‹ Œuvres de Charles NodierChapitre 6 sur 15 · SI · texte numérisé non relu

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M. DE LA. METTRIE

feut est d'être écrits sans goût, sans critique et sans conviction. Je tâàherai d'être, plus laconique dans le reste de mon récit.

— C'est sans doute la même idée, lui disje, qui vous fait répugner à voir l'image de la croix figurée par une fourchette et un couteau? Ces deux superstitions — passez-moi le mot — se touchent du moins de fort près dans. l'imagination du peuple.

— La même idée et d'autres encore, repartît La Mettrie. Image d'un supplice parricide que la populace de Jérusalem a fait subir au plus sage et au plus doux des philosophes ; image plus vivante et plus commune d'un supplice moderne, horrible dans sa cruauté quand il est infligé au coupable , et pour lequel l'indignation n'a pas assez d'anathèmes quand il frappe l'innocent, comment voudriez-vous que cette croix odieuse n'attristât pas pour moi l'appareil du repas oii deux amis viennent échanger leurs pensées , et goûter le plaisir d'être ensemble? Si je fuis la croix au théâtre sanglant de nos exécutions* homicides , pourquoi me condamnerois-je à la retrouver dans l'intimité du souper ? Ce

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ou LES SUPERSTITIONS.

n'est pas tout. Cette figure hideuse est cho- (juante pour un œil amoureux de Tordre, qui se compkît au repos d'une image régulière, et qu'offusque et révolte la confusion des lignes superposées. Il faut que cet instinct nous soit bien naturel, puisque Pythagore en a fait une des bases de sa philosophie; et c'est pourquoi toutes les théogonies s'accordent à voir l'emblème de la divinité dans le triangle parfait, depuis les bergers astronomes jusqu'aux théologiens scolastiques , depuis le delta des Grecs jusqu'à la trinité de Tertullien et de Bossuet. Notre goût universel pour les équilatères et pour les parallèles est d'ailleurs le principe fondamental des beaux - arts , et l'homme qui ne le comprendroit pas seroit inférieur à l'abeille même , si invariable dans la constructio^ uniforme de son pentagone.

Oui, je conçois qu'un génie chagrin, que cette anarchie linéaire et cette violation du parallélisme affligent trop amèrement soit réputé superstitieux; mais je soutiens qu'une organisation que ne remue pas un peu ce barbarisme de laquais n'a rien au-dessus de la brute.

— Avec cette facilité d'émotipns et de sour

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^enirs, mon cher philosophe, il ne vous sera pas malaisé de m'expliquer votre antipathie pour le nombre treize, que le peuple, avec son expression pittoresque et figurée , appelle le point de Judas ?

— Il vous fait horreur comme à moi , et j'en rends grâces à votre raison. N'est41 pas pénible de se rappeler , dans une société de treize hommes, composée par le hasard, que, dans un nombre pareil de frères choisis par le juge le plus intelligent du coeur humain qui ait jamais existé, il se trouva uii bandit capable de livrer aux bourreaux son bienfaiteur , qu'il regardoit comme son Dieu ? Quel sentiment doit s'éveiller en vous alors, à la vue de vos convives ? Le moins qu'on puisse se demander, c'est lequel seroit, au besoin, délateur et assasisin ? Ce nombre se soustrait d'ailleurs à toutes les idées d'ordre, car il exprime le premier des chiffres extra-numéraux du calcul duodécimal, dont le type est emprunté, comme vous le savez, aux douze lignes des phalanges de nos quatre doigts, qui sont représentées à leur nombre concret par le cinquième doigt pu par \e pouce. Or ^ ces diiffres

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hétéroclites 'répugnent à notre esprit «de mé-. thode et d'harmonie y comme les lignes qui se détournent de la perpendiculaire. Mais ce n'<est pas tout que cela. Les calculs de la probabilité de la vie nous ont prouvé que^ sur treize hommes de différens âges qui s'égayent autour d'une table , la nature en doit un tons les ans à la mort, sauf le bonheur de la chance. Dans un nombre plus grand, ce sentiment s'atténue^ il se perd dans la multitude, il a ici tout le rigorisme d'une proposition arithmétique et toute l'exigence d'un problème qui attend sa solution. Le cadavre est assis au banquet, comme aux fêtes des Egyptiens. Qu'un tyran qui pousse un million d'hornmes à la conquête de la Grèce réfléchisse douloureusement sur le destin qu'aura subi avant un siècle cettQ brillante génération de soldats, vous le comprenez : et vous voulez que je me réjouisse à la table ronde où j'échange , entTQ mes camarades de vie et d'habitudes , un toast d'espérancç et de plaisir, que dans un an je ne rendrai plus à tous , ou qui ne me sera plus porté par personne!

— Ma foi, docteur, lui dis-je, ce n'est pas

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,linoi qui serai si exigeait maintenant. Je passe r condamnation sur tout; mais je parierois cent contre un que vous n'aurez pas aussi bon marché de moi sur l'apparition d'une araignée après .le soleil couché. J'avoue qu'une araignée est un animal fort désagréable .à yoir; mais je suis un grand sot si l'heure y fait quelque chose.

— Attendez^ répondit La Mettrie en riant; ne faisons pas si légèrement les hoimeurs de notre esprit/ et surtout ne payiez pas, car vous pourriez perdre. Lie peuple est l'élève du temps passé , et la superstition en est la phi- ,losophie; ils sont plus savants que vous et moi sur ces matières. — • Vous n'ignorez pas que la nombreuse nation des araignées se distribue en différents corps d'arts et métiers, voués à des industries diverses , mais également hostiles, et parmi lesquels on distingue des filandières, qui Saisissent leur proie dans des réseaux comme Toiseleur, et desi chasseresses , qui la pour^ivent partout où elle ]^ut se trouver, comme le chien courant;. celles»-ci /exécutent leurs évolutions dans la maison du pauyre à la piste des insectes nocturnes , et

ou LES SUPERSTITIONS .

Jeur rencontre clandestine , aux heures de i Tabsenctî du soleil , n'a rien d'alarmant pour . l'observateur. H en est autrement de celles qui tendent leurs filets pendant le jour aux moucbesdes appartements et aux myriades de . petits, volatiles qui dansent dans un rayon du .midi. On ne les voit s'éloigner du troii qu'elles babitôient que lorsqu'elles y sont fatiguées par l'obsession de la^ chambrière dont le balai * .a brisé plus d'une fois leur tissu industrieux , îCt cette transniigration s'opère bientôt après, ; quand il leur reste encore le temps de suspendre ailleurs la trame où leur gibier vient se prendre. L'araignée que j'ai remarquée en entrant , et que vous trouveriez maintenant à la .même place, car la Imnière artificielle de l'homme fascine presque tous lejs animaux , appartient à cette habile tribu d'araignées star tionnaires qui veillent patiemment au-dessus de leur piège, comme un bourgeois de cam- , pagpe aux gluaux de sa pipée ou un braconnier à son' affût ^ et je n'ai pas été étonné, en y réfléchissant un peu, qu'elle courût contre son usage , h la manière des - Bédouins , sur ces murailles oîi elle n'a rien à faire, nôtre

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installation dans votre chambre ayant dû, être, précédée de quelque mesure de propreté tardive et paresseuse , assez inaccoutumée dans ces taudis. Quand le. soleil est couché, le vagabondage de cette voyageuse dépaysée n*a plus de signification naturelle. Ce n'est plus, rheure du travail ni celle du guet. Il indique alors quelque perturbation inconnue dans son étroit domicile^ Vous ne coucheriez pas vo- Icmtiers dans une vieille maison d'où les rats s'enfuient par légions , parce que vous savez que ce phénomène a toujours annoncé la chute prochaine du bâtiment. Je ne vous expliquerai point les circonstances toutes maté^ rielles qui les en avertissent, et qui se présentent d'elles-mêmes à votre esprit. N'en est-il

pas de même de l'araignée ?

— De l'araignée, plus intelligente encore et plus irritable, dis-je en l'interrompant^ de l'araignée, si sensible aux moindres ébranlements qu'à la vibration d'un instrument ou d'une voix qui fait frémir sa toile, elle ^ précipite,, ©u plutôt se laisse tomber au centre où cœivergent tous ses rayons, ce qui lui a valu assez ridiculement, selon moi, la réputation de

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