‹ Œuvres de CondorcetChapitre 76 sur 90 · ÉLOGE UE JI. TKONCH1N · texte numérisé non relu

ÉLOGE UE JI. TKONCH1N

à prendre la route qu’il prescrit, et obtient à moins de frais un succès plus sûr que s’il avait prodigué les machines, et déployé tout le faste et toutes les ressources de l’art.

C’est là ce qu’il faut entendre, sans doute, quand on dit que la médecine doit seconder la nature et non la contrarier. Le mot de nature est un de ces mots dont on se sert d’autant plus souvent, que ceux qui les entendent ou les prononceut y attachent plus rarement une idée précise.

Ceux surtout qui parlent de médecine font souvent de la nature une espèce d’être moral qui a des volontés, qui supporte impatiemment la contradiction, qui a quelquefois assez de sagacité pour sauver le malade et bien diriger ses efforts, mais qui, malgré les bonnes intentions qu’on lui suppose, est sujette à se tromper presque aussi souvent que les médecins. Il ne faut pas croire que l’art de la médecine puisse consister à s’en rapporter à cet être imaginaire, à ne faire aucun remède, à se contenter d’attendre avec tranquillité l’événement, quel qu’il soit, pour se réserver la ressource d’en accuser la nature lorsqu’il est malheureux. On doit également se défier, et du médecin qui prodigue les remèdes pour faire briller les ressources de son art , et de celui qui n’en fait aucun , dans la vue d’éviter le reproche d’avoir tué le malade. L’ignorance peut également prendre l’un ou l’autre parti, et se promettre le succès en choisissant celui qui s’accorde le mieux avec l’esprit du moment, ou qui s’écarte le plus de la routine du pays, celui enfin qui doit dans tel lieu.

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à telle époque, faire une impression plus forte sur le peuple de tous les rangs.

M. Tronchin ne bornait pas ses soins à conserver la vie de ses malades; il songeait à diminuer pour eux les souffrances d’une convalescence lente et pénible, à leur sauver ces infirmités longues et quelquefois mortelles, qui sont trop souvent l’ouvrage de remèdes trop actifs. Il savait que la douleur est un mal plus réel que la mort même; et jamais on ne le vit employer ces ressources cruelles qui prolongent la vie de quelques instants, pour livrer ces instants à l’angoisse et aux douleurs, et qui changent souvent en un long supplice ce dernier et paisible sommeil, par lequel la nature aurait terminé la vie.

Dans les maladies chroniques, celles où il eut les succès les plus constants, les moins contestés, il s’appliquait à connaître le moral de ses malades; et souvent l’histoire de leurs sentiments ou de leurs passions lui découvrait ce que l’inspection seule de la maladie n’aurait pu lui faire deviner. Cette confiance qu’il savait si bien obtenir, lui donnait une force bien grande contre des maux sur lesquels, même quand ils sont le plus réels, l’imagination a tant de pouvoir; elle lui apprenait à distinguer les maladies contre lesquelles il devait employer les remèdes, et celles dont ses malades ne devaient attendre la guérison que du temps, des événements, de la raison et de leur courage.

On peut compter au nombre des obligations que nous avons à M. Tronchin, le mérite d’avoir rendu la petite vérole moins dangereuse, en même temps

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qu’il nous apprenait à nous en préserver par l’inoculation. Sa méthode était simple et contrariait peu les désirs du malade : il lui prescrivait de respirer un air pur et frais, de se désaltérer avec des boissons antiputrides, de diminuer, par tous les soins de la propreté, une partie des dégoûts et des incommodités de la maladie. Par ce moyen , il mourait moins de malades , et la mort de ceux qu’il ne pouvait sauver était moins affreuse.

Ainsi la méthode de M. Tronchin diffère beaucoup de celle qu’il trouva établie. Le temps seul peut nous apprendre si c’est à leur utilité ou à leur nouveauté que les changements introduits par lui , ou à son exemple, durent les réclamations qu’ils excitèrent; et sur plusieurs points il a déjà prononcé en sa faveur.

Lorsque M. Tronchin vint s’établir à Paris , il essuya tout ce que la haine peut produire dans une carrière où il attaquait à la fois la gloire et la fortune de ses rivaux. Au tort d’être étranger, d’être novateur et d’avoir des succès et de la vogue, il joignait celui d’avoir établi l’inoculation, contre laquelle toutes les espèces de préjugés semblaient s’être réunis. Mais il triompha de tous ces obstacles par son sang-froid et son courage, ne répondant aux critiques qu’en guérissant les maladies; consultant sans peine avec les médecins qui , dans d’autres circonstances, avaient refusé de consulter avec lui; retournant, sans se faire solliciter , sans se permettre aucun reproche, chez les malades qui l’avaient abandonné; ne songeant point à son aniour-

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propre , pour ne s’occuper que de leur salut, qu’il préférait au maintien des lois de la médecine et même à la gloire du médecin : s’il ne désarma point la haine de ses ennemis, il sut du moins la fatiguer et la réduire au silence.

Il s’était rendu cher à ses malades par l’art avec lequel il savait donner aux fonctions de son état l’apparence et le charme des soins de l'amitié; par une attention scrupuleuse à leur épargner toute souffrance , tout dégoût inutile, à s’occuper de leurs douleurs comme de leur danger. Enfin , la différence entre la médecine de M. Tronchin et celle de ses confrères, était encore une des causes «le l’attachement qu’on avait pour lui ; on croyait impossible de le remplacer. Nous ne parlerions pas de cette dernière raison , si nous n’en avions cité de meilleures ; car ce motif peut agir en faveur «les charlatans comme du médecin le plus habile; c’est même un de ceux qui nourrissent le plus l’enthousiasme de leurs partisans, et un des moyens qu’ils savent employer avec le plus d’adresse.

Ainsi, M. Tronchin s’était fait de véritables amis de la plupart de ses malades : cependant il conservait avec eux un ton imposant qui lui était naturel; mais ce ton même augmentait leur confiance. Quelque habile que soit un médecin , s’il parle beaucoup sur les maladies qu’il traite , il est impossible qu’il ne lui échappe des contradictions, des raisonnements vagues, souvent même des erreurs, et que ces erreurs ne soient remarquées. Les médecins, comme les législateurs, ne doivent rendre compte

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de leurs motifs que quami ils sont bien sûrs d’avoir raison.

Une pratique très-étendue ne permit point à M. Tronchin de publier des ouvrages sur les sciences dont l’Académie s’occupe, et sur lesquelles l’art de la médecine est fondé. Si même on en excepte quelques essais très-courts, les principes de sa pratique, les observations qu’il a faites, ne subsistent plus que dans la mémoire de ses disciples. Tel a été le sort de plusieurs praticiens célèbres; et c’est peut-être une des causes qui ont le plus retardé la marche de la médecine.

Membre des plus illustres Académies de l’Europe , M. Tronchin désira d’occuper une place d’associé étranger dans celle des sciences. Son séjour habituel à Paris était un obstacle; mais sa religion, à laquelle il était fort attaché, ne lui permettait point de jouir, en France, des droits de citoyen. Membre d’une république libre, il y avait conservé tous les droits de cité. Il pouvait paraître injuste de le regarder comme Français, uniquement dans une circonstance où ce titre lui donnait une exclusion; et l’on pouvait penser aussi que le citoyen d’une république ne cesse point d’appartenir à son pays pour l’avoir quitté, et que sa patrie doit être marquée par ses droits plutôt que par sa résidence.

La santé de M. Tronchin s’était altérée depuis quelques années, malgré la sagesse de son régime. Une maladie violente l’enleva à ses amis et à ses malades le 3o novembre 178t.

Des regrets plus honorables encore attendaient sa

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mémoire : on apprit alors combien il avait été bienfaisant; une foule de pauvres entourèrent son cercueil. Il avait regardé son état comme un ministère d’humanité; toutes les espèces de souffrances lui paraissaient avoir des droits à ses secours; il donnait avec zèle , à ceux qui éprouvaient le double malheur de la maladie et de la misère, des soins dont sa célébrité eût pu le rendre avare , et il versait dans leur sein ce que la reconnaissance du riche lui prodiguait souvent malgré lui. Econome dans sa maison et prodigue en bienfaisance seulement , il n’a laissé qu’une fortune médiocre, tandis que sa pratique et son crédit eussent pu lui en procurer une immense. Mais il s’était fait une grande famille de tous les infortunés qui avaient eu besoin de lui, et il ne les abandonnait plus quand une fois il leur avait été utile.

On aime à rapprocher un homme célèbre de ceux dont il a été le contemporain et le compatriote. M. Tronchin était l’ami de ceux de ses concitoyens qui , dans ce siècle, ont fait honneur à leur patrie , de M. Bonnet, de M. Tremblai, de M. Rousseau, qui avait si bien secondé, par son éloquence, les sages conseils que le médecin avait donnés aux enfants et aux mères, et que M. Tronchin eut la douleur d’avoir pour ennemi, après avoir eu le bonheur de le servir. M. de Voltaire était allé le consulter à Genève; et ce fut par son avis que ce grand homme choisit ce beau pays pour asile. C’était un service que M. Tronchin rendait à sa patrie; si toutefois les troubles qui l’ont agitée de nos jours, comme il

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y a deux siècles, peuvent nous permettre de croire que ce fut un bien pour elle d’attirer une seconde fois les regards de l’Europe et pour une cause semblable, en offrant une retraite à des Français célèbres qui voulaient quitter leur patrie , mais non l’abandonner , et se mettre à l’abri de la baine de leurs ennemis, sans perdre, par un trop grand éloignement, leur influence sur l’esprit de leurs compatriotes. Ainsi la retraite de Voltaire fut placée auprès de l’asile de Calvin. Mais l’un souilla son asile par les proscriptions et les supplices; l’autre honora sa retraite en consacrant son génie à défendre la cause de l’humanité ; et par une révolution aussi honorable pour Genève que pour notre siècle, c’est du milieu des bûchers allumés par Calvin , que partait cette voix éloquente qui a détruit dans l’Europe l’esprit d’intolérance et de persécution.

Jean Pringle, chevalier-baronnet, premier médecin du roi et de la reine d’Angleterre, docteur en médecine de l’université de Leyde, membre des collèges de médecine de Londres et d’Édimbourg, président de la Société royale de Londres , associé étranger de l’Académie des sciences, des académies de Gottingue, de Harlem , de Naples et de Philadelphie; des sociétés de médecine de Paris et de Hanau, et de la société des antiquaires de Londres, II. 33

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naquit le 10 avril 1707, à Stitchel-house , dans je comté de Roxburgh, au nord de la Grande-Bretagne, de Jean Pringle de Stitchel, chevalier- baronnet, et de Madeleine Elliot de Stobs.

Le jeune Pringle se destina de bonne heure à la médecine. En Angleterre, l’opinion permet à chaque citoyen de choisir son état, non d’après celui qu’ont exercé ses pères, ou le degré d’orgueil que leurs titres peuvent inspirer, mais d’après son goût et ses talents. Cette liberté doit produire d’heureux effets; les particuliers, moins contraints, sont plus heureux; moins d’hommes sont hors de leur véritabe place , et la nation en est mieux servie.

M. Pringle ne borna point ses études à la médecine; aussi fut-il jugé digne, à l’âge de vingt -cinq ans, de remplir une chaire de métaphysique et de morale dans l’université d’Edimbourg. Ces sciences, comme celle de la médecine, devraient ne se fonder que sur des observations; le goût des systèmes, l’habitude de se payer de mots, et la routine des écoles, ont été les plus grands obstacles aux progrès de toutes trois; et l’importance dont les objets qu’elles traitent sont pour les hommes, leur liaison avec nos intérêts les plus chers, sont encore une des causes qui y ont rendu plus puissante que dans les sciences purement spéculatives, l’influence des passions et des préjugés populaires.

Mylord Stairs, général des troupes anglaises dans la guerre de 1741 , crut que M. Pringle serait plus utile à son pays à la tête des hôpitaux de l’armée , que dans une école de métaphysique; et il le fit

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nommer médecin de l’armée de Flandre. M. Pringle fit, avec le même général, la campagne de 1743, sur le Mein. Né avec ce sentiment d’humanité, premier principe et seule base solide de toutes les vertus, il avait vivement senti quelles devaient être les angoisses des blessés ou des mourants, lorsqu’un mouvement de l’armée forçait ou de les transporter à la hâte, ou de les abandonner à la discrétion du soldat ennemi. Pour éviter ce malheur, on était souvent obligé de placer les hôpitaux loin de l’armée, et de préférer, dans le choix de leur emplacement, la sûreté à la salubrité. M. Pringle engagea mylord Stairs et le maréchal de Noailles à convenir que ces asiles du malheur seraient réciproquement respectes, son zele obtint la récompense qui pouvait le plus le toucher, puisque ses compatriotes furent les premiers qui profitèrent de cette convention. Après la bataille d’Ettingen, un hôpital anglais se trouva dans le terrain occupé par l’armée française, et le premier soin du maréchal de Noailles fut de rassurer les soldats qui y étaient déposés, en leur annonçant que les troupes françaises avaient ordre de ne pas les inquiéter, et que ceux qui les servaient auraient une liberté entière de remplir leurs fonctions: trait d’humanité auquel le malheur d’avoir été vaincu donne peut-être un mérite de plus.

On doit compter parmi les progrès que le genre humain a faits dans notre siècle, ces actions de bienfaisance ou de justice exercées au milieu des horreurs de la guerre, avec une simplicité et une noblesse inconnues dans les siècles précédents, et

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surtout clans ces temps antiques que l'ignorance ou l’envie s’efforce d’admirer. Les militaires sont peutêtre la classe de la société où les progrès de ce sentiment d’humanité ont été les plus sensibles. Si l’on veut trouver des hommes qui aient conservé toute la barbarie antique au milieu de l’adoucissement des mœurs de leur siècle et de leurs concitoyens, ce n’est pasdans les camps qu’il faut les chercher, ce n’est point parmi les guerriers, qui n’attaquent la vie des autres qu’en prodiguant la leur; c'est parmi ceux qui frappent leurs victimes de sang-froid et sans danger, et qui exercent des rigueurs auxquelles ils se croient sûrs de n’étre jamais exposés.

Eu 1745, M. Pringle fut nommé médecin en chef des armées britanniques, et repassa en Angleterre pour remplir ses fonctions auprès des troupes destinées à combattre le prince Edouard; elles restèrent en campagne pendant le mois de décembre, et cependant elles souffrirent peu. Une société de quakers leur avait fait distribuer des gilets. Depuis environ un siècle et demi, il 11’y a pas eu ,dans l’histoire d’Angleterre, un événement important où ces hommes pacifiques 11’aient donné quelque exemple éclatant de bienfaisance ou de générosité; et, parmi tant de sectes qui ont désolé la terre en déshonorant la raison humaine, celle des quakers a été la seule jusqu’ici où le fanatisme ait rendu les hommes meilleurs, et surtout plus humains.

La place qu’occupait M. Pringle est peut-être la plus pénible et en même temps la plus brillante qu’un médecin puisse remplir. Au milieu de la dé-

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