‹ Œuvres de Charles NodierChapitre 4 sur 15 · LÉS SUPERSTITIONS · texte numérisé non relu

LÉS SUPERSTITIONS

Quoique le soleil touche à la fin de son cours , il n'est pas encore jpur

» chez Nyctale ; gardez-vous de le réveiller.

)) Son sommeil a probablement été retardé

M. DE LA METTRIE

» par les croassemens d'un oiseau de mauvais » augure ou par les hurlements d'un chien » perdu . Xes songes qui lui sont survenus dp- » puis sortoient tous de la porte d'ivoire, et » il attend encore ceux du matin, qui ne » manquent jamais d'apporter d'utiles ensei- » gnements pour la conduite de la vie. N'es- » pérez pas l'entraîner d'ailleurs dans quelque » divertissement, car c'est aujourd'hui ven- » dredi, un jour. fâcheux, un jour contraire >) et néfaste, nigro notanda lapillo. Mais voilà » Nyctale qui vous suit tout pensif, quoiqu'il )) ait chaussé son premier escarpin du pied » gauche , et qu'il vienne de buter, en sortant, » contre le seuil de sa porte. Vous avez pour » le maîtriser quelque pierre constellée ou » quelque talisman sympathique, puisque vous » le décidez à prendre part à votre banquet » dans cette maison, qui est la seule du quar- » tier où les hirondelles n'aient pas fait leur » nid dans les travées des fenêtres et entre les )) solives du plafond. Tout à coup cependant » son visage se rembrunit. Ne s'est-il pas assis » par mégarde en face du méchant miroir de » Bohême, qu'un lourdaud de valet rompit

ou LES SUPERSTITIONS..

» Tautre jour; ou bien auroit-il trouvé son >) couvert d'argenteriç en croix à côté d'une )) salière renversée ? Je me trompe : il est oc- » cupé d'un soin vraiment sérieux^ il compte » les convives un à un ; et maintenant que » vous le voyez pâlir et trembler^ il vient de » s'assurer pour la troisième fois qu'ik étoient » treize. A compter de ce moment il n'y a » plus de repos pour Nyctale. Les mets les » plus délicats se changent en poison spus sa » main comme au festin des harpies , et il ne » cherche qu'un prétexte pour sortir, quand » la couronne de lumignons brùlans qui fait »• pencher les mèches négligées, l'avertit heu- » reusement qu'il doit recevoir aujourd'hui à n son logis une visite ou un message. Il s'es- » quive subtilement, sans que personne ait pu » deviner la cause de sa tristesse et de son impa- » tience. Nyctale est homme de bien, de savoir » et de bon conseil, dont les honnêtes gens font » état, qui s'est montré propre aux affaires, et » qui se porte avec prudence et' fermeté dans » l'occasion, mais Nyctale est superstitieux^:.» Je disois Tautre jour, en m'appuyant d'une expression de Montaigne, qu'on ne rebattroit

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jamais assez roreille des hommes du nom de ' la superstition , pour les forcer à comprendre qu'ils sont absurdes dans les acceptions qu'ils attachent aux motS;, insensés dans le jugement qu^ils portent des idées^ et plus présomptueux encore qu'ignorants. C'est cette fantaisie qui m'avoit décidé à charger d'un long commentaire l'étopée classique dont je viens de vous donner connoissance , et que vous seriez bien fondés à regarder comme la plus mauvaise de notre grand peintre de caractères , si je vous la donnois pour autre chose que pour un détestable pastiche.

'Mais , tout réfléchi , j'aime mieux vous ra-^ conter ce que m^ disoit à ce sujet mon vieil et respectable ami Jacques Maudijyt, un soir de vendémiaire aji viii^ que nous dînions ensemble chez Legacque^ dans un cabinet parti- . culier , car il avoit la tonte . d'^aim er à s'entendre causer devant moi , quoique je ne fusse alors qu'un jeune écolier très-novice en philosophie; et comme j'étois fort avide de science , j'y prenois de mon côté un singuher plaisir:

Or;, si vous avez oublié M. Jacques Mau-

ou LES SUPERSTITIONS.

duyt, ce qui pourroit bien être arrivé au train que vont les réputations, je me félicite de pouvoir vous apprendre que c'étoit un homme studieux, savant, modeste, parfait d'esprit et de mœurs, qui avoit concouru tout jeune, sans sortir d'une sage et méritoire obscurité , airx travaux de l'académie de Berlin , où il fut le confrère et l'élève de Voltaire, de Maupertuis, de Formey, du .marquis d'Argens , du roi de Prusse, d'une foule de gens de lettres plus ou moins célèbres dont les principaux sont ici classés par ordre de talens ; et qu'il exerçoit, à l'époque dont il est actuellement question, les honorables fonctions de président d'une école centrale, dans laquelle je mç for mois, sans le savoir, à grossoyer des feuilles bonnes ou mauvaises pour la Revue de Paris, quand je ne serois plus d'âge à commencer l'apprentissage d'un métier plus utile et plus sûr.

Un jour donc qu'il me donnoit à dîner chez le Lointier du directoire , sur la terrasse des Tuileries : — Yoici qui mérite attention,' me dit-il quand il fut arrivé au troisième ou quatrième chapitre delà carte. J'écoutois de toutes mes oreilles , parce que c'étoit le moment où

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il avoit coutume de développer devant moi toutes les richesses de son érudition et de sa mémoire.

— Manges-tu du pigeon rôti? — reprit-il en consultant ma pensée d'un regard scrutateur.

Je ne sais quel effet auroit produit sur vous une pareille question ; ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle fut pour moi l'objet d'une de ces opérations de l'esprit qui s'exécutent spontanément, mais d'une manière très -logique, dans l'intelligence, et qi;ii la tiennent comme suspendue un moment sur un nouvel abîme qu'elle vient de découvrir dans le monde moral.

Non, je ne mange pas du- pigeon rôti.

Je ne me souviens pas d'avoir mangé du pigeon rôti.

Pourquoi ne mangerois-je pas du pigeon . rôti si on en servoit maintenant ?

Quel mal y a*-t-il à manger du pigeon rôti ?

De cet enchaînement de pensées je ne livrai à M. Mauduyt que la solution matérielle du problème. Je restai indécis sur les motifs déterminants de ma réponse , ©u plutôt je n'essayai pas même de les débrouiller.

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