‹ Œuvres de CondorcetChapitre 86 sur 90 · ELOGE UE M. MARGRAVE · texte numérisé non relu

ELOGE UE M. MARGRAVE

détourne de l’objet <le leurs pensées. D’ailleurs, si on traite avec sévérité ces penchants, ces défauts qui ne nuisent point à autrui, c’est sans doute parce qu’ils empêchent celui qui s’y livre d’acquitter envers la société la dette imposée à tous par la nature, ou parce qu’ils le rabaissent en diminuant l’énergie de ses facultés. Si ses talents et l’usage qu’il en a fait l’ont élevé au-dessus de la sphère ordinaire, l’indulgence à son égard n’est-elle pas un devoir que l’équité même exige? Et comme les juges les plus sévères ne sont pas toujours ceux auxquels il serait le plus permis de l’être, ne pourrait-on pas dire avec justice à ces détracteurs d’un homme supérieur, si avides de chercher ses défauts : Que/ droit avez-vous de lui reprocher des fautes qui ne Font pas empêché de valoir encore mieux (pie vous?

M.Margraaf était d’un caractère doux, facile et gai; une société peu nombreuse d’amis et d’hommes éclairés qui pouvaient l’entendre , et à qui il pouvait dire ce qu’il pensait, était sa setde distraction et son plaisir le plus doux après celui de l’étude. Quoiqu’il eût assez de talents pour exciter l’envie, on ne lui a pas connu un seul ennemi, ni parmi ses émules, ni parmi les chimistes plus anciens que lui, et qui pouvaient craindre sa concurrence. Peut-être la douceur de ses mœurs, sa réserve dans ses jugements n’eussent pas suffi pour lui mériter cette bienveillance universelle que la médiocrité modeste est seule en possession d’obtenir; mais l’extrême simplicité qui règne dans ses ouvrages a dû désarmer la jalousie : loin de chercher à fixer sur lui les regards, il sem- II. 39

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blait éviter tout ce qui pouvait les attirer; la gloire qu’il avait obtenue s’était offerte d’el le-même, et ses rivaux ne pouvaient s’empêcher de voir avec une sorte de reconnaissance qu’il leur en avait laissé tont ce qu’il ne lui avait pas été impossible de leur abandonner.

Henri - Louis Duhamel Dumonceau , inspecteur général de la marine, pensionnaire botaniste de l’Académie des sciences , membre de l’Académie de marine, de la Société de médecine, de la Société royale de Londres, de l’Institut de Bologne, des Académies des sciences de Pétersbourg, de Stockholm, d’Edimbourg, de Païenne et de Padoue, des sociétés d’agriculture de Paris, de Padoue et de Leyde, naquit à Paris, en 1700, d’Alexandre Duhamel, seigneur de Denainvilliers, et d’Anne Trottier.

Il descendait de Loth Duhamel, gentilhomme hollandais : Charles, fils de Loth, vint en France vers i4oo, à la suite de ce duc de Bourgogne dont les perfidies et les cruautés ont laissé une mémoire si odieuse; et il aima mieux s’y établir que d’aider sou chef à en dévaster les provinces. On ne sait rien de sa famille avant cette époque, sinon qu’elle était d’origine française.

M. Duhamel fit peu de progrès dans ses études; de tout ce qu’on avait voulu lui enseigner au collège

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d’Harcourt , il ne retint qu’une seule chose, c’est que. les hommes, en observant la nature, avaient créé une science qu’on appelle la physique, et voyant que cette science s’apprenait mal dans les écoles, il résolut de ne profiter de sa liberté que pour l’étudier.

lise logea auprès du Jardin du Roi, le seul établissement public où l’on enseignât alors , à Paris , ce qu’il désirait savoir. MM. Dulav, Geoffroy, I .émeri, Jussieu, Vaillant, furent les amis qu’il choisit au sortir du collège. On peut prévoir assez sûrement ce qu’un jeune homme doit être un jour, en le jugeant d’après ses sociétés; soit que l’influence de ces premières liaisons s’étende sur toute la vie , soit qu’elles ne fassent qu’indiquer le caractère ou les penchants, et que celui qui choisit mal ait déjà perdu cejqui reste même quelquefois aux hommes vicieux , le goût de la vertu dans les autres.

Tandis que le plus grand nombre des hommes célèbres a pour premier mobile l’amour de la renommée, quelques-uns, dominés par le plaisir de l’étude, semblent avoir oublié la gloire, du moins dans leurs premiers travaux, et s’étre étonnés quelle vînt ensuite les chercher, ils semblent ne ta désirer que comme un témoignage qui les assure du succès de leurs recherches, et ne regarder le plaisir qu’ou goûte en la méritant , que comme un tribut qu’ils payent à la faiblesse humaine. Tel fut M. Duhamel.

A vingt-huit ans, il n’avait encore étudié que pour lui. Le safran, culture importante dans le Gàtinois, province ou sa terre était située, y était attaqué d’une maladie qui paraissait contagieuse; des

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oignons sains, placés à côté d’oignons infectés, éprouvaient bientôt le même dépérissement. Le gouvernement consulta l’Académie, et elle crut devoir charger de sa réponse M. Duhamel, qui cependant n’était pas encore académicien.

Il trouva que la maladie était causée par une plante parasite qui s’attache à l’oignon du safran, se nourrit aux dépens de sa substance, et, s’étendant sous terre d’un oignon à l’autre, infecte tout l'espace où on lui permet de se répandre. L’Académie vit dans ses recherches tout ce quelle devait attendre des lumières, du zèle, de l’exactitude de M. Duhamel, et elle se hâta d’en faire un de ses membres.

Depuis la renaissance des lettres, la plupart des savants, à l’exception des seuls médecins, semblaient ne s’être occupés de l’application des sciences à l’usage commun , qu’autant qu’il le fallait pour prouver qu’elles ne sont pas inutiles ; aussi regardait-on presque tous les savants comme des hommes qui servaient plus à la gloire qu’à l’avantage réel des nations. Ce préjugé s’est dissipé dès que les sciences, rendues plus communes, ont été mieux connues; et on a dû chercher à les rappeler vers la pratique, lorsque, s’étant enrichies successivement des travaux de plusieurs générations, on a pu faire avec plus de facilité d’heureuses applications des vérités déjà établies, tandis que la découverte de nouvelles vérités devenait de jour en jour plus difficile. M. Duhamel se trouva placé dans cette époque, et il n’hésita point à se consacrer à l’utilité publique, dût-il lui en coûter un peu de sa gloire.

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Il est des hommes pour qui une méditation profonde est un besoin; tout ce qui est difficile leur parait grand; et un penchant invincible les porte vers les difficultés avec d’autant plus de force, qu elles paraissent plus insurmontables . Jaloux d’ajouter par leurs découvertes à la masse des connaissances humaines; convaincus que de ce progrès successif des lumières doit résulter un jour une utilité réelle ; sûrs de travailler du moins pour l’avantage des générations futures, ils se laissent entraîner sans remords par l’amour de la gloire ou par l’attrait de l’étude. Mais M. Duhamel passait une grande partie de sa vie à la campagne ; il voyait à quel point les connaissances physiques peuvent contribuer au bonheur des hommes simples qui l’habitent, et combien il est souvent facile de le procurer à peu de frais. Il voyait qu’en renonçant au plaisir si vif de trouver une vérité après l’avoir longtemps poursuivie, il pouvait s’assurer le plaisir plus touchant de sentir que chaque jour qu’il employait au travail, était un jour consacré à faire le bien, et il y dévoua tous ses moments.

Nous allons présenter ici moins le précis de ses ouvrages que le tableau des services qu’il a rendus à l’agriculture, aux arts, à la science de la navigation.

Une connaissance approfondie de la physique des végétaux doit être la première étude d’un philosophe qui aspire à rendre les végétaux plus utiles; elle occupa d’abord M. Duhamel. Sa physique des arbres ne parut cependant qu’en 1 7 5H ; il ne voulut

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la publier qu’a près une longue suite d’expériences qu’il avait soumises presque toutes au jugement du public, en les faisant imprimer daus nos Mémoires. Cet ouvrage était alors, et il est encore le traité le plus instructif et le pius complet qui existe sur cette matière importante.

On y voit M. Duhamel toujours timide à adopter une opinion, mais infatigable pour multiplier les expériences; supérieur à la petite vanité de ne placer dans ses livres que ce qu’il a découvert ou observé le premier, mais n'adoptant ce qu’il emprunte qu’après l’avoir confirmé par de nouveaux essais; portant l’amour désintéressé de la vérité jusqu’à publier dans son ouvrage même les expériences qui contredisent ses opinions, par exemple, celles de M. I,udot de Troyes; laissant enfin aux autres le soin de remarquer ce qui pouvait lui appartenir à lui-mème, comine les lois de l’accroissement des plantes, de la formation des écorces et du bois, l’observation des phénomènes que présente l'union de la greffe au sujet, la manière dont les racines et les branches se transforment en branches et en racines, les preuves du double mouvement de la sève, et, en grande partie du moins, l’influence de l’air, de la lumière et du sol sur le développement, la vie et la nourriture des végétaux. Cet ouvrage, où il ne put s’empêcher cependaut de répandre un grand nombre de remarques pratiques propres à éclairer les cultivateurs, n était que la partie scientifique de ses traité? sur les bols, sur les plantatious , sur les arbres fruitiers, et de ses travaux sur l'agriculture.

D’abord il porte ses regards sur tous ces arbres employés pour la marine ou l’architecture, pour les usages communs de la vie , pour la fabrique des métiers et des instruments nécessaires aux arts : il enseigne à distinguer le terrain qui convient à chaque espèce , la méthode de la cultiver, les usages auxquels elle est propre.

Des bois il passe aux arbres fruitiers qui fournissent l’une des nourritures de l’homme les plus saines, les plus abondantes; il trouve à combattre et tous les préjugés d’un art qui ne s’était alors perfectionné qu’entre des mains grossières, et tous les embarras d’une nomenclature immense , pour laquelle les caractères botaniques deviennent insuffisants. Il dissipe les préjugés, il oppose aux difficultés le travail et la patience. Il enseigne à bien connaître ces individus précieux, à les perpétuer par la greffe, à conserver ou à varier leurs espèces, à multiplier leurs fruits ou à les améliorer, à rendre leur fécondité plus assurée et plus constante, à conduire l’arbre et à le conserver. 11 s'attache surtout aux espèces qui, propres à produire ces boissons spiritueuses devenues en quelque sorte pour l’homme un de ses premiers besoins , couvrent des provinces entières , et dont la culture , employant l’industrie de tout un peuple, devient le seul moyen de sa subsistance. H ne traite pas avec moins de soin les arbres qui , comme les pêchers, objet d’une industrie plus bornée , et cultivés pour les délices d’une grande ville , font vivre par leur produit une partie du peuple industrieux qui l’environnç.

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L’agriculture fut enfin l’objet de ses travaux. M. Duhamel soumit à des expériences et à des observations longtemps suivies la manière de préparer les terres destinées à recevoir les grains, et la méthode de les semer; il s’occupa des moyens de préserver les blés des divers accidents qui s’opposent à leur conservation : il trouva qu’en exposant le grain dans des étuves à une chaleur assez forte pour faire périr les œufs ou les nymphes des insectes qui peuvent y être contenus; en le privant par cette même opération de son humidité, on le garantissait à la fois des deux fléaux les plus destructeurs, la fermentation et les insectes. Il imagina et fit exécuter une étuve qui , donnant une chaleur graduée et égale dans toute son étendue, réunissait à la certitude entière du succès une économie suffisante dans la dépense. Il soumit l’art des engrais à des principes fondés sur la saine physique ; il établit dans ses terres la culture de la rhubarbe, celle des prairies artificielles, celle enfin des pommes de terre; et il a eu le plaisir de voir, de son vivant même, ces productions, inconnues en France dans sa jeunesse, se multiplier, se répandre , enrichir les cantons qui les ont adoptées, ou offrir une ressource à la misère. Mais c’est presque à l’introduction de ces nouvelles cultures que s’est borné jusqu’ici le fruit de ses travaux.

Il en est de l’art de cultiver comme des manufactures : toutes celles qui ne sont exercées que par des hommes à peine au-dessus du besoin restent dans la médiocrité. Il n’y a point d’innovations sans avan-

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ces, sans risques : l’agriculture ne peut donc se perfectionner que lorsque des propriétaires riches , devenus cultivateurs, s’occuperont des progrès de l’art par curiosité, par intérêt, par ce sentiment naturel qui attache l’homme à l’objet de ses travaux , et qu’ils consacreront une partie de leur superflu et de leur loisir à tenter des expériences, à essayer des méthodes. Il faut ensuite que l’exemple de ces propriétaires, la vue de leur succès, les encouragements qu’ils peuvent donner, répandent de proche en proche ces nouveautés utiles, auxquelles l’ignorance et les préjugés du peuple mettent moins d’obstacles que la crainte d’une dépense inutile ; car cette crainte n’est point balancée par l’espérance d’un très-grand profit , quand la dépense est prise sur le nécessaire.

D’autres préjugés s’opposent encore aux progrès de l’agriculture ; on ne fait d’avances que dans l’espoir d’en être dédommagé : si l’on emploie des soins dispendieux ou pénibles pour conserver une denrée plus longtemps, c'est seulement parce que l’augmentation du prix de la denrée doit récompenser de ces soins.

La bienfaisance, le patriotisme peuvent faire des sacrifices, mais leur activité est bornée; ces sentiments n’ont une force durable que sur un petit nombre d’âmes; et quand il s’agit d’une méthode qui n’est utile que lorsqu’elle est générale, c’est de l’intérêt seul qu’il faut en attendre le succès. Cependant, le propriétaire des grains, exposé plusieurs fois pour chaque récolte à tout perdre par l’intcm-

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périe dus saisons , forcé , pour conserver sa denree , à des précautions souvent coûteuses , a de plus à craindre l’effet des restrictions mises trop souveut à la liberté de la vente, entraves d’autant plus funestes aux propriétaires et ati peuple , que cette denrée est plus nécessaire. Aussi M. Duhamel s’est-il écarté, dans ce seul point , du silence respectueux qu’il s’était imposé sur tout ce qui tient à la législation ; il a osé plaider la cause de la liberté du commerce des grains, parce qu’il la croyait liée à la sûreté des subsistances , à la prospérité de l’agriculture; et il l’a plaidée avec courage dans un temps oû le préjugé qu’il attaquait avait des défenseurs irrités et puissants , qui pouvaient trouver plus sûr et plus facile de se venger que de répondre.

Dans les dernières années de sa vie, il eut la consolation de voir former un établissement destiné à perfectionner la pratique de la mouture et de la boulangerie; nommé membre de ce comité qui voulait se décorer d’un nom si célèbre, ceux qui le composaient lui témoignèrent la crainte de ne pas le voir aussi souvent à leurs séances qu’ils l’auraient désiré : Je tnjr ferai plutôt porter, répondit-il. 11 voyait quels heureux effets devaient résulter d’une société oû l’on s’occupait tle la subsistance du peuple, non, comme il en avait gémi si souvent, pour la rendre plus chère et plus incertaine, en multipliant des réglements inutiles et dangereux , mais pour perfectionner la manière de la préparer, afin d’obtenir d'une même quantité de blé une nourriture plus saine, plus agréable, plus abondante, et par là pro-

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curer au peuple une subsistance moins coûteuse et plus assurée.

M. Duhamel avait été attaché au département de la marine par M. de Maurepas, qui lui avait donné le titre d 'inspecteur general; la confiance du ministre fit espérer au citoyen qu’il pourrait se rendre utile, et dès lors il embrassa toute l’étendue de la science navale.

La construction des vaisseaux , la fabrique des voiles, des cordages, la connaissance, la conservation des bois, l’occupèrent successivement, et furent l’objet de plusieurs traités qui, comme presque tous ses ouvrages, sont d'immenses recueils de faits et d’expériences : il cherche partout à bien constater quelle est la meilleure pratique, à la réduire à des règles fixes qui la séparent de la routine, à l’appuyer même sur les principes de la physique; mais s’abstenant de toute théorie quand il ne pouvait la fonder que sur des hypothèses , on voit qu’il ne veut plus être savant dès que la science n’est plus utile.

Il n’étend point ses recherches sur l’art de construire les vaisseaux, aux questions qui, cessant d’être à la portée des constructeurs , dépendent d’une géométrie profonde. Il se contente d’adopter les principes que les Bouguer, les Etder ont donnés dans leurs ouvrages; il renvoie à ces savantes théories, dont il avoue l’utilité autant qu’il en admire la profondeur; trop instruit lui-mème pour n’ètre pas supérieur à cette injustice si commune parmi les praticiens, qui ne manquent guère de proscrire

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comme inutile toute théorie qu’ils ne sont pas en état d’entendre.

M. Duhamel fit établir une école pour les constructeurs, et par ce moyen il les sépara pour jamais de la classe des simples ouvriers : les artistes célèbres en ce genre que la France a eus, ont été formés par lui et d’après ses principes; et si dans cet art important les nations étrangères ne nous accordent pas une supériorité dont l’orgueil national convient si rarement, du moins presque toutes nous traitent comme les généraux de la flotte grecque traitèrent Thémistocle ; elles nous placent au second rang, et ne préfèrent à la construction française que la méthode qu’elles ont adoptée.

Il perfectionna aussi l’art de la corderie; il prouva qu’en tordant moins les câbles on avait des cordages aussi forts, plus durables, moins pesants, qui exigeaient et moins de matière et moins de main-d’œuvre : cette correction très-simple que l’expérience lui fit découvrir, réunit tous ces avantages qui semblaient au premier coup d’œil devoir se combattre et s’exclure.

Dans tous les genres, ceux qui se livrent à la pratique ont pour la théorie une aversion qu’il ne faut pas attribuer à leur ignorance, et moins encore à l’inutilité de la théorie ; mais ils voient avec un sentiment douloureux cette espèce de supériorité qu’elle donne, et qui blesse d’autant plus qu’elle semble tenir à une supériorité personnelle. Si la pratique a été accompagnée des dangers qui l’ennoblissent, et de la gloire qui est la juste récompense du courage,

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alors l’aversion pour les théoriciens doit être plus forte encore , parce qu’on trouve leurs prétentions d'autant plus injustes que les connaissances pratiques ont plus coûté : aussi M. Duhamel eut-il souvent de la peine à se faire écouter des officiers de la marine, surtout dans ses premières inspections. Les sciences, moins cultivés qu’aujourd’hui , moins répandues dans les différentes classes de la société, commençaient à peine à triompher des préjugés anciens qui les avaient dégradées, et des préjugés nouveaux que l’ignorance avait élevés contre elles; elles n’avaient alors ni autant de considération, ni autant de ressources; elles étaient moins utiles , et leur utilité n’était pas si bien reconnue.

Dans les nombreux voyages que M. Duhamel fit dans les ports pour exécuter des expériences en grand, pour examiner des questions relatives aux constructions, ou aux établissements de marine, pour essayer des machines ou «les instruments, il trouva plus d’une fois des difficultés à essuyer; mais il en sut triompher par les deux moyens les plus sûrs peut-être pour désarmer l'amour-propre , la modestie et cette pureté d’intentions et de conduite à laquelle cèdent à la longue et toutes les haines et toutes les passions.

Un jeune officier, cherchant peut-être à l’embarrasser, lui fit un jour une question. Je n’en sais rien , fut dans cette circonstance, comme dans bien d’autres, la réponse du philosophe. A quoi sert-il donc (te'tre de t Académie ? dit le jeune homme. Un instant après, interrogé lui-même, il se perdait dans

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des réponses vagues qui décelaient son ignorance. Monsieur , lui dit alors M. Duhamel, vous voyez à quoi il sert d'être de F Académie; c'est à ne parler que de ce qu’on sait.

Pendant son séjour à Toulon, il proposa quelques innovations qu’il croyait utiles; elles furent rejetées par tous ceux qu’il consulta, et M. Duhamel sentit que le moment de les établir n’était pas venu. Peu de temps après, M. de Maurepas lui demanda son avis sur un mémoire envoyé de Toulon, où un de ceux qui avaient combattu M. Duhamel présentait les mêmes projets, mais comme s’ils eussent été son ouvrage. Monsieur, dit M. Duhamel au ministre, il faut faire exécuter ce qu'on vous propose , mais lais sons-en F honneur à Fauteur du mémoire : pourvu que le bien se fasse, il importe peu qu’un autre ou moi en ayons la gloire. C’est par de pareds moyens qu’il parvint à dissiper toutes les préventions; et il eut le plaisir de voir les mêmes hommes, que l’idée de toute nouveauté avait d’abord effrayés, s’unir à lui pour former une académie de marine, destinée spécialement à perfectionner toutes les parties de la science navale, et surtout à en approfondir la théorie; établissement utile, et qu’il est à désirer pour le bien général de voir imiter par toutes les puissances maritimes.

On a de M. Duhamel un traité sur la conservation «le la santé des navigateurs. L’air qu’on respire à la mer est très-pur; et si le séjour des vaisseaux est malsain, il faut en accuser, non l’état naturel de l’air, mais la réunion d’un trop grand nombre

d’hommes dans des lieux étroits, où l’air extérieur pénètre difficilement; il faut l’attribuer moins à l’excès ou aux dangers du travail, qu’à la malpropreté ou à la négligence des équipages; enfin, il faut l’attribuer au peu de précautions que l’on prend pour la conservation de l’eau et de la nourriture, plutôt qu’à l’insalubrité réelle des aliments. A toutes ces causes presque volontaires, se joint encore la trop grande quantité d’animaux qu’entasse sur les vaisseaux le luxe, qui s’introduit partout, et qui partout sacrifie la vie ou les besoins du faible et du pauvre aux fantaisies du plus fort ou du plus riche. M. Duhamel cherche des remèdes contre tous ces maux; il décrit les ventilateurs de toute espèce qui étaient alors connus, et que la nouvelle théorie de l’air propre à la respiration doit nous apprendre à perfectionner un jour; il propose comme moyen à employer pour renouveler l’air, le feu de la cuisine des vaisseaux. Il indique les précautions qu’il faut prendre; la discipline qui doit être établie pour la propreté du bâtiment et la santé de l’équipage. Il donne des méthodes pour conserver l’eau ou les vivres, et pour en préparer de plusieurs espèces, qui soient à la fois sains, peu coûteux, et d’une longue conservation. Il emploie toutes les ressources que la botanique, la chimie, la physique, peuvent lui offrir; et comme un intérêt d’humanité plus direct était le but de cet ouvrage, on voit qu’il n’en est aucun qu'il ait travaillé avec autant de soin, dont il se soit occupé avec autant de plaisir.

Tant de travaux n’empéchèrent pas M. Duhaine!

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d’être un académicien très-assidu, et l’un des plus exacts à payer dans nos Mémoires le tribut de travail que les règlements nous prescrivent. Depuis 1740 jusqu’à sa mort, il a rédigé pour chaque année les observations météorologiques faites à Pithiviers, avec des détails relatifs à la direction de l’aiguille aimantée, à l’agriculture, à la constitution médicale de l’année, à l’époque de la ponte ou du passage des oiseaux. Ce plan était plus vaste que ceux qui avaient été suivis avant lui : le zèle avec lequel M. Duhamel donna l’exemple de ces travaux a tourné les yeux des savants vers cet objet important, mais trop négligé; et si la météorologie touche à une révolution, si elle devient ce qu’elle doit être, une des branches à la fois les plus utiles et les plus curieuses des sciences physiques, on n’oubliera pas sans doute que M. Duhamel s’en occupa constamment dans un temps où, n’ayant aucune espèce de gloire à attendre de ses recherches, il ne pouvait être animé que par les vues absolument pures d’une utilité dont lui-mème n’espérait pas d’étre jamais le témoin.

Depuis son institution, l’Académie s’est occupée de la description des arts, objet immense, qui embrasse les principes de toutes les sciences, où le savant trouve à chaque pas des inventions heureuses, monument de ce que peut le génie, privé même du secours de l’étude; des faits qui ne sont point encore entrés dans le système des connaissances humaines; des problèmes singuliers résolus dans la pratique, et dont la théorie est encore un mystère inexpli -

cable : tandis qu’au milieu de ces prodiges, qui excitent son admiration, il voit l’ignorance établir ou perpétuer des routines absurdes, et les préjugés de toute espèce, luttant contre l’industrie la plus ingénieuse, opposer aux progrès des arts une barrière que la théorie seule peut briser.

La collection des descriptions des arts en renferme vingt de M. Duhamel , en y comprenant la fabrique des cordages, la construction des vaisseaux et l’art des pêches, art important, la première école des marins, et qui fournit chez un grand nombre de nations la subsistance d’une partie du peuple.

Ses mémoires, ses observations, insérés dans nos recueils, sont au nombre de plus de soixante; les uns ont pour objet des remarques utiles sur la physique des végétaux ou sur la culture des plantes qu’il a tenté avec succès de naturaliser en France; quelques autres renferment des observations d’économie animale et de médecine. Dans l’impossibilité de faire connaître, même par leurs titres, cette longue suite d’ouvrages, nous nous arrêterons seulement sur sa théorie de la formation des os, et sur quelques-uns de ses mémoires de chimie : nous avons montré jusqu’ici le citoyen zélé, l’académicien laborieux, le savant utile; il nous reste à faire connaître le physicien occupé de pénétrer les secrets de la nature et d’agrandir la sphère de nos connaissances.

L’étude profonde que M. Duhamel avait faite de l’économie végétale, lui avait montré entre les plantes et les animaux une foule d’analogies frappantes ; il était d’autant plus important de les observer, que H. 40

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ces deux classes d’êtres , également douées de l’organisation et de la faculté de se nourrir, de croître et de se reproduire, ne sont séparées l’une de l’autre (surtout dans les points extrêmes où elles semblent se toucher) que par des nuances à peine sensibles; tandis qu’un intervalle immense sépare les êtres vivants de ces deux règnes, du reste des corps naturels , où l’on ne voit plus aucune organisation . où les individus ne jouissent point d’une force propre, et n’éprouvent d’action que par l’effet des causes générales, qui, réglées par des lois mécaniques, agissent sur leurs molécules ou sur leurs masses.

M. Duhamel examina d’abord si l’endurcissement et la formation des os, si leur réparation ne suivaient pas des lois semblables à celles qu’il avait assignées à l’accroissement des arbres ; et il établit , d’après une suite d’expériences, que les os s’augmentent par l’ossification des lames du périoste . comme les arbres par l’endurcissement des couches corticales : les os, dans l’état de mollesse, s’étendent en tous sens, comme les jeunes branches des végétaux; mais, parvenus à leur état de dureté, ils ne croissent plus, ainsi que les arbres, que par l’addition de ces couches successives. Cette organisation était incompatible avec l’opinion de ceux qui pensaient que les os croissaient par l’addition d’une matière terreuse, déposée dans les mailles du réseau organisé qui en forme la texture. M. Duhamel combattit cette opinion par une expérience ingénieuse; il avait appris par une lettre de Hamsloane, président de la Société de Londres, que les os des jeunes ani-

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maux, nourris avec de la garance, se coloraient en rouge; il imagina de les nourrir successivement avec des aliments mêlés de garance et avec leurs aliments ordinaires ; eu sciant les os de ces animaux dans le sens de leur largeur, il observa des couches concentriques alternativement rouges et blanches, qui correspondaient aux différentes époques pendant lesquelles ces animaux avaient été nourris avec de la garance ou sans garance; lorsque ensuite on les scie dans le sens de leur longueur, on voit ces mêmes couches colorées plus ou moins épaisses dans les différentes parties de l’os, suivant le nombre des lames du périoste qui se sont ossifiées. Quant aux portions encore molles ou susceptibles de s’étendre en tout sens, telles que les lames voisines de la moelle , dont le réservoir s’agrandit pendant une partie du temps de la croissance des animaux, la couleur rouge marque également les progrès de leur ossification par des points colorés plus ou moins étendus.

M. de Haller attaqua cette opinion, et M. de Fougeroux , neveu de M. Duhamel, se chargea de lui répondre; il sut concilier le respect dû au nom de M. de Haller, avec le zèle qui l’animait pour la défense d’un oncle chéri, dont il regardait la gloire comme une portion de son héritage. Il ne nous appartient point' de prononcer sur le fond de cette discussion; mais quand bien même la différence d’organisation , qu’on ne peut s’empêcher de reconnaître entre les os et les lames du périoste, comme entre les couches de l’écorce et celles du bois, dé-

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trairait également l’explication que M. Duhamel a donnée de la formation des couches ligneuses, et son opinion sur l’accroissement des os; quand bien même on reconnaîtrait un jour que ce physicien si sage, si timide, n’a proposé qu’un système ingénieux, ne suffirait-il point à sa gloire (puisqu’il s’agit d’une question d’anatomie) d’avoir partagé quelque temps les savants de l’Europe entre M. de Haller et lui ?

M. Duhamel avait observé, dans ses recherches botaniques, que la greffe ne s’attache point sur la branche qui la porte , comme les plantes parasites sur l’arbre dont elles tirent leur nourriture ; qu’elle fait un même corps avec le sujet ; que leurs organes ont entre eux une véritable continuité, et que leur réunion se fait comme celle des plaies des arbres. 11 essaya d’étendre ces observations aux animaux : d’abord il s’assura par une opération ingénieuse, mais cruelle, que la jambe d’un poulet pouvait, en totalité, se souder au corps, après que toutes les parties, peau, muscles, nerfs, vaisseaux, os même, en avaient été successivement séparées ; non-seulement il observa que la sensibilité et le mouvement subsistaient après cette opération, mais il vit s’établir une nouvelle communication des artères et des veines de la partie séparée , aux artères et aux veines du reste du corps.

Il voulut examiner ensuite les phénomènes que présente une expérience connue depuis longtemps dans les campagnes, mais que les physicieus avaient ignorée ou dédaignée : on sait que l’ergot d’un jeune

coq , placé sur la tète d’un autre dont on vient de couper la crête, s’y attache, s’y nourrit, et croît souvent jusqu’à la longueur de plusieurs pouces. M. Duhamel observa qu’il devient alors une véritable corne formée de lames comme celle du bœuf, remplie de même par un noyau osseux, quelquefois adhérent à l’os du crâne, plus souvent ayant avec cet os une véritable articulation , et retenu par des ligaments qui unissent l’ergot étranger à l’individu auquel il s’est attaché.

En examinant la manière dont croissent ces ergots, on aperçoit que c’est, comme dans les cornes du boeuf, par l’addition des lames successives qui se forment entre le noyau osseux et la corne. Ce mécanisme est semblable à celui par lequel le bois et l’écorce d’un même arbre s’accroissent en même temps par de nouvelles couches. On voit donc encore ici de nouveaux rapports entre les plantes et les animaux, et l’exemple d’une véritable greffe animale qui, comme celle des végétaux, exige que les parties qui s’unissent soient douées chacune d'une force vitale.

M. Duhamel s’occupa longtemps de chimie : il donna , en 1737, un mémoire où il démontra que la base du sel marin est un véritable sel alcali, mais différent à quelques égards du sel alcali qu’on retire des plantes terrestres , et semblable à celui que donne l’incinération des plantes marines. On est étonné aujourd’hui que ce fait, si simple, si élémentaire , fût alors ignoré ou combattu par les chimistes français, et plutôt indiqué que prouvé par

t'y'io ÉLOGK DK M. DU 11 AM KL.

Stahl et ses disciples. M. Duhamel porta plus loin ses recherches ; il voulut savoir si la différence entre ces alcalis tient à la différence spécifique des plantes qui les produisent, ou à la nature des terrains où elles croissent. Il fit semer du cali à Denainvilliers, et suivit ces expériences pendant un grand nombre d’années. Comme il avait renoncé à la chimie longtemps avant quelles fussent terminées, il pria M. Cadet d’examiner les sels que contenaient les cendres des calis de Denainvilliers, et ce chimiste habile prouva que la première année l’alcali minéral y dominait encore; dans les années suivantes, l’alcali végétal augmentait rapidement , et enfin il se trouvait presque seul après quelques générations.

Les mémoires de M. Duhamel sur l’éther, alors presque inconnu, sur les tartres solubles, sur la chaux, renferment des faits curieux et bien observés; mais les découvertes nouvelles auxquelles ces observations n’ont peut-être pas été inutiles, ont fait oublier tout ce qui les avait précédées. Toutes ces sciences sont sujettes à ces espèces de révolutions ; la gloire de l’auteur d’une découverte éclipse celle des savants qui l’ont préparée, et ne leur laisse de droit qu’à la reconnaissance publique.

M. Duhamel avait une correspondance très-étendue; il observait sans cesse tout ce qui se passait sous ses yeux , et il avait soin de consigner dans nos recueils tous les faits curieux qui s’offraient à lui ou qu’il recueillait dans les lettres de ses correspondants.

Nous n’en citerons qu’un seul exemple. On trouve dans les Mémoires de 1757 les détails de l’embrase-

ment spontané de grosses toiles imbibées d’huile et fortement serrées : des toiles ainsi préparées avaient souvent causé des accidents ; si l’on était assez heureux pour les prévenir, on les cachait, moitié par ignorance sur leur véritable cause, moitié dans la crainte de n’ètre pas cru et d’essuyer des reproches. Si l’incendie n’avait pas été prévenu, alors la voix publique accusait la négligence de ceux qui étaient chargés de ces dépôts ; plus souvent on soupçonnait quelque crime; car le soupçon d’un crime est, chez le vulgaire, la première explication qui se présente pour suppléer à l’ignorance des causes naturelles, et si souvent c’est une injustice, l’humanité ne l’a malheureusement que trop méritée. L’observation de M. Duhamel était donc utile pour prévenir des soupçons injustes et pour engager à prendre des précautions; cependant, plus de vingt ans après l’impression de son mémoire, deux accidents, causés en Russie par les embrasements spontanés de toiles préparées, furent encore attribués à la trahison. L’impératrice seule devina que la cause en était naturelle, et les expériences faites par ses ordres ont confirmé ce qu’avait prouvé le physicien français.

On sera étonné sans doute qu’un seul homme ait suffi à tant de travaux ; mais M. Duhamel avait un frère, qui, fixé dans la terre de Denainvilliers, dont il portait le nom, partageait son temps entre les soins de la bienfaisance et l’observation de la nature, n’était occupé que de soulager les habitants de ces terres, et d’aider son frère dans ses travaux. Pendant

63a ÉLOGE UE M. DUHAMEL.

que M. Duhamel composait ses ouvrages, consultait les savants, entretenait une correspondance avec les hommes les plus éclairés de l’Europe, s’occupait de nouvelles recherches sur les sciences, formait le plan de ses expériences et de ses observations, M. de Denainvilliers suivait, dans sa retraite, les observations et les expériences dont son frère l’avait chargé; toujours inconnu , satisfait de l’être, servant l’amitié, se rendant utile à sa patrie, et ne demandant d’autre récompense que le plaisir d’avoir fait du bien. Pour juger M. Duhamel, il fallait le voir à Denainvilliers : des campagnes couvertes de productions étrangères enrichissant les cultivateurs, dont les pères avaient ignoré jusqu’au nom de ces plantes utiles ou salutaires; partout les terres du seigneur présentant les résultats plus ou moins heureux, mais toujours instructifs, d’expériences ou de procédés nouveaux d’agriculture; des forêts remplies d’arbres étrangers, enlevés à toutes les contrées du globe, offrant aux yeux un aspect piquant par sa variété, intéressant par l’espoir des richesses que ces plantations préparent ; des vergers , où sont rassemblés tous les fruits que l’industrie humaine a pu créer ou perfectionner dans nos climats; des fermes, dont les plus petits détails renferment une foule de moyens de salubrité, de commodité ou de profit; moyens qui, suggérés par une physique éclairée, sont, pour les habitants de la campagne, des leçons et des modèles; une étuve pour les blés, unique en France, offerte gratuitement à quiconque veut ou essayer cette utile industrie ou en profiter; tous les instruments

inventés pour observer la nature et pour en connaître les lois, répandus dans les châteaux, dans les jardins , dans les parcs; et au milieu de tous ces objets d’instruction , deux hommes réunis par l’amour du bien, différents par leur caractère comme par leurs occupations, l’un portant avec une infatigable curiosité, sur tous les objets utiles, la vue d’un observateur éclairé et d’un citoyen voué au bonheur public; l’autre, occupé de soulager les maux de l’humanité, d’empécher ou d’apaiser les querelles, de prévenir la misère en encourageant au travail, de répandre des lumières comme des bienfaits, d’inspirer des vertus , et surtout d’en donner l’exemple : tel était le spectacle unique qu’offrait ce lieu célèbre par le séjour des deux frères, et qui, conservé par les mains du digne héritier de leur science et de leur vertu, en sera le monument le plus touchant et le plus durable ( i).

Les ouvrages de M. Duhamel forment un grand nombre de volumes; partout il est élémentaire; il compte peu sur les connaissances de ses lecteurs; il ne veut pas exiger d’eux une attention qui, en les fatiguant, pourrait les rebuter : ce n’est point pour les savants qu’il écrit, c’est pour tous ceux qui veulent acquérir des lumières applicables à la pratique. Il ne se borne point à dire ce qu’il a observé de nouveau; il dit tout ce qu’il croit qu’ont besoin d’apprendre ceux auxquels il s’adresse : il rend compte des expériences, des observations même, qui ne

(1) M. Fougeroux, de l’Académie royale des sciences.

l’ont conduit à aucun résultat, afin «l’épargner du moins aux autres des recherches superflues : ainsi, ses ouvrages ont dû paraître longs et remplis de choses connues. S’il se fût occupé de sa gloire, il les eut réduits dans un espace plus resserré; il n’eût parlé que de ce qui était vraiment à lui , n’eût rapporté que celles de ses expériences, de ses observations, qui l’avaient mené à des découvertes; on eût été plus frappé de ses talents, de sa sagacité, on lui eût rendu plus de justice; mais il aurait été moins utile.

On lui a reproché d’étre souvent diffus, et quelquefois incorrect; mais son style était simple et clair : en le soignant davantage, il eût sacrifié à son amour-propre une partie de son temps, et il voulait le consacrer tout entier au bien de la société. La diffusion nuit sans doute à la clarté, quand on parle à des hommes accoutumés à une attention soutenue, qui savent saisir des nuances fines, qui peuvent recevoir à la fois un grand nombre d’idées, et suppléer aux idées intermédiaires que l’on a supprimées. Si on s’étend trop , leur attention , qui n’est plus réveillée, s’éteint, leur mémoire se lasse à retenir des idées qui ne les ont pas assez vivement frappés, et la marche plus lente à laquelle on les contraint les fatigue , parce qu’ils ont pris l’habitude d’une marche plus rapide. Mais ce n’était pas à cette classe peu nombreuse de lecteurs que s’adressait M. Duhamel; il parlait à ceux qui ne voient dans un ouvrage rien au delà de ce que l’auteur a exprimé, pour qui l’attention est un travail, qui, en-

Hu, cherchent dans leurs lectures plutôt une instruction de détail que des idées nouvelles; et un auteur écrit toujours bien quand il a le style qui convient à son sujet et à ses lecteurs.

L’aversion naturelle de M. Duhamel pour les systèmes s’était accrue avec l’âge, et elle paraissait s’étendre jusqu’à toute espèce de recherches théoriques , quoique souvent lui-même eût développé dans ses ouvrages la nécessité de ne point négliger la théorie; mais le zèle de l’utilité publique était en lui une véritable passion, et toutes les passions exagèrent : cette passion a nui quelquefois à sa gloire, à ses succès, à cette utilité même qui en était l’objet. En examinant les effets d’un coup de tonnerre qui avait frappé un sonneur à Pithiviers , M. Duhamel saisit une analogie si forte entre ses effets et les phénomènes de l’électricité, qu’il ne put s’empêcher de reconnaître l’identité de leur cause. Malheureusement, M. de Réaumur donne à cette heureuse conjecture le nom si effrayant de système; aussitôt M. Duhamel sacrifie cette partie de son mémoire; il efface, comme une vaine opinion, ce qui, peu d’années après, devient un des faits les plus importants et les plus utiles dont la découverte ait honoré notre siècle.

En disant que M. Duhamel eut une probité sévère, un désintéressement que rien ne put altérer, et qu’il porta jusqu’à ne pas songer même aux intérêts de sa famille; que ses revenus étaient employés en expériences, en dépenses pour l'impression de ses ouvrages, que toute espèce de faste et presque

de vanité lui était étrangère, que sa vie fut toujours simple comme ses discours et ses manières, je ne dirai rien que le récit de ses travaux n’ait fait deviner à tous ceux qui savent combien l’amour de l’étude est un excellent remède contre toutes ces passions qu’enfantent l’oisiveté ou les préjugés. Sa franchise avait quelquefois de la dureté; sa vivacité pouvait paraître de la brusquerie ; mais il avait un cœur droit; il était bon ; ses défauts semblaient n’ëtre que ses vertus mêmes portées jusqu’à l’excès ; ou ne pouvait s’empêcher de les lui pardonner, et on eût à peine osé désirer qu’il ne les eût pas.

II avait dans sa maison un ordre qu’il serait dangereux d’imiter si on était moins sûr de soi; il savait que jamais il ne serait tenté de faire une dépense inutile, et en conséquence sa manière de vivre une fois décidée, il recevait et dépensait sans songer à tenir jamais aucun compte.

M. Duhamel était attaché à l’Académie par principes, par goût, par l’habitude, par la considération même que son assiduité , ses travaux , son zèle , ses vertus lui avaient méritée parmi nous. Quoiqu’il aimât beaucoup les innovations dans les sciences, et qu’il se fut appliqué toute sa vie à en introduire d’utiles dans les arts, il ne les aimait point en politique, et encore moins dans le régime intérieur de corps littéraires. Ce n’est pas qu’il crût que tout fût bien dans la constitution des États ou des académies; mais il regardait le temps que les changements consomment , l’espèce d’agitation qu’ils causent nécessairement , comme une perte pour les

ELOGE ÜE M. DUHAMEL.

progrès des sciences physiques, qu’il croyait être celles dont les secours sont d’une utilité plus immédiate et plus sûre; d’ailleurs, c’est un sentiment naturel à l’homme, de trouver bien les choses avec lesquelles le temps l’a familiarisé, de craindre tout changement parce qu’il lui donue la peine de s’accoutumer à des usages nouveaux, et les hommes même les plus éclairés ne sont pas à l’abri de ce pouvoir de l’habitude.

Il ne se maria point , n’en eut même jamais le désir ni le projet, et il voyait avec peine les savants prendre un état qui les obligeait de sacrifier à de nouveaux devoirs leur temps et surtout leur indépendance. On a demandé si pour un homme de lettres le célibat était préférable au mariage , et l'on a discuté cette question d’après les principes de la médecine et d’après ceux de la philosophie ; mais ne serait-elle point du nombre de ces questions dont la solution générale est impossible , parce que la constitution, le caractère, le degré et l’espèce de sensibilité de chaque individu en sont les éléments nécessaires ? La réponse doit-elle être ici la même pour toutes les espèces de travaux ? pour l’écrivain politique comme pour le géomètre , pour l’homme livré à des études sédentaires et pour le savant qui veut soumettre à des lois générales des phénomènes dispersés sur toute la surface du globe , pour celui qui, suivant la marche lente et sûre des sciences physiques, doit tout à la méditation, ou pour celui qui, dans la carrière des lettres, attend tout de son imagination ou de son âme ? Heureusement cette ques-

638 F. LOGE t>E M. DUHAMEL.

tion est peu importante; heureusement, quelque espèce de sciences que l’on considère, soit qu’on veuille comparer la fécondité ou la profondeur, l’opiniâtreté dans le travail ou la facilité, l’imagination ou la sagacité, on trouvera, parmi les célibataires et parmi ceux qui se sont engagés dans le mariage, des hommes d’un génie égal , et qui ont porté ces qualités à un même degré. Il serait donc injuste de blâmer un homme de lettres, de vivre dans l’une ou dans l’autre de ces conditions; et nous devons respecter le plus celui qui fait, de la portion de talent qu’il a reçue, l’usage le plus étendu et le plus utile.

M. Duhamel conserva toute sa vie les principes de religion qu’il avait reçus dans son enfance ; il pratiquait les devoirs religieux avec exactitude, mais sans faste ; comme tous ses moments étaient employés d’une manière utile, il ne se croyait pas obligé à donner à la religion plus de temps que ses préceptes n’en exigent à la rigueur: servir les hommes, se pénétrer des merveilles de la nature et les rapporter à leur auteur, lui paraissait l’exercice de piété le plus convenable à un savant et à un citoyen. Quelques personnes, en lisant l’histoire des sciences, ont cru trouver parmi les savants une disposition plus ou moins grande à la piété, suivant les différents genres de connaissances qu’ils cultivent, et les botanistes leur ont paru mériter d’être mis au premier rang; en effet, c’est dans le règne végétal qu’il semble que l’on découvre davantage une unité de desseins et de vues, et qu’on peut moins attribuer l’ordre que l’on aperçoit à l’effet nécessaire des lois

de la mécanique; les faits qui ne peuvent entrer dans cet ordre , ou qui semblent le contredire, frappent moins l’imagination, étonnent moins la raison, parce qu’il n’en résulte point, comme dans le système des êtres animés , un mal inévitable et direct pour nousmêmes ; ainsi l’observation du règne végétal semble rappeler plus fortement l’idée d’une cause première, nous entretenir plus souvent de ses bienfaits, et porter plus naturellement notre âme à la reconnaissance. Une existence douce et tranquille fut le prix des vertus de M. Duhamel ; jouissant de la considération publique , de l’estime , du respect même de ses confrères, il avait obtenu la gloire qu’il désirait, celle d’avoir beaucoup fait pour le bien de l’humanité , occupé sans relâche , mais sans effort , récompensé du travail de ses recherches par le succès ou par l’utilité de leur résultat ; il était débarrassé des soins domestiques par l’amitié de son frère : aidé dans ses travaux par un coopérateur si cher, avec lequel il n’avait rien à disputer ni à partager, il vivait entouré de neveux dont les succès, dans plus d’un genre, étaient encore pour lui une source de bonheur.

Il les aimait avec la tendresse d’un père, mais d’un père sévère, qui, en s’occupant de ses enfants, suit plus sa raison que la leur, agit d’après son sentiment plus qu’il ne consulte leurs inclinations : il négligea leur fortune comme il avait négligé la sienne , et le prix de tous ses travaux a été perdu pour sa famille comme pour lui-même. Quelquefois il se plaignait d’être oublié , et même il s’en plaignait avec un peu d’humeur, parce qu’il trouvait cet onhli injuste et

décourageant pour ceux qui , avec un zèle égal au sien , n’auraient ni la même fortune ni la même philosophie : mais il ne fit jamais rien pour que l’on réparât cette injustice, et il ne demandait même point qu’on le dédommageât d’une collection trèscoûteuse de modèles de vaisseaux et de machines de marine qu’il avait rassemblée à ses frais et donnée au gouvernement, parce qu’il avait cru qu’elle serait plus utile étant déposée dans un lieu public, que si elle restait cachée dans la maison d’un particulier.

La mort de son frère vint troubler la paix dont il jouissait, le condamner à s’occuper de soins domestiques, à faire seul ce qu’il lui avait été si doux de partager avec un frère : ses neveux n’oublièrent rien pour adoucir l’amertume de cette perte ; l’un d’eux , son confrère^ dans cette Académie , et son disciple, devint le compagnon de ses travaux. Une nièce chérie lui prodigua, jusqu’à ses derniers moments, ces soins consolateurs auxquels son sexe sait mêler tant de douceur et un charme si touchant; mais la chaîne qu’une longue habitude lui avait rendue si chère s’était brisée , et rien ne l’attachait plus à la vie.

Son ardeur pour l’étude n’était pas diminuée; mais il s’affaissait peu à peu sous le poids de l’âge ; il avait l’air de faire les mêmes choses et avec la même activité, mais ses forces ne répondaient plus à ses désirs. Au printemps dernier il oublia, pour la première fois, d’aller voir ces plantations dont il avait embelli ses terres, et qui, par l’exemple qu’elles ont donné, étaient un de ses ouvrages les plus utiles. Quoiqu’il vînt avec la même assiduité à

tics séances, on s’apercevait qu’il n’v assistait plus avec le même intérêt. Enfin, le aa juillet dernier, il fut frappé d’une apoplexie presque en sortant de l’Académie, et mourut après vingt-deux jours d’assoupissement, sans avoir éprouvé ni des douleurs vives, ni le sentiment, souvent si pénible, de la nécessité de mourir.

Telle fut la fin d’un des hommes de ce siècle qui ont le plus contribué à rendre les sciences respectables, surtout aux yeux de ceux qui ne peuvent en juger que par leurs effets immédiats sur le bonheur des hommes. Sans avoir ces qualités brillantes qui forcent l’admiration, il jouit d'une réputation que ses travaux et sa conduite avaient méritée : les étrangers le recherchaient avec empressement , et son nom était dans toute l’Europe, pour les voyageurs, une des recommandations les plus honorables et les plus efficaces. Sa carrière, utile, glorieuse et paisible, est une des plus heureuses que l’histoire des sciences puisse présenter : il fera époque dans cette histoire, parce que son nom s’est trouvé lié avec cette révolution dans les esprits qui a dirigé plus particulièrement les sciences vers l’utilité publique, et que personne n’y a plus contribué que lui.

Sans doute cette révolution sera durable; l’idée du bien général des hommes sera le guide des savants dans leurs recherches; ils sauront la préférer peut-être à leur gloire même, et les hommes plus éclairés sauront aussi distribuer la gloire d’une manière plus utile à leurs intérêts. Mais il est rare qu’on puisse rester dans de justes bornes, et qu’en renon- II. 41

çant à une erreur ou ne tombe clans l’erreur opposée. Si les sciences se sont trop élevées vers le ciel, s’il a été avantageux de les rappeler vers la terre, il ne faut pas les condamner à y ramper.

On ne fait pas une découverte parce qu’on en a besoin , mais parce qu’elle est liée avec des vérités déjà connues, et que nos forces peuvent enfin franchir l’espace qui nous en sépare. Si les savants avaient borné leurs études aux objets qui présentent une application immédiate, les branches des sciences les plus importantes ne seraient peut-être point encore créées ; et sans cet instinct qui porte l’homme vers des recherches qui paraissent vaines aux yeux du vulgaire, jamais il n’eût employé, d'une manière si utile à ses besoins , son infatigable curiosité.

Craignons des opinions qui, sous prétexte de réduire les sciences à leur véritable destination , favoriseraient l’ignorance , le plus grand des fléaux de l’espèce humaine, puisque étant la cause éloignée ou prochaine de presque tous ceux qui nous accablent, c’est encore elle qui nous empêche de prévenir ou de réparer le petit nombre de maux qu’on ne peut l’accuser de produire.

Des ignorants actifs , sous prétexte de l’utilité qui résulte de leurs médiocres connaissances, usurperaient la gloire due aux talents ou au génie; la charlatanerie , espèce d’hypocrisie , qui , née du goût pour des sciences, croît avec elles, et se multiplie à mesure quelles se répandent, régnerait à la place du véritable talent, avec d’autant plus de facilité.

KLOOK UK M. UE VAUC A.SSON. 643

qu’elle sait mieux se mettre à la portée des ignorants ou des demi-savants, se prêter à leurs préjugés comme à leurs intérêts, qu’elle est plus féconde en promesses, plus hardie en assertions, et surtout qu’elle humilie moins ceux qu’elle se vante d’éclairer, et qu’elle ne fait que séduire.

Personne ne fut plus éloigné de ce vice que M. Duhamel; et il faut bien se garder de penser qu’avec des connaissances superficielles , il eût pu se croire digne de se rendre l’interprète des sciences auprès du peuple. Il était, à l’âge de cinquante ans, un des hommes les plus instruits de l’Europe, dans toutes les différentes branches des sciences dont il s’est occupé presque uniquement depuis à faire des applications ; ainsi la moitié de la vie de l’apôtre de l’utilité des sciences a été consacrée à étudier ces théories, dont ceux qui voulaient abuser de son exemple l’ont accusé d’avoir été l’ennemi; et si on l’a souvent cité avec justice, pour montrer quel usage les savants doivent faire de leurs connaissances, on peut aussi prouver, par son exemple, qu’il faut être très-savant pour avoir droit d’aspirer à l’honneur de rendre les sciences utiles.

Jacques de Vaucanson, pensionnaire mécanicien de l’Académie des sciences, naquit à Grenoble le

G/|4 ÉLOGE DE M. DE VAICANSOPf.

■il\ février 1709 , de Jacques de Vaucanson et de Dorothée la Croix.

Son goût pour la mécanique se déclara dès sa plus tendre enfance, et, ce qui est peut-être sans exemple, son talent fut aussi précoce que son goût.

Il faisait ses études au collège des jésuites, et sa mère , femme d’une piété sévère, ne lui permettait d’autre dissipation que de l’accompagner le dimanche dans un couvent, chez deux dames qu’un zèle égal au sien pour les exercices de dévotion liait avec elle. Pendant ces pieuses conversations, le jeune Vaucanson s’amusait à examiner, à travers les fentes d’une cloison , une horloge placée dans la chambre voisine; il en étudiait le mouvement, s’occupait à en deviner la structure et à découvrir le jeu des pièces dont il ne voyait qu’une partie; cette idée le poursuivait partout : enfin un jour, au milieu de la classe . dont ses distractions l’empêchaient souvent de suivre les travaux, il saisit tout d’un coup le mécanisme de l’échappement qu’il cherchait vainement depuis plusieurs mois , et il éprouva pour la première fois ce plaisir si vif et si pur, et qui serait le premier de tous si la nature n’avait attaché aux bonnes actions des charmes encore plus touchants.

Dès ce moment toutes les idées du jeune Vaucanson se tournèrent vers la mécanique; il fit en bois, et avec des instruments grossiers, une horloge qui marquait les heures assez exactement. Le plaisir d’arranger une petite chapelle était au nombre de ceux que sa mère lui permettait; bientôt il orna cette chapelle de petits anges qui agitaient leurs

Kl. OC. K DK M. DK VAUCANSON. 645

ailes, et de prêtres automates qui imitaient quelques fonctions ecclésiastiques.

Sa patrie lui aurait offert bien peu de ressources pour cultiver ces premiers germes de son talent; heureusement, au sortir du collège, le hasard fixa son séjour à Lyon. Les grandes manufactures présentent une foule d'inventions mécaniques que nous admirerions si l’habitude ne nous avait familiarisés avec elles, et si leur usage, ou l’état de ceux qui les exécutent ou qui les emploient, ne semblaient les rabaisser aux yeux des préjugés; mais elles étaient une source féconde d’instructions pour un homme né avec un véritable talent, qui saisissait tout, et pour qui presque tout était encore nouveau. On parlait alors à Lyon de construire une machine hydraulique pour donner de l’eau à la ville : M. de Vaucanson en imagina une, mais il se garda bien de la proposer; ce qu’il avait déjà vu l’avait trop convaincu de son ignorance, et le vrai génie n’a besoin tout au plus que d’une seule leçon de modestie.

Il quitta bientôt la province pour venir à Paris, et vit avec une joie qu’il est difficile de se peindre, que la machine de la Samaritaine était précisément celle qu’il avait imaginée à Lyon; cette conformité lui apprit, ce qu’il ignorait encore, que son goût pour la mécanique était accompagné de quelque talent ; et il s'y livra avec toute l’ardeur qu’une juste espérance de succès peut ajouter à une grande passion. Quelques jours après, la statue d’un flùtenr qui orne le jardin des Tuileries, plut à son imagination, et il se sentit frappé de l'idée de faire exécuter des airs

(>4t) ÉLOGE DE M. DE VAUCANSOH.

par une statue semblable, qui imiterait toutes les opérations d’un joueur de flûte.

Dominé par cette idée , il s’aperçut de tout ce qui lui manquait de connaissances en physique, en anatomie, en musique, en mécanique, et il employa plusieurs années à étudier ces sciences : malheureusement, quoiqu’il eût formé la résolution de garder le secret, il était trop plein de son objet pour ne pas laisser échapper quelque indiscrétion ; un de ses oncles fut instruit de ce projet, et le prit si sérieusement pour une extravagance, qu’après avoir fait à son neveu les reproches les plus vifs, mais les plus inutiles, sur sa folie, il le menaça d’une lettre de cachet qu’il voulait absolument solliciter pour écarter de Paris un jeune homme qui allait se perdre par un délire si singulier : en effet, tout ce qui s'écarte des idées communes doit paraître folie à un esprit vulgaire, et quand l’opinion ne dirige pas ses jugements, il lui est impossible de distinguer un fou d’un homme de génie, puisqu’il est également daus l’impuissance de saisir la chaîne qui lie leurs idées. M. de Vaucanson eut la prudence d’épargner cette démarche ridicule à son oncle , et peut-être une injustice au gouvernement, qu’on accusait alors de ne pas connaître assez les bornes de l’autorité des familles et les droits de la liberté: le jeune mécanicien se résolut par complaisance à voyager ; il parcourut la Normandie et la Bretagne , toujours occupé de mécanique, trouvant souvent l’occasion de faire quelques petites découvertes, et se confirmant dans l'opinion qu’il pouvait espérer de plus grands succès.

An bout de trois ans, passés dans cetteespèced’exil, il revint à Paris, ayant eu la délicatesse de refuser les places que son oncle voulait lui procurer, parce qu’il sentait que son goût lui en ferait négliger les devoirs; mais il revint toujours déterminé à exécuter le flùteur, et surtout à garder un secret plus rigoureux.

Une maladie cruelle vint encore l’interrompre; ses médecins le condamnèrent à une diète de soixante jours, pendant laquelle il gardait le lit; il profita de cette solitude forcée pour s’occuper de son Auteur, et il en imagina les différents mécanismes avec tant de précision, il détermina avec tant d’exactitude La forme et les dimensions de chaque pièce, qu’en se relevant de son lit, il n’eut qu’à en donner le dessin à divers ouvriers chargés séparément d’exécuter les différentes parties de l’automate : sans aucune correction, sans aucun tâtonnement, la machine tout entière résulta de la combinaison de ces pièces. M. de Vaucansou cependant n'était pas sûr de la réussite, il n’osait avoir des témoins de son premier essai; il écarta même, sous prétexte d’une commission, un ancien domestique qui lui était attaché depuis longtemps ; mais ce domestique avait vu des préparatifs, il avait pénétré une partie du secret de son maître, il ne put se résoudre à obéir; caché auprès de la porte, il écoute avec attention ; bientôt il entend les premiers sons de la flûte; à l’instant il s’élance dans la chambre , tombe aux genoux de son maître qui lui paraît alors plus qu’un homme , et tous deux s'embrassèrent en pleurant de joie.

64« KLOGK UK M. UE VAllCAnSON.

Cette machine devint bientôt l’objet de la curiosité d’un monde plus avide de nouveauté que sensible aux grands talents, prodiguant au hasard l’enthousiasme ou le dédain, et passant rapidement de l’un à l’antre pour un objet qui n’a pas cessé d’être le même. Quelques-uns de ces hommes qui se croient fins, parce qu’ils sont soupçonneux et crédules, ne voyaient dans le Auteur qu’une serinette, et regardaient comme une charlatanerie les mouvements des doigts qui imitaient ceux de l’homme. Enfin, l’Académie des sciences fut chargée d’examiner l’automate, et elle constata que le mécanisme employé pour faire rendre des sons à la fiûte exécutait rigoureusement les mêmes opérations qu’un véritable joueur de flûte, et que le mécanicien avait imité à la fois les effets et les moyens de la nature, avec une exactitude et une perfection à laquelle les hommes les plus accoutumés aux prodiges de l’art n’eussent pas imaginé qu’il pût atteindre.

A cette machine succéda bientôt un automate qui jouait à la fois du tambourin et du galoubet, comme les successeurs de nos anciens troubadours. Enfin, on vit deux canards qui barbotaient, mangeaient, allaient chercher le grain, le saisissaient dans l’auge ; ce grain éprouvait dans leur estomac une sorte de trituration, il passait ensuite dans les intestins, et ce n’était pas la faute de M. de Vaucanson si les médecins avaient mal deviné le mécanisme de la digestion, ou si la nature opérait ces fonctions par des moyens d’un antre genre que ceux qu’il pouvait imiter. Cos machines étaient des preuves

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