‹ Œuvres de CondorcetChapitre 13 sur 90 · ELOGE DE BLONDEL · texte numérisé non relu

ELOGE DE BLONDEL

un temps où les modernes avaient la modestie de croire tju’il était impossible d’égaler les anciens, surtout dans la poésie, et il était assez simple que ce préjugé fût alors presque général.

Corneille j Molière, la Fontaine, Racine, qui ont surpassé les anciens en tant de choses, étaient encore vivants, et les grands hommes ne sont jamais mis à leur véritable place que par la postérité (i): surtout l’on ne pouvait opposer aux zélateurs de l’antiquité cet homme illustre , pour qui seul la reconnaissance et l’admiration de son siècle ont prévenu le culte des races futures , et qui , semblable à ces enfants du ciel, adorés dans les temps héroïques, unit, à la gloire d’être un poète sublime, la gloire bien plus touchante d’être compté parmi les génies bienfaiteurs de l’humanité.

Blondel était architecte. On a de lui un ouvrage où il s’est élevé peut-être au-dessus de ce que les anciens nous ont laissé déplus beau en ce genre : c’est l’arc de triomphe de la porte Saint-Denis; monument précieux qu’admirent également les artistes nationaux et étrangers, en déplorant la négligence barbare qui le laisse dépérir. Les inscriptions latines , gravées sur cette porte, sont aussi l’ouvrage de Blondel.

Les connaissances mathématiques de Blondel lui valurent le titre de docteur au Collège royal, et ses travaux pour l’architecture, la place de directeur de l’Académie, érigée par Colbert en faveur de cet art.

(i) Voltaire doit servir de réponse à ceux qui disent que les poètes modernes n’ont point produit ces effets merveilleux que les poètes anciens produisaient sur leur siècle.

ÉLOOE DE BLONDEL.

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Employé avec succès dans plusieurs négociations, il en fut récompensé par un brevet de conseiller d’Etat. Deux ouvrages, l’un sur l’art de tirer les bombes, l’autre sur celui de fortifier les places , lui méritèrent le grade de maréchal de camp. Louis XIV, à qui il présenta ces traités, ne voulut point permettre qu’il les publiât : on craignit que nos ennemis ne profitassent des instructions qu’ils renfermaient; cette crainte prouve , sinon leur mérite , du moins l’opinion qu’on avait de leur auteur. Durant ses voyages, on avait accordé des lettres de noblesse à son père ; cette grâce était regardée alors comme un honneur, et non comme une simple exemption de quelques charges publiques.

Blondel mourut le ao février 1 686. Marié deux fois , il avait eu deux enfants de sa première femme; l’un fut chartreux (i), et l’autre abbé commendataire de Tenailles. Le père avait été maître de mathématiques de M. le Dauphin, fils de Louis XIV.

De plus grands mathématiciens ont eu moins d’honneurs et de places; mais Blondel a eu le mérite «l’appliquer les mathématiques à deux arts bien chers à l’orgueil des grands : l’art d’élever des masses éternelles, et surtout celui de détruire les hommes (a).

(t) Blonde) de Gayne.

(a) Les progrès qu’a faits l’art militaire ont été funestes à l'humanité. Il ne peut plus y avoir de liberté dans les nations qui ont besoin, pour leur sûreté, d’entretenir ce qu’ou appelle des troupes réglées; ce n’est plus qu’au sein de l'Océan, ou sur les sommets des Alpes, qu'elle peut trouver un asile.

Claude Perrault naquit à Paris, vers l’an i6i3, de Pierre Perrault, avocat, originaire de Tours. Il se fit recevoir docteur en médecine à la faculté de Paris; mais il n’exerça jamais cette profession que pour les pauvres et pour ses amis. Ceux qui ne le connaissent que par les satires et les épigrammes de Boileau le regardent encore comme un médecin ridicule par son ignorance et ses bévues.

11 y a peu d’hommes qui soient en état de juger par eux-mêmes ; un plus petit nombre encore juge d’après son propre avis. Ainsi un satirique est toujours sûr de nuire, lors même qu’il parle dece qu’il entend le moins; c’est en partie ce qui rend ce métier si facile et si méprisable.

La faculté de médecine, meilleur juge du mérite de Perrault, a vengé sa mémoire en plaçant son portrait avec celui de ses plus illustres membres. Les corps, naturellement opposés à tout ce qui sort des règles ordinaires, ne se portent qu'avec une sorte de répugnance à décerner des honneurs éclatants ; et puisque la faculté a accordé cette distinction à Perrault, c’est une preuve qu’il en était bien digne, et que Boileau a été bien injuste.

Peut-être verra-t-on avec plaisir quelles causes rendirent ennemis deux hommes qui auraient dû rester unis, puisque tous deux avaient un mérite réel. D’abord, ils ne pouvaient avoir l’un pour l’autre une estime sentie, lluileau, qui n’estimait que les

vers, Port-Royal et les anciens, ne pouvait sentir le prix de l’esprit philosophique et des talents de Perrault; Perrault regardait Boileau avec la supériorité que les hommes qui ont des idées à eux affectent quelquefois , sur ceux en qui ils ne voient d’autre mérite que celui de donner aux idées des autres une expression plus heureuse.

Cet orgueil serait peut-être fondé, si les hommes n’étaient que raisonnables; mais ils sont sensibles. Il ne suffit pas de leur prouver une vérité; pour qu’ils la croient, il faut la leur faire aimer, flatter leur sens et parler à leurs passions. Ainsi on doit regarder la poésie comme un moyen d’éclairer les hommes et de les rendre meilleurs. Mais alors aussi il faudra placer au premier rang des poètes l’homme supérieur qui, sachant se rendre maître de nos opinions et de nos passions, joindra au génie de la poésie le don peut-être plus rare encore d’avoir de grandes pensées.

Le philosophe Perrault aurait donc eu tort de ne pas estimer un grand poète; mais Boileau, qui est un grand poète pour les gens de goût et les amateurs de la poésie, n’est presque qu’un versificateur pour ceux qui ne sonique philosophes.

D’ailleurs, lorsque Despréaux et Perrault commencèrent à se connaître, le poète n’avait donné que des satires; et Perrault, occupé sans relâche à chercher ou à développer des vérités nouvelles , ne pouvait ni concevoir qu’on passât sa vie à tourmenter celle de Cotin et de l’abbé de Pure, ni attacher assez de prix au bon goût, pour croire que Boileau

ÉLOGE DE PEKKAULT. /p

eût le droit d’affliger ceux qui en manquaient.

Ainsi Perrault parla des satires avec un mépris bien offensant : celui d’une âme sensible et honnête, qui ne peut regarder comme innocentes des plaisanteries cruelles pour ceux qui en sont l’objet, et inutiles aux autres.

Enfui, comme Perrault était plus frappé des erreurs des anciens dans la physique que sensible à leurs beautés poétiques, il voyait le culte rendu par Despréaux à Homère ou à Pindare, du même œil que le respect des scolastiques pour les erreurs d’Aristote.

Boileau, qu’offensaient également les opinions et les discours de Perrault , devait donc le haïr. Cette haine le rendit injuste. On a oublié ses injustices contre des gens obscurs , qu’il a eu la faiblesse d’attaquer; mais le souvenir de son injustice envers Perrault sera éternel comme la colonnade du Louvre, dont il a voulu lui dérober la gloire.

Il manquait à la capitale de la France un palais qui répondît à la grandeur de Louis XIV et à la puissance de la nation française. Louis XIV voulut qu’il fût élevé par l’architecte le plus célèbre de l’Europe. Il appela de Rome le chevalier Bernin , qui , chargé de décorer la basilique de Saint-Pierre, avait osé, avec succès, mêler ses travaux à ceux de Michel- Ange, et qui réunissait comme lui des talents rares pour tous les arts dépendants du dessin. Jamais , depuis les beaux siècles de la Grèce, aucun artiste n’avait reçu des honneurs comparables à ceux que le roi prodigua au Bernin.

Son voyage n’eut pas le succès qu’on en avait attendu. Ce grand artiste avait vieilli; son génie avait perdu ses forces, et il ne pouvait se le cacher. Delà vinrent, et l’impatience avec laquelle il souffrait les contradictions, et sa répugnance à prolonger son séjour, et les louanges ridicules qu’il se donnait à lui-même. C’est parce que son génie ne l’inspirait plus, qu’il disait que c’était la Vierge qui lui avait inspiré le dessin du Louvre. On jeta , avec beaucoup de pompe, les fondements de cet édifice; mais, quoique le dessin du Bernin eût de grandes beautés, il était bien loin de cette majesté que devait avoir le palais de Louis XIV.

Après le départ du Bernin, on voulut comparer de nouveau son dessin avec ceux des architectes français. Perrault, qui n’était point connu comme architecte, en avait donné un avant l'arrivée du Bernin ; il fut mis en concurrence avec celui de l’architecte italien, ainsi qu’un troisième, dont Dorbay, élève de le Vau, était l’auteur. Heureusement pour la gloire de notre architecture, Louis XIV, qui dans les arts avait surtout le sentiment de la grandeur, préféra le dessin de Perrault; et ce péristyle majestueux et si simple fut élevé sur ses dessins, et avec des machines de son invention.

On reproche maintenant à Perrault (i) d’y avoir accouplé les colonnes; mais, de son temps, on prétendait que, malgré cette disposition, l’espace de douze pieds, qu’il laissait entre les colonnes et le

i i) Ce reproche n'est pas général.

mur, était incompatible avec la solidité de l’édifice. Blondel même, que son savoir en géométrie et en architecture faisait regarder comme un excellent juge, et que le monument de la porte Saint-Denis devait préserver de l’envie, Blondel avait joint son suffrage à la voix du peuple des architectes. Comment Perrault aurait-il donc pu proposer de simples colonnes? c’était même beaucoup que d’avoir vu que les colonnes accouplées seraient suffisantes. Ainsi, comme tous les hommes sages que leur génie pousse à tenter des choses hardies , il resta en deçà de ce qu’il aurait pu oser.

Quelques artistes jaloux, dont Boileau n’aurait pas dû se rendre l’écho, ont accusé Perrault d'avoir pris à le Vau l’idée de son péristyle; mais le collège Mazarin, élevé par le Vau, semble être placé si près de la colonnade du Louvre pour empêcher tous ceux qui les voient à la fois, d’attribuer au même architecte deux monuments d’un goût si opposé.

Une autre preuve incontestable en faveur de Perrault est le silence qu’a gardé sur ce soupçon Blondel, qui, dans ses écrits, fait de l’ouvrage de Perrault une critique oû la rivalité se fait trop sentir, pour qu’il ait pu y négliger un reproche bien plus terrible que toutes ses objections. Ainsi, c’est l’ennemi de Perrault qui , sans le vouloir, a mis sa gloire hors d’atteinte. Si ceux qui attaquent les grands hommes sont insensibles à la honte, que du moins ils sentent l’inutilité de leurs efforts. Un jour viendra oû, de tout ce qu’ils auront écrit contre un homme de génie, il ne restera que ce qui peut servir à constater sa gloire.

L’Observatoire est encore un des ouvrages de Perrault; on y admire, comme dans la colonnade, ce goût noble et pur que Perrault avait puisé dans son génie, et dont aucun de nos monuments n’avait pu lui donner de modèle. Il avait été chargé de construire l’arc de triomphe de la barrière du Trône; mais il ne le lit en pierres que jusqu’aux colonnes; le reste fut élevé en plâtre. On l’a détruit depuis. Lorsqu’on voulut abattre la partie qui était en maçonnerie, il fallut briser les pierres. Un homme qui savait concevoir des monuments d’une beauté vraie, indépendante des opinions, devait aussi savoir bâtir pour l’éternité.

Perrault se chargea dans l’Académie naissante de présider aux travaux de l’histoire naturelle. Il en dressa le plan, et c’est à lui qu’elle doit surtout cet esprit de circonspection et de sagesse qui rejette tout système, et n’admet les faits que lorsqu’ils sont constatés : cet esprit , qui ne s’est point démenti depuis , a valu à l’Académie des sciences une autorité et une réputation attachée au corps même de l’Académie, et indépendante du génie des savants qui la composent.

On a de Perrault trois volumes de mémoires sur l’histoire des animaux: ce ne sont presque que des descriptions anatomiques , qui même ne peuvent servir à l’anatomie comparée, parce qu’elles ne sont point faites sur un même modèle ; mais ces mémoires contiennent beaucoup de faits particuliers, intéressants et nouveaux, et surtout ils ont servi à détruire une foule de préjugés accrédités chez les

anciens les plus respectables. Il n’y avait point de science où il fût plus nécessaire de détruire la déférence aveugle pour l’antiquité.

Les livres des anciens sur l’histoire naturelle ne sont remplis que de miracles, et ils les rapportent «lu même ton que les choses les plus vraisemblables. L’existence d’une race d’hommes sans tète, ou à tète de chien, n’étonne pas plus leur critique que celle d’une race d’hommes «l’une couleur différente de la nôtre. Peut-être doit-on attribuer ce défaut de critique à la rareté des manuscrits; un naturaliste, qui était parvenu à s’en procurer assez pour ramasser un grand nombre de faits incroyables , avait droit , pour cela seul , à la reconnaissance des hommes, naturellement amis du merveilleux.

Perrault eut le bonheur d’avoir à disséquer trois des animaux dont l’histoire était le plus remplie de miracles: le caméléon, la salamandre et le pélican.

On sait que le caméléon des anciens se nourrissait d’air, et prenait la teinte de l’étoffe dans laquelle on l’enveloppait; il était l’emblème de ces gens qui changent à chaque instant de caractère et d’opinions par faiblesse ou par intérêt. Perrault observa trois caméléons; il ne trouva que des animaux qui vivaient longtemps sans manger, comme la plupart des reptiles, qui se nourrissent d’insectes, et dont la peau changeait comme change celle des hommes avec leur régime ou leurs affections.

Dans la salamandre, qui est incombustible selon Aristote, Perrault ne vit qu’un lézard, qui, si on a la barbarie de le jeter au feu, y résiste quelque temps, II. 4

ki.oc.e Di- l'niHALi/r.

parce qu’il découle, des glandes qui aboutissent à sa peau, une liqueur assez abondante.

Le pélican enfin est une espèce d’oiseau de proie aquatique. Au-dessous du bec et de la partie antérieure du cou, est un sac membraneux qui s’ouvre dans le bec, et où cet oiseau peut conserver les poissons qu’il a enlevés, et les rendre ensuite à ses petits. De là les anciens imaginèrent que, lorsque ses petits manquaient de nourriture, le pélican s’ouvrait l’estomac, et les nourrissait de son sang. Les peintres lui ôtèrent la poche, et lui donnèrent la figure d’un aigle; sa figure naturelle leur paraissait trop ignoble. Les pères tendres, les rois bons, ou appelés tels, étaient comparés sans cesse au pélican; et comme si tout cela n’eùt pas encore été assez merveilleux, quelques écrivains des siècles d’ignorance avaient avancé, dans des ouvrages sérieux, que le pélican ressuscitait ses enfants morts en les arrosant de son sang.

Qu’un vrai philosophe est heureux, lorsqu’il peut détruire de telles absurdités , qui paraissent indifférentes en elles-mêmes, mais qui, entourant les hommes d’erreurs et de merveilles, les disposent à en adopter de plus funestes à leur honheur! comme sont, par exemple, ces remèdes auxquels on attribue des vertus chimériques, et qui, s’ils ne sont pas même nuisibles, empêchent du moins qu’on n’ait recours aux remèdes vraiment salutaires.

11 était impossible qu’un esprit aussi philosophique que celui de Perrault se fût occupé si longtemps de dissection, sans avoir eu des vues générales

ELOGE DE PERRAULT. 5l

et importantes sur l’économie animale; il les a proposées dans ses oeuvres de physique.

Elles renferment un traité sur le son, fort étendu, mais où l’on trouve trop d’explications vagues, et trop peu de géométrie. Dans la description détaillée de l’organe de l’ouïe, et de ses différentes parties, l’auteur fait un usage heureux de l’anatomie comparée; il y remarque qu’il faut des jugements, des raisonnements même, pour apprendre à voir, à entendre, à éviter les erreurs des sens. Cette espèce de métaphysique expérimentale inconnue aux anciens, et introduite par Descartes dans la philosophie , avait fait des progrès rapides, et servait déjà à combattre son système sur les animaux, comme elle a servi depuis à détruire ses autres erreurs métaphysiques.

Le traité sur la Mécanique des animaux contient une foule d’observations curieuses sur leurs divers organes, et sur l’usage qu’ils ont su faire de ces organes. Tous ont des sens, se meuvent, se nourrissent et se reproduisent; mais leurs moyens sont différents, en sorte que ces êtres n’ont rien de commun entre eux que la faculté de sentir, et cette disposition inconnue de leurs éléments qu’on nomme organisation.

On voit avec peine, dans ces différents morceaux de physique, une teinte de cet esprit systématique qu’on confondait alors avec l’esprit philosophique. L’un cherche des vérités, l’autre met des choses plausibles à la place des vérités qu’il n’a pu trouver, et se débarrasse ainsi de l’inquiétude ou de la honte de l’ignorance. Il faut être bien riche en connais-

sances réelles pour avoir le courage de convenir de ce qu’on ignore, comme il faut qu’une femme soit très-belle pour qu’elle ose parler des défauts de sa figure.

Quoique Perrault(i) ait été quelquefois trop systématique, cependant il s’éleva avec force contre une des plus dangereuses productions de l’esprit de système, la transfusion du sang. Il l’avait niée dès le moment où elle fut annoncée : 11 serait plaisant, disait-il, qu’on pût changer de sang comme de chemise. Il combattit ensuite les raisonnements et les expériences des partisans de la transfusion , par des raisonnements plus plausibles, et surtout par des expériences faites avec plus de soin.

Perrault était né avec un talent distingué pour la mécanique. Il a donné les dessins de plusieurs machines, dont la plupart ont été employées dans les travaux qu’il a dirigés.

La traduction de Vitruve manquait à l’architecture, et sans Perrault elle lui manquerait peut-être encore. Il réunissait le goût, l’érudition et le savoir nécessaires pour réussir dans cette entreprise, où il fallait un homme qui connût également bien les anciens, lesartsetla mécanique. Le texte de Vitruve avait été défiguré par des copistes ou des commentateurs qui ignoraient les arts; douze siècles de barbarie avaient anéanti tonte tradition sur les procédés que les anciens employaient; souvent il fallait songer moins à entendre ce qui était dans l’original, qu’à suppléer ce

(i) Perrault avait peu de confiance en ses propres systèmes, qo’il ne regardait que comme des hypothèses plausibles.

qui aurait dû y être. Perrault joignit à sa traduction des remarques, qui forment un ouvrage aussi utile pour le moins que celui de Vitruve; il fit jusqu’aux dessins des planches dont ce livre est orné, et ces dessins sont regardés comme des chefs-d’œuvre en ce genre.

Perrault avait trois frères : un, docteur en théologie, qui fut exclu de la Sorbonne en même temps que le fameux Arnauld ; le second , receveur général des finances de Paris, auteur d’un traité sur l’origine des Fontaines, et de la traduction de la Secchia ra~ pila ; le troisième, enfin, premier commis de la surintendance des bâtiments, connu dans son temps par ses poésies, et qui ne l’est plus maintenant que par la hardiesse qu’il eut de critiquer les anciens, de montrer à quel point d’imperfection ils avaient laissé les arts, et de prétendre qu’il n’est pas absolument absurde de consulter quelquefois la raison dans les jugements, même sur les choses de goût. Cette opinion était celle de tous les Perrault, et c’est en quoi consistait cette bizarrerie de famille que Despréaux leur reproche. Les trois philosophes n’opposerent jamais qu’une sage modération aux emportements du poète.

Ce sont eux principalement qui ont inspiré à Colbert de protéger les sciences d’une manière si flatteuse pour les savants, et si honorable pour luimême. Le cardinal de Richelieu n’avait vu , dans les gens de lettres, que des hommes utiles à sa gloire : Colbert , dirigé par Perrault , les traita comme des hommes utiles à l’humanité, dont la gloire honore leur pays et leur siècle.

ELOGE 1> HUYGHl.JiS.

Cette justice, rendue aux talents parla puissance, a rappelé les gens de lettres à la dignité de leur état, qu'ils avaient oubliée. S’il régne maintenant une concorde respectable entre tous ceux qui ont des talents; s’ils ont obtenu l’estime et les hommages des nations étrangères ; s’ils ont l’honneur d’être hais des hommes méprisables, ils le doivent à l’esprit qu’a répandu dans la littérature le prix que Colbert attachait aux travaux littéraires; ils le doivent peutêtre à Perrault.

Je me suis arrêté longtemps sur Charles Perrault , en faisant l’éloge de son frère; mais ils s’étaient toujours tendrement aimés , et c’est un hommage à la mémoire de notre académicien, que d’avoir consacré quelques lignes à défendre celle d’un frère qui lui fut si cher.

Claude Perrault mourut à Paris en 1688(1), d’une maladie qui l’attaqua en sortant de la dissection du cadavre infect d’un chameau. Peut-être doit-on le compter parmi les savants qui ont été les victimes de leur zèle; ces exemples ne sont pas rares, et les hommes de tous les états savent également braver la mort, lorsqu’elle est sur le chemin qui les mène à la gloire.

KI.OGE D’HUYGHENS.

Christian IIlyghkns naquit à la Haye, le 14 avril , i ) Le y octobre.

ELOGE D UUVGHKÎNS.

1629, de Constantin Huyghens, secrétaire et conseiller des princes d’Orange (1).

Dans ces temps où les lumières renaissantes excitaient encore plus de reconnaissance que d’envie, on 11e croyait pas que le goût des lettres et de la philosophie fût dans un magistrat une distraction inutile ou dangereuse. Ainsi nous 11e louerons point Constantin Huyghens d’avoir osé cultiver la poésie latine, et étudié la physique et la géométrie de Descartes; mais nous le louerons d’avoir eu, quoique homme en place, le courage d etre publiquement l’ami de ce philosophe, faussement accusé d’impiété, et persécuté par un ennemi dangereux.

CeVoëtius si méprisé aujourd’hui, et qui n’a laissé qu’une mémoire odieuse, jouissait alors de quelque crédit. Il avait auprès du parti dominant le mérite d’avoir contribué, par ses clameurs, à la mort du sage et vertueux Barneweldt.

Lejeune Huyghens avait puisé, dans la maison paternelle, l’amour de la gloire et l’enthousiasme poulies grands hommes. Envoyé à Leyde en 1 644 » pour étudier en droit, il voulut connaître la géométrie de Descartes. Schooten fut son guide. Bientôt le jeune géomètre enrichit de remarques nouvelles et ingénieuses le commentaire que son maître a donné sur la géométrie deüescartes; et, dès iG5 1 , il fut en état de relever de serreurs dans le grand ouvrage de Grégoire de Saint-V incent, géomètre, que les jésuites et les envieux de Descartes voulaient placer à côté de lui.

(1) Ajouter ce qu’il a fait sur les fractions continues; voir la Vie de Descartes par Baillet.

I l.OGF I> HliVGHEKS.

Ainsi on se plaît à disputer au génie vivant la place qu’il mérite : et qu’importe que la postérité lui fasse justice? l’envie se croit soulagée, si elle a pu troubler ses jours.

Après avoir vengé Descartes, Huyghens se montra digne de le remplacer; car dès 1G57, sept ans après la mort de ce philosophe, il trouva une méthode différente de celle de Wallis, pour rappeler les rectifications des courbes aux quadratures, et par ce moyen il parvint à rectifier la cycloïde. Jusque-là on n’avait rectifié que deux courbes, la parabole cubique et la cycloïde : deux Anglais, Neil et Wren , en avaient eu la gloire.

Huyghens partagea encore avec deux Anglais, Wallis et ce même Wren, celle de découvrir les lois du choc des corps. L’espèce de métaphysique que cultivaient les anciens ne s’appliquait pas à des recherches de ce genre, et ils ne faisaient point d’expériences; aussi ne paraissaient-ils pas même avoir soupçonné que ces lois existassent. Descartes les chercha; mais il employa un principe abstrait et trop généralisé, qui l’égara. Enfin, la Société royale de Londres proposa cotte recherche en îGGq; et les trois géomètres dont je viens de parler lui envoyèrent à peu près en même temps les véritables lois de ce choc. Mais comme Huyghens les avait trouvées dès 16G1 , il en est réellement le premier inventeur.

11 n’a pas suivi, dans ses recherches, cette métaphysique qui avait égaré son maître. Il part de ce fait incontestable, que si deux corps élastiques se choquent avec des vitesses opposées et égales, iis

ÉLOCK DHIJ YGU£WS.

rejailliront, chacun de leur côté, avec la vitesse qu’ils avaient avant le choc. De là il cherche ce qui doit arriver si les vitesses et les masses sont inégales; et c’est après avoir ainsi trouvé ces lois purement en géomètre, qu’il en déduit le principe métaphysique appelé depuis la conservation des forces vives , qu’il démêle en quoi consiste l’erreur de celui de Descartes pour les corps non élastiques, et ce qu’il convient d’y substituer.

L’horlogerie, ou l’art de mesurer le temps à l’aide d’une machine, ne peut être susceptible d’exactitude qu’autant qu’on a un moyen de faire parcourir à un corps des espaces égaux dans des temps égaux. Huyghens vit que si un pendule faisait ses vibrations dans des temps égaux, il pourrait faire répondre à chaque vibration le passage de chaque dent d’une roue chargée de dents également distantes, et qu’il produirait ainsi un mouvement uniforme.

Il fallait donc déterminer la courbe que doit décrire un corps, pour que ses oscillations dans cette courbe, grandes on petites, soient faites en des temps égaux; et voilà où en était resté Galilée, qui avait eu, avant Huyghens (i), l’idée d’appliquer les pendules aux horloges.

Huyghens trouva que la courbe demandée était une cycloïde : cela ne suffisait pas; il fallait avoir un moyen de faire décrire une cydoïde aux pendules.

Un pendule inflexible, suspendu à un point fixe et mû dans un même plan, ne peut décrire qu'un

(i) Cela est avoué par l'abbé Hautefeuille , dans ses factum-, contre Huyghens.

ÉLOGE Ij’lll YGHENS.

arc de cercle vertical; mais si l’on suppose que la partie supérieure du pendule soit un fd flexible, et que dans ses vibrations le fil s’enveloppe sur une courbe convexe, ce ne sera plus un cercle que décrira l’extrémité du pendule, mais une autre courbe. Ainsi le problème se réduit à chercher la courbe sur laquelle il faut que le fil s’applique et se développe alternativement, pour que le pendule décrive une courbe donnée.

Iluyghens trouva que cette courbe cherchée devait passer par tous les points de concours de deux perpendiculaires, élevées sur deux points infiniment proches de la courbe décrite par le pendule; et il donna la méthode de trouver ce point de concours. Dans le problème particulier qu’il envisage, la courbe décrite est une cycloïde, et sa développée est aussi une cycloïde égale; de manière que si le fil s’enveloppe et se développe sur la convexité d’un arc dont l’origine est à la base de la cycloïde, la partie inférieure du pendule décrira un arc, dont le point le plus bits est le sommet d’une cycloïde égale.

Après avoir trouvé le moyen de rendre les vibrations isochrones, il restait encore à savoir mesurer la durée de chaque vibration, ou plutôt le rapport de cette durée avec la longueur et la forme du pendule (i). Si le pendule avait été un poids réduit à un point, et placé à l’extrémité d’une verge sans pesanteur, le problème aurait été facile; mais la verge d’un pendule est pesante. Sa lentille n’est pas

(i) Changer ceci , parce que ce théorème est très-beau , et que 1rs Anglais le revendiquent.

ÉLOGE D’HLYGllENS. 5l)

un point; et il fallait trouver un pendule dont la verge sans pesanteur, mais chargée à son extrémité d’un poids réuni à un seul point, serait d’une longueur telle que le mouvement de ce pendule fut égal à celui d’un autre pendule, pesant dans toute sa longueur et d’une forme donnée.

Cette recherche est celle des centres d’oscillation. Huyghens trouva encore la loi générale pour un pendule sans pesanteur chargé de plusieurs poids, et de là pour un pendule pesant de figure quelconque. Le calcul intégral a rendu cette dernière recherche bien facile; mais cet instrument manquait à Huyghens, et il ne fallait peut-être pas moins de génie pour s’en passer que pour le découvrir.

Quelques difficultés de pratique ont fait abandonner les oscillations dans les arcs cycloïdaux : on y a substitué de petits arcs de cercle, et on l’a pu faire sans nuire à l’exactitude. En effet, il suit delà théorie d’Huyghens que l’arc cycloïdal, pris vers le point le plus bas, s’écarte très-peu d’un arc de cercle ayant pour rayon celui de la développée; ainsi c’est toujours à Huyghens que l’on doit l’uniformité du mouvement dans les horloges à pendules (1).

L’isochronisme du pendule ne pouvait servir pour des horloges, destinées, comme les montres, à souffrir toutes sortes de situations. Huyghens remédia à cet inconvénient, en substituant au pendule un ressort spiral, dont il prouva que les vibrations seraient

(i) Le fils de Galilée avait exécuté des horloges à pendules. Voir sur ces querelles les œuvres d’Huyghcns, et dire un mot de l’abbé llautefeuille.

Go

ELOGE U IILYGHENS.

également isochrones. Hook, célèbre mathématicien anglais , avait eu la même idée, et il l’exécuta à peu près dans le même temps.

On voit combien l’art de l’horlogerie, pour être porté à un certain degré d’exactitude, demandait de découvertes dans la géométrie et dans la mécanique. Le génie d’Huyghens suffit à tout : cet exemple frappant doit fermer la bouche à ceux qui, ne connaissant ni les sciences ni leur histoire, se plaisent à répéter que les grandes découvertes dans les arts utiles sont dues au hasard.

Les corps qui sont mus dans un cercle tendent à s’éloigner de son centre, puisque leur direction à chaque instant est celle de la tangente. Huyghens détermina les rapports de cette force, dans des cercles inégaux et pour des vitesses inégales; et celui de la force centrifuge pour un cercle et une vitesse donnés, avec la force de la pesanteur à la surface de la terre.

Déjà il avait trouvé, par sa théorie des développées, qu’un petit arc d’une courbe quelconque est confondu avec celui d’un cercle qui aurait pour centre l’extrémité du rayon de la développée. Ces deux découvertes se trouvent dans Y Horologium oscillutorkim, imprimé en iG^3 ; réunies ensemble, elles donnent la théorie des forces centrales. Ainsi Huyghens touchait à la découverte qui a fait la gloire de Newton; et peut-être ce qu’a fait Huyghens n’est pas ce qu’il y avait de moins difficile.

Le système des tourbillons de Descartes n’avait encore eu que des ennemis ou des zélateurs. Uuyghens l’attaqua le premier, avec les armes dont Des-

ÉLOGE d’hüŸGHENS.

Gl

cartes même lui avait appris à se servir, la géométrie appliquée à la mécanique. Il connut, par sa théorie des forces centrifuges, que les corps plongés dans ces tourbillons ne tendraient pas vers un centre commun, mais vers l’axe des tourbillons; que, pour produire la pesanteur, il faudrait que ce tourbillon eût à l’équateur une vitesse dix-sept fois plus grande que celle de la terre autour de son axe, et qu’ainsi elle devrait accélérer le mouvement diurne de la terre; qu’enfin les mêmes corps qui, plongés dans un fluide plus pesant qu’eux, remontent avec le plus de force à sa surface, devraient, suivant le système de Descartes, être les plus pesants, ce qui est contradictoire, même dans les termes (i).

Ces objections étaient insolubles. Mais Huyghens ne se contenta point d'avoir détruit l’explication que Descartes avait donnée de la pesanteur; il voulut en imaginer une autre, et c’est encore un fluide qui est, selon lui, la cause de ce phénomène; mais il le suppose mû d’une autre manière, qui à la vérité n’est guère préférable à celle de Descartes : seulement l’hypothèse d’Huyghens est plus compliquée, et par là plus difficile à détruire.

Les plus grands génies, même dans leurs conceptions les plus profondes, ne peuvent se défendre de l’empire de l’habitude et de l’éducation. On concevait alors plus aisément toutes les particules d’un fluide immense, comme ayant essentiellement un mouvement uniforme et circulaire avec un degré de vitesse

Éclaircir cet endroit d’après l’original d’Huyghens.

ÉLOGE DHUYGHENS.

différent pour chacune, qu’on n'aurait conçu, dans toutes ces mêmes particules, une tendance réciproque et suivant une loi générale. L’une de ces idées paraissait toute naturelle, et l’autre était presque une absurdité. Newton même n’a-t-il pas été obligé de parler aussi de ce fluide, dont il n’est plus enfin question,grâceàla métaphysique de Locke, que nous avons portée dans les sciences, et plus encore peutêtre parce que nos premières études nous familiarisent avec l’idée de la gravitation universelle?

La dioptrique, devenue une science entre les mains de Uescartes, occupa beaucoup Huyghens dés sa jeunesse : lorsque Newton eut découvert la différente réfrangibilité des rayons, le géomètre hollandais ne dédaigna point de se rendre disciple d’un étranger plus jeune que lui, et crut qu’il lui serait plus glorieux d’ajouter aux découvertes de Newton , que d’en suspendre le succès par ses objections.

Huyghens ne se borna point à la théorie de cette science; il daigna en perfectionner la pratique, et elle lui valut le plaisir de découvrir, avec des lunettes dont il avait taillé les verres, le quatrième satellite de Saturne, celui des cinq satellites de cette planète qui ait été aperçu le premier; et il a prouvé qu’en supposant Saturne entouré d’un anneau plat et toujours séparé de lui, on pouvait expliquer les apparences singulières qu’il avait observées le premier.

L’honneur de découvrir les autres satellites de Saturne était réservé à l’illustre Cassini. Huyghens ne chercha pas même à les voir; on aura peine à croire par quelle raison : cet homme célèbre tenait

ÉLOGE DHUYGnKNS.

encore à des préjugés antiques, que Descartes n’avait pu déraciner absolument. Il croyait que le nombre des satellites ne devait pas surpasser celui des planètes principales. On ne sait pas combien des idées superstitieuses de toute espèce ont fait manquer de découvertes : le génie peut bien se traîner malgré ses fers, mais il vole quand il a su les briser.

Des observations faites à l’équateur avaient prouvé que le pendule devait y être plus court pour battre des secondes, qu’il ne l’était en France : la pesanteur y était donc moindre (i). Huyghens vit sans peine que cet effet pouvait être produit par la différence de la force centrifuge; mais il aperçut de plus que si la terre était sphérique, les graves, en conséquence de cette même différence de force centrifuge, ne pourraient tendre perpendiculairement à sa surface; et il en conclut que, puisqu’ils ont cette direction, la terre est nécessairement aplatie vers les pôles.

Newton a également découvert cet aplatissement, que les mesures des degrés ont confirmé depuis, pourvu que dans ces mesures on tienne compte de l’effet de l’attraction des montagnes, et qu’on ne veuille pas assujettir la surface du globe à une courbe absolument régulière.

Huyghens a fait sur le calcul des probabilités un petit traité que Jacques Bernouilli a donné avec un commentaire, et dont il a formé la première partie de son art de conjecturer. Cette circonstance prouve l’estime qu’il faisait de l’ouvrage d’Huyghens.

il) Voir, par la date de son ouvrage sur les forces centrales, s’il n’avait pas deviné ce raccourcissement.

ÉLOGE d’hUYGIIENS.

L’auteur y résout deux problèmes, qui dépendent tous deux de cette seule question : Des joueurs, qui ont une espérance inégale de gagner une somme donnée, conviennent de la partager sans avoir joué : d’après quelle loi doit-on faire ce partage? C’est la recherche de cette loi qui fait l’unique objet de l’ouvrage d’Huyghens; la partie analytique de ses problèmes ne renferme aucune difficulté.

Le principe qu’Huyghens emploie consiste à regarder l’état d’un homme qui, par exemple, a deux combinaisons, dont l’une le fait gagner et dont l’autre le fait perdre, comme absolument semblable à celui d’un autre qui joue à jeu égal contre deux joueurs. Or, dans ce dernier cas, il est clair que c’est le tiers de l’enjeu que doit prendre ce joueur s’il quitte le jeu, puisque c’est ce qu’il aurait dû mettre au jeu pour jouer également : donc, dans le premier cas, c’est aussi le tiers de l’enjeu que doit prendre celui qui a deux chances contraires et une seule favorable.

Cependant la ressemblance est-elle parfaite? L’état du premier joueur est évidemment le même que celui du second, si on le compare à l’état de ses deux adversaires pris collectivement; mais de ce que trois joueurs jouent à jeu égal, en doit-on conclure que l’état de chacun soit égal à celui des deux autres pris ensemble?

Ce n’est pas ici le lieu de discuter cette question. Je me contenterai d’observer que si la parfaite identité est impossible, on peut du moins, en observant la loi d’Huyghens, et pourvu qu’on joue un grand

ÉLOGE o’HUYGHENS.

nombre de coups, approcher aussi près qu’on voudra de la sorte de parité qui peut avoir lieu entre ces deux états.

Huyghens avait fait cet ouvrage dès 1 657, et même il avait été imprimé alors à la suite d’un ouvrage de Schooten (1), avant que personne eût rien publié sur cette matière. Ainsi Huyghens peut prétendre, avec autant de droit que Pascal, à la gloire d’avoir inventé cette application de l’analyse , qui semble assujettir à des lois fixes , et soumettre au calcul les règles de la prudence humaine et les motifs de nos actions.

Huyghens résolut, en même temps que Leibnitz et les Bernouilli, les problèmes célèbres de la courbe aux approches égales, et de la chaînette. Ces problèmes renfermaient la double difficulté de les mettre en équation, et de résoudre ensuite cette équation, qui ne pouvait se présenter d’abord sous une forme finie. Cette seconde difficulté était peu de chose pour les géomètres qui employaient le calcul intégral, parce que leur équation différentielle était assez simple. Mais Huyghens n’avait point cette ressource, et dans ses solutions, comme dans ses autres ouvrages, il n’a employé que la méthode des anciens, pour les problèmes qui appartiennent' au calcul intégral.

La méthode de Descartes était cependant devenue, entre les mains de Wallis , un instrument plus simple que celle des anciens; mais quoique Huy-

(1) Exercilationes mathemalicar.

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