ÉLOGE DE M. MAI.OUIN
qu’au milieu de ces révolutions, qui ont changé vingt fois la physique systématique et rangé successivement les philosophes sous vingt drapeaux différents, la doctrine d’Hippocrate subsistait encore entière sur les ruines de tant de systèmes; que si on en excepte les ouvrages des géomètres, des astronomes grecs, et le livre des animaux d’Aristote, Hippocrate est presque le seul des anciens où l’on puisse trouver des vérités; qu’enfin, comme les mathématiques et l’histoire naturelle ont fait plus de progrès réels que la médecine, les livres d’Ilippocrate sont les seuls livres de l’antiquité où les modernes puissent apprendre quelque chose, et que même, tandis que les autres ouvrages ne sont plus pour nous que des monuments de l’histoire de l’esprit humain, ceux d’Hippocrate sont encore une source inépuisable d’instruction. D’après cette considération, qui était le plus fort argument que M.Malouin employât pour prouver la certitude de la médecine, il crut que, pour en accélérer les progrès et la rendre plus certaine, il fallait suivre la méthode d’Hippocrate, multiplier les observations, rapprocher des symptômes des maladies toutes les circonstances qui peuvent influer sur la santé des hommes, l’air, ses variations, sa température, l’humidité, la position des lieux, la nourriture, la maniéré de vivre de chaque pays et de chaque état de la société. M. Maiouin, fixé à Paris, exécuta pour cette capitale et ses environs, ce plan qu’il serait à désirer que l’on embrassât pour tous les lieux qui peuvent fournir des observateurs, et il continua son travail pen-
3z8 ELOGE DE M. MALOUIN.
dant dix années, jusqu’au moment où il renonça à une pratique étendue.
C’est d’après les mémoires qu’il a donnés sur ce sujet, qu’il faut apprécier son talent ; c’est là qu’on reconnaît un observateur exact, timide quand il faut juger, mais hardi dans ses vues, habile à saisir des rapports, sachant les présenter d’une manière frappante, rassemblant tout ce que les médecins ont écrit, mais discutant leurs opinions, et ne les adoptant que lorsqu’elles sont d’accord avec la nature.
A la mort de M. Dumoulin, il devint un des médecins les plus employés de»Paris. Cette vogue dura vingt-deux mois, au bout desquels il se trouva assez riche pour ne songer qu’au repos. 11 acheta une charge de médecin du grand commun à Versailles. Je veux me retirer a la cour, disait-il ; expression singulière, et qui peut-être ne peut convenir qu’à un médecin de Paris très-employé. Cette prompte retraite d’un hommequi aimait à faire le bien, prouve qu’il était réellement plus persuadé de la certitude de la médecine, que de ses propres talents.
Ce fut alors qu’il cessa de donner ses mémoires sur les maladies qui régnent à Paris; ouvrage utile, dont jusqu’ici personne ne s’était chargé à sa place. Heureusement ce travail étendu même à la France entière, et suivi sur un plan plus vaste et plus régulier, va devenir une des principales occupations d’une société nouvelle dont l’établissement dut faire espérer àM. Malouin la prompte conversion des détracteurs de la médecine; car il était trop persuadé, pour craindre que des expériences plus répétées,
ÉLOGE DE M. MALOUII». 3jg
faites plus en grand et d'une manière plus suivie, ue pussent aboutir qu’à augmenter l’endurcissement des incrédules.
Comme il ne voulait pas, malgré son absence, rester inutile à l’Académie, il se chargea de décrire l’art du boulanger : art important, peu conuu, et qui, précisément parce qu’il est de tous les arts le plus nécessaire au peuple, est aussi celui de tous sur lequel des préjugés qui s’étendent depuis les procédés mécaniques jusqu’aux soins de la législation, sont les plus nombreux, les plus absurdes, les plus funestes, et peut-être les plus difficiles à déraciner. Les objets qui nous intéressent le plus sont en général ceux sur lesquels nous raisonnons le plus mal; et il faut savoir ne rien craindre pour y voir la vérité aussi bien que pour la dire.
Cet art tient à la fois à la médecine et à la chimie; c’était pour M. Malouin une double raison de s’en occuper : aussi l’embrassa-t-il dans toute son étendue. Les moyens de conserver le blé, d’en connaître les différentes qualités, de le réduire en farine, les diverses espèces de farines, leur degré de bonté, l’analyse du blé, l’histoire naturelle des plantes qui dans les différents climats fournissent, soit de la farine, soit une nourriture journalière qui remplace le pain ; la méthode de former avec les substances farineuses du pain de toute espèce, ou des pâtes sèches et non fermentées, la manière de préparer des aliments avec toutes les farines et tous les mucilages qu’on a cru jusqu’ici pouvoir servir de nourriture; le plus ou le moins de salubrité de tous ces
ÉLOGE DE M. MALOllN.
aliments, les effets qu’ils produisent sur la constitution de l’homme, soit comme nourriture habituelle, soit comme régime convenable dans l’état de maladie : tous ces objets sont traités avec détail dans l’ouvrage de M. Malouin ; et s’il s’y trouve des erreurs, ce sont pour la plupart des opinions qui régnaient encore dans le temps où il a publié son ouvrage, et qui n’ont été détruites que par des expériences plus récentes.
M. Parmentier vient de donner, sur l’art de la boulangerie, un traité auquel l’Académie a accordé son suffrage, du moins quant à la partie physique, la seule qui soit de notre ressort : il a combattu dans cet ouvrage quelques opinions de notre académicien, en rendant justice au mérite de ses recherches; et il a joint aux travaux de M. Malouin, un usage heureux des vérités nouvelles qu’une analyse plus parfaite des substances farineuses a fait découvrir.
M. Parmentier avait lu, à une séance de l’Académie, cette partie de son ouvrage où quelques idées de M. Malouin sont attaquées. Celui-ci était présenta la séance. M. Parmentier craignait ses regards, sachant à quel point l’amour-propre est facile à blesser, et ignorant combien M. Malouin était supérieur à ses faiblesses. Il fut bientôt rassuré; à peine sa lecture est-elle finie, que M. Malouin vient à lui, l’embrasse : Recevez mon compliment, dit-il, vous avez mieux vu que moi.
M. Malouin était d’un caractère franc, et assez franc pour paraître dur quelquefois : mais cette dureté n’était que dans son ton ou dans son humeur,
ELOCE UE M. MALOlil».
elle n’allait pas plus loin : il pouvait choquer ceux qui combattaient ses opinions, et surtout son respect pour la médecine; mais on voyait aisément qu’il eût été fâché de les blesser.
Comme il croyait très-sincèrement à son art, il l’employait pour lui-même; et surtout pendant les dernières années de sa vie, toutes les heures de sa journée étaient scrupuleusement réglées, d’après un régime qu’il s’était imposé. Ce régime différait beaucoup de la vie commune, et par conséquent le séparait presque entièrement de la société; mais il était soigneusement calculé sur les changements que, selon M. Malouin, l’âge produit dans l’économie animale.
S’il n’a voulu, par ce régime, que se procurer une vieillesse saine et robuste, terminée par une mort prompte et sans douleurs, il ne s’est point trompé ; il mourut à Versailles d’une attaque l’apoplexie, le 3 janvier 1778.
La mort, en surprenant M. Malouin, n’a point prévenu l'exécution d’un projet qu’il avait formé pour contribuer aux progrès de la médecine. Témoin depuis longtemps des travaux de la faculté, il voyait avec douleur ces travaux ensevelis dans des registres, ne servir qu’à l’instruction de ses membres, et le dépôt immense des faits que la faculté rassemble être perdu pour les sciences et pour l’humanité.
Il a fondé pour cette compagnie une assemblée publique, où chaque année on prononcera l’éloge des membres que la faculté a perdus, et où elle rendra compte des travaux de l’année. Jaloux de dé-
sabuser le public, qu’il avait trouvé souvent si injuste envers les médecins, il a cru que pour lui apprendre à les estimer, il ne fallait que lui apprendre à les mieux connaître.
Sa place de pensionnaire chimiste a été remplie par M. Lavoisier, déjà associé dans la même classe.
Charles de Linné, plus connu sous le nom de Linnæus, chevalier de l’ordre de l’Étoile polaire, premier médecin du roi de Suède, professeur de médecine et de botanique dans l’université d’Upsal, un des huit associés étrangers de l’Académie des sciences, de la société royale de médecine de Paris, de la société royale de Londres, des Académies de Berlin, de Pétersbourg, de Stockholm, d’Upsal, de Bologne, d’Edimbourg et de Philadelphie, naquit dans la province de Smolande, en Suède, le a3 mai 1707.
« De tous ces titres académiques (dont nous n’a- « vons donné ici qu’une liste très-incomplète), aucun « ne l’a autant flatté que celui d’associé étranger de « l’Académie des sciences, dont il a été revêtu le pre- « mier de sa nation, et jusqu’à présent le seul.».
Ce sont les propres termes de M. de Linné, dans un mémoire qui nous a été envoyé de sa part : telle était l’expression de sa reconnaissance pour l’Académie, peu de temps avant sa mort, dans ces moments où l’homme cessant d’être sensible aux dis-
tinctions frivoles de la vanité, peut l’être encore aux honneurs de la gloire.
Cet hommage rendu à l’Académie par un savant illustre que l’Europe avait comblé de titres littéraires, honore à la fois cette compagnie et la nation; il prouve surtout combien est sage la loi qui fixe à huit seulement le nombre de nos associés étrangers: en effet, quel homme de génie ne serait flatté de voir son nom inscrit dans une liste si courte, entre le czar Pierre et Newton ?
Le père de M. de Linné, qui exerçait les fonctions de ministre dans le village de Stenbrohult, s’amusait à cultiver des plantes; et son fils apprit dès l’enfance à les étudier. Il avait reçu de la nature cette activité d’esprit qui ne permet point de repos tant qu’il reste quelque chose à voir ou à découvrir; ce coup d’œil prompt et juste qui saisit tout ce qui mérite d’être observé, et qui ne voit les objets que tels qu’ils sont; cette force de tête nécessaire pour rassembler des faits épars, et ne former qu’une grande vérité d’une foule de vérités isolées. Ainsi, en offrant des plantes aux premiers regards de M. de Linné, en déterminant par là sur quels objets son esprit devait s’exercer, le hasard le fit botaniste : mais déjà la nature avait préparé un grand homme.
A l’âge de vingt et un ans, il se rendit à Upsal, qu’on pouvait alors regarder comme la capitale littéraire de la Suède. Olaüs Celsius, qui était à la fois un érudit très-profond et un naturaliste habile, sentit le mérite du jeune de Linné, et devina son génie; il lui servit de père, et lui procura tontes les ins-
tructions, tous les encouragements que ses connaissances et son crédit le mettaient en état de donner à ce jeune homme, qui croissait pour changer la face de la botanique.
M. de Linné obtint, à vingt-cinq ans, dans l’université d’Upsal, la chaire que le savant botaniste Rudbeck, accablé d’années et de travaux, était obligé d’abandonner : cette place ne suffisait pas à l’activité du nouveau professeur, et il quitta bientôt Upsal, mais en conservant sa chaire, et par les ordres mêmes de l’Université, qui préféra sagement le bien des sciences et sa propre gloire à l’observation de ses règlements. D’abord il parcourut la Laponie, la Dalécarlie, la plupart des provinces de la Suède; étendant ses observations à tout ce qui peut intéresser un philosophe, occupé en même temps d’acquérir des lumières et d’en faire des applications utiles ; enrichissant la botanique, ou de vues nouvelles, ou des plantes inconnues; et apprenant aux Suédois, soit à connaître les productions de leur sol, soit à en profiter; soumis dans ses voyages à toutes les privations; exposé, daus des pays inhabités, aux rigueurs d’un climat terrible, tantôt gravissant entre des rochers, tantôt s’enfonçant dans des mines profondes; obligé de braver des dangers de toute espèce, et de longues fatigues, plus difficiles encore à supporter que les dangers, M. de Linné ne se reposait du travail de la journée que par un autre : celui de recueillir ses observations et de préparer les objets qu’il avait ramassés. Après ces voyages, il en fit de plus lointains et de moins pénibles : il par-
courut le Daneinarck, l’Allemagne, une partie «le la France: il s’arrêta longtemps en Hollande et en Angleterre, étudiant dans des herbiers ou dans des jardins les plantes que la nature a refusées à l’Europe; consultant les botanistes les plus célèbres, Dillen à Londres, Jussieu à Paris, et se rendant leur disciple pour se montrer bientôt digne d’être leur rival.
Plus il étudiait la botanique, plus il sentait que cette science, devenue immense dans ses détails, avait besoin qu’une main réformatrice vînt y produire une de ces grandes révolutions qui attachent le nom de leurs auteurs à l’histoire de l’esprit humain.
Tournefort avait donné le premier une méthode vraiment systématique de classer les plantes, et M. de Linné aspirait à être dans son siècle ce que Tournefort avait été dans le sien; sachant bien que dans les sciences on peut aller plus loin que ses prédécesseurs, sans néanmoins s’élever au-dessus d’eux, et qu’il est un degré de talent où l’on ne peut plus apercevoir, entre deux hommes livrés aux mêmes recherches, d’autre différence que celle de leur siècle. M. de Linné chercha les caractères fondamentaux de son système dans les parties des plantes qui servent à leur reproduction. Les botanistes allemands ont prétendu qu’il devait la première idée de ce système à Burkard; et dans les mêmes ouvrages ils revendiquaient, en faveur de Camérarius, la méthode de Tournefort; ils soutenaient que Jungius, et un autre Camérarius, avaient été les guides de Vaillant, à qui M. de Linné accor-
«lait le mérite d’avoir bien décrit le premier les étamines et les pistils, et connu leur usage pour la fécondation des plantes. Ces prétentions peuvent être fondées ; mais les conséquences qu’on a voulu en tirer pour diminuer le mérite de M. de Linné et des deux botanistes français, nous paraissent injustes. Trouverait-on, dans l’histoire des sciences, une grande théorie dont les premières idées, les détails et les preuves appartiennent à un seul homme? et n’est-il pas juste d’accorder plutôt la gloire d’une découverte à celui à qui on en doit le développement et les preuves, à celui qui, avec autant de génie, a été vraiment utile; qu’à l’auteur d’une première idée, toujours vague, souvent équivoque, et dans laquelle on n’aperçoit quelquefois le germe d’une découverte que parce qu’un autre l’a déjà développée ?
La fécondation s’opère dans les plantes, lorsque les poussières des étamines s’arrêtent sur le stigmate des pistils : stigmate qui, dans la saison de la fécondation, est ou garni d’un velouté, ou humecté d’une liqueur gluante ; mais les grains de cette poussière ne sont pas encore ce qui doit féconder le germe de la plante; le stigmate est souvent séparé de ce germe par un long stylet, creux à la vérité, mais à travers lequel les poussières, toutes petites quelles sont, ne pourraient pénétrer. La nature y a remédié, en faisant de chaque poussière un corps organique, doué d’élasticité : imprégné de l’humidité qu’il rencontre sur le stigmate, il se brise, et lance, soit une poussière plus fine encore , soit une liqueur très-
ténue, qui pénètre à travers le stylet, et va féconder le germe. Cette dernière observation est due à M. de Jussieu, comme nous l’avons dit dans son éloge ; M. Neadhain l’a développée depuis, et l’a confirmée par des recherches plus étendues; et il semble qu’il ne puisse être donné aux observateurs de rien voir au delà dans les merveilles de la reproduction des êtres organisés.
Le nombre des étamines ou des parties mâles des plantes, celui des parties femelles ou des pistils, la position de ces étamines et de ces pistils sur les différentes parties de la fleur, ou leur distribution dans îles fleurs, ou sur des individus séparés : tous ces caractères varient dans les différentes espèces de plantes. Dans les espèces les plus communes, les «leux sexes sont réunis sur une même fleur, à laquelle on a donné le nom de Jleur hermaphrodite ; dans d’antres espèces, ils sont réunis sur le même individu, mais sur des fleurs differentes, tandis que dans quelques-unes, les fleurs mâles et les fleurs femelles sont sur des plantes séparées. Quelquefois un individu porte à la fois des fleurs hermaphrodites et des fleurs femelles; dans quelques-unes de ces espèces de plantes, il arrive que les étamines et les pistils des fleurs hermaphrodites ne parviennent pas en même temps à l’état de perfection, ou même que leurs pistils n’y parviennent jamais, et alors le concours îles autres fleurs est nécessaire à la fécondation; dans d’autres espèces, les fleurs hermaphrodites suffiraient seules à la production; ainsi, on aperçoit également, dans les deux cas, un luxe de II. 32
338 ÉLOGE DK M. DK I.INNÉ.
la nature qui, occupée de perpétuer les especes, semble en avoir multiplié les moyens, même au point d’en préparer d’inutiles:
Lorsque les parties mâles et les parties femelles, les étamines et les pistils se trouvent dans une même fleur , leur disposition parait quelquefois s’opposer à la reproduction; mais si le pistil est plus élevé que le sommet des étamines, alors l’anthère des étamines, c’est-à-dire, la vésicule qui les termine, et qui renferme la poussière fécondante, lance avec force cette poussière qui s’élève jusqu’au pistil , ou bien le pistil se courbe pour se joindre aux anthères : si les fleurs sont disposées soit en grappes, soit en épis , les fleurs inférieures sont fécondées par celles qui sont au-dessus; quelquefois les fleurs penchées vers la terre , et dont alors les étamines se trouvent au-dessous du pistil , se relèvent dans le temps de la fécondation, pour donner à ces organes la disposition nécessaire à la reproduction de la plante.
Dans les espèces où ces parties sont placées suides fleurs différentes , mais sur le même individu , le vent, ébranlant les branches des plantes, fait tomber des étamines une pluie de poussière qui est reçue par les pistils.
Enfin, si les individus eux-mêmes sont séparés , les poussières emportées au loin par le vent, répandues dans tout l’espace, et agitées en tout sens, parviennent enfin jusqu’aux fleurs femelles : dans quelques espèces même, des insectes, conformés de manière que les fleurs des deux individus sont nécessaires à leur existence, portent, d’une plante
à l'autre, cette poussière fécondante; tel est, selon M. «le Linné , le véritable secret de cette opération merveilleuse, décrite par Tournefort, et usitée dans les îles de l’Archipel, où les habitants, pour se procurer des figues plus grosses, portent sur les figuiers femelles certains insectes, qu’ils ont auparavant fait éclore sur les figuiers mâles. On dirait que la nature n!a mis, à l’accomplissement de ses desseins, des obstacles en apparence insurmontables, que pour déployer, avec plus de grandeur, sa puissance et ses ressources dans les moyens employés à les surmonter.
Ce fut dans ces parties, construites par la nature avec tant de soin , et destinées par elle à la perpétuité des espèces, que M. de Linné crut devoir chercher les caractères de la classification des plantes.
Les étamines lui servirent pour former les premières grandes divisions, et il tira des pistils les caractères de ses divisions secondaires : pour déterminer ensuite les genres, il employa les autres parties de la fructification , comme le nombre et la forme des semences, la nature des corps destinés à les recevoir et à les protéger, le nombre, l’arrangement des pétales, la forme des fleurs, la structure du calice, qui tantôt enveloppe le fruit après la chute des pétales, tantôt tombe avec eux. A l’égard des espèces , M. de Linné emploie , pour les distinguer, la manière dont les fleurs sont disposées sur la plante, et naissent de ses branches; les parties de structure différente qui enveloppent les fleurs naissantes ou qui les défendent; les vrilles qui soutien-
lient la plante; la forme de ses racines, de sa tige, de ses feuilles; la structure «les boutons destinés à former de nouvelles branches; la manière dont les feuilles nouvelles y sont pliées.
Après avoir formé ce plan, M. de Linné n’avait fait encore qu’une très-petite partie «lu grand ouvrage qu’il méditait : il s’en fallait de beaucoup que toutes les parties des plantes eussent été exactement décrites par les botanistes; il fallait donc faire une étude plus approfondie de toutes les plantes, en examiner toutes les parties, les suivre dans le coure entier de la durée de la plante, observer les diverses formes qu’elles ont «lans les différentes espèces, les changements qu’elles éprouvent «lans chacune, afin de pouvoir distinguer ce qui n’est qu’acci«lentel à l’âge de la plante, au climat ou à la culture, d’avec ce qui est essentiel à l’espèce: il fallait, parmi ces caractères essentiels, choisir les plus frappants, les plus faciles à observer, les plus propres à distinguer chaque espèce de l’espèce voisine; il fallait enfin, pour ces objets nouveaux, créer une langue nouvelle. Tel était le travail ({««'imposait à M. de Linné l’exécution de sa méthode.
On se dispense trop souvent d’estimer ces travaux immenses, en disant qu’ils ne demandent que de la patience et du temps; mais la vie de ceux qui ex«:cutent ces grandes entreprises est-elle plus longue que celle des autres hommes? M. de lânné n’avait pas trente ans , et déjà son ouvrage était presque terminé : quel était donc pour lui ce secret de doubler la durée du temps? N’était-ce pas quelque chose
ÉLOG K l>K M. DE LINNÉ. ?)!\ I
«Je plus que de l’assiduité et de la patience? Et si ce talent de porter rapidement son attention sur une foule d’objets, de les bien voir, de les voir tout entiers, n’est pas le génie de l’observation, cest du moins une qualité très-rare, très-précieuse, et sans laquelle ce génie ne peut exister.
Ce système fit une révolution dans la botanique; la plupart des écoles de l’Europe s’empressèrent de le suivre, et de publier les catalogues de leurs plantes rangées d’après la méthode de Linnæus. La nomenclature des plantes assujettie à un ordre facile à saisir, l’art de les connaître réduit à un petit nombre de principes généraux, rendirent l’étude de la botanique moins pénible et moins rebutante : les nouvelles merveilles que M. de Linné avait découvertes dans les plantes excitèrent un nouvel enthousiasme pour une science qui, déjà si séduisante, parce que l’étude y a presque toujours l’air d’un délassement , l’est surtout dans l’âge où l’on se choisit un objet d’étude. Elle satisfait à la fois l’activité île l’esprit et celle du corps, le besoin du mouvement et celui de l’occupation; elle offre, à un âge avide de jouir, des plaisirs toujours variés, et présentant chaque jour quelque objet nouveau, le travail de chaque jour ne manque presque jamais d’avoir sa récompense : les jouissances sont sans doute moins vives que dans les sciences où la vérité est le prix d’une méditation longue et profonde; niais elles sont plus fréquentes, et elles coûtent moins de peine. Nous ne parlons pas ici de l’utilité plus ou moins grande des différents genres de sciences, et
de lu gloire plus ou moins brillante qu’elles procurent : sans doute ces motifs animent et soutiennent puissamment tous les hommes nés pour de grandes choses; mais quand il s'agit de se livrer à des occupations où le plaisir du travail en est la première récompense, ce n’est jamais que l’attrait de ce plaisir qui détermine notre choix.
Les jeunes botanistes accoururent en foule chercher des instructions auprès de M. de Linné; il les pénétra de son zèle, et bientôt la terre entière fut couverte de ses disciples : la nature fut interrogée à la fois au nom d’un seul homme, de la cime des montagnes de. la Norwége aux sommets des Cordillères et de l’Atlas, des rives du Mississipi aux rives du Gange, des glaces du Groenland aux glaces de l’hémisphère austral.
Tous ces voyages, qui paraîtraient demander qu’un grand roi voulût déployer, en faveur des sciences, sa magnificence et son pouvoir, un simple particulier les fit entreprendre, sans autre force que l’empire du génie sur des âmes également avides d’instruction et de gloire , et sans autre récompense pour ses élèves que l’honneur de rapporter aux pieds de leur maître les richesses qu’ils enlevaient à la nature.
Trois de ces savants , Hasselquist, Forskahl et Lœfling, succombèrent à leurs fatigues; ils moururent éloignés de leur patrie, au milieu de peuples incapables de sentir combien cette mort était glorieuse et touchante, ne remportant d’autre prix d’une vie sacrifiée à l’étude de la vérité, que l’espérance iu-
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certaine qu’un jour le fruit de leurs travaux serait remis à M. de Linné, et que leur nom, réuni au sien, n'échapperait point à la renommée. M. de Linné, en recevant ces restes précieux, pleura ses disciples : il revit leurs ouvrages, les donna au publient cet honneur funèbre leur fit naître des successeurs, que l’exemple de leur mort ne put rebuter.
Le système de Linnæus a sans doute quelques endroits faibles; mais jusqu’ici aucune autre méthode u’a réuni autant d’avantages; peut-être même les défauts qu’on reproche à ce système sont-ils inévitables dans toute méthode artificielle : faut-il pour cela les proscrire et se condamner à marcher à tâtons, parce que le flambeau qu’on nous présente peut s’éteindre quelquefois?
Plusieurs botanistes ont relevé des fautes dans les détails de la méthode de M. de Linné. Quand il a trouvé leurs remarques justes, il s’est corrigé; lorsqu’elles lui ont paru mal fondées, il a fait comme s’il les eût ignorées. « Toutes les discussions dans « les sciences naturelles, du moins lorsqu’elles ont «un objet réel, se réduisent toujours, dit M. ch1 « Linné , à des faits bien ou mal observés, et alors « les efforts réunis de tous les savants ne peuvent « ni établir une erreur, ni ébranler une vérité. » Il n’eût donc combattu que pour son amour-propre; mais le temps qu’il eut consacré à défendre sa gloire, il aimait mieux l’employer à l’accroître par de nouveaux ouvrages.
On a reproché enfin à M. île Linné d’avoir rendu
la nomenclature de la botanique trop facile, et d’avoir par là donné lieu à une foule d’ouvrages médiocres. Cette objection nous parait prouver seulement les progrès que la botanique a faits entre ses mains. Rien ne montre mieux peut-être combien une science est avancée, que la facilité de faire sur cette science des livres médiocres, et la difficulté d’en faire qui contiennent des choses nouvelles.
M. de Linné a publié une longue suite d’observations sur les végétaux et les animaux comparés ensemble. Les végétaux naissent, vivent et meurent comme les animaux; ils se nourrissent, croissent et dépérissent comme eux; ils ont, comme eux, un principe interne de mouvement. M. de Linné observa de plus que les plantes ont des instants de mouvement et de repos, de sommeil et de veille; qu’elles subissent ces alternatives dans des serres où l’on entretient jour et nuit une chaleur égale, et qu'ainsi ces phénomènes ne sont pas l’effet de la chaleur plus ou moins grande, mais de la présence ou de l’absence de la lumière; qu’enfin les feuilles, dans quelques plantes , et les anthères des étamines, dans un plus grand nombre, donnent des signes d’irritabilité. La sensibilité, et le mouvement spontané qui en est la suite, paraissent seuls distinguer la vie des plantes et celle des animaux.
Un observe des rapports encore plus frappants entre l’œuf d’un animal et la semence d’une plante, dans la manière dont les germes sont fécondés, ou dans les lois de leur développement. Enfin, la reproduction par bouture, cette manière de multiplier et
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d’éterniser l’existence d’un même individu, a lieu dans les deux règnes, et forme une sorte d’analogie entre les plantes les plus parfaites et les animaux les plus imparfaits. Aussi quand on observe la chaîne de tous les genres d’animaux, depuis les quadrupèdes jusqu’aux polypes , on voit l’organisation se simplifier, le mouvement spontané et la sensibilité s’affaiblir, et en même temps les organes destinés à recevoir la nourriture se multiplier : le principe de la vie, au lieu d’appartenir seulement à l’individu, se trouver tout entier dans plusieurs de ses parties, et l’animal se rapprocher de la plante jusqu’à n’en être plus séparé que par des nuances imperceptibles.
Ces rapprochements ne sont pas les seuls que M. de Linné ait cru trouver entre les deux règnes; il en a saisi de très-singuliers entre les substances dont les plantes et les animaux sont composés : nous n’entrerons dans aucun détail sur ces idées ingénieuses, mais trop systématiques. Ceux qui n’ont vu dans M. de Linné qu’un simple nomenclateur, et qui font consister le talent d’un naturaliste moins dans l’art de bien voir et de bien lier les faits, que dans celui de former des conjectures hardies et de hasarder des vues générales, ne pourront du moins s’empêcher d’estimer M. de Linné, en lisant cette partie de ses ouvrages.
l^a botanique, quelque immense qu’elle soit dans ses détails, ne suffisait pas à son activité; il osa former le projet de décrire et de classer tous les êtres de la nature : il choisit, pour les caractères du règne animal, les parties destinées aux fonctions les plus
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importantes de la vie: le cerveau ou l’organe d'où partent les nerfs; le cœur, ou en général les viscères dans lesquels réside la force qui fait circuler les liqueurs; les organes de la respiration ; les mamelles; le nombre et la forme des dents ou la figure du bec; le nombre et la forme des parties qui servent au mouvement progressif. Il savait par ses observations qu’une grande ressemblance dans ces parties essentielles annonce nécessairement entre les différentes espèces un grand nombre d’autres rapports. Il aurait pu sans doute étendre aux animaux la méthode qu’il avait employée pour les plantes; mais il craignait que , malgré toute la modestie et la gravité qu’il pourrait mettre dans ses leçons ou dans ses ouvrages , cette méthode n’offrît trop souvent à ses élèves des images que les naturalistes même n’ont pas toujours le privilège de pouvoir contempler avec une entière indifférence: il écarta même, parmi les organes nécessaires aux autres fonctions de la vie , ceux qu’on ne pouvait observer sans des recherches anatomiques; il ne voulait pas qu’on se crût obligé de déchirer les animaux pour parvenir à les connaître. Ainsi, la pureté de ses mœurs et son humanité ont nui peut-être à la perfection, et surtout à l’unité de son système. M. de Linné classa les minéraux presque uniquement d’après leurs formes extérieures. Les chimistes ont fait contre cette méthode «les objections auxquelles il parait bien difficile de répondre: mais les naturalistes, ou du moins les disciples de M. de Linné , en auraient pu faire d’aussi fortes contre un système dont l’ana-
lyse chimique aurait fourni les premiers caractères; d’ailleurs, lorsque M. de Linné a publié sa méthode, l’analyse des substances minérales était bien éloignée du degré de perfection où l’un de ses compatriotes, le célèbre Bergman, l’a portée depuis.
Toute méthode de nomenclature est nécessairement dépendante de l’état des sciences , à l’époque où elle a été proposée ; et ce n’est qu’en la comparant avec leurs progrès, qu’on peut l’apprécier avec justice. Mais, en convenant des défauts attachés à toutes les méthodes artificielles, 011 ne peut s’empêcher de reconnaître qu’il faut, pour les former, joindre une vaste étendue de connaissances au talent de faire des combinaisons et de saisir des rapports; que ces systèmes utiles, nécessaires même pour suivre sans s’égarer Ips détails immenses de l’histoire naturelle, servent encore à faciliter la recherche des vérités générales; et qu’enfin, s’il y a peu de philosophie à prendre ces arrangements méthodiques pour la science elle-même, il y en a bien moins encore à les mépriser.
M. de Linné avait formé dès sa première jeunesse le projet de son système général : il s’en occupa toute sa vie. Aucun naturaliste 11’avait jusqu’à lui conçu un plan si vaste; et si on peut dans l’exécution lui reprocher quelques défauts, c’est encore un prodige qu’un seul homme ait pu le porter à ce point de perfection.
Son Système de la nature eut douze éditions en trente ans; dans chacune il profitait de ses nouvelles observations, des travaux de ses disciples, des
objections de ses critiques : c’était aux sciences plutôt qu’à sa gloire qu’il voulait élever un monument; aussi ne doit-on juger ce grand ouvrage que sur sa dernière édition, et regarder les autres comme des esquisses que l’auteur soumettait au jugement des naturalistes. M. de Linné ne voulut pas que l’histoire naturelle fût entre ses mains une science stérile : en l’appliquant à des choses d’un usage commun, il était utile à ses concitoyens, et il servait en même temps la science qu’il aimait, puisqu’il la rendait plus importante aux yeux de ceux dont le secours pouvait en accélérer les progrès. Ses ouvrages contiennent un traité complet de matière médicale; des dissertations sur les plantes de Suède, qui peuvent être utiles dans la médecine, et remplacer les plantes étrangères; sur celles qui peuvent fournir aux hommes une nourriture saine et agréable, ou qui sont employées dans les arts ; sur les végétaux qui conviennent le mieux à chacune des espèces d’animaux domestiques; sur la manière de juger delà vertu des plantes, soit par les genres où elles sont rangées dans sa méthode, soit par leur saveur ou par leur odeur; sur les terrains qui conviennent à chaque espèce; sur des plantes qui, semées dans des sables mobiles, peuvent les fixer, préserver le pays des dangers auxquels les déplacements accidentels de ces sables l’exposent, et les changer à la longue en des terres fertiles; sur le rapport de la végétation de chaque plante avec les différentes saisons de l’année; sur l’origine de plusieurs substances, comme le baume de Tolu, la sarcocolle, la
gomme gutte qu’on employait depuis longtemps, sans savoir quel arbre les avait produits, et quelles préparations on leur avait fait subir.
Le suffrage de la plupart des compagnies savantes de l’Europe, l’adoption presque générale du système de botanique de Linnæus, avaient appris à la Suède à le regarder comme un savant qui faisait honneur à son pays: ses travaux, dirigés vers le bien public, le montraient à ses compatriotes comme un citoyen utile; l’envie fut réprimée cette fois par l’enthousiasme national. M. de Linné fut le premier homme de lettres décoré de l’ordre de l’Étoile polaire. Cette nouveauté fit peut-être moins d’honneur au savant qui le reçut, qu’aux lumières du gouvernement de Suède : en accordant cette distinction à M. de Linné, ce gouvernement montrait que l’emploi d’éclairer les hommes était à ses yeux une fonction publique, et avait droit aux mêmes récompenses.
M. de Linné obtint, quelques années après, un rang dans la noblesse suédoise; il retrancha alors de son nom la terminaison latine qu’il y avait ajoutée, suivant l’usage de son pays. Mais ce nom était déjà trop illustré pour qu’il fût en son pouvoir de le perdre; et le chevalier Von Linné ne fut jamais que Linnæus pour l’Europe savante, comme le baron de Vérulam n’a jamais été que Bacon pour les philosophes. Les marques de l’estime personnelle des princes sont toujours flatteuses pour un savant qui aime la gloire : quel que soit le prince qui les accorde, elles prouvent du moins une grande célébrité. Celles que M. de Linné reçut de ses souverains
35o ÉLOGE DE M. DE UîfffÉ.
devaient le flatter à d’autres titres : il fut traité par la reine de Suède, sœur du roi de Prusse, avec cette familiarité noble qui honore les souveraius, parce qu’elle fait présumer qu’en se trouvant avec des hommes d’un mérite supérieur, ils seutent qu’ils ont droit de se croire avec leurs égaux.
Le crédit que M. de Linné ne devait qu’aux sciences, il le fit servir tout entier à l’avancement des sciences : l’établissement de l’académie de Stockholm fut en partie son ouvrage; le jardin d’Upsal, remis dans un meilleur ordre, augmenté de vastes serres, construites selon ses vues, devint digne du démonstrateur qui, de toutes les parties de l’Europe, y attirait des disciples.
L’hommage de quelques plantes qui manquaient à ce jardin si riche était un tribut que tous les amateurs de botanique croyaient devoir à M. de Linné; et lorsque le roi de Suède vint en France, le feu roi le chargea de remettre à l’illustre professeur d’üpsal des graines rares qu’il avait recueillies dans son jardin de Trianon.
Si nous ajoutons à ce que nous avons dit de M. de lânné, qu'il remplit pendant plusieurs années les fonctions de secrétaire de l’académie d’Upsal; qu’il donnait exactement des leçons de botanique et de médecine ; enfin , qu’il publia une foule de dissertations sur des objets particuliers d'histoire naturelle, de botanique et de médecine, qui toutes renferment des vues ingénieuses et quelquefois profondes, nous aurons donné une idée de la vie de cet homme célèbre.
Elle fut heureuse jusqu’à soixante ans; sa santé ne fut altérée avant cette époque que par une violente attaque de goutte, dont il prévint les retours par l’usage des fraises. II avait fait un mariage heureux qui lui a donné trois filles et un fils digne de lui succéder. Il passa des jours tranquilles, glorieux, occupés, au milieu de ses disciples, qui étaient ses amis, jouissant de sa gloire, que chaque jour il augmentait encore, de la reconnaissance de son pays, et de cette considération publique que la célébrité et le talent ne peuvent donner, à moins qu’ils ne soient unis à un caractère qui force l’envie au respect. Sensible avec ses amis, aimable et gai dans la société intime; noble avec les grands, simple et bon avec ses inférieurs, on ne le vit jamais acheter par des bassesses le droit de faire éprouver des hauteurs, d’autant moins jaloux d’affecter une supériorité précaire qu’il était plus sxir d’en avoir une réelle. Riche des bienfaits de la cour, il ne quitta jamais cette simplicité de vie dont on ne peut s’écarter sans en être puni par le ridicule et par l’ennui.
Il employa pour sa nation ce qu’il avait reçu d’elle : son seul luxe était un muséum immense; monument glorieux pour la Suède, puisqu’il était la collection des tributs que les naturalistes du Nord avaient consacrés à celui que, d’une voix unanime, ils avaient nommé leur chef et leur maître.
Frappé, an mois d’août 1776, d’une apoplexie qui détruisit ses forces, affaiblit sa mémoire, et le conduisit au tombeau, par un dépérissement lent et insensible, ce muséum était encore sa consolation ;
35u ÉLOGE DE M. DE USXÉ.
chaque jour, la reconnaissance de ses disciples lui présentait de nouvelles merveilles produites par la nature, aux extrémités du globe : on eût cru voir des enfants occupés de consoler les derniers jours d'un père chéri. Devenu enfin incapable d’agir et de penser, il goûtait encore quelque plaisir en parcourant de ses yeux éteints, les plantes nouvelles que son disciple Thunberg venait de lui envoyer des extrémités de l’Asie.
Très-peu de temps après son attaque d’apoplexie, il dressa lui-même une courte notice de sa vie, et il voulut quelle fut envoyée à l’Académie, pour servir de matériaux à son éloge. C’est avec une égale simplicité qu’il y parle de ses travaux, de ses découvertes, ou qu’il convient de ses défauts. Il avoue qu’il fut peut-être trop facile à s’émouvoir, ou à s'irriter; que, lent à embrasser une opinion, il tenait peut-être avec trop d’opiniâtreté à celles qu’il avait une fois adoptées; qu’il ne souffrit avec assez de modération, ni les critiques qui s’élevèrent contre lui, ni les contradictions qu’il éprouva de la part de ses rivaux. Ces aveux prouvent seulement que M. de I.inné eut pour la gloire une passion véritable, et que cette passion a, comme toutes les autres, ses excès et ses faiblesses : mais combien peu d’hommes ont comme lui le courage d'avouer ces faiblesses, et surtout le courage plus rare d’eu souffrir seuls et en secret? Car, en jugeant M. de Linné d’après sa conduite, personne ne l’eût soupçonné de ces défauts; et pour qu’ils fussent connus, il a fallu qu’il les révélât.
ÉLOGE DE M. UE l.INMÉ.
Ainsi ce soin de s’occuper de son éloge, qui dans uu autre eût été peut-être l'effet d’un vain amourpropre, ne fut chez lui qu’une nouvelle marque de son amour pour la vérité. Après avoir combattu toute sa vie contre les erreurs, il ne voulut pas laisser subsister celles que l’admiration ou l’envie auraient pu accréditer pour ou contre lui.
L’extrême laconisme des ouvrages de M. de Linné, l’usage peut-être trop fréquent de termes techniques, souvent tirés du grec, sa manière de tout réduire en tables, en rendent la lecture difficile : il faut les étudier plutôt que les lire. A la vérité, on en est dédommagé par la précision des idées, et par l’avantage de voir d’un coup d’œil un plus grand nombre de résultats. M. de Linné trouvait sans doute que plus la vérité est nue, plus elle est belle, et que les ornements dont on cherche à la parer ne font que la cacher. Il songeait à former des naturalistes, plus qu’à amuser des amateurs; il voulait des disciples, et dédaignait de chercher des prôneurs.
11 n’ignorait pas, néanmoins, combien il est utile de répandre le goût des véritables sciences dans toutes les classes d’hommes qui peuvent avoir sur le bonheur des nations une influence plus ou moins grande : il savait qu’après avoir obtenu la gloire de reculer les bornes des sciences, il restait au philosophe l’obîigation de les rendre utiles, et qu’elles n’étaient utiles qu’autant qu’elles devenaient populaires : mais pour faire goûter les sciences à des hommes dissipés, avides de plaisir, ennemis du travail, moins jaloux de savoir que de se faire honneur II. 23
de ce qu’ils savent, il faut avoir l’art de s’emparer de leur imagination par des peintures séduisantes, de soutenir leur attention par des traits ingénieux ou brillants, de réduire la science à des résultats piquants et faciles à saisir. M. de Linné sentit que cet art lui manquait, et peut-être même eut-il l’injustice de le mépriser, comme le talent de ceux que la nature a formés pour publier et non pour découvrir ses secrets.
Ce n’est pas que dans les ouvrages qu’il a donnés en sa langue naturelle, ses compatriotes n’aient trouvé un style élégant et agréable, et le genre d’éloquence le plus rare de tous, le seul aussi peut-être qui convienne vraiment à des ouvrages philosophiques, qui consiste à renfermer beaucoup d’idées en peu de mots, et à exprimer dans un style noble et simple des vérités neuves et importantes : mais cette éloquence n’est pas celle qui frappe le grand nombre ; et comme c’est aux passions des hommes qu’il faut parler si l’on veut.les conduire, c’est à leur imagination qu’il faut s’adresser si l’on aspire à régner sur leurs goûts ou sur leurs opinions.
On voit dominer dans tous les ouvrages de M. de Linné un grand respect pour la Providenee, une vive admiration de la grandeur, de la sagesse de ses vues, une tendre reconnaissance pour ses bienfaits : ce sentiment n’était point en lui une croyance inspirée par l’éducation ; ce n’était pas même cette conviction que l’on conserve après avoir examiné et discuté une fois dans sa vie les preuves d’une opinion. Il croyait à la Providence, parce que chaque jour, de
nouvelles observations sur la nature lui en fournissaient de nouvelles preuves: il y croyait, parce que chaque jour il la voyait agir sous ses yeux.
« L’homme physique qui use de la nature est ,
« disait-il, comme un roi qui a droit d’exiger de ses « sujets ce qui est nécessaire à ses besoins, et qui les *> fait servir à l’accomplissement de ses desseins; s’il « abuse de son pouvoir, il apprend bientôt, par la « résistance de ses sujets même, que les rois ont été « établis pour les peuples, et non les peuples pour les
* rois, et qu’il n’a reçu l’empire sur la nature que pour « servir à conserver dans l’univers l’ordre que la Pro- « vidence y a établi. Ainsi, tandis que les végétaux « fournissent à tous les animaux leur nourriture,
« une retraite, un abri pour les générations nais- « santés, ces mêmes animaux, quelquefois nécesu saires à la reproduction des plantes, servent en- « core, par la destruction même qu’ils font des vé- « gétaux , à maintenir entre les différentes espèces « un équilibre qui en assure la perpétuité. L’on peut « dire en un sens que les animaux ont été formés « pour les plantes , comme les plantes pour les ani-
* maux; ou plutôt toutes les parties de la nature
» subordonnées entre elles, mais nécessaires l’une à « l’autre, forment un ensemble aussi frappant par a l’unité du plan que par la sagesse des vues de son « auteur. » •
L’existence des poisons n’était même, pour M. de Linné, qu’une raison de plus d’admirer les soins de la Providence pour l’espèce humaine. « La nature , « disait-il, n’a préparé des poisons dans l’ordre phy-
356 ÉLOGE DE M. 1>E L1NJIÉ.
« sique, que pour assurer à l’homme des remèdes K contre les maladies rebelles et invétérées, comme, «dans l'ordre moral, elle abandonne quelquefois « les peuples à des tyrans, qui deviennent entre ses « mains des moyens violents, mais efficaces, de rap- « peler à la vie des nations engourdies et corrom- « pues. »
M. de Linné , préparé depuis longtemps à la mort par l’affaiblissement de ses organes, la reçut comme un doux sommeil qui délivre d’un état de langueur et d’angoisses.
Il mourut vers la fin du mois de janvier 1778, regretté de sa famille et de ses disciples, qui le chérissaient comme un père, parce qu’ils en avaient trouvé en lui la tendresse vive et désintéressée; honoré des regrets d’une nation généreuse, passionnée pour toutes les espèces de gloire, capable d’enthousiasme, parce quelle l’est d’héroïsme, et qui n’attend point, pour rendre hommage à ses grands hommes, qu’ils ne puissent plus jouir des honneurs qu’elle leur décerne.
Après la mort de M. de Linné, le roi de Suède lui a fait élever un monument à côté de celui que le même prince a consacré à ce Descartes, qui , négligé dans sa patrie, après sa mort comme pendant sa vie , attend encore de ses compatriotes les honneurs que les étrangers lui ont prodigués.
Un temple digne de la magnificence de Rome et du goût d’Athenes a remplacé dans cette capitale l’église modeste où les cendres de Descartes avaient été déposées; et la France peut espérer d’y voir en-
fin , ce qui serait le plus bel ornement de ce temple, un mausolée de Descartes, qui acquittât envers lui la dette de la nation.
Nous n’oublierons pas ici un autre monument qu’un des disciples de M. de Linné lui a consacré dans l’église d’Edimbourg, monument plus glorieux peut-être pour le savant suédois que celui qu’il a obtenu dans sa patrie, parce qu’érigé au milieu d’une nation étrangère, il est l’hommage d’une admiration absolument désintéressée.
La place d’associé étranger que M. de Linné occupait à l’Académie des sciences, a été remplie par M. Pringle, premier médecin de la reine d’Angleterre, et ci-devant président de la Société royale.
Joseph de Jussieu, associé de l’Académie des sciences, docteur en médecine de la faculté de Paris, naquit à Lyon le 3 septembre i 704 ; il était frère île MM. Antoine et Bernard de Jussieu, et le dernier de seize enfants. Cette famille nombreuse a donné dans le même temps trois botanistes à l’Académie, illustration unique jusqu’à présent dans l’histoire des sciences.
Formé par ses frères plus âgés que lui , et qui étaient déjà célèbres dans la botanique lorsqu’il ne faisait que sortir de l’enfance, son premier penchant le portait à suivre la même carrière ; cependant il
était né avec une de ces imaginations vives qui. Lorsqu’elles sont jointes à uu esprit juste et à un cœur droit, peuvent rendre inconstant dans la jeunesse, mais ne laissent plus dans l’àge mûr qu’une activité utile : abandonnant bientôt son premier projet , il quitta l'étude de la botanique pour celle des mathématiques, et la profession de médecin pour l’état d’ingénieur. Il acquit alors des connaissances que souvent dans la suite il eut occasion d’employer, et que peut-être on devrait regarder comme un préliminaire essentiel daus tontes les sciences naturelles, soit parce que dans chacune il se présente des questions où l’application de ces connaissances est nécessaire , soit parce que ces mêmes connaissances donnent à ceux qui les cultivent l’habitude d’être plus difficiles sur les définitions et sur les preuves. A mesure que les sciences se sont étendues, leur distinction a été plus absolue et leurs limites plus marquées ; mais il serait peut-être aussi nuisible à leur progrès de trop les isoler que de trop les confondre. Après celte diversion, qui fut très-courte, M. de Jussieu revint à des occupations vers lesquelles il se sentait rappelé, parce quelles lui étaieut communes avec des frères qu’il chérissait.
En 1735, il fut choisi, comme botaniste, pour accompagner au Pérou les astronomes de l’Académie; il les suivit dans ce voyage célèbre, profitant des relâches les moins longues pour envoyer à ses frères les plantes et les graines qu’il recueillait. Arrêté plus d’une fois par des maladies courtes et violentes, il s’en relevait pour se livrer avec une ardeur
ELOGE DE M. DE JUSSIFtJ.
plus grande aux fatigues qui les lui avaient causées; il n’avait qu’une seule crainte, et ne voyait qu’un danger, celui de quitter uri pays sans l’avoir observé.
A la vérité, l’amour des sciences n’était pas la seule passion qui l’animât; on voit, par ses lettres, que l’idée du plaisir qu’il préparait à ses frères par chacun de ses envois, eût suffi pour lui faire tout risquer et tout supporter.
Les astronomes virent, avec quelque surprise, que le botaniste qu’on leur avait associé était en même temps un mathématicien éclairé, capable de concourir avec eux aux opérations astronomiques. M. Bougtier a dit, après son retour, qu’aucun de ses coopérateurs ne lui avait été plus utile que M. de Jussieu. M. Bouguer allait même plus loin; mais il avait eu à combattre , dans ses confrères , quelques prétentions très-excusables sans doute, si on songe qu’il était bien naturel d’être jaloux d’une gloire qui avait tant coûté; et il n’avait trouvé dans M. de Jussieu que de la docilité çt du zèle.
Pendant le temps employé aux travaux astronomiques, M. de Jussieu observa les différentes espèces d’arbres qui donnent le quinquina, les caractères botaniques qui distinguent chaque espèce, le degré de vertu de chacune, les arbres dont on mêle frauduleusement l’écorce avec celle du quinquina ; il apprit aux habitants mêmes du pays à employer cette écorce avec méthode, à en reconnaître les différentes espèces, à en tirer la matière extractive : luimême prépara une quantité considérable d’extrait
36o ÉLOGE DE M. DK JI'SSIElf.
de quinquina, pour l’envoyer à ses frères. Cet extrait s’est trouvé plus efficace que celui qu’on prépare en France; et si, comme le croyait M. de Jussieu, l’extrait peut dans tous les cas être substitué à l’écorce elle-même, peut-être il serait utile que l’usage d’envoyer le quinquina sous cette forme s’établît dans le commerce; le transport serait moins embarrassant, la vertu du quinquina s’altérerait moins , et la fraude ne serait vraisemblablement ni plus facile, ni plus dangereuse, ni plus embarrassante à reconnaître.
Cependant les astronomes avaient rempli l’objet de leur voyage , et ils se préparaient à retourner en Europe. Sept ans de travaux pénibles eussent pu suffire au zèle de M. de Jussieu; il eût revu une famille chérie, il eût joui de la gloire de ses recherches; mais il n’avait vu encore que des contrées habitées par des Européens, défigurées par la culture, ou du moins parcourues avant lui par quelques voyageurs; et il laissait derrière lui des pays immenses, où une foule d’objets nouveaux devaient frapper les yeux du premier observateur qui oserait y pénétrer, où la nature seule avait réglé la disposition des végétaux , et donné à la terre les plantes qu’elle devait produire : il savait que les découvertes y seraient plus faciles et moins glorieuses, que le voyage serait plus pénible; mais il sentait aussi qu’à chaque pas il pouvait espérer ou le plaisir de voir une chose nouvelle, ou la satisfaction de faire une observation utile. M. de Jussieu ne put se résoudre à quitter le Pérou sans avoir parcouru ces contrées
ÉLOGE I>K M. DK JUSSIEU. 36i
inconnues : la difficulté de tirer des secours de l’Europe n’était pas un obstacle pour lui ; il était médecin, et un médecin français était regardé dans ces pays à peu près comme dans l’ancienne Grèce on regardait cette famille des rois de Carie, longtemps dépositaire presque unique des secrets de la médecine, et à laquelle un peuple enthousiaste dans sa reconnaissance avait supposé une origine céleste. L’admiration pour M. de Jussieu eut une manière de s’exprimer bien différente de celle des anciens Grecs : il reçut une défense absolue de sortir jusqu’à la fin d'une maladie épidémique dans laquelle on avait eu besoin de son secours; ou décerna des peines contre quiconque favoriserait son évasion ; on promit une récompense à celui qui l’arrêterait s’il passait la frontière. Ces précautions honorables et tyranniques étaient bien inutiles : on eût pu s’en reposer sur son zèle pour l’humanité. Si cette partie du voyage de M. de Jussieu a été perdue pour la botanique, elle servira au moins à l’histoire de la médecine; on a trouvé dans ses papiers des détails intéressants sur la marche de la petite-vérole au Pérou, sur les maladies épidémiques de ce pays, sur une maladie singulière qui suivit une éruption du Cotopaxi, et à laquelle on donna le nom de ce volcan.
Retenu, et par les fonctions de médecin , et par plusieurs maladies violentes auxquelles il ne put échapper, M. de Jussieu ne commença ses nouveaux voyages qu’en 1747; c’est alors qu'il parcourut plusieurs pays sauvages et inhabités. Il fallait traverser
'6Gl ÉLOGE DE M. DE JUSSIEU.
des lacs immenses sur de petits bateaux de jonc, passer des torrents sur des ponts de corde de cent pieds de long; ailleurs, de longues pièces de bois, appuyées sur les bords de la rivière , et sur des rochers placés au milieu et beaucoup plus bas que les rives, composaient un pont formé de deux plans inclinés très-rapides; d’autres fois, le pont était fait de bateaux de jonc, recouverts par des fascines, et supportés par des câbles du même jonc, étendus d’un bord du torrent à l’autre. M. de Jussieu nous a laissé des dessins de ces ponts, monuments hardis de l’industrie d’un peuple ingénieux et sauvage.
Il fut obligé de gravir sur des rochers qui servent de retraite au reste des anciens habitants du pays, à qui on donne le nom de rebelles, parce qu’ils défendent leur indépendance naturelle, et qu’ils traitent en ennemis les Européens et leurs esclaves; mais ils respectèrent M. de Jussieu, comme s’ils eussent senti que, ministre de paix et de lumière, occupé de chercher des remèdes à des maux communs à tous les hommes, il était le compatriote et l’ami de tous les peuples.
Il parcourut des déserts où la rigueur du froid a détruit toute végétation; réduit à vivre de biscuit et de fromage sec; abandonné et dépouillé par ses domestiques, peut-être ne dut-il la vie qu’à l'indulgence excessive avec laquelle on traite les voleurs au Pérou ; ils auraient eu tout à risquer et peu à gagner, en se débarrassant, par un crime de plus, d’un dénonciateur et d’un témoin: enfin, seul au milieu de ces déserts, il perd subitement la vue : cet
état borrible ne dura qu’un jour; mais qui peut apprécier la longue et terrible durée d’un tel jour?
C’est à travers tant de fatigues et de dangers que M. de Jussieu parvint à un pays fertile, riche en plantes jusqu’alors ignorées de l’Europe; mais à peine les a-t-il recueillies, qu’il se livre à de nouveaux dangers : il marche au milieu des précipices dans un pays inhabité, où il découvre les restes immenses des forteresses que les Incas opposaient aux incursions des sauvages. Ces vastes contrées étaient devenues désertes; placées près du Paraguay, toute communication leur était interdite avec ce pays, où l’on croyait alors que les jésuites avaient fondé un empire, et où ils n’avaient réellement établi que des couvents et des comptoirs : de là il passe à la province de Losmoxos, traversant des pays marécageux et brûlants, dévoré par le soleil, et plongé dans la fange jusqu’aux genoux, vivant de millet et de maïs, forcé de passer la nuit sur les arbres, et d’abandonner la terre aux reptiles : enfin , après avoir vu tout ce que les provinces éloignées des côtes pouvaient lui offrir d’objets nouveaux , il se retrouva , en 1 75a, au Potosi.
La plus grande partie des découvertes faites dans ces voyages est perdue pour nous; nous ne pouvons en présenter que quelques fragments, bien propres à augmenter nos regrets.
M. de Jussieu décrivit l’espèce de cannelle qui croît sur les montagnes du pays de los Canelos; il ramassa dans une des vallées des Cordillères l’héliotrope odorant, et la pervenche, naturalisée depuis
parmi (tous, il visita plusieurs mines d’argent, observa et décrivit les procédés employés dans la mine de mercure de Guancavelica. Il examina la montagne de Pumacanche, qu’il croit entièrement formée d’aimant, ainsi que les montagnes voisines. Il observa des sources d’eau chaude , qui s’élancent des montagnes glacées de Tunguraga et de Vilcanose. Il trouva dans les montagnes du Pérou ces ossements immenses, étrangers au sol où ils sont déposés, et que la nature a semés dans les entrailles de la terre, comme des monuments de ces temps où la mémoire des hommes ne peut atteindre; mais il observa une hauteur au-dessus de laquelle ces productions animales ne se trouvent plus; c’est là que l’empire de la mer a ses limites, ou, du moins, c’est là qu’il ne reste plus de vestiges de son empire. II se procura sur les bords du lac Chicuito une collection nombreuse de différentes espèces d’oiseaux aquatiques, nouvelles pour nous. Il observa, dans la province de los Yungas, le coca, cette plante si nécessaire aux Péruviens enchaînés dans les mines, ressource que la nature avait mise en dépôt dans ces contrées, comme une consolation et un soutien contre les maux que cause à leurs habitants la dureté des Européens. Ces victimes de l’avarice mâchent sans cesse les feuilles de cette plante, séchées et saupoudrées de cendre de quinoa ; ces sucs restaurateurs soutiennent leurs forces, relèvent leur âme abattue par l’oppression, et leur donnent le courage de supporter le travail et la servitude.
M. de Jussieu ne se borna point à l’histoire natu-
ÉLOGE DE M. DE JUSSIEU. SÔâ
relie, ou plutôt il chercha à compléter son travail, en y ajoutant la carte des pays qu’il avait vus. En parcourant ses journaux, dont nous ne donnons ici qu’une faible esquisse, on sent que si aucune partie de ses travaux n’eût été perdue, il nous eût fait connaître le Pérou mieux que nous ne connaissons encore plusieurs parties de l’Europe.
Arrivé dans le Potosi, M. de Jussieu, qui cependant sentait déjà les premières atteintes des infirmités dont il a été la victime, non-seulement y pratique la médecine, mais il l’enseigne aux médecins espagnols et péruviens; il leur apprend à connaître les vertus des plantes, lève les cartes de la province, examine les mines, réforme les travaux publics; enfin, on ne lui permet point de partir qu’il n’ait rétabli un pont nécessaire à la communication du pays, et ruiné depuis vingt ans; c’était pour la seconde fois qu’il éprouvait la même violence, et qu’on récompensait son talent et son zèle par la perte de sa liberté. Le botaniste redevient ingénieur, il reconstruit le pont, forme des digues qui doivent retenir le fleuve grossi par des torrents, rétablit des chemins. Ainsi, dans les premiers âges des nations, tous les arts, toutes les sciences appartenaient à un seul homme. Une pyramide , élevée aux dépens du public, atteste la reconnaissance du pays pour M. de Jussieu, et la violence qu’on lui avait faite, violence dont cette pyramide était une sorte de réparation; car ceux qui peuvent tout croient trop aisément que par des marques d’honneur ils peuvent aussi compenser ou réparer une injustice.
Quatre années furent employées à ces travaux, l^e gouverneur du pays, M. de Xauregui, qui logeait chez lui M. de Jussieu, lui avait des obligations personnelles du soin qu’il avait pris de sa famille ; il le retint un an, le flattant de l’espérance de le ramener bientôt sur les côtes, et de le conduire en Europe. Cette année écoulée, M. de Jussieu revint avec M. de Xauregui à Lima, par une autre route que celle qu’il avait prise en quittant cette ville, et y arriva vers la fin de décembre 1735.
Il n’aspirait d’abord qu’à retourner dans sa patrie; sa santé était affaiblie , et son courage commençait à l’abandonner ; M. de Xauregui partit sans lui, soit qu’il ne voulût pas exposer M. de Jussieu aux fatigues du voyage par le cap Horn, soit qu’il désirât laisser auprès de sa femme un médecin habile, et nécessaire à sa santé. M. de Jussieu resté à Lima, ne recevant de sa patrie aucun secours, privé de ses appointements, comme si, en s’obstinant à rendre son travail plus complet, il eût mérité d’en perdre la récompense, fut obligé de se livrer de nouveau à la pratique de la médecine. La géométrie, seule étude qui le satisfit par l’évidence de ses démonstrations (ce sont ses termes), occupait le reste de son temps; il ne voyait plus dans la botanique qu’une science à laquelle il avait sacrifié sa santé et sa fortune, qui ne l’avait pas même récompensé, par la gloire, de ce qu’elle lui avait coûté. Iæ plaisir de nourrir la passion plus constante et plus heureuse de ses frères, aurait suffi pour soutenir son courage; mais on lui mandait souvent que ses envois de graines et de plantes
avaient été perdus. Enfin, il apprit la mort de son frère aîné : cette nouvelle le consterna. Je ne puis penser à lui, écrivait-il, sans que mon sang ne se gèle et que mon cœur ne se couvre, d’un voile noir; ce n est point un frère , cest mon père que fai perdu.
Vers 1761, le départ de madame de Xauregui, que la santé de M. de Jussieu ne lui permit pas de suivre, mit le comble à ses maux; il devint sujet à de fréquents vertiges, sa mémoire s’affaiblit; il continuait cependant de voir des malades, fuyant les grands, dont la confiance inquiète et exigeante lui paraissait un esclavage ; préférant les pauvres, donnant l’exemple du désintéressement dans des pays où le seul amour de l’or attire les Européens; consumé du regret de vivre loin de sa patrie, et manquant de courage pour vaincre les obstacles qui le retenaient; ne pouvant supporter l’idée de rester au Pérou, et ne voyant qu’avec effroi les dangers et la fatigue du retour; conservant sa générosité et ses vertus, mais trop faible pour se défendre contre ceux qui ne craignaient point d’en abuser; encore utile aux autres, et devenu inutile à lui-même : enfin ses véritables amis sentirent combien son départ devenait nécessaire, ils l’y déterminèrent, et il quitta Lima, où ce départ fut regardé par le peuple comme mi malheur public. Cet homme, qui avait été pendant vingt ans le bienfaiteur du pays où il avait vécu, fut obligé d’emprunter pour subvenir aux frais de son voyage.
Sa tète avait perdu son activité et ses forces; son âme était épuisée, mais sa raison était saine encore.
Le voyage rétablit sa santé; mais sa tète s’affaiblit «le plus en plus: il revint à Paris en 1771, après trente-six ans d’absence, retrouver son frère, le reconnaître et pleurer dans ses bras. Il savait encore qu’il avait un frère et qu’il l’aimait; mais ce fut la seule chose dont il eût conservé le souvenir, ou plutôt le sentiment; ses découvertes, ses vues, ses travaux, le fruit de quarante années consacrées aux sciences, ses chagrins, ses malheurs, tout était effacé île sa mémoire. Un frère malheureux, reçu dans une famille vertueuse, un martyr de la botanique, recueilli dans une maison qu’on pourrait appeler le sanctuaire de cette science, fut traité avec le respect qu’on devait à son malheur et à la cause de ce malheur; on lui prodigua les soins, ils furent inutiles. Il vit mourir ce frère qu’il avait taut aimé; mais il était devenu incapable de sentir sa perte, et, par une espèce de compensation dont il faut rendre grâce à la nature, son état lui épargna du moins le sentiment de cette dernière infortune. Ses neveux, à qui il restait seul, lui donnèrent toutes les marques de tendresse qu’il pouvait recevoir; ils cherchaient à prolonger, à adoucir sa vie, à conserver longtemps les restes respectables d’un vieillard qui, assez malheureux pour avoir perdu jusqu’au souvenir de ce qu’il avait été, méritait que les autres en gardassent la mémoire.
Il recevait ces secours avec une sensibilité et une douceur touchantes ; privé de la mémoire, incapable de sentir combien il avait de droits à tout ce qu'on faisait pour lui, les soins de chaque jour lui parais-
FIOGK DF. M. DE JUSSIKU.
soient un nouveau bienfait, auquel il répondait chaque jour par une reconnaissance nouvelle, et l’état où il était tombé lui avait laissé son caractère naturellement doux et sensible. Bientôt sa vie 11e fut plus qu’un assoupissement continuel, ses membres se retirèrent, et il mourut de la gangrène, après huit jours de souffrances, le 11 avril 1779, âgé de plus de soixante-quatorze ans.
Telle fut la fin de quarante ans de travaux, et de quinze ans de malheurs.
M. de Jussieu avait été fait adjoint-botaniste de l’Académie en 1743, lorsqu’il était au Pérou : en 1758 on le nomma associé-vétéran, à cause de sa longue absence. Son état, à son retour, ne lui permit point île paraître à nos assemblées, et, par une singularité unique, il fut académicien pendant trente-six ans, sans avoir jamais paru à l’Académie; il a consacré aux sciences sa vie entière, et n’a pas même publié un seul mémoire.
M.de Jussieu, son neveu, croit devoir à la mémoire de son oncle, de donner un journal détaillé de son voyage, de publier ceux de ses travaux que les naufrages et les accidents ont épargnés; c’est là qu’011 pourra juger de tout ce qu’on a perdu, et qu’on verra combien d’estime et de reconnaissance on devait à cet homme oublié, maltraité même pendant sa vie, et qui a fait aux sciences et à l'humanité le sacrifice le plus entier peut-être dont les annales des sciences puissent s’honorer.
370 ELOGE DF. M . LE COMTE d’aRCI.
ÉLOGE de m. LE COMTE D’ARCI.
Patrice d’Arci, pensionnaire-géomètre de l’Académie des sciences, maréchal des camps et armées du roi, chevalier de l’ordre de Saint-Louis, et commandeur de l’ordre de Saint-Lazare, naquit à Galway en Irlande, le 17 septembre 1735, de Jean d’Arci et de Jeanne Linch, fille de Robert Linch, chevalierbaronnet.
Les comtes d’Holderness en Angleterre, dont le nom est d 'Arci, regardent la famille des d’Arci d’Irlande comme issue de la même souche que la leur, et sortie d’un second mariage de Jean d’Arci , lord justicier d’Irlande, sous Édouard III. La maison d’Arci, comme les autres maisons anglaises dont le nom est français et dont la source est inconnue, fait remonter son origine à l’un des chevaliers normands qui suivirent en Angleterre Guillaume le Conquérant. Nous ne nous arrêterons point sur ces détails, bien peu importants aux yeux d’une compagnie savante, où les ouvrages sont tout, et où les titres ne sont rien : mais les confrères de M. le comte d’Arci peuvent voir avec intérêt que la France a quelque droit de le revendiquer sur l’Irlande.
Ses parents, à la fois jacobites et catholiques, étaient opprimés, à ce dernier titre, sous des lois cruelles, indignes de la sagesse et de l’humanité des lois anglaises, mais qu’une fausse politique avait cru nécessaires dans le siècle dernier : ils avaient mieux aimé renoncer à leurs droits qu’à la fidélité qu’ils
ÉLÔGE DE M. LE COMTE d'aRCI. ^71
avaient vouée à leur religion et à la famille des Stuarts.
La France est l’asile naturel des Irlandais catholiques qui annoncent de l’activité et des talents, et que les lois de leur patrie condamnent à l’inutilité et k l’inaction. Le jeune d’Arci fut envoyé à Paris en 1739, auprès d’un de ses oncles; le hasard le plaça dans la maison où logeait M. Clairaut le père; il devint son élève, et mérita bientôt d’être le disciple ou plutôt le compagnon d’étude de M. Clairaut le fils : c’était à l’époque où la France commençait à reprendre dans les sciences mathématiques le rang qu’elle avait perdu après la mort de Descartes et de Pascal, et qu’elle a su conserver depuis. M. d’Arci fit des progrès rapides : après trois ans d'étude, âgé seulement de dix-sept ans, il donna une nouvelle solution du problème de la courbe d’égale pression dans un milieu résistant. Les ouvrages de la jeunesse de M. Clairaut avaient accoutumé à de plus grands prodiges; mais c’était beaucoup alors que de savoir à dix-sept ans les principes de la mécanique transcendante et ceux du calcul intégral; de mettre en équation un problème de dynamique, et de construire une équation différentielle du troisième ordre, à laquelle la méthode de M. d’Arci l’avait conduit : d’ailleurs il joignait à sa solution des remarques qui annonçaient une sagacité dont il donna des preuves plus certaines dès l’année suivante, par la solution d’un nouveau problème, solution qui obtint également les suffrages de l’Académie. Il s’agissait de déterminer la courbe que décrit dans l’espace un corps
37 1 ÉLOGE UE M. LE COMTE u’aRCI.
pesant qui glisse par son poids le long d lin plau mobile, en même temps que la pression de ce corps fait mouvoir horizontalement le plau qui le porte; à la vérité, ce problème avait été résolu par MM. Jean Bernoulli et Clairaut; mais dans la solution qu’en donne M. d’Arci, par une méthode qui lui est propre, on aperçoit déjà l’empreinte de son talent, et même de ce caractère original qui se retrouve dans toutes ses produtions.
La guerre vint alors enlever aux sciences M. le chevalier d’Arci (c’est le nom qu’il prit en entrant au service, et que nous lui conserverons dans cet éloge, parce que c’est celui sous lequel il a publié tous ses ouvrages); il fit, comme capitaine dans le régiment de Coudé, deux campagnes en Allemagne et une en Flandre : en 1 746 il fut destiné à se joindre au secours que le roi envoyait au Prétendant, qui avait débarqué en Écosse. C’était pour sa patrie, pour sa famille, pour les droits de celui qu’il regardait comme son prince , que M. d’Arci allait combattre; son espérance fut trompée , une flotte anglaise enleva le convoi; on avait espéré qu’il échapperait à la faveur de l’obscurité, mais il fut découvert par l’amiral Ruowles , à l’aide d’une lunette de nuit, instrument qui commençait alors à être connu en Angleterre. Né en Irlande, M. d’Arci avait été pris en portant les armes contre le gouvernement de sa patrie; la loi le condamnait, mais l’humanité, la justice et la politique engagèrent à le traiter comme un officier français.
Les infortunes du Prétendant n’avaient pu rien
ÉLOGE DE M. LE COMTE n’\RCI. ?>~] i
changer à ses droits; non-seulement M. le chevalier d’Arci continua de le regarder comme le fils et l’héritier de son souverain, mais il conserva le même attachement pour la personne du prince Édouard. 11 défendait les vertus ou les talents qu'il avait cru voir en lui , avec le même zèle qu’il avait défendu ses droits à la couronne d’Angleterre : il avait été prêt à répandre son sang pour le replacer sur le trône de ses ancêtres; il eût soutenu , aux mêmes risques, qu’il était digne d’y remonter. Enfin , lorsque la France eut refusé un asile à un descendant de Henri IV, lorsque Rome eut abandonné la cause d’un prince dont l’aieul avait perdu trois couronnes par son zèle pour la religion catholique; lorsque la voix publique jugeait avec tant de sévérité un prince malheureux, dont l’âme n’avait pu résister à une si longue suite de revers, M. d’Arci ne fut point ébranlé.
I-a maison des Stuarts semble n’avoir été montrée au monde que pour donner aux rois une leçon du malheur et des dangers attachés à la puissance souveraine ; elle seule, parmi tant de familles détrônées, a vu, dans l’espace de soixante ans, deux tètes couronnées tomber sous la hache des bourreaux , par des assassinats revêtus des formes de la justice. Mais aucune famille aussi n’a conservé plus longtemps, après sa chute, des partisans si zélés. Il est impossible, cependant, d’attribuer ce zèle ni à l’attachement pour la religion catholique , qui avait été le prétexte ou la cause des malheurs de Jacques II, puisque des protestants de toutes les sectes ont partagé ce sentiment; ni à des vues ambitieuses, puis-
3^4 ÉLOGE UE M. LE COMTE d’aUCI.
que ce zèle a survécu à toute espérance raisonnable du rétablissement des Stuarts. On ne peut trouver la cause d’une fidélité si constante que dans l’excès même des malheurs de cette maison , dans la proscription terrible prononcée contre elle par la famille qui l’a remplacée sur le trône, tant la persécution a de force pour attacher les âmes généreuses à ceux qui en sont les victimes !
Ce ne fut qu’en 1 749 » apres la paix, que M. le chevalier d’Arci put entrer à l’Académie. La guerre ne lui avait pas fait abandonner les sciences; mais il avait choisi dans la géométrie le genre de travail qui était le plus compatible avec l<t vie active et agitée qu’il était obligé de mener. Dans son premier mémoire, il avait employé l’analyse: depuis, il préféra la synthèse, méthode qui exige plus de méditations que de calculs, et plus d’efforts que de travail. M. d’Arci lut deux mémoires à l’Académie , même dans le courant de la guerre : l’un, en 1746, avant d’être pris par les Anglais; l’autre, en 1747» après son échange. Le premier renfermait un principe général de mécanique, celui de la conservation du mouvement giratoire. Ce même principe avait été donné, en 1745, par MM. Daniel Bernoulli et Euler; mais il n’est pas vraisemblable que leurs ouvrages aient été chercher M. d’Arci dans les campagnes de Flandre; d’ailleurs il suffit de voir comment chacun des inventeurs a présenté ce même principe, pour sentir que la méthode de Mr d’Arci est vraiment à lui, et qu’il n’y a rien de commun entre sa manière de traiter les questions mécaniques et celle de ces
ÉLOGE DE M. LE COMTE d’aRCI.
deux illustres géomètres; enfin, ce principe ne s’applique immédiatement qu’aux mouvements libres, et, pou* l’étendre aux mouvements assujettis à des conditions, M. d’Arci employait une méthode à la fois originale et simple, élégante et ingénieuse.
En 1750, il présenta Son principe sous une autre forme; il l’appela le principe de la consen’ation (T actioti , pouf l’opposer en quelque sorte au principe de la moindre action, auquel M. de Maupertuis était parvenu à donner une grande célébrité, et que M. d’Arci avait attaqué dans plusieurs mémoires. On sait quelles disputes ce principe produisit, combien elles furent inntiles aux progrès des sciences, et affligeantes pour ceux qui s’intéressent à leur gloire. Nous n’entrerons point dans ces discussions qui ont cessé d’intéresser les mathématiciens , et que nous croyons qu’on peut regarder comme absolument terminées , depuis qu'un géomètre philosophe a fixé, avec autant de précision que d’impartialité, ce qu'on doit penser de la métaphysique de ce principe, dans quelques-uns des articles dont il a enrichi l’Encyclopédie.
M. d’Arci a employé son principe à la solution de plusieurs problèmes; parmi ceux auxquels il l’applique, on remarque le problème de la précession des équinoxes, le plus difficile peut-être de l’astronomie physique, et celui dont la solution a contribué le plus à prouver la vérité de fa loi générale, découverte par Newton. M. D’Alembert avait résolu le premier ce problème, plusieurs années auparavant, par une méthode directe, qui embrasse la théo-
Ityi K LOGE !>K M. I.K COMTE DARCI.
rie générale des mouvements des corps finis, quelle qu’en soit la figure. La vérité ne nous permet pas de dissimuler que les géomètres s’accordent à trouver une erreur dans la nouvelle solution que M. d’Arci en a donnée; mais si on songe que les premiers mathématiciens de l’Europe avaient inutilement tenté de résoudre ce problème; que Newton lui-même n’avait pas été plus heureux que M. d’Arci; qu’enfin, depuis que le défaut de sa solution a été remarqué, de savants géomètres en ont publié de nouvelles, où l’on a pu observer aussi des erreurs, alors on sentira que celle qui est échappée à M. d’Arci n’affaiblit en rien les preuves multipliées que ses autres ouvrages ont données de sa sagacité et de ses talents.
Le principe de la conservation du mouvement giratoire, comme celui de la conservation des forces vives , comme celui de la moindre action , enfin, comme tous les autres principes du même genre, peut être sujet à quelques exceptions, ou plutôt à quelques modifications ; le calcul en avertit, il indique, il corrige les erreurs où l’on pourrait tomber en donnant à ces principes une trop grande étendue ; ainsi ils peuvent toujours être employés comme des formules mathématiques. On sait avec quel succès MM. Bernoulli se sont servis de celui des forces vives, et quel heureux usage MM. Euler et de La Grange ont fait de celui de la moindre action; mais ( ainsi que l’ont remarqué eux-mêmes ces illustres géomètres) on se tromperait en regardant aucun de ces principes comme une des lois invariables de
K LOCK DK M. LK COMTK DABCI. 3^7
la nature: il faut remarquer encore que deux de ces principes, lorsqu’ils ne se réduisent pas à un seul diversement présenté, peuvent résoudre tous les problèmes de mécanique, mais qu’en général il est nécessaire d’en employer deux. Le principe lumineux et simple, donné par M. D’Alembert en 17/p, est jusqu’ici l’unique qui puisse suffire seul à la solution des problèmes, parce qu’il est direct, et qu’d n’est pour ainsi dire que l’expression mathématique des notions premières et essentielles de l’action et du mouvement; il est aussi le seul, et par la même raison, qui puisse donner la démonstration de tous les autres, et qui nous fasse distinguer le sens dans lequel chacun d’eux peut être regardé comme vrai.
Lorsque M. le chevalier d’Arci entra dans l’Académie , l’électricité occupait tous les physiciens. Cette espèce de mode, qui fixe successivement les regards du public et les vues des savants sur les différentes parties des sciences, sert à leur progrès, quoiqu’elle soit plus souvent la suite que la cause des découvertes les plus brillantes ; mais lt»s découvertes brillantes laissent presque toujours entre elles et les vérités qui les ont précédées, un vide qu'il faut remplir. Les inventeurs ne saisissent pas toutes les conséquences de leurs découvertes, n’en développent pas tous les usages, et c’est pour remplir ce vide, pour suivre ces conséquences, pour multiplier ces usages, que le concours de plusieurs savants devient nécessaire.
L’électricité agit sur les corps avec une force susceptible d'être assujel tic au calcul , et, pour analyser
378 iLOGK DE M. LE CUMTE d’aRCI.
les phénomènes électriques, il était intéressant de mesurer cette force; il fallait donc chercher un électrotnètre. Les corps électrisés attirent ceux qui sont capables de recevoir d’eux l’électricité ; deux corps doués d’une électricité contraire s’attirent plus fortement encore; mais la force répulsive qu’exercent entre eux des corps qui ont le même genre d’électricité, et qui la reçoivent d’un même conducteur, paraît celle dont il est le plus facile de comparer les degrés d’intensité : elle fut employée dans la construction de l’électromètre que proposèrent MM. d’Arci et le Roi ; car M. le chevalier d’Arci fit ces expériences de concert avec M. le Roi , membre de cette Académie , élève comme lui de M. Clairauf. Un goût commun pour la physique avait resserré cette liaison de leur jeunesse, qui a duré jusqu’à la mort de M. d’Arci. Après une amitié de vingt ans, tous deux se crurent des droits à une même place, et cette concurrence, qui aurait détruit peut-être sans retour une amitié commune , ne put altérer celle de MM. d’Arci et le Roi, même pendant le temps de la discussion : aucun des deux cependant ne parut songer à proposer le sacrifice de ses prétentions, bien sûr que son concurrent n’eût pas voulu lui céder l’avantage de sacrifier ses droits à l’amitié.
M. d’Arci n’avait pu faire la guerre sans réfléchir sur les parties de cet art auxquelles les sciences qu’il cultivait étaient plus immédiatement liées , et il s’occupa pendant la paix de perfectionner la théorie de l’artillerie.
La guerre est un fléau; mais c’est la guerre elle-
KI.OGK DK M. LK CO MT K D A HCI.
même, et non l’art de la guerre, qui est funeste : à mesure même que l’art se perfectionne, les maux quelle enfante deviennent moins cruels; car, plus les succès dépendent de la science et du talent, moins les passions et la fureur multiplient les massacres et la dévastation. Ainsi, en même temps que les progrès des lumières en morale rendront les guerres plus rares et moins acharnées, les progrès des lumières en physique les rendront moins sanglantes et moins destructives. Il est donc permis, sans blesser l’humanité, de louer des travaux qui ont pour objet la perfection d’un art destructeur. U est permis de célébrer le génie qui crée de nouveaux moyens de défendre la patrie , et de forcer à la paix ceux qui l’ont troublée; et l’on ne doit détester que la politique meurtrière qui fait de ces moyens de conservation et de tranquillité un instrument d'injustice et de destruction.
M. le chevalier d’Arci donna un premier mémoire sur l’artillerie en 1750, continua longtemps ses expériences, et en rassembla les résultats dans L’hssai sur l’artillerie, publié en 1760. L’auteur trace, dans son ouvrage, le plan d’une théorie générale de l’artillerie, plan qu’il ne se propose pas de remplir en entier; il sentait que cette théorie ne pouvait être appuyée que sur des expériences nouvelles, et que ces expériences demandaient de nouveaux moyens.
Un des objets les plus importants était la coar naissance de la poudre. U fallait déterminer, par des expériences exactes, quelle proportion dans les partie-s constituantes, quelle qualité de grain, quels pro-
H8o ÉLOGE DE M. LE COMTE d’aRC.I.
cédés dans la manipulation, donnent à la poudre le plus de force : il fallait savoir si la force qui est communiquée aux projectiles dépend de la promptitude avec laquelle la poudre s’enflamme; mais, pour faire ces expériences, on avait besoin d’une éprouvette qui donnât des résultats précis, et il n’en existait pas. M. d’Arci imagina de suspendre un petit canon à un pendule, et de juger de la force de la poudre, par l’arc que le recul ferait décrire à ce canon : cet instrument, perfectionné depuis par luimême, a été adopté par la régie des poudres; il peut rendre sensibles de très-petites différences dans la poudre; aucune circonstance étrangère n’en altère les résultats; et pour juger de la supériorité d’une poudre sur une autre , on trouverait difficilement un instrument plus sensible ou plus sûr.
Il résulte des expériences de M. d’Arci , que plus la poudre s’enflamme vite, plus elle a de force; que le mélange exact des matières et la sécheresse «le la poudre contribuent à la rendre meilleure; qu’enfin de petites différences dans la manipulation en produisent de bien plus sensibles dans les effets, que n’en font naître des changements «lans la proportion des matières, qui, au premier coup d’œil, paraîtraient bien plus importants.
M. d’Arci examine ensuite quelle différence la longueur des pièces du même calibre, tirées avec des charges égales, produit dans la vitesse du boulet, et quels sont les effets des différentes quantités de poudre employées à charger la même pièce.
Pour mesurer la force des projectiles, il emploie
ÉLOGE DE M. LE COMTE d’aRCI. 38l
un pendule contre lequel ces projectiles viennent frapper, et la grandeur des arcs décrits par ce pendule donne les forces cherchées. Cette méthode, que Robins a employée, est préférable à celle où l’on voudrait juger des forces par les portées, et M. d'Arci a rendu plus exacte la machine qu'il a imitée de Kobins.
Ces expériences prouvent que plus on augmente la longueur des pièces, plus la force est augmentée, ou du moins que , pour de très-grandes longueurs, l'augmentation qui eu résulte surpasse de beaucoup, et l'augmentation du frottement et celle de la résistance de l’air. Au contraire, l’augmentation de force, produite par une plus grande charge, dans un canon de longueur donnée, a des limites très-étroites.
La loi de la résistance que l’air oppose aux boulets, était un des objets les plus essentiels et en même temps le plus difficile de ces recherches. Robins avait senti que si la loi qui donne la résistance proportionnelle aux carrés des vitesses, a lieu, même pour les fluides élastiques, dans de petites vitesses , elle cesse d’étre juste et même approchée, lorsque les vitesses deviennent très-grandes. 11 avait fait, pour déterminer la loi qu’il fallait substituer à cette ancienne loi, une suite d’expériences intéressantes; mais elles étaient bien loin de décider la question. Ce même objet a occupé M. d’Arci jusqu’à la fin de sa vie; avec des instruments meilleurs et un plan de recherches mieux combiné, il avait des ressources mathématiques plus étendues que celles de Robins; mais il n’était point satisfait eu-
38a H LOGE UE M. LE COMTE d’aRCI.
cote des résultats de ses expériences et de ses cal* culs, et cette sévérité pour lui-même, qui nous a privés du fruit de son travail, est une raison de plus pour en regretter la perte.
Attaché comme colonel à la suite du régiment de Fitz-James, en «75a, M. d’Arci fit avec ce corps la campagne de 1757, et se trouva k la bataille de Rosbach. Ce régiment, trop affaibli par la perte qu’il essuya dans cette journée, fut obligé de revenir en France. M. d’Arci fut alors employé sous M. le comte d’Hérouville, à qui l’on avait confié les préparatifs d’une descente projetée sur les côtes de la Grande- Bretagne. L’examen que M. d’Arci avait fait, pendant la paix, des côtes d’Irlande, une connaissance exacte du caractère des habitants et de leurs dispositions; le poids qu’il pouvait avoir auprès des restes du parti jacobite et des catholiques, que les précautions injurieuses prises contre eux avaient ulcérés, sans les avoir rendus moins à craindre; son intrépidité, son audace, son éloquence naturelle, pleine de véhémence et d’action ; ses connaissances dans toutes les parties de l’art militaire; enfin des ressources contre les accidents imprévus, ressources qu’on ne peut attendre que de ceux qui joignent à la pratique une théorie profonde: tous ces avantages semblaient rendre M. d’Arci non-seulement utile, mais même nécessaire, pour ainsi dire, an succès d’une expédition sur les côtes d’Irlande. Mais ce projet ne fut pas exécuté; le grade de brigadier fut la récompense des travaux de M. d’Arci, et une faible consolation de l'inutilité de son zèle. La paix vint
ÉLOGE DE iU. LE COMTE d'aRCI. 383
bientôt ie rendre aux sciences et à l'Académie. En 1 76s, il donna un mémoire sur la durée des sensations de la vue, celui de ses ouvrages peut-être où l’on voit briller le plus et son talent pour imaginer des appareils qui conduisent à des expériences exactes et concluantes, et la sagacité avec laquelle il savait combiner et varier ses expériences, pour en tirer des résultats certains et précis.
Un enfant, en agitant circulairement un charbon allumé, produit l’apparence d’une roue de feu ; une roue dentée qui tourne ne présente qu’un cercle continu; une corde sonore qui vibre avec rapidité parait un losange : ces effets sont connus de tous les temps.
Ils prouvent que nos sensations ont une durée plus grande que celle de l’action de leur cause; l’ébranlement produit dans l’organe se prolonge après que le corps extérieur a cessé d’agir. Ce fait a lieu vraisemblablement pour tous nos sens, et c’est de cette circonstance que , peut-être , on pourra déduire un jour les lois de la composition musicale, si ces lois ont leur hase dans la nature; mais c’est surtout pour le sens de la vue que ce phénomène est sensible, parce que c’est le sens pour lequel nous pouvons le plus aisément nous assurer que l’action extérieure a cessé, et séparer la durée de la cause de celle de l’effet.
Personne n’avait encore songé à soumettre ces observations au calcul, à déterminer la vitesse nécessaire pour produire ces apparences, et à mesurer par conséquent la durée de chaque impression ins-
384 ÉLOGE DE M LE COMTE d’aRCI.
tantanée : c’est l’objet que s’est proposé M, d’Arei. Il trouva que, pendant une nuit obscure, la sensation que produisait un charbon allumé durait environ huit tierces. Si on fait tourner un cercle où il n’y ait qu’une ouverture , et que derrière on place un flambeau, ce flambeau demeure toujours visible lorsque le cercle ne met que neuf tierces à faire sa révolution; plus l’objet a d’éclat et d’étendue, en un mot, plus son impression sur l’organe est forte, plus la sensation a de durée, et moins il est nécessaire que le mouvement soit rapide.
C’est l’objet qui frappe le plus vivement nos yeux que J’on voit et qui dérobe la vue des autres. En effet, que l’on fasse passer soit un corps plus visible devant celui qui l’est moins, soit un corps moins visible devant celui qui l’est plus, c’est toujours le moins visible qui disparait. L’objet qui produit une sensation continue, quoiqu’il n’ait frappé les sens qu’un instant, fait une impression plus faible que s’il agissait pendant tout ce temps sur l’organe; ou plutôt on a une sensation mixte qui, lorsque la différence de l’éclat est très-grande, ne paraît qu’un affaiblissement de la plus grande lumière , mais qui, si l’inégalité est moindre, est un véritable mélange des deux sensations.
Ainsi, un corps peut passerdevant nosyeux sansétre vu, et sans marquer sa présence autrement que par l’affaiblissement de l’éclat des objets qu’il couvre.
Ainsi, lorsqu’on fait tourner des cartons peints de jaune et de bleu , on n’aperçoit qu’un cercle continu de couleur verte. Ainsi, les sept couleurs du
ÉLOGE DE M. LE COMTE o’aHCI.
prisme, en tournant rapidement, produisent un blanc obscur, et d'autant moins obscur, que le mouvement est plus rapide.
Comme cette durée de la sensation augmente avec l’éclat de l’objet, il aurait été intéressant de connaître suivant quelles lois l’augmentation de la durée suit celle de l’intensité de la lumière. On aurait pu chercher réciproquement de combien l’intensité de la lumière d’un objet que le mouvement rend continuellement visible se trouve dégradée; mais de telles expériences offraient une difficulté presque insurmontable, et M. d’Arci en avait éprouvé déjà beaucoup pour ses premières expériences. L’état de sa vue l’avait obligé de se fier à d’autres yeux que les siens, et ces nouvelles recherches exigeaient une attention et une immobilité difficile à obtenir d’un observateur qui n’aurait été soutenu daus ce travail si pénible, ni par l’espérance de la gloire, ni par le plaisir de suivre ses propres idées.
L’esprit qui a conduit M. d’Arci dans ce travail le guidait également dans tous ses ouvrages de physique : on le voit toujours occupé de comparer à la théorie mathématique les résultats des observations. 11 cherchait, dans l’expérience, les éléments sur lesquels le calcul doit s’exercer, et les fondements d’après lesquels la géométrie peut conduire à la découverte des lois de la nature. En même temps il se servait des mathématiques pour ne demander aux expériences que ce qu’on peut en attendre, et pour les forcer à ne rien refuser de tout ce quelles peuvent donner.