L'ENFER. CHANT XII
sang dans laquelle bout quiconque par la violence a nui aux autres. »
0 passion aveugle ! ô folle colère ! qui nous éperonne ainsi dans notre courte vie , et qui après, pour réternité, nous plonge dans de telles eaux !
Je vis une ample fosse tordue en arc, comme celle qui embrasse toute la plaine, selon ce qu'avait dit mon guide.
Et entre le pied de la roche et cette fosse couraient à la file des centaures armés de flèches, comme ils avaient coutume dans le monde d'aller à la chasse.
Nous voyant descendre, chacun d'eux s'arrêta, et trois se détachèrent de la bande, tenant en main leur arc et leur flèche tout prêts.
Et l'un cria de loin : « A quel martyre venez- vous, vous qui descendez la côte ? Dites d'où vous êtes, sinon je tire l'arc. »
Mon maître dit : « Nous ferons réponse à Chiron, ici près; pour ton malheur, tes désirs ont toujours été trop vifs. »
Puis il me toucha et me dit : « Celui-ci est Nessus, qui mourut pour la belle Déjaniie et vengea lui-même sa propre mort.
» Et celui du milieu, qui se regarde la poitrine, est le grand Chiron, qui éleva Achille; cet autre est Pholus , qui fut plein de colère.
» A l'entour de la fosse ils vont par mille et mille, perçant de flèches toute âme qui sort du sang plus que sa faute ne le permet. »
Nous nous approchâmes près de ces monstres agiles; Chiron prit une flèche, et avec la coche il retroussa sa barbe derrière sa mâchoire.
Quand il eut découvert sa grande bouche, il dit à ses compagnons : '( Vous êtes-vous aperçus que celui de derrière * fait mouvoir ce qu'il touche?
» Ainsi n'ont pas habitude de faire les pieds des morts» n
OaalCi qui luiraH Virgiltk
El mon guide, qui était déjà à sa poitrine, où les deux na. Uiic's s'unissent,
Képliqua : « Il est bien vivant, et je dois, seul, lui monircv ainsi la sombre vallée. La nécessité, et non son choix, l'amène ici.
» Elle a cessé un moment de chanter alléluia, celle qui m'a commis à ce nouvel office. Ce n'est pas un brigand, et moi je ne suis pas une âme criminelle.
)> Mais, au nom de cette vertu qui dirige mes pas dans unn route si sauvage, donne-moi un des tiens qui nous aoconi pagne,
» Et qui nous montre un endroit guéable, et qui porte celui-ci sur sa croupe; car ce n'est point un esprit qui aille par les aiis. »
Ciiiron se tourna du côté droit, et dit à Nessus : « Va, et guide-les, et si une autre troupe les rencontre, écarte-la. »
Nous nous mîmes en marche sous cette escorte fidèle, le long des bords de celte rouge écume dont les noyés poussaient d'horribles cris.
J'en vis plongés jusqu'aux paupières, et le grand centaure dit : (( Ce sont les tyrans qui vécurent de sang et de rapine.
» Ici se pleurent les torts impitoyables; ici est Alexandre *, et le cruel Denys qui fit souffrir tant d'années douloureusea à la Sicile.
)' Et ce front qui a le poil si noir, c'est Ezzelino * ; et cet autie qui est blond, c'est Obezzo d'Esté ', qui véritablement
» 1 ut assassiné par son beau-fils, là-haut dans le monde. » Alors je me tournai vers le poète, et il me dit : a Que Nessus soit ici ton premier interprète; je ne serai que le second. »
Un peu plus loin, le centaure s'arrêta au-dessus de damnés que l'on voyait sortir la tête hors du fleuve.
Il nous montra une ombre seule à l'écart, en disant:
> Selon presque tons les commentateurs, Alexandre de Phères, tyran de Tbessalie.
• E;-i.'iiDO, tyran de Padouc. Fait prisonnier par les princes de Lombardie, el •eno bloissé à Snncino, il ne voulut pas laisser panser ses blessures, et refusa d« prendre toute nourriture. U mourut de faim et de désespoir en 1260. (M.)
* 01>ni2o d'Esté, mar(i«u de Fer rare et de la Marche d'Ancô**.
l'enfer, chant xiii. 203
« Celui-ci f;appaj dans le giron de Dieu, le cœur que l'on honore encore aux bords de la Tamise * ; »
Puis, j'en vis qui tenaient la tête et aussi tout le buste hors du lac, et de ceux-là j'en reconnus bon nombre.
Ainsi, de plus en plus, le sang baissait et ne couvrait plus que les pieds, et ce fut là que nous traversâmes la fosse.
« Par la raison que de ce côté lu vois la source diminuer toujours, dit le centaure, je veux que tu croies
» Que de Tautre elle pèse de plus en plus sur le fond, jusqu'à ce qu'il se réunisse à celui où la tyrannie est condamnée à gémir,
» C'est là que la divine justice a plongé cet Attila qui fut son fléau sur la terre, et Pyrrhus, et Sextus * ; et que pour l'éternité elle arrache
» Les larmes qui échappent, à chaque bouillonnement, à René de Corneto et à René de' Pazzi', qui firent si lude guerre aux grands chemins, s
Puis il se retourna et repassa le gué.
CHANT XIII
enceinte dn •eptième cercle ou de* Violents contre eox-mèmes. Let
Suicides sont empnsonnés dans des arbres et des buissons. — Les Dissipateurs scut poursuivis par des chiens. — Pierre Desvignes, Lano de Sienne, Jacques do Padoue.
Nessus n'était pas encore arrivé de l'autre côté, quand nous pénétrâmes dans un bois qui n'était marqué d'aucun seiitiL»r.
' Gui de Montfort. Pour venger U mort de Simon, son père, tué en Angicteri» par ÉJouard, il assassina, en 1271, dans une église de Viterbe, Henri, frère d'Édouârd, pendant que le prêtre était à l'élévation. (M.)
• l'yrrbus, roi d'Épire, oa Pvrrhus, fils d'Ackille, qui massacra Priam et immola Pciyxeoe sur le tombeaa d'Achille; >- Sextus, bis de Tarquin le Superbe, ou Sextus, fils de Pompée.
» Bené Corneto, gentilhomme fameux par set vols et ses asrBssinats ; — messire Beoicr Paiio, aussi gentilhomme, de l'ancicnoe famille de* Pam de Florence, éuil un volenr et guetteur rie chemins, assa**inaDt les uns et dérobant les antre i, si bien qu'en son tem-» il ne disait paa sûr d'aller en tel* quartiers où t tbdvt. (G.)
Le feuillage n*en était pas vert, mais de couleur noirâtre; les branches n'en étaient pas unies, mais noueuses et toutes entremêlées; il n'y avait pas de fruits, mais des épines avec du poison.
Elles n'ont pas de fourrés si âpres ni si épais, les bêtes sauvages qui ont en haine les lieux cultivés entre la Cécina et Cometo *.
Là font leur nid les harpies brutales qui chassèrent les Troycns des Strophades avec le triste pi'ésage du mal futur*.
Elles ont de larges ailes, des cous et de.s visages humains, des pieds avec des serres , et un grand ventre couvert de plumes. Elles font des lamentations sur ces arbres étranges.
Et mon bon maître : « Avant d'entrer plus avant, sache que tu es dans la seconde enceinte, commença-t-il à me dire, et tu y seras jusqu'à ce que
» Tu arrives dans les horribles sables. C'est pourquoi, regarde bien ; tu verras des choses qui n'obtiendraient aucune foi si je £'''n faisais récit. »
J'entendais déjà de toutes parts pousser des gémissements, et je ne voyais personne qui les fit. C'est pourquoi je m'arrêtai tout éperdu.
Je crois qu'il crut quo je croyais * que ces voix sortaient de la poitrine de gens cachés pour nous.
Aussi mon maitre dit : a Si tu romps quelque petite branche d'un de ces arbres, les pensées que tu as se trouveront toutes fausses, k
Alors j'étendis la main un oeu en avant et cueillis une
* Cecina» rivière de Toscane, qui tombe dans la mer entre Ltvourne et biDO ; — Cornelo, ville des États du pape.
' Tristius haud illis monstrum, ncc s^evior ulla
Peslis et ira dcùm stygiis scse cxtuiit undis. Virginei volucrum vullus, fœdissiina venins Proluvies, uncaîque manus, et pallida semper Ora famé.
[.Eneid., \. III. J
• Voici l'italicD : « lo credo cU' ei crcdcUe eh" io credesse, > Arioste a dit depuis :
Io credea c credo, e creder credo il vero.