‹ Œuvres de Crébillon (volume 2)Chapitre 69 sur 287 · ACTE V, SCÈNE V. îa · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE V. îa

Signalons de grands cœurs par de grands sacrifices;

Et montrez'^vous aux dieux plus grand que leur courroux ,

Par un présent^ seigneur, digne tfeux et de vous.

Pour ne tlmmoler pas cpiand je me sacrifie , Oses-tu me prier d'attenter à ta vie ?

Fils ingrat, fils cruel, à périr obstiné, Viens toi-même immoler ton père infortuné' N'attends pas que, touché d'une indigne prière. J'arme contre tes jours une main meurtrière ; Je saurai malgré toi t'en sauver désormais ; Et de ces tristes lieux je vais fuir pour jamais.

IDAMANTE.

Que dites-vous, seigneur? et quel dessein barbare,...

IDOMENEE.

N'accusez que vous seul du coup tjui nous sépare. Mes peuples, par vous-même instruits de votre sort^ Ne laissent à mon choix que la fuite ou la mort.

IDAMANTE.

Si l'intérêt d'un fils peut vous toucher encore ,. Accordez à mes pleurs la grâce que j'implore.

IDOMENEE.

Vous tentez sur mon cœur dps eflForts superflus. Adieu, mon fils.... mes yeux ne vous reverront plus.

IDAMANTE, à genoux.

Ah ! seigneur , perihettez qu'à vos désirs contraire J'ose encore opposer les efforts....

IDOMENÉE. i

Téméraire î Arrêtez; ou craignez que mon juste courroux....

IDAnkANTE.

Puisque par ma douleur je ne puis rien sur voi»^ Soyez donc le téotoin du transport qui m'anime.

(Il se tue.)

Dieux ^ recerez mon sang; yoilà votre victime.*..

IDOHENES.

« Inhumain I... Juste ciel !... Ah ! père malheureux l

Qu'ai-jevu? • .

IDAMANTE. "

C'est le sang d'un prince généreux :

Le ciel^ pour s'apaiser , n'en demandent point d'autre.

IDOMÉNES.

Qu'avez-vous Êiit , mon fils ?

IDAMANTE.

Mon devoir et le vôtre.

Telle en étoit, seigneur, l'irrévocable loi ; Il Êdloit le rempHr, ou par vous^ ou par moi. Les dieux vouloient mon sang ; ma main obéissante N'a pas dû plus long-temps épargner Idamante. De son sang répandu voyez quel est le frait ; Le ciel est apaisé , l'astre du jour vous luit : Trop heureux de pouvoir, dans mon malheur extrême, Goûter avant ma moit les fruits de ma mort na^ênae I

IDOMENEE.

Hélas ! du coup affreux qui termine ton sort N'attends point d'autre fruit que celui de ma mort. Dieux cruels ! faUoit-U qu'une injuste vengeance , Pour me punir d'un crime ^ opprimât Finnocence?

FIN d'idomenee.

TRAGÉDIE

Représentée pour la première fois le i4 mars 1707*

yuoiQîJÊ je ne connoisse que trop combien il est inutile de répondre au public , cette tendresse si naturelle aux hommes pour leurs ouvrages l'a emporté sur mes réflexions. Toute la prudence humaine est un frein léger pour un auteur qui se croit lésé. Ce n'est pas que je ne sache qu'il n'y ^ plus de salut à faire dans quelque préface que ce soit. Le public semble être devenu d'airain pour nous : inaccessible désormais à tous ces petits traités de paix que nous faisions autrefois avec lui dans nos préfaces , il nous, fait de sa critique une es* pèce de religion incontestable, et veut nous forcer de reconnoitre en lui une infaillibilité dont nous ne conviendrons que quand il nous louera. Cela n'empêche pas qu'avec les meilleures raisons du monde nous n'ayons souvent tort. Plus nous voulons nous justifier, plus on nous croit entêtés. Si nous sommes humbles , on nous trouve râhnpants; si nous sommes modestes , hypDcrites ; si>nous répondons avec fermeté , nous manquons de respect Un auteur est précisément comme un esclave qui dépend d'un maître capricieux qui le maltraita souvent sans sujet , et qui veut pourtant le maltraiter sans réplique. Que le lecteur ne me sache point mauvais gré, si je me trouve aujourd'hui entre ses mains : ce n'est assurément point par ma

.i3o PRÉFACE,

faute. Je proteste, avec toute la bonne foi qu'on peut exiger de moi en pareille occasion , que j'avois renoncé pour jamais à la tentation de me faire mettre sous la presse. Il y a près de trois ans que je refusois constamment mon Atrée ; et je ne l'aurois effectivement jamais donné, si on ne me Feût fait voir imprimé en Hollande avec tant de fautes, que les entrailles de père s'émurent : je ne pus sans pitié le voir ainsi mutilé. Les fautes d'un imprimeur avec celles d'un auteur , c'en est trop de moitié. C'est ce qui me détermina en même temps à donner Electre y pour qui je craignois un sort semblable ; et avec une préface , qui pis est. Pour Idoménéej ce fut une témérité de jeune homn^e qui ne connoît point le risque de l'impression. Mais ce n'est pas cela dont il s'agit ; c'est ^ Atrée. Il n'y a presque personne qui ne se soit soulevé contre ce sujet. Je n'ai rien à répondre , si ce n'est que je n'en suis pas l'inventeur. Je vois bien que j'ai eu tort de concevoir trop fortement la tragédie comme une action funeste qui devoit être présentée aux feux des spectateurs sous des images intéressantes ; qui doit les conduire à la pitié par la terreur , mais avec des mouvements et des traits qui ne blessent ni leur délicatesse ni les bien* séances. Il ne reste plus qu'à savoir si je les ai observées , ces bienséances si nécessaires. J'ai cru pouvoir m'en flatter. Je n'ai rien oublié pour adoucir mon sujet , et pour l'accommoder à nos mœurs. Pour ne point offrir Atrée sous une figure désa-

PRÉFACE. i3t

gréable , je fais enlever ^rope aux autels mêmes ^ et je mets ce prince (s'il m'est permis d'en faire ici la comparaison) justement dans le cas de la Coupe enchantée de La Fontaine :

L'étoit-il ? ne rétoît-il point ?

J'ai altéré partout la fable , pour rendre sa ven* geance moins affreuse ; et il s'en faut bien que mon Atrée soit aussi cruel que celui de Sénèque. Il m'a suffi de faire craindre pour Thyeste toutes les horreurs de la coupe que son frère lui prépare; et il n'y porte pas seulement les lèvres. J'avouerai cependant que cette scène me parut terrible à moimême: elle me fit frémir, mais ne m'en sembla pas moins digne de la tragédie. Je ne vois pas qu'on doive plutôt l'en exclure que celle où Cléopâtre, dans Rodogune , après avoir fait égorger un de ses fils, veut empoisonner l'autre aux yeux des spectateurs. De quelque indignation qu'on se soit armé contre la cruauté d' Atrée , je ne crois pas qu'on puisse mettre sur la scène tragique un tableau plus parfait que celui de la situation où se trouve le malheureux Thyeste , livré sans secours à la fureur du plus barbare de tous les hommes. Quoiqu'on 3e fût laissé attendrir aux larmes et aux regrets de ce princp infortuné , on ne s'en éleva pas moins contre moi. On eut la bonté de me laisser tout l'honneur de l'invention : on me chargea de toutes les iniquités d' Atrée ; et l'on me regarde encore dans quelques endroits comme un

i5d PRÉFACE.

homme noir , avefc qui il ne fait pas sûr de vivre: comme si tout ce que l'esprit imagine devoit avoir sa source dans le cœur. Belle leçon pour les auteurs , qui ne peut trop leur apprendre avec quelle circonspection il faut comparoître devant le public ! Une jolie fen^me, obligée de se trouver parmi des prudes , ne doit pas s'observer avec plus de soin. Enfin je n'aurois jamais cru que, dans un pays où il y a tant de maris maltraités, Atrée eût eu si peu de partisans. Pour ce qui regarde la double réconciliation qu'on me reproche , je déclare par avance que je ne me rendrai jamais sur cet article. Atrée élève Plisthène pour faire périr un jour Thyeste par les mains de son propre fils; surprend un serment à ce jeune prince , qui désobéit cependant à la vue de Thyeste. Atrée n'a donc plus de ressource que dans la dissimulation: il feint une pitié qu'il ne peut sentir. Il se sert ensuite des moyens les plus violents pour obliger Plisthène à exécuter son serment ; ce qu'il refuse de faire. Atrée , qui veut se venger de Thyeste d'une manière digne de lui , ne peut donc avoir recours qu'à une seconde réconciliation. J^ose dire que tout ce qu'un fourbe peut employer d'adresse est mis en œuvre par ce prince cruel. 11 est impossible que Thyeste lui-même , fût-il aussi fourbe que son frère , ne donne dans le piège qui lui est tendu. On n'a qu'à lire la pièce sans prévention , l'on verra que je n'ai point tort ; et si cela est, plus Atrée est fourbe , et mieux j'ai rempli son carac-

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tère , puisque la trahison et la dissimulation sont presque toujours inséparables de la cruauté.

Cette préface ne concerne que la première édition de mes Œuvres , et j'ai cru devoir la laisser telle qu'elle est entre les mains de tout le monde ; mais comme le public, à l'égard diJtréey ne s'est point piqué , dans ses jugements , de cette prétendue infaillibilité que j'ai osé lui reprocher , il est bien juste , puisqu'il a changé de sentiment, que je change de style , et que je fasse succéder la reconnoissance aux plaintes : bien entendu que je ne les lui épargnerai pas, s'il s'avise jamais de ne prendre plus à quelques-unes de mes pièces le même plaisir qu'il y a pris autrefois.

PERSONNAGES

ATRÉE, roi d'Argos.

T H YESTE , roi de Mycènes , frère d'Atre'e.

PLISTHÈNE, fils d'^rope et de Thyeste, crafil»

d'Atrée.

THÉODAMIE, fille de Thyeste.

EURISTHÈNE^ confident d'Atrée.

ALCIMÉDON^ officier de la flotte.

THESSANDRE, confident de Plisthène.

L É O NI D E , confidente de Théodamiç* Suite d'^tree.

Gardes.

La scène est à Chaîcjs y capitale de Visle d^Euhée^ dans le palais d'Atrée^

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TRAGÉDIE

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