LE PARADIS. CHANT XXIX
corderait pas que les moteurs fussent restés un si long temps sans leur perfection*.
» A présent tu sais où , quand et comment ces amours furent créés ; si bien que trois ardeurs de ton désir sont déjà apaisées.
» En comptant, on n'arriverait pas à vingt aussi vite qu'une part des anges troubla le monde de vos éléments.
» L'autre part resta fidèle, et leur œuvre, que tu admires, ils le commencèrent avec un si grand plaisir, que jamais ils ne cessent de tourner.
» Le principe de la chute fut le maudit orgueil de celui que, sous tous les poids du monde, tu as vu écrasé.
» Ceux que tu vois ici furent modestes , et ils reconnurent la bonté qui les avait faits bien disposés pour de si hautes compréhensions.
» C'est pourquoi leurs vues furent tellement exaltées par la grâce illuminante et par leur mérite, qu'ils possèdent une pleine et ferme volonté.
» Et je ne veux pas que tu doutes, mais que tu sois certain que recevoir la grâce est méritoire, selon que Taffection lui est ouverte.
» Désormais tu peux contempler à ton gré, et sans autre aide, tout ce consistoire, si tu as bien recueilli mes paroles.
» Mais, comme sur terre et dans nos écoles on lit que la nature angélique est telle, qu'elle entend, qu'elle se souvient, et qu'elle veut,
» Je parlerai encore, afin que tu voies la vérité pure, qui là-bas éprouve quelque confusion par les équivoques d'un pareil enseignement.
» Ces substances, après s'être réjouies de l'image de Dieu, De détournèrent pas la vue de cette face à qui rien n'est caché.
D Ainsi, ils n'ont pas une vue interrompue par un nouvel objet; ainsi, leur pensée n'étant point divisée, ils n'ont nul besoin de se souvenir.
• iU futi^enl dcmearéa Hna perfectiOD, n'ajaot pu m la pniisance de mouvoir Im deux. (Grsitiffiar.)
»70 LA DITINE COMÉDIE.
T> Donc, là-bas, on rcve sans sommeiller, les uns croyant^ les autres ne croyant pas que ce dire est la vérité; mais dans les premiers il y a plus de faute et de honte,
î) Vous ne gardez, là-bas, aucun sentier en philosophant, tant vous emportent l'amour de l'apparence et ses ( hiraèi*es.
» Toutefois cette conduite est regardée d'en haut avec moins de rigueur cjue lorsqu'on rejette l'Écriture sainte, «i lorsqu'on la torture.
» On ne songe pas chez vous combien il en a coûté de sang pour la semer dans le monde, et combien plaît celui-là qui humblement chemine avec elle.
» Pour paraître, chacun s'ingénie et fait des inventions; elles sont les textes des prédicateurs, et rÉvangile se tait.
» L'un dit que la lune recula lors de la passion du Christ, et s'interposa afin que la lumière du soleil ne pût descendie sur la terre ;
» Un autre, que la lumière se cacha d'elle-même, d'où il advint que cette éclipse fut sensible pour les Espagnols et les Indiens comme pour les Juifs.
» Florence n'a pas tant de Lapi et de Bindi * qu'en une année il se débite de fables en chaire de côté et d'autre.
» Aussi les pauvres brebis s'en revieuDent du pâturage repues de vert; mais l'ignorance de leur malheuj ne les excuse pas.
D Le Christ n'a point dit à son premier couvent : Allez et prêchez au monde des sornettes ; mais il leur donna la vérité pour texte ;
)) Et elle résonna si fort dans leur bouche, que dans leurs combats pour allumer la foi, ils firent de l'Évangile des écus et des lances.
» Aujourd'hui on s'en v* prêcher avec des mots grotes ques et des boufronneries ; et, pourvu que l'auditoire ait bien ri, le capuchon se gonfle, et l'on ne demande rien de plus.
» Mais un tel oiseau' niche dans la pointe du capuchon,
' Nonif trog-commuDS à Florence : Lapo pour Jacopo, B'ndo pour AldoUraodiD* * L« «léniOB.
LS PARAMS. CHANT XÏIX. 57*
que, si le vulgaire le voyait, il refuserait ses pardons auxquels il se confie.
» Par ces indulgences la sottise s'est si fort accrue sur la terre, que, sans la preuve d'aucun, témoignage, on se confie à toute promesse,
» De cela s'engraisse h porc de saint Antoine , et s'ea» graissent bien d'autres qui sont pires que des porcs : ils payent avec une monnaie qui n'a pas de coin.
» Mais, après cette longue digression, reporte de'sormais tes yeux vers le droit chemin, afin d'abréger et la route et le temps.
» La nature des axiges s'accroît tellement en nombre, de degré en degré, que yamais parole ni intelligence mortelle ne parvint jusque-là.
» Et si tu regardes ce qu'en révéla Daniel, tu verras que dans les milliers qu'il cite, le nombre pr^is n'est point donné *.
» La lumière première, qui rayonne sur toute leur nature, pénètre leur essence en autant de manières qu'il y a de splendeurs auxquelles elle s'unit.
» Ainsi, comme à tout acte d'intuition succède l'afFection, la douceur d'amour bout et tiédit diversement dans les anges.
» Désormais vois la hauteur et l'étendue de l'étemelle puissance, puisqu'elle s'est fait tant de miroirs où elle se multiplie,
» Tout en restant une comme devant. »
• Millia niillian ministrabant ei, et dede* mUUm ceoteaa nUlia aMiftcbaalii
CHANT XXX
PanlP monte avec Béatrice dans le dixième ciel, l'Empyrée. — Béatrice t'y tewèt d'une beauté merveilleuse. — Après une vision surnaturelle, il est donné a« poêle de voir clairement le triomphe des Anges et des Ames bienheureuses. — Son guide lui apprend ensuite le nombre des Élus, et lui fait contempler la grandeur de la cite de Dieu.
Peut-être à six mille milles de distance de cette sphère brûle la sixième heure *, et ce monde incline déjà son ombre presque horizontalement.
Quand le milieu du ciel, élevé au-dessus de nous, commence à se faire tel, que plusieurs étoiles finissent par disparaître pour nos profondeurs.
Et, à mesure que vient la splendide servante du soleil, le ciel se ferme, de lueur en lueur, jusqu'à la plus belle.
Ainsi ce triomphe* qui se joue sans cesse autour du point qui m'avait ébloui, en paraissant enfermé dans ce que lui-même enferme.
Peu à peu s'éteignit à ma vue ; c'est pourquoi le regret de ne rien voir et mon amour me forcèrent de tourner les yeux vers Béatrice.
Si tout ce que j'ai dit d'elle jusqu'ici était réuni en une seule louange, tout cela serait peu pour cette fois.
La beauté que je vis dépasse non-seulement nos idées, mais je crois sûrement que son créateur seul la peut comprendre tout entière.
Je m'avoue vaincu par ce passage de mon thème, plus que ne le fut jamais, par quelque autre point, auteur tragique ou comique.
Car, de même que le soleil fatigue la paupière qui tremble le plus, de même le souvenir du doux sourire paralyse mon esprit.
Depuis le premier jour que je vis son visage dans C€
* Midi.
* Le cbœiir des anges.