens avares et des guis parasites sur un arbre qui ne vit que par son écorce. De loin , vous avez foi à cette verdure d'emprunt; mais vous n'êtes pas au pied du tronc calciné que vous yous apercevez qu'il est mort.

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5âi

C'est qu'il n'y a rien de commun entre le perfectionnement apparent de la forme sociale et la vitalité de l'espèce , ou plutôt c'est qu'il n'y a rien de plus contradictoire. A force de vivre, on peut tirer quelque parti de l'expérience de la vie ; on peut raffiner quelques-unes de ses jouissances, à mesure que leur nombre s'appauvrit; on peut goûter, avec une économie mieux entendue , quelques res- . tes de jours qui s'échappent ; mais il n'y a point d'homme assez insensé pour imaginer que ce triste bénéfice de l'âge doive reculer les bornes de sa vie naturelle, à travers une succession inépuisable de voluptés toujours nouvelles qui lui étoient inconnues au temps même de sa force. L'erreur dont je parle est celle de la société , qui a réellement appris quelque chose en quelques siècles^ mais qui n'a pas encore appris qu'elle n'étoit que l'expression d'une individualité mortelle dont le terme n'est pas éloigné. Ainsi, la civilisation elle-même, au point oii elle est parvenue, est plus forte que tous mes arguments contre la perfectibilité indéfinie de l'espèce; et on aura beau s'écrier avec un superbe dédain que je

ne vois pas cette civilisation qui marche ; hélas ! je la vois marcher et courir comme vous. La seule différence qu'il y a entre vous et moi, c'est que je vois où elle va.

Les Chinois, dont la forme sociale est la seule qui se conserve sans modification, de mémoire historique , probablement parce qu'il n'y en a point de plus parfaitement assortie aux besoins de l'homme civilisé ; les Chinois, qui ne remettent pas tous les ans leur destinée au hasard d'un nouvel essai , et qui n'ont aucune idée de ce mieux futur des peuples auquel nous aspirons avec une pextinacité qu'aucune déception ne décourage, ont trouvé moyen de se dédommager de, leur inertie politique , en usant sur les œuvres de la création l'activité de ce principe révolutionnaire dont toutes les nations sont toui>mentées à leur décadence, et qui peut être regardé comme l'effrayant symptôme de leur année climatérique. Ils se vengent, aux dépens de l'organisation naturelle des êtres, de leur impuissance à troubler l'organisation intelligente des états. On sait leur habileté à déprimer la tête humaine, à briser les pieds déli-

DU GENRE HUMAIN

cats de la femme dans des ceps qui changent leur gracieuse élégance eh difformité^ à croiser les races d'animaux par des alliances monstrueuses dont les résultats heureusement inféconds paroissent destinés à peupler une ménagerie fantastique. Leur déplorable instinct n'obtient pas des succès moins funestes dans l'altération des plantes. Ils parviennent à emprisonner la sève des végétaux les plus vivaces dans des canaux abortifs^ à étouffer leur développement ^ et à réduire les géants des bois aux proportions des moindres arbustes; forêts pygmées , dont les insectes seuls de la terre ont droit d'obtenir quelque abri contre l'orage. — Eh bien ! si ces arbres , sottement enâbellis par un caprice barbare ^ venoient à s'animer tout à coup de la faconde oratoire et de l'inspiration prophétique des chênes de Dodone , que diriez- vous de les entendre se complaire dans leur honteuse stature^ insulter du haut de leur petit orgueil à la tige robuste et colossale qui avoit nourri leur germe pour épaissir le front des bois avant qu'une main sacrilège s'en saisît pour le dégrader^ et promettre à leurs rejetons , rois futurs des

DE Là FIN PROCIIAIINE

montagnes 5 des rameaux puissante contre la tempête et de perpétuels ombrages? — Prenez-y garde, Européens du dix-neuvième siècle : cette fable est votre histoire^ ce sont là des chênes civilisées.

Je disois tout à l'heure que la société avoit appris quelque chose ^ et je me hâte d'expliquer cette concession trop obligeante pour elle, afin qu'on ne lui donne pas une fausse latitude. La société n'a pas appris pendant quelques milliers d'années une idée essentielle ; elle ne sait pas une vérité morale qui n'ait été vulgaire au temps de Job ; elle n'a pas contemplé la nature sous un seul point de vue j elle n'a pas pénétré un seul mystère de Pâme, qui aient été celés à Homère ; elle n'est ni plus philosophe que Pythagore, pi plus poète qu'Alcée. Ses légistes n'ont pas plus détrôné Solon que ses médecins Hippocrate.

Les arts des anciens seront à jamais l'objet de B^ imitations et celui de son désespoir. I^s travaux les plus vulgaires de la force et de l'industrie, que l'expérience éclairée par une longue pratique devroit aisément perfectionner de génération en génération , n'ont fait

DU GENRE HUMAIN

eux-mêmes que des progrès partiels^ et la Gompensadou qu'on essaieroit d'établir entre ce qu'ils ont perdu et ce qu'ils ont gagné ne seroît pas de nature à flatter notre orgueil. Voilà où en sont ^ jusqu'à nouvel ordre ;, les affaires de la perfectibilité depuis la fondation de Babylone jusqu'à la destruction de l'archevêché de Paris. C'est un bilan de faits et de siècles qui parle plus haut que les théo-ries.

Pour réduire les conquêtes de la société à leur véritable expression, convenons qu'elle a appris à jouir. Pendant qu'elle parloit fièrement de sa destination future, un instinct secret, mais universel et manifeste, lui a révélé qu'elle n'en avoit plus. Fixée au présent par l'égoïsme , qui est le seul véhicule des existences transitoires, elle cherche à se rattacher à l'avenir par la vanité , qui est la seule indemnité des grandes déceptions. Quant aa passé, il est assez naturel. qu'elle le réjmdie et qu'elle se sente dépourvue de toute sympathie pour lui, elle qui ne sera jamais le passé pour une société nouvelle. De ce phénomène de position qui n'a voit pu se présenter jus-

qu'à nous résultent deux faits politiques également propres à notre époque : la notabilité de l'or et l'ascendant social de la jeunesse. Aucune histoire n'en offriroit un autre exemple ; il n'y a rien de plus conséquent dans la nôtre. Les peuples, destitués de leur fin morale, ont besoin de se réfugier tout entiers dans le foyer de la vie , et d'honorer d'une espèce de culte le signe à.^ jouissances passagères qui leur adoucissent quelques jours en^ core la perspective de son terme inévitable.

Héritiers en viager d'une succession qui ne sera pas recueillie après eux , ils ont placé la civilisation à fonds perdu; et sans cette science intime de notre dissolution prochaine , dont le monde est pénétré , qui eût enseigné aux jeunes gens de la génération actuelle qu'elle auroit à peine besoin pour elle-même du respect que tous les siècles ont porté aux vieillards ?

Ce ne sont plus les dieux qui s'en vont , comme au temps de Constance et de Galère, ce sont les hommes : société, l'âme des sociétés s'est retirée d'eux avec lés institutions et les croyances; espèce, leur dégradation

DU GENRE HUMAIN. ^7

rapide hâtée par Fimpur levain des passions^ des vices et des infirmités inséparables d'une civilisation excessive , n'a plus besoin que de quelques années de barbarie pour les faire descendre au-dessous de l'albinos. Et ne demandez pas quand la barbarie commencera.

Une révolution , une guerre ^ une invasion ^ vous répondroit peut-être pour taoi. Le premier tocsin qui grondera d'un bout de l'Europe à l'autre sur cette foule sans simultanéité^ sans affections^ sans loi et sans Dieu, peut la convoquer pour la mort. Laissez-la se presser d'exister un moment encore, dévorer impatiemment ce jour sans lendemain, et dissiper son orageuse agonie en émotions turbulentes. Elle assiste sans le savoir au festin de Balthasar. Le bruit qu'elle fait aujourd'hui ne troublera pas long-temps désormais le silence de la création . L'espace qu'elle avoit à parcourir dans le temps n'est pas infini comme son orgueil, et cette ardeur imprévoyante avec laquelle elle se précipite vers un but inconnu n'est autre chose que l'effet irrésistible de la pente qui l'entraîne à sa fin. La nature produira d'autres esjîèces sans doute ; mais elle

n'en conserve point éternelleiTient, L'éternité n'appartient qu'à la nature elle-même.

Il y a loin de ces considérations austères^ aux douces et brillanteé palingénésies des op^ timistes , qui révent avec candeur un nouvel âge d'or pour la décrépitude des nations, et je conviens qu'aux yeux des hommes, une.

vérité triste n'aura jamais l'attrait d'un beau mensonge : aussi n'ai-je pas. conçu le vain espoir d'être écouté, et de faire passer dan«.

l'esprit des autres une conviction d'aiUeurs inutile. J'obéis, en écrivant, à une impulsion plus forte que. le désir de plaire ou la prétention d'instruire , à l'ascendant d'un cœur profondément détrompé qui goûte une amère joie en dépouillant ses dernières chimères j, comme un vêtement de fête mal séant pour le tombeau , mais qui se feroit scrupule d'en disputer une seule à l'espérance des âmes naïves que le temps n'a pas encore désabusées du.

bonheur d'espérer. Je me suis trompé si souvent sur la foi du sentiment, que je puis bien me tromper une fois sur celle de la raison.

Les erreurs spéculatives n'entrainent pas du moins les conséquences funestes qui suivent

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les erreurs pratiques^ surtout quand elles ne se recommandent ni par rautorité d^uB nom ni par Finfluence d'un talent. Quant à vous, mon cher Ballanche, qui faites rendre san^ efforts les oracles de la philosophie aux cordes de la lyre comme les légistateurs-poètes du monde naissant, ne vous réveillez pas de long-temps de cette illusion sublime et consolante que \e voudrois embrasser encore quand je vous entends. Et qui pourroit vous entendre sans concevoir vatre méprise et sans la partager ? Que dis^je? Est-elle bien la vôtre plutôt que celle du ciel , qui ne plaça pas en vous sans dessein la prévision inspirée d'une civilisation complète , avec la sagesse qui enseigne et l'éloquence qui persuade , mais qui se trompa sur l'époque oii vous deviez naître pour l'instruction et le bonheur du genre humain ? Votre mission vous appeloit à son berceau , et forcé à la remplir par une nécessité dont le secret vous échappe à vous-même, ce n'est pas à vous qu'il faut s'en prendre , si vous n'arrivez qu'à son convoi . Parlez cependant sur les bords de cet abime où tous les peuples vont descendre ^ parlez au moins.

pour leur apprejadre ce qu^ik ont perdu. Le formidable jugement qui jièse sur notre race avoit peut-être besoin de cette révélation pour être entièrement accompli , et peut-être manquoit-il à sa rigueur que la dernière famille humaine fût condamnée à voir se rouvrir un moment le séjour de délices qui s'étoit fermé sur la première. Ne vous étonnez pas toutefois si vos magnifiques paroles trou-» vent parmi les hommes civilisés de ce siècle de lumières , si vain de ses progrès et de ses découvertes y un auditoire plus insensible cent fois que les marbres d'Amphion , et cent fois plus farouche que les tigres d'Orphée. C'est un mystère plus facile à pénétrer que l'énigme puérile de ce monstre de Thèbes dont vous avez créé avec tant de puissance l'idéalité poétique. — Ils vont mourir, et l'intelligence dç l'âme les a déjà quittés.

Je ne me dissimule pas, au i^este, combien l'opinion que j'ai entrepris de soutenir aujourd'hui présenteroit de difficultés à un raisonneur plus habile^ dans l'état de philautie ingénue et de prévention complaisante pour ses doctrines et pour ses œuvres, oii la société

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actuelle se délasse de ses souffrances matérielles. La perfectibilité n'est plus une théorie abandonnée à la discussion comme le reste des systèmes; c'est un fait philosophique auquel il manque à peine quelque vernis de mysticité pour être converti en dogme. On ne la démontre plus , on la professe ; et un des talents les plus purs , les plus élevés j les plus consciencieux de notre nouvelle école, lui prête en Sorbonne la triple autorité de sa raison, de son savoir et de sa bonne foi. Un jeune professeur y cherche la vérité y dans l'intérêt de notre amélioration sociale, et il la trouveroit sans doute si la vérité de voit jamais se rendre aux vœux d'un cœur droit, ou se laisser captiver à l'attrait d'un élégant et noble langage. Malheureusement le sage par excellence a reconnu il y a trois mille ans que toutes nos sciences n'étoient que vanité ; et si ce n'est pas là tout ce qu'il nous est permis de savoir de la vérité , il sepourroit bien qu'il n'y en eût point. Ce qu'il y a de certain , c'est que la philosophie ne lui a pas arraché un voile depuis, et que les esprits réfléchis qui ne se contentent que

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d'évidence ne paroissent pas fort disposés à appeler de Farrét de Salomon.

Une proposition de M. Théodore Jouffroy, que mon hypothèse ne sauroit admettre (et je renoncerai volontiers à mon hypothèse, je le déclare , aussitôt que la vérité sera trouvée), c'est que le christianisme ne sera suivi d'aucune autre religion. Comme je ne prévois pas que la vérité, qui est encore un peu con-<fuse, doive être mise très -incessamment à l'usage des populations, et que, d'un autre côté, il y a, selon moi, dans le christianisme, trop d'éléments de vie , de grandeur et de liberté, pour qu'on puisse supposer qu'il reste à la portée de l'homme tombé au dernier degré de l'avilissement et de la misère, je conjecture qu'il en sera autrement. Les religions, révélées ou non, deviennent toujours plus ou moins l'expression de la société qlii les a faites successivement et qui les modifie sans cesse. Le culte de la raison étoit l'expression fort exacte de notre démocratie extravagante et féroce r^la révolution, parvenue à la crise de la terreur est là-dedans tout entière, avec l'orgueil de la sagesse, les saturnales de la

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démence , la prostitution et le sang. Ce cnlte dura peu de temps, le temps que dura le paroxysme qui Favoit produit. L'autel et i'échafaud s'écroulèrent le même jour, et se rele- Teroient ensemble. Voilà une religion qui se trouvera au besoin, et qui palpite peut-être déjà dans quelque évangile de mort. Si, comme je l'espère pourtant, il a'y a plus assez de brutale énergie dans les passions de l'époque pour arriver une seconde fois à ce résultat, le froid matérialisme, l'athéisme moral et la personnalité avare des dernières sociétés n'iroient pas chercher bien loin une autre foi et d'autres symboles. En opérant sur le sainthsimonisme à la manière de la réforme, c'est-à-dire en retranchant soigneusement de $^s pompes et de ses doctrines ce qu'une tra-' ditioii mal effacée de philosophie chrétienne et de tendresse humaine y a laissé pour l'intelligence et pour le cœur, cette religion me paroît merveilleusement appropriée aux besoins d'une espèce impatiente d'abdiquer de foibles restes de spiritualisme , pour franchir l'espace étroit qui la sépare encore de la matière brute, et prendre possessioo de son

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néaîïit. A chacun suwant sa capacité, à chaque capacité suii^ant ses œus^res. Au monde que la perfectibilité, la civilisation et le temps nous ont fait, Saint-Simon pour dieu. Il est logiquement impossible de se soustraire à cette conséquence. Je crois donc en Saint-Simon, dieu du dix -neuvième siècle, et j'y croirai fermement, tant qu'un autre dieu de la même nature ne viendra pas simplifier la question sociale et la réduire à ses derniers termes. II ne faut décourager personne.

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