ELOGE DE M. TRONCHIN
Théodore Tronchin , citoyen de Genève, membre de la noblesse du duché de Parme, premier médecin de M. le duc d’Orléans, et de l’infant duc de Parme, docteur en médecine des universités de I.eyde , de Genève et de Montpellier, professeur dans celle de Genève, associé étranger de l’Académie des sciences de Paris, et de celle de chirurgie, de la Société royale de Londres, des académies de Pétersbourg, dTÉd imbourg et de Berlin, naquit à Genève en 170g, de Jean-Robert Tronchin et d’Angélique Calaudimi.
La famille de M. Tronchin est française; elle fait remonter son origine à une famille noble de ce nom, qui a longtemps subsisté en Provence. Celui île ses aïeux qui , ayant embrassé le calvinisme , fut obligé d’abandonner sa patrie , était établi dans la ville de Troyes, dont l’évêque , Jean Caraccioli, favorisait la religion réformée, qu’il finit par professer publi-
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quement, et à laquelle il sacrifia son évêché. Après sa retraite, cet aïeul de M. Tronchi.i resta dans cette ville jusqu’au temps du massacre de la Saint-Barthélemy, où il fut sauvé par un prêtre de ses amis qui fut obligé de le faire cacher dans un tonneau. Le fanatisme des persécuteurs ne sait point respecter la vertu, dans ceux même qu’il regarde comme des objets sacrés.
Il choisit Genève pour asile, servit utilement cette république naissante dans quelques négociations , y obtint la bourgeoisie, et devint membre du tribunal appelé le conseil des deux cents.
Son fils , Théodore Tronchin, se distingua par ses lumières et même par sa modération dans le synode de Dordrecht, dont les décisions furent si fatales au repos et à la liberté de la Hollande. Il fut employé à la rédaction d’un formulaire de doctrine pour les églises suisses; car les ministres protestants en se levant contre l’autorité de l’Église romaine, voulaient forcer les laïques à se soumettre à l’autorité de leurs synodes. Ils soutenaient contre Rome le droit qu’ont les particuliers d’interpréter rÉcriture , et persécutaient quiconque avait la hardiesse de l’entendre autrement qu’eux. Ils attaquaient les mystères que lEgl.se romaine a reçus, parce que ces mystères disaient-ils, sont contraires à la raison ; et ils faisaient périr dans les flammes ceux qui osaient opposer la raison aux mystères que les Églises protestantes avaient conservés. Cette conduite netait ni juste, ni conséquente, ni même politique. Elle écartait de leurs Eglises ceux que la liberté de penser aurait pu
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y attirer; elle prouvait que ces réformateurs n’étaient point, comme ils prétendaient l’être, des hommes vertueux que les abus de l’Église romaine avaient indignés, mais des théologiens orgueilleux qui n’avaient brisé le joug de Rome que pour imposer le leur.
Après la mort de Théodore Tronchin , sa famille continua d’occuper à Genève les premières places de l’université et des conseils, et ses descendants y jouirent constamment de la considération publique comme théologiens et comme magistrats ; mais la fortune du père de M. Tronchin avait été détruite, vers 1720 , par des malheurs trop communs à cette époque, où la fureur des innovations en finance agita toute l’Europe, comme celle des innovations en théologie l’avait agitée deux siècles auparavant. Le jeune Tronchin quitta sa patrie à l’âge de dixhuit ans pour aller en Angleterre auprès du célèbre Bolingbroke , son allié. Hardi dans sa politique comme dans sa philosophie, plus fait pour entraîner les opinions que pour gouverner les hommes, ayant ces talents qui portent aux grandes places et qui en font juger digne, plutôt que les talents qui rendent capables de les exercer avec succès, et qui donnent les moyens de s’y maintenir, Bolingbroke se trouvait alors sans crédit à la cour d’un roi qu’il avait voulu exclure du trône, et chez une nation qui l’accusait d’avoir trahi ses intérêts, parce qu’il n’avait point flatté tous ses préjugés. Il ne put être utile à M. Tronchin qu’en lui montrant , par son exemple , combien le goût de l’étude et du travail est une res-
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source sûre et une douce consolation dans tous les états de la vie, et en procurant à ce jeune étranger l’amitié des hommes les plus célèbres de l’Angleterre, dans la philosophie et dans les lettres. Plus frappés des talents personnels que du pouvoir ou du crédit, ils regardaient alors comme leur chef Bolingbroke disgracié, mais à qui la disgrâce avait laissé son éloquence , son courage et l’élévation de son caractère.
M. Tronchin se livra uniquement à l’étude; il lut la chimie de Boerhaave, et cette lecture lui inspira le désir d’entendre Boerhaave lui-même. 11 quitta donc l’Angleterre pour la Hollande, sans aucun autre projet que celui de s’instruire par les leçons d’un grand homme. Boerhaave le distingua bientôt de la foule de ses auditeurs ; et une de ces petites aventures qu’on aime à se rappeler quand des noms célèbres les ennoblissent, forma bientôt une liaison intime entre le disciple et le maître.
M. Tronchin avait une taille grande et agréable, une figure douce et noble, un front imposant et serein , de longs et beaux cheveux relevaient encore ces avantages , et il était permis , à vingt ans, d’attacber quelque prix à cette parure. Boerhaave observa un jour qu’une si belle chevelure devait faire perdre bien du temps; on répéta cette plaisanterie à M. Tronchin, et le lendemain il parut devant Boerhaave les cheveux coupés en rond.
En 1 73 1 , M. Tronchin s’établit à Amsterdam par le conseil de Boerhaave, qui souvent lui renvoyait les malades lorsqu’ils venaient le consulter à Leyde;
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et bientôt l’estime de Boerhaave, des succès soutenus , et ce don secret que la nature lui avait donné d’obtenir la confiance, le mirent à la tête des médecins d’Amsterdam. Il y épousa une fille de la maison de Witt, petite-nièce de ce célèbre Jean Witt qui a été du'petit nombre des hommes d’État dont les écrits et le talent pour les sciences ont prouvé que ce qu’ils ont fait de grand dans la politique n’était pas l’ouvrage du hasard et des circonstances; ministre habile et zélé républicain , sous l’administration duquel la Hollande se vit la rivale de l’Angleterre et l’arbitre de l’Europe , et qui périt par la fureur du même peuple dont il avait augmenté la puissance et fondé la liberté. Le nom de Witt était, en Hollande, le cri sacré du patriotisme; attaché à ce nom respectable, M. Tronchin eût cru le profaner en acceptant la place du premier médecin d’un stathouder; il la refusa, et quitta Amsterdam peu de temps après l’établissement d’un stathoudérat héréditaire, pour aller jouir, dans sa patrie, du spectacle de l’égalité républicaine.
Le conseil de Genève lui donna le titre de professeur honoraire en médecine, en ne lui imposant aucun devoir ; cependant il ne se crut pas dispensé de faire des leçons. Il y cherchait surtout à dissiper les préjugés dont la médecine était infectée, à désabuser de la fausse science qui servait de base à la pratique , à inspirer aux médecins plus de défiance de leurs lumières, et à leur donner des doutes salutaires sur la certitude de leur art. Ces leçons eurent le sort qu’elles devaient avoir; elles furent
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goûtées du public, applaudies par les philosophes et critiquées par les médecins.
En 1756, M. Tronchin fut appelé à Paris pour l'inoculation des enfants de M. le duc d’Orléans. U avait établi cette pratique en Hollande presque sans contradiction. Dans un voyage fait à Genève, avant de s’y fixer, il avait déterminé ses parents à en donner l’exemple. Les cris élevés contre l’inoculation, même avant qu’on eût essayé de la mettre en usage, ne l’avaient pas empêchée de s’introduire en France, le pays peut-être où, selon la classe d’hommes que l’on observe, 011 peut trouver, ou le plus de raison ou le plus de préjugés. Cependant, la tendresse du prince pour ses enfants, ne lui permit de les confier qu’à M. Tronchin. Aucun inoculateur, en Europe, n’était plus célèbre, aucun n’avait été si heureux. Cette inoculation réussit; et, depuis, cette pratique utile, toujours combattue, a fait toujours des progrès.
Il serait inutile d’examiner ici les avantages d’une opération sur laquelle 011 trouverait difficilement à dire des choses nouvelles, et de discuter une cause que la voix de l’Europe parait avoir jugée. Nous nous bornerons à observer ce qui parait distinguer la méthode M. Tronchin. Il était persuadé qu’on ne mourait point de l’inoculation; et si on en excepte un seul exemple qu’il faut rapporter à la terreur excessive de la petite vérole naturelle, jamais aucun malade, inoculé par ses conseils et traité par lui, n’a perdu la vie. Mais il prenait les plus grandes précautions pour s’assurer que le sujet était parfai-
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temcnt sain. Sans ces précautions, il ne se croyait pas sûr de prévenir les accidents qui suivent si souvent les petites véroles, même en apparence le plus heureusement terminées. D’ailleurs, il voulait n’avoir à combattre qu’un ennemi à la fois; et il croyait qu’avoir à se défendre contre deux maladies réunies, c’en était trop, et pour les forces de la nature, et pour l’art du médecin.
II dut à ces principes le succès de sa pratique, et eut le plaisir de voir cette opération salutaire, dont il était le principal apôtre dans le continent , s’établir chez toutes les nations éclairées.
En 1765, il fut appelé à Parme pour inoculer les enfants du souverain, événement qui pouvait paraître le plus grand triomphe de l’inoculation. L’Italie n’était pas regardée par les autres peuples comme le pays de la philosophie, seule protectrice des nouveautés utiles.
Après ces voyages, M. Tronchin retournait à Genève, où il trouvait une foule de malades rassemblés de toutes les parties de l’Europe. Il était devenu ce que Boerhaave avait été vingt ans avant lui, réunissant, comme son maître, la célébrité, l’indépendance et la fortune ; jouissant de la considération d’un homme nécessaire à tous, sans avoir besoin de personne; cher à son pays, qu’il illustrait et qu’il enrichissait à la fois; goûtant enfin le plaisir d’être utile en conservant sa liberté et son repos. Aussi refusa-t-il constamment toutes les places qui lui furent offertes; aucune ne pouvait valoir ce qu’il aurait quitté pour elle. M. le duc d’Orléans fut le seul
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prince qu’il ne se crut point permis de refuser, et l’Athènes de l’Europe moderne, le seul séjour pour lequel il put quitter sa patrie. Il accepta donc le titre de premier médecin de M. le duc d’Orléans, et il vint se fixer à Paris en 1 766.
L’arrivée d’un médecin célèbre dans une capitale est presque toujours l’époque d’une révolution dans la médecine. Il apporte avec lui un autre régime, des remèdes inconnus ou inusités, et de nouvelles méthodes. On n’adopte pas toujours ce qu’il propose; mais il force d’examiner de nouveau, de revenir sur des principes qu’on croyait incontestables; et, qu’on suive ou non ces méthodes, l’art doit nécessairement y gagner.
M. Tronchin apprit à renouveler l’air dans la chambre des malades, à ne plus condamner les femmes en couches à un régime incommode et souvent funeste, à donner aux enfants une éducation plus saine, en la rendant moins efféminée et moins contrainte. Il proscrivit les ligatures et les entraves qui déformaient leur taille, ou leur préparaient une constitution faible et malsaine. Il sut persuader aux femmes qu’une vie molle et sédentaire est une des principales causes des maladies particulières à leur sexe; que l’exercice, dans le temps de la grossesse, expose à moins de dangers qu’un repos trop absolu ; qu’en nourrissant leurs enfants, elles conservaient plus sûrement et leur santé et leurs agréments. Il fit sentir que dans le régime établi pour les enfants comme pour les femmes, tout ce qu’on faisait pour la conservation de leur santé et de leur figure était
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précisément ce qui pouvait nuire le plus à toutes les deux. Il guérissait par le régime et par l’exercice, plutôt que par les remèdes, et cherchait à en diminuer le dégoût et la fatigue lorsqu’ils étaient malheureusement nécessaires. Il détrompa d’une foule de routines, d’observations presque superstitieuses, qui s’étaient glissées dans le régime ou dans l'usage des médicaments, et qui ne servaient qu’à inquiéter ou incommoder les malades.
Il avait fait, sous Boerhaave, une étude approfondie de la matière médicale et de la composition des remèdes : ceux qu’il ordonnait étaient variés, mais toujours simples. M. Rouelle a souvent répété qu’aucun médecin ne prescrivait de meilleures formules, et un tel suffrage nous dispense de tout éloge.
Dans le traitement des maladies aiguës, M. Tronchin cherchait à deviner la marche que la maladie abandonnée à elle-même paraissait devoir suivre, à faciliter les événements qui pourraient être favorables au malade, à détourner ceux qui auraient pu lui être funestes. Il croyait que les différentes crises qui peuvent terminer une maladie connue, ne sont pas également possibles dans chaque maladie, également salutaires pour chaque malade; qu'il faut préparer, seconder celles que l’observation indique, et, surtout, prendre garde de les retarder ou de les arrêter par des remèdes hors de saison : semblable à un artiste habile, qui, pour conduire des eaux, sait profiter des pentes naturelles et de tous les avantages du terrain, dirige ces eaux plutôt qu’il ne les force