ÉLOGE DE M. DE MA U REPAS
il gémit, sait attendre et se taire. Le mot célèbre de Fontenelle à un prince qui lui disait qu’il croyait peu à la vertu : « Monseigneur, il y a d’honnêtes « gens, mais ils ne viennent pas vous chercher, » renferme l’explication la plus vraie de cette conviction de la perversité humaine, qui endurcit ou afflige la plupart de ceux qui gouvernent.
Nous nous arrêterons peu sur cette dernière partie de la vie de M. de Maurepas; on ne peut louer que ce qu’il est permis de juger. Tout citoyen a sans doute le droit d'avoir une opinion sur les talents ou les intentions d’un administrateur, d’après les lois qu’il a proposées et rédigées, puisqu’on peut juger ces lois en comparant leurs dispositions avec l’intérêt de la nation, les droits des hommes, les règles de la justice, les principes certains et invariables de la science de gouverner. Mais qui pourrait se croire assez instruit pour prononcer sur la conduite d’un ministre contemporain , dont l’influence plus ou moins puissante dans chaque opération du gouvernement, dont les vues, les motifs, souvent même l’opinion, sont au nombre de ces secrets que les races futures découvrent presque toujours, mais qui ne sont jamais qu’à demi connus des hommes du même temps , et qui , n’ayant que la postérité pour juge, n’appartiennent qu’à l’histoire?
Cependant, il doit nous être permis de faire honneur à M. de Maurepas, de cet esprit de modération, d’indulgence même, qui a constamment caractérisé son ministère. Aucun des ministres déplacés ne fut exilé. L’ambitieux est assez puni par la perte de son
ÉI.OGK DK M. DK MA l)R EPA S.
pouvoir; l'homme vertueux jouit en paix, dans une retraite libre, de sa renommée et du témoignage de sa conscience. Ainsi , en bornant la disgrâce d’un ministre à la privation de sa place, la justice est observée du moins à l’égard des individus; et si l’on a eu le malheur de méconnaître la vertu ou le génie, on s’épargne le remords si douloureux de les avoir persécutés (i).
Nous ajouterons encore que, dans aucune époque de notre histoire, les ennemis des ministres n’ont été plus en sûreté. Cette conduite était à la fois, dans M. de Maurepas, l’ouvrage de sa modération naturelle et celui de sa raison. Il savait que c’est la rigueur seule qui donne aux partis de l’activité et de la force; que, pour les diviser, il suffit de les tolérer; et que les hommes, qui ont les mêmes sentiments et les mêmes intérêts, ne deviennent à craindre que, lorsqu’en s’occupant d’eux , on les avertit de se réunir.
Elevé dans des principes pacifiques, M. de Maurepas aimait la paix ; il ne consentit à la rompre que lorsqu’il s’y vit contraint par une nécessité presque indispensable; et la guerre qu'il approuva, noble dans ses motifs, aussi juste dans ses principes que peut l’être une guerre qui n’est pas purement défensive, paraissait presque indépendante du hasard dans ses succès, et ne pouvait réveiller la jalousie d’au-
(i) On demandait à un roi s’il exilerait nu ministre dont il avait cru le déplacement nécessaire : Pourquoi l'exiler , répondit- 1 1 , je ne veux pas avoir l’air rie le craindre .