‹ Œuvres de CondorcetChapitre 87 sur 90 · ÉLOGE UE M. UE YAUCANSON · texte numérisé non relu

ÉLOGE UE M. UE YAUCANSON

suffisantes de son génie, et il ne restait plus à désirer aux hommes éclairés que de le voir en faire un usage utile.

On se forme en général des idées bien peu exactes de l’espèce de talent qui constitue un véritable mécanicien; ce n’est point un géomètre qui, approfondissant la théorie du mouvement et l’ordre des phénomènes, crée des principes nouveaux de mécanique, ou découvre dans la nature des lois inconnues; ce n’est pas même le physicien-géomètre qui, joignant la science de l’observation et de l’expérience à celle du calcul, fait de ces connaissances une application utile à la construction des machines ou aux travaux des arts.

Un mécanicien est celui qui tantôt applique aux machines un moteur nouveau, tantôt leur fait exécuter des opérations qu’on était obligé, avant lui, de confier à l’intelligence des hommes, ou sait obtenir d’une machine des produits plus abondants et plus parfaits. Le génie, dans cette partie des sciences, consiste principalement à imaginer et à disposer dans l’espace les différents mécanismes qui doivent produire un effet donné, et qui servent à régler, à distribuer, à diriger la force motrice. Il ne faut point regarder un mécanicien comme un artiste qui doit à la pratique ses talents ou ses succès. On peut inventer des chefs-d’œuvre en m^anique sans avoir fait exécuter ou agir une seule machine, comme on peut trouver des méthodes de calculer les mouvements d’un astre qu’on n’a jamais vu.

Dans la plupart des autres parties des sciences.

G.ÏO ÉLOGE UE M. DE VAUCAKSOM.

on trouve des principes constants; une foule de méthodes offrent au génie une source inépuisable de moyens. Si un savant se propose une question nouvelle, il l’attaque avec les forces réunies de tous ceux qui l’ont précédé. Il n’en est pas ainsi de la mécanique : sa véritable théorie dépend de cette géométrie de situation dont Leibnitz a connu l’existence, mais qui n’a fait encore que peu de progrès. Aucun livre élémentaire ne contient les principes de la science; aucuu ne peut même en apprendre l’histoire ; les ateliers des arts, les recueils des machines montrent ce qui a été fait; mais, pour en tirer des résultats, if faut soi-même les former; pour entendre une machine, il faut la deviner : telle est la cause qui rend le talent pour la mécanique si rare, et surtout si prompt à s’égarer; voilà pourquoi il ne se présente presque jamais sans montrer à la fois la hardiesse et les écarts qui, dans l’enfance des sciences, caractérisent le génie.

M. de Vaucanson était à l’abri de ces écarts par son éducation, qui lui avait donné assez de connaissances pour l’en préserver, et par son caractère qui le rendait incapable d’un faux enthousiasme et d’une vaine présomption.

En 1740, il fut appelé par un jeune roi qui venait de monter sur le trône, et que, depuis, ses victoires, son génie po^ir la guerre, son zèle pour les progrès de la raison, et ses ouvrages, ont mis au rang de ces hommes dont un seul suffit pour illustrer le siècle qui l’a produit. Ce prince eût voulu rassembler dans ses Etats tous les hommes illustres disper-

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