ACTE n, SCÉNÊ I. 3i
RHADAMISTHE.
Et que sais-je^ Hiéron? forieux, incertain, Crimind sans penchant, vertueux sans dessein , Jouet infortune de ma douleur extrême , Dans Fétat où je suis, me connois-je moi-même? Mon cœur , de soins divers sans cesse combattu , Ennemi du, for&it sans aimer la vertu , D'un amour malheureux déplorable victime ,»
S'abandonne aux remords sans renoncer au crime. Je cède au repentir,. mais sans en profiter; Et je ne me connois que pour me détester.
Dans ce cruel séjour sais-je ce qui m'entraîne , Si c'est le désespoir, ou l'amour, ou la haine? J'ai perdu Zénobie : après ce coup affreux , Peux-tu me demander encor ce que je veux ?
Désespéré, proscrit, abhorrant la lumière.
Je voudrois me venger de la nature entière.
Je ne sais quel poison se répand dans nion cœur j Mais, jusqu'à mes remords, tout y devient fureur. Je viens ici chercher l'auteur de ma misère.
Et la nature en vain me dit que c'est mon père. Mais c'est peut-êti^e ici que le ciel irrité Veut se justifier de trop d'impunité :
C'est ici que m'attend le trait inévitable Suspendu trop long-temps sur ma tête coupable. Et plût aux dieux cruels que ce trait suspendu i Ne fôt pas en effet plus long-temps attendu !
HIERON
Fuyez , seigneur, fiiyez de ce séjour funeste , Loin d^attirer sur vous la colère céleste.
3i4 RHADAMISTHE ET ZÉNOBIE.
Que la nature au moins calme votre courroux : Songez que dans ces lieux tout est sacré pour vous ; Que s'il faut vous venger , c'est loin de Tlberie, Reprenez avec moi le chemin d'Arménie.
RHADAMISTHE.
Non , non^ il nW plus temps; il faut remplir mon sort. Me venger, servir Rome, ou courir à la mort.
Dans ses desseins toujours à mon père contraire , Rome de tous ses droits m'a fait dépositaire ; Sûre , pour rétablir son pouvoir et le mien , Contre un roi qu'elle craint, que je n oublîrai rien. ' Rome veut éviter une guerre douteuse , Pour elle contre lui plus d'une fois honteuse ; Conserver l'Arménie , ou , par des soins jaloux , En faire un vrai flambeau de discorde entre nous. Par un don de César je suis roi d'Arménie , Parce qu'il croit par moi détruire l'ibérie. Les fureurs de mon père ont assez éclaté Pour que Rome entre nous ne craigne aucun traité. Tels sont les hauts projets dont sa grandeur se pique. Des Romains si vantés telle est la politique : C'est ainsi qu'en perdant le père par le fils , Rome devient fatale à tous ses ennemis.
Ainsi, pour affermir une injuste puissance, Elle ose confier ses droits à ma vengeance , Et, sous un nom sacré , m'envoyer en ces lieux , Moins comme ambassadeur, que comme un furieux Qui , sacrifiant tout au transport qui le guide. Peut porter sa fiureur jusques au parricide.