‹ uvres de Dante AlighieriChapitre 20 sur 106 · L'ENFER. CHANT XIII · texte numérisé non relu

L'ENFER. CHANT XIII

branche d'un grand arbre, et son tronc cria : « Pourquoi me casses-tu ? »

Et aussitôt il fut noir de sang, et il recommença à crier : « Pourquoi me déchires-tu ? N'as-tu aucun sentiment de pitié?

» Nous avons été hommes, et maintenant nous sommes devenus des arbres j ta main aurait bien dû être plus compatissante, quand même nous aurions été des âmes de reptiles. »

Comme d'un tison vert qui est enflammé par l'un des bouts et qui de l'autre gémit et pétille à cause de l'air qui' se fait passage.

Ainsi de ce tronc sortaient ensemble des paroles et du sang, et je laissai tomber la branche, et m'arrêtai comme l'homme qui a peur.

« Ame blessée, répondit mon sage, s'il avait pu croire tout d'abord ce qu'il a pourtant vu dans mon poëme,

» Il n'aurait pas porté la main sur toi; mais Tin vraisemblance de la chose m'a fait lui conseiller ce qui me pèse à moi-même;

» Mais dis-lui qui tu fus, afin qu'en dédommagement il rafraichisse ta mémoire dans le monde où il lui est permis de retourner. »

Et l'arbre : « Tu m'amorces avec un si doux parler, que Je ne puis me taire; et que je ne vous sois pas à charge, si je m'oublie un peu à causer avec vous.

» Je suis celui * qui tint les deux clefs du cœur de Frédéric, et qui les tourna si douces et pour fermer et poui ouvrir,

» Que j'écartai presque tout autre de sa confiance; et j'apportai tant de foi à ce glorieux office, que j'en perdis le sommeil et la vie.

» La courtisane * qui n'a jamais détourné du palais de

* Pierre Dctvignet, jontconiulle de Capoue. Il fut longtemps dam U faveur d« l'empereur Frédéric II, dont il était le chancelier. Accuté de Irahicon, il eut let jtax crcv<4. Do dëdcspoir, il te briia U tùte oonua le* nart de «on cachot. — «l'était ea IU40.

• L'Favic

César * ses yeux effrontés, peste commune et vice des cours,

» Enflamma contre moi tous les esprits, et, enflammé^ ils enflammèrent tellement Auguste *, que mes joyeux hon» neurs se changèrent en triste deuil.

» Mon âme, dans un transport dédaigneux, croyant par la mort fuir le dédain, me rendit injuste contre moi-même qui étais si juste.

» Par les racines récentes de ce bois, je vous jure que jamais je ne manquai de foi à mon maître, qui fut si digue d'être honoré.

» Et si Tun de vous retourne au monde, relevez ma mémoire, qui gît encore sous le coup que l'Envie lui a porté. »

Le poëte attendit un peu, et alors : « Puisqu'il se tait» me dit-il, ne perds pas le temps, mais parle, interroge-le si tu en veux savoir davantage. »

El moi à lui : « Demande-lui toi-même encore ce que tu crois pouvoir m'intéresser ; car je ne pourrais, tant la pitié m'attriste. »

C'est pourquoi il recommença. « Si cet homme fait ponctuellement ce que ta prière a réclamé, esprit emprisonné, qu'il te plaise encore

» De dire conunent l'âme s'enferme dans ces nœuds, et dis, si tu le peux, si jamais aucune se dégage d'un tel corps. »

Alors le tronc souffla fort, et ce vent se convertit en cette voix : « Je vous répondrai brièvement.

» Quand l'âme féroce est partie du corps dont elle s'est elle-même arrachée, Minos l'envoie au septième cercle.

» Elle tombe dans la forêt, et l'endroit n'est pas chois:, mais là où la fortune la lance, elle germe comme un grain d'épeautre.

» Elle pousse en rejeton et en arbre; les harpies, en se repaissant ensuite de ses feuilles, lui font une douleur et un passage à cette douleur.

C'ea-à-dire l'emperevr.

G'Ml-è.<iire Frédéric IL

l'enfer, chant xiii. 20*7

» Comme les autres âmes, nous voudrions recueillir nos dëpouillcs, mais sans pour cela qu'aucune de nous s'en puisse revêtir, car il n'est pas juste d'avoir ce qu'on s'est ôté soimême.

» Nous les traînerons ici; et, dans la lugubre forêt, nos corps seront suspendus chacun à l'arbre de son ombre tourmentée. »

Nous étions encore " attentifs , croyant que le tronc eu voulait dire davantage, lorsque nous fûmes surpris par un bruit :

Pareillement à celui qui entend venir le sanglier et la chasse à son poste, et qui écoute mugir les bêtes et les branchages.

Et voilà, sur la gauche, deux malheureux, nus et tout déchirés, fuyant si fort, qu'ils rompaient toutes les petites branches de la forêt.

Celui de devant : « Accours! accours! ô mort! » et l'autre, qui était trop lent à son gré, criait : « Lano,

)> Tes jambes n'étaient point si agiles au combat de ta Pieve del Toppo; » et l'haleine lui manqua sans doute, car de lui et d'un buisson il fit un groupe *.

Derrière eux la forêt était pleine de chiennes noires, avides et courant comme des lévriers détachés de leur chaîne.

Elles se jetèrent à pleines dents sur le damné qui s'était caché, et le déchirèrent en lambeaux; puis elles emportèrent ses membres douloureux.

Mon guide alors me prit par la main et me mena au buisson, qui déplorait en vain ses plaies saignantes.

t( 0 Jacqties de Saint-André * ! disait-il, à auoi bon m'avoir

■ Lano, de SicDiic. Les troupes dont il faisait partie ayant ëtë attaquées par eeax d'Arezzo, Lano préféra la mort à la fuite, cl péril en combattant vai11uin> «leoV.

* Jacques de Saiot-Aodré, gentilhomme de Padoue, qui dissipa toote «a fortune eo folies dépenses. — On conte de lui, dit Grangior, qu'allant à Venise, par la Urciila, avec quelques autres ponlilshommes, et voyant qu'un chacun des aiilrci •'eierçoit ii jouer des instruments ou i chanter, pour o'estre oisif, il jettoil ses «•cas un i un dans ladiclc rivière. Une antre fois plusieurs gentilshommes l'estant «IM« trouver eu ta maison des champs, et lui, les vofatii de loia, pour leur (airt

pris pour refuge? Est-ce ma faute, à moi, si ta vie fut coupable ? »

Quand mon maître se fut arrêté près de ce buisson, il dit ; « Qui étais-tu, toi qui, criblé de blessures, exhales avec du sang ces paroles plaintives ? »

Et lui à nous * : « 0 âmes, qui êtes venues voir le cruel ravage qui m'a séparé ainsi de mes feuilles,

» Bamassez-les autour de leur triste buisson; je fus de la cité * qui quitta son premier patron pour saint Jean- Baptiste; aussi ce patron dédaigné

» Toujours l'attristera avec son art redoutable; et n'était que sur le pont de TArno il reste encore de lui quelque image,

» Les citoyens qui rebâtirent cette cité sur les cendres qu'Attila avait laissées après lui, auraient fait travailler en Tain.

» Moi, je me suis fait un gibet de ma maison. »

CHANT XIV

Troiiième enconte da septième cercle, ou des Violents contre Dien, coatre b Nature, contre la Société.

Dès que l'amour de la terre natale m'eut saisi, je rassemblai les feuilles éparses, et je les rendis à celui qui était déjà enroué.

De là nous touchâmes au point où le second cercle se sépare du troisième, et où se voit la puissance terrible de la divine justice.

honneur, il fit mettre le (c« en toutes les cabanes et mëtaines de ses labonreun et villageois.

' Dans Tombie qui parle ici on croit voir Boccode' klozzi, qui se tua après avoii dissipé tous ses biens, on Lotto de' Agli, autre Florentin qui s'étrangla du difse*poir d'avoir rendu une sentence injuste.

* Florence, dont l'ancien patron était le dieu Mars. Sa statue équestre se vojaH encoïc, en 1337, sur le roote-Veochio, d'où un débordement de l'Aruo l'emporta avec une partie du poat.

LENFER. CHANT XIV. 20Î

Pour bien expliquer les choses nouvelles, je dis que nous arrivâmes à une lande qui écarte toute plante de sa surface.

La forêt douloureuse est sa ceinture, comme la fosse de sang est celle de la forêt. Là nos pieds s'arrêtèrent tout au bord.

L'espace était couvert du même sable aride et épais que celui qui fut jadis foulé aux pieds par Caton *.

0 vengeance de Dieu ! combien tu dois être redoutée de quiconque lit ce qui se manifeste à mes yeux !

Je vis de nombreux troupeaux d'âmes nues qui pleuraient toutes misérablement ; et leur sentence semblait différente.

D'aucuns étaient couchés sur le dos, d'aucuns étaient assis tout ramassés, et d'autres marchaient continuellement.

Ceux qui faisaient le tour du cercle étaient les plus nombreux, et le moins ceux qui gisaient à terre pour leur supplice, mais leurs langues étaient les plus déliées à la plainte.

Sur toute l'arène pleuvaient lentement de larges flocouf de feu, pareils à ceux de la neige dans les Alpes, quand il ne fait pas de vent.

De même qu'Alexandre, dans les parties brûlantes de rinde, vit tomber sur son armée des flamme» qui restaient sur la terre sans s'éteindre ;

De sorte qu'il ordonna à ses troupes de fouler aux pieds le sol, attendu que la vapeur s'éteignait mieux tandis qu'elle était seule :

Ainsi descendait le feu éternel, et l'arène s'embrasail comme l'amorce sous la pierre, pour doubler la souffrance des âmes.

Leurs malheureuses mains étaient sans aucun repos é^ toujours en branle deçà, delà, secouant loin d'elles un embrasement nouveau.

Je commençai : a Maitre, qui as surmonté tous les obsta-

* La uM« de la Libye, qae Catoa d'Utiqoe traverwi aprèt U mort de Ponp4% ftmr rcjoiadra l'trmét de îaba.

tiO LA DIVINE COMÉDIE.

des, hors ceux que nous ont opposés les démons Inflexiblei à rentrée de la porte *,

» Quelle est cette grande ombre qui n'a pas l'air de se •oucier de l'incendie, et gît si dédiâgneuse et si farouche, qu'il ne semble pas que la pluie la dompte? »

Et l'ombre * , s'apercevant que je parlais d'elle à mon guide, cria : « Tel je fus vivant, tel je suis mort.

» Quand Jupiter fatiguerait son forgeron, duquel, dans sa colère, il prit la foudre aiguë dont je fus frappé à mon dernier jour;

» Et quand il fatiguerait l'un après l'autre tous les noirs ouvriers de l'Etna, en criant : Aide-moi, aide-moi, bon Vulcain !

)) Ainsi qu'il fit au combat de Phlégra ', et qu'il me perça de toutes ses flèches, jamais il n'aurait de /nioi pleine vengeance. »

Alors mon guide parla avec tant de force, que je ne l'avais pas encore entendu parler si fort : « 0 Capanée ! si ton orgueil ne s'amortit pas,

» Tu en es plus puni. Aucun martyre ne serait une douleui' comparable à. celle que ta rage te fait souffrir. »

Puis il se retourna vers moi en disant avec de plus douces lèvres : « Il fut un des sept rois qui assiégèrent Thèbes *. Il avait et semble encore avoir

» Dieu en dédain, et il ne semble guère qu'il le prie; mais, comme je le lui ai dit, ses dédains mêmes sont le bien digne prix de son cœur.

» Or, viens derrière moi, et prends garde de ne pas mettre encore le pied sur le sable brûlant; mais tiens-toi toujours serré près de la forôt. »

Nous arrivâmes en silence à l'jjndroit où s'élançait hora de la forêt une petite rivière dont la rougeur m'épouvante encore.

• La porte d« h ville de Dit4.

• Capanée, qne Stace dëBoH : Superûm eontemptor et ajui. [Theb., 1. Ui.)

• Phlégra, ea Thessalie, où «e livra le ct)mbu des dieux cl des gëanU.

*Ces sept roi< étaient Adratte, PoljBice,Tjdee, Hippemédon, AmphiaraUs, Pai«> théDopée et Capanée.

l'enfer, chant XIV. 2H

Tel que sort du Bulicame * le ruisseau que se pariagenî entre elles les pécheresses, telle cette ri\1ère courait sur f arène.

Le fond et le bord de chaque côté étaient faits de pierre; c'est pourquoi je pensai que c'était là qu'il fallait marcher.

« Entre toutes les choses que je t'ai montrées depuis que nous sommes entrés par la porte dont le seuil n'est interdit à personne,

» Tes yeux n'en ont point découvert d'aussi remarquable que ce courant qui amortit en lui toutes les flammes, lo

Telles furent les paroles de mon guide; c'est pourquoi je le priai de me donner l'aliment dont il m'avait donné le désir.

« Au milieu de la mer est un pays en mines, dit-il alors, qui s'appelle la Crète, qui eut un roi* sous lequel le monde fut chaste ;

» Là est un mont jadis orné d'eaux et de feuillages, et appelé Ida, et maintenant désert comme toute chose vieille.

» Jadis Rhéa le choisit pour le berceau fidèle de son fils, et pour le mieux cacher, quand il criait, elle y faisait pousser de grandes clameurs;

» Au dedans de la montagne se tient debout un grand vieiQard *, les épaules tournées vers Damiette *, et l'œil sur Rome* comme sur son miroir;

» Sa tête est formée d'or fin, et de pur argent sont ses

' Soaree d'eanx minënlet, k deox millet de Tlterbe, «4 1m proalitoéei aiUieiil prendre de* bein».

* Satarae. — Javënal avait dit :

Credo padicitiam, Satorao rege, morataa In terril.

* La detcriptioo de cette statue ett aernblable à celle dont parte Daniel, xr «|«p. u <\r: *» prophétie* — Ici Dante veut figurer le Temps. — «La u>ste d'>>i fa, dit Granioer, M^^nifie Testât d'innocence, que les poètes appellent ftge iton- . la poitnof ei les brat d'argent, et le reste jusqu'aux cuisses d'airain, puis 1rs jan.ht» de fer, signifient les trois Ages d'argent, d'airain et de fer qui alloienl toigoorr ée pta en, pis. »

* Damiette, ou l'idotAtne.

* Bome, on la vraie rciigiea

212 LA DIVINE COMEDiC.

bras et sa poitrine; puis 11 est de cuivre jusqu'à l'cnfourchure ;

» De là en bas, il est tout de 1er affine, sauf que le pied droit est de terre cuite, et il pose sur celui-là plus que sur l'autre.

» Chaque partie, excepté l'or, est sillonnée d'une fissure d'où dégouttent des larmes qui, en s'amassant, percent la montagne.

» Leur cours se dirige dans cette vallée; elles forment TAchéron, le Styx et le Phlégéton ; puis elles descendent par ce conduit étroit

» Jusqu'aux lieux où l'on ne descend plus ; elles y forment le Cocyte, et tu verras quel est ce lac; donc je ne t'en parle pas ici. »

Et moi à lui : « Si le ruisseau que je vois dérive ainsi de notre monde, pourquoi n'est-il visible qu'à la lisière de cette forêt?

Et lui à moi : « Tu sais que ce lieu est rond, et quoique tu aies fait bien du chemin, en descendant toujours au fond vers la gauche,

y> Tu n'as pas encore parcouru tout le cercle ; si donc il t'apparaît chose nouvelle, elle ne doit pas amener la surprise sur ton visage. »

Et moi encore : « Où se trouvent le Phlégéton et le Léthé? Sur l'un tu te tais, et de l'autre tu dis qu'il se forme de cette pluie de larmes.

— Toutes ces questions me plaisent, répondit-il, mais le bouillonnement de cette eau rouge aurait dû te résoudre une de celles que tu me fais.

» Tu verras le Léthé, mais liors de cette enceinte, là où les âmes vont se laver quand la faute expiée est remise*. »

Puis il dit : « 11 est temps de s écarter du bois ; fais en sorte de me suivie; les bords nous offrent un passage; ili ne sont pas brûlants,

» Et sur eux toute ardente vapeur s'éteint. »

* Saoi le Purgatoire.

i,'«HFER. CHANT XV. 211

CHANT XV

BdJie. — Dante rencontre son mattre Brunetto latini, qui lui prédit »ob ««n 4t Florence Il lui recommande son Trésor.

Maintenant nous suivons une de ces rives de pierre, et la fumée du ruisseau forme au-dessus un brouillard qui préserve du feu l'onde et ses bords;

De même que les Flamands, entre Cadsandt et Bruges, craignant le flot qui s'avance vers eux, élèvent une digue pour faire fuir la mer ;

Et de même les Padouans, le long de la Brenta, pour défendre leurs villes et leurs châteaux, avant que Chiarentana sente la chaleur*;

Sur ce modèle, mais ni si hautes ni si larges, étaient faites les digues qu'avait construites ici l'ingénieur, quel qu'U fût.

Déjà nous étions si éloignés de la forêt, que je n'auraii pas vu où elle était, si je m'étais retourné en arrière;

Quand nous rencontrâmes une troupe d'âmes qui venait le long de la rive, et chacune nous regardait, comme on a coutume le soir

De se regarder l'un l'autre aux rayons de la nouvelle lune, et elles fixaient leurs yeux sur nous, comme un vieux tailleur sur le chas de son aiguille.

Ainsi examiné par cette troupe, je fus reconnu de Itin d'eux, qui me prit par ma robe , et s'écria : a Quelle merveille! »

Et moi, tandis qu'il me tendait les bras, je fixai mes regards sur sa face brûlée, si bien que, tout défiguré qu'il était, il ne me fut pas impossible

De le reconnaître à mon tour; et abaissant ma main vers son visage, je répliquai : a Étes-vous ici, ser Br>i nctto»? »

I Ckiarentana, montagne de* Alpes, où la Bronta prend ta

* ■ruBeuo Latini, orateur, poclc, historien, philosophe et (hrologlen, né à t»

2*4 LA DIVINE COMÉDIP.

Et lui : « 0 mon fils! ne te fâche pas si Brnnetto Latlnl retourne un peu en arrière avec toi et laisse aller la file. »

Je lui dis : « Je vous en prie autant que je puis, et si vous voulez que je m'asseye avec vous, je le ferai, s'il plaît à celui-ci, car je vais avec lui.

— 0 mon fils, dit-il, celui de celte troupe qui s'arrête un instant reste cent ans sous cette pluie, sans pouvoir secouer le feu qui le blesse.

» Va donc en avant, je marcherai à ton côté, et puis je rejoindrai ma bande qui va pleurant ses éternelles souffrances. »

Je n'osai pas descendre d'abord pour aller de niveau avec lui, mais je marchais la tête inclinée, dans l'altitude du respect.

Il commença : « Quelle fortune ou destin, avant l'heure dernière, t'amène ici-bas? et quel est celui qui te montre le chemin?

— Là-haut, dans la vie sereine, lui répondis-je, je me mis égaré dans une vallée avant que mon âge fût rempli.

» Mais hier, au matin, j'ai fait volte-face; celui-ci m'est apparu comme je revenais sur mes pas, et me remit dans ma voie par cette route. »

Et lui à moi : « Si tu suis ton étoile , tu ne peux manquer un port glorieux, si j'ai bien consulté ta belle destinée.

» Et si je n'étais pas mort sitôt, te voyant le Ciel si pr'^spère, je t'aurais donné cœur à l'ouvrage.

» Mais ce peuple ingrat et méchant, qui descendit autre-

i, était i la tète d'une ëcole célèbre d'où sortirent Guide CaTalcante et Dante. Il fut secre'taire de la rëpiibli(|uc, qui le chargea de plusieurs ambassades. Il fit mt la physique et les malhëmatiques un livre intitule T>:soretto, dédié à saint Louis. Force de s'expatrier comme Guelfe, il vint s'olablir à Paris, oii il composa, em français, le Trésor. < S'aucuns demande pourquoi cUis livre est écrit en romans, selon le patois de France, puisque nous somes Italiens, je diroe' que c'e4 pour deux raisons; l'une est parce que nous somcs en France, l'autre si est poic« qne françois est plus de'Ulables langages, et plus communs que moult d'aa» INS. » {M4

L'ENFEh. CHANT XJ, 2lb

fois de Fiésole*, et qui tient encore de l'âpreté de ses montagnes et de son rocher,

» Se fera ton ennemi, à cause de tout ce que tu feras de bien, et c'est raison; ce n'est pas parmi les âpres sorbiers qu'il convient que mûrisse la douce figue.

» Une vieille renommée dans le monde les dit aveugles, race avare, envieuse et superbe : que leurs mœurs ne te souillent jamais!

» La fortune te réserve tant d'honneur, que l'un et l'autre parti aura faim de ton retour; mais que l'herbe soit loin de leur bec.

») Que les bêtes de Fiésole se fassent une litière de leurs corps, et qu'elles ne touchent pas à la plante, s'il s'en élève encore quelqu'une sur leur fumier,

» Dans laquelle revive la sainte semence de ces Romains qui y restèrent quand fut construit ce nid de perversité.

— Si tous mes vœux étaient remplis, lui répondis-je, vous ne seriez pas encore mis au ban de l'humaine nature,

» Car j'ai toujours présente à l'esprit, et elle m'afflige en ce moment, votre chère, et bonne, et paternelle image, lorsque, dans le monde,

» Vous m'enseigniez comment ITionmie s'éternise; et le gré que je vous en ai, il faut, tandis que je vis, qu'on le sache par mes paroles.

)) Ce que vous me racontez de ma destinée, je l'écris et le garde pour le fah-e expliquer, avec un autre texte*, par une Dame qui le saura faire, si j'arrive à elle.

«^Seulement je veux qu'il vous soit bien connu que, pourvu que ma conscience ne soit blessée en rien, je suis prêt à ce que veut de moi la fortune.

» De telles arrhes ne sont pas nouvelles pour moi ; que t fortune tourne donc sa roue conmie elle voudja, et 'c paysan son boyau! »

' Fiétolc, petite viUe utuée as-detiut de Florence, eit regardée comme le ber. ■MU dct Florentins.

* U prédiction de FarinU ( m c<mb( S 1. q«l loi mm expbqaé* (^ Bf^auic*.

lid LA DIVINE COMÉDIE.

Mon maille alors se retourna du côté droit et me regarda^ puis il dit : « Bien écoute, qui prend note*. »

Je n'en allai pas moins causant avec ser Brunetto, et demandant quels étaient ses compagnons les plus remarquables et les plus éminents.

Et lui à moi : « Quelques-uns sont bons à connaître ; les autres, il vaut mieux n'en pas parler, car le temps serait court pour un si long récit.

» En un mot, sache qu'ils furent tous clercs et grands lettrés et de grand renom, et tous salis du même péché dans le monde.

» Priscien* s'en va avec cette foule désolée, et François d'Accurse aussi'; et si tu avais eu envie d'un si hideux spectacle,

j> Tu aurais pu voir celui qui fut transféré par le serviteur des serviteurs de Dieu, de rArno au Bacchiglione, où il laissa ses membres tout tordus *.

)) J'en dirais plus; mais je ne puis avancer ni parler davantage, parce que je vois surgir du sable une nouvelle fumée ;

» Il vient des gens avec qui je ne dois pas être; je te recommarile mon Trésor dans lequel je vis encore, et ne demande rien ae plus. »

Puis il se retourna, pareil à ceux qui, à Vérone, se disputent à la course le palio^ vert par la campagne; et iJ semblait, en courant.

Celui qui gagne et non celui qui perd le prix.

» Yirgne veut dire : < Tu te rappelle» bien mon ver* : » Superanda omnis Tortuna ferendo Mt. »

* Priscien, grammairien de Césarëe.

* François d'Accurse, jurisconsulte de Florence.

* André de' Moxzi, qui fut dépossédé de l'cvèchc de Florence pour se« vieM| p«i kuuféré à celui de ViceDce, o<i pawe le Bacchiglione.

* !«• falio Mt une pièce de drap vert qui ert le prii de taeitleur coumw.

L'P>TFR CUAM' tVl.

(:nA:Nr XVI.

r.iî. — Lei poëtcç rencor>ironl Gaidoguerra, Tegçliajo îî Rusti:uoci; çcfRisn il- j'Ut« ài> FloTfoce. — JLfrivés au bord d«i ^oiîhre, où e»'. te hjitièmc cer'.!f , •'• -•e^ç^»»vçûf. Gx-ryoUf iw*%ç de la Fraude.

r.'î.x's (lojà .111 lien où s'enlendait le retentisc-^-r.eut d«: l'^.hu qui tombait dans rautrc cercle, semblab.'a âu hoL'r •îo'^.ncnnnit que font les luches.

Lorsque trois ombres à la fois se détachèrent en courant d'une bande qui passait sous la pluie de r"?pre martyre,

VJIcs tinrent vers nous, et chacune criai»:, a Airête, ô loi qui, A ton vêtement, parais être un enfant de notre courahle patrie ! »

ilclds! quelles plaies vieilles l\ récentes je vis sur teu^s m.^nibres brûlés! j'en suis encore tout ému pour peu que \c vic les rappelle.

A leurs cris, mon maître s'arrêta; li se tourna le visage rciy. Lîioi ; « Attends ici, dit-il, si tu veux être courtois pour

^ tt r/était U flamme qui lance ses traits sur ce lieu, je U'. dirais que, dans cette rencontre, c'est à toi plus (V.i'à eux que C'-^nvicut l'empressement. »

Ocinme nous nous arrêtions, les ombres rcconimencèreui leur première complainte; et lorsqu'elles fiirefil arrivées à nous, elles tournèrent en cercle toutes les trois,

Comme avaient coutume de faire les lutteurs nus et huilés, visant leur proie et leur avantage avant de se battre «-i de se blesser entre eux.

Ainsi tournant, chacune dirigeait vers moi son visage, de îelle sorte que la tête faisait un continuel voyigc en sens contraire des pieds. ^

« Quoique la misère de ce sol mouvant et son aspect triste cl (i-'îabré nous vouent au mépris, nous et nos prières, commi'.oça l'une d'elles :

« iiun notre renommée persuade ton cœur à mus dire

-'^ LA DFVînf. COMÉDIE.

Tiû Ui es, toi qui poses ainsi saris crainte tes pieds vfvmt? uam l'enfer;

» CeUû donl tu me vois fouler les traces, tout nu et louî pcorché qu'il va, fut d'un rang plus haut que tu ne trois.

« U fui le petit -fils de la pudique Gualdrada; il eut nom «.iiidoguerra, et dans sa vie il fit beau.coiip avec la sagesse ^:t avec l'épée*;

» L'aiilrcqui, après moi, broie l'arène est Tegghiaîc Aî'iobrandini, dont là-hnuî dans le monde la voix de. r ait être écoutée*.

» Et moi, qui suis mis en croix avec eux, je fus Jacques Ruj-lÛjRci'; et certes, ma cruelle femme, plus que toul, m»^ nuisît^. »

Si j'avais pu être à l'abri de la pluie de feu, je me serai-î ,i :lé parmi ceux d'eu ba^, et je crois que le maître Tauraii soufiert.

Mais, comme je me serais brûlé et cuit^ la peur vainquit la bonne intention qui me rendait avide do les «îmbrasser.

F*uis je commençai : a Ce n'est pas du mépris, mais une douleur ineffaçabie que votre condition a mise en moi,

w Aussitôt que mou seigneur m'a dit les paioles d'après les<queile.s j'ai pensé qu'il arrivait des gens tels qu'en ellet vous êtes.

») ht suis de votre terre, et toujours j'ai cité et écouté avec allection vos actes et vos noms honorables;

î> Je quitte le fiel, et vais vers les fruits savouicu.\ qui me .sr>nt promis par mon guide sincère; mais auparavant il i'iui que je descende jusqu'au centre.

— Que l'âme guide longtemps tes membres, répliqua

' Guidoçuerra, petit-Gls de la belle Gualdrada, fut on ▼aleurcu» cbeTalier, et homtr.e J'iiiie grande prudence et conseil ; à U bataille de BcBevento, entre Charles I" el Maofrod, il fut réputé le principal niutil de la victoire. {Grangier.)

* Te{;;.'lii3jo Aldobrandini, de U famille des Adimari, avait diiconaeitlë l'outre» jtnse lies Flurcnlius contre les Siennois, entreprise ou les Floreatiot forent détait» itnt b vuUro d'Arbia. (Id.)

* J»copo Kuslicucci touche ici eu nauTaii» pari de sa fncrriit poM ce ■{u°ej|« est si ojesvbautc nu'il fut forcé de «r •fjiAttf i'elit. (Id.J

l'enfer. cuAMr XVI il 5

l'ombre ai jW, et que ♦a renommée resplen fi^se îiprôs «oî !

» Dis-nous si la courtoisie et la valeur habitant ooninir, autrefois notre cité, ou si elles en sont (eut à fait *ixiîée.r>.

» Car Guillaume Borsière, qui gérnit avec nous depuis peu, et marche là avec nos compagnons, nous toiture d? ses récits*.

— Les nouveaux venus et les gains subits ont engendr-? en loi, Florence, tant d'orgueil et d'imraodération, qui*. 4é)h tu t'en plains toi-même î »

Ainsi criai-je, la face levée; et les trois ombres, entendant cette réponse, se regardèrent l'une Tautre, comme ot> 'ait lor5<iu'on entend une vérité.

« Si les autres fois il t'en coûte si peu pour satisfaire at :rui, répondirent-elles toutes, heureux toi qui paries ainsi 1 ton gré.

« C'est pourquoi, si tu sors de ces sombres lieux et que tu retournes voir les belles étoiles, quand il te plaira de dire t « J'y fus, »

» Fais qu'on parle de nous chez les hommes. » Ensuite ils rompirent le cercle, et pour s'enfuir leurs jambes agiles semblèrent des ailes.

Un amen ne pourrait pas se dire en si peu de temps qu'ils en mirent à disparaître ; c'est pourquoi il plut à mon maître de partir.

Je le suivais, et nous avions peu marché, lorsque le bruit de l'eau fut si près, qu'à peine nous aurions pu nous entendre parler.

Comme ce fleuve qui suit son propre chemin, à partir de Montviso vers le levant, à la gauche des Apennins,

Qui se nomme Acquachcta avant qu'il se précipite dans un lit plus bas, et qui perd ce nom à Forli,

lMiL<, tombant d'une seule chute, mugit sur San-Bene-

* BoniM« fnt un cb«v»li«r dr Floreaee d'une famille assrt n«ble, qui freqiientoit le* ODon d<!» priocei. L'on ncoDte de loi quVitant à Géno, et comme Uerminio Griraal<li, botnaio rtche. mai» avare, lui deinandoit ce qn'oa poiirroit mettre m p^intiiro lani uof talle que l'on n'anroit poiil vpue cy-devanl, il répondit : Je ▼ou> (lirai uoe chose de )tq«elU ron n'cnttr* jamais «egnultMQce, puiguei b «Uvalit^. (Grangier.}

?20 VA fMVI>V; < ',Ai:iUr..

dotlo. o«i iinrniN 'l'-viaicnl trouver une re-

lu iie^ :

Ain--' ni \i.; .1p la roc^«^ f^><Mr;:^!'v, v.i' : '.iîi>n.lîmos rp» t**ptK <; !«r! i cjiu leint<' de ^-iru', ou'/n peu d'inslaii'î m-'D Of^'lle •"'•n f'?{ f.our issonnlu:

ï '^taj^ c?''nî. if 'iTi«' loi (îf . i't .ivec el't' j'avais espLTê pré- CL^iommenl pn'mJrp la paniht^re à la peau t^dietée;

Aprè5 qup je tn'«'Tj fu- «Ii-pouillé, ainsi qiie mon guide m*» IV.vijt ordoun.'», \^' h lui présentai roulée et repliée;

Alors il se tourna du coté droit, et, d'assez loin dn \jor\, U leta dans ce gouîTre profond.

il faut; disais-je en moi-même, que quelque ctiose de nouveau r(''ponde à ce nouveau signal que le maître surveille ainsi.

« Oh : 'juc les hommes devraient être circonspects près de ceux qui ne voioni pas seulement les actes, mais qui, avec rinlelligence, regardent au fond des pensées! »

Il me dit : « A l'instant même, ce que j'attends va venir, et il faut qu'à l'instant même ce que ta pensée rêve se découvre à ton regard. »

Toujours l'homme doit fermer les lè\Tes autant qu'il peut à la vérité qui a l'air du mensonge, car, sans être en faute, il s'expose <à la honte.

Mais ici je ne puis me taire; et par les vers de cette conK'die', à qui je désire une faveur longue, je te jure, 6 lecteur,

Que je vis venir, nageant* dans l'air épais et obscur, une Ogure surprenante pour le cœur le plus ferme :

Semblable au marin qui parfois descend pour détacher i'ancre accrochée à recueil ou à tout autre objet caché dans ja mer,

Et qui, étendant ses bras, se replie sur ses pieds.

* L'abbat*» '1« Saf»*B»*iiedeJin pourrait, par u fnndcnr et It»? i^?. l'.agt ic « fistitioti, coDW.un rniiirt KOinos.

* iAi Itlre Ifi î' •.inpjii^ a <5t^ oxiiliquf' ibns la Motice «ur DacXe.

* ifits Ajium alarum.

l'SJJÏh'l. CR.rS'l i7U. Î2l

CllA>^T XYIÏ.

« \oic} la bote à la queue «u:érée qui tidn^perrii îe>î taonlagn.^î» 01 rompt les murs et ip^ arme-; ^'otci oeiJ>^ ^ui iniixte ic fnon<Ie entiei . »

Ainsi conimen,;^ à me parler mon guiJ^, et il lui fit çi;5cw de venir au hoid de notre sentier Je marbre.

Et cette laide iniage de la Fraude s* en vint, et elle avança la tête et le buste, mais elle ne pvsa pas sa queue bui la îlve.

Si face étal* la face d'un honiûie juste; elle avait la peau tit's-douce, et le reçte du coips êiait d'un serpent.

Kile aviit deux serres \elues jusqu'aux aisselles; elle tYait le dos, la poitrine et les deux côtés marquetés de nœuds et de taches rondes.

Jamais l'envers ni l'endroit d'une étolîe ne fut plus ricHc en couleurs chez les Tartares et les Turcs, et telles fi'élaienl pas les toiles d'Arachné.

Comme parfois sont les barques sur la rive, moitié dans l'eau et moitié à terre , et comme chez les Germains gloutons,

l.c castor s'accroupit pour faire la guerre ; amsi la détestable bote se tenait sur le bord qui enferme de pierre le sable ;

Elle agitait toute sa queue dans le vide, redressait la fourche venimeuse qui en armait la pointe comme celle du scorpion.

Mon guide me dit : « Il convient qu'à présent nous tournions nos pas vers cette méchante bête qui est couchée là. »

C'est pourquoi nous descendîmes à dioite, et nous finies deux pas sur le bord, de manière à bien éviter le salile e» la flamme

22'i LA DIVINF COMÉDIE.

Et quand nous lûmes arrivis près d'elle, un peu au delà, je vis sur l'arène des gens assis près du gouffre*.

Là , mon maître : « Afin que tu emportes une pleine et entière connaissance de ce cercle, me dit-il, va, et vois leur condition ;

» Que ta confe'rence y soit courte. En attendant que tu reviennes, je parlerai avec celle-ci pour qu'elle nous prête ses fortes épaules. »

Je m'avançai donc tout seul à l'extrémité du septième cercle, où gisaient ces malheureux.

La souffrance leur sortait par les yeux; deçà delà, à l'aide de leurs mains elles repoussaient tantôt les vapeurs et tantôt le sable brûlant.

Pas autrement ne font en été les chiens, ou des pattes ou du museau, quand ils sont mordus des puces, des mouches ou des taons.

Après que j'eus regardé au visage plusieurs de ceux sur lesquels tombe la flamme douloureuse, je n'en reconnus aucun, mais je remarquai

Qu'au cou de chacun d'eux pendait une bourse d'une certaine couleur et marquée d'un certain signe, et leurs yeux semblaient s'en repaître*.

Et en m'approchant d'eux pour les envisager, je vis sur une bourse de l'azur qui avait toute l'apparence d'un lion';

Puis, poursuivant le cours de mes observations, j'en vis une autre, rouge comme du sang, montrer une oie plus blanche que du lait*;

Et un d'eux , qui avait sa bourse blanche marquée d'une grosse tache d'azur', me dit : « Que fais-lu dans celte fosse ?

» Va-t'en; et puisque lu es encore vivant, sache qufl

• Les usuriers.

* Le poëlc ne ilaigne pas les nommer, makis il flétrit leur

' Les Gianiigli.'izzi, «le Florence, |>orluicMit d'or au lioa d'aivr

• Les Ubliriaclii portaient lîf gmulcs à l'oio blaucit*.

* Armes det Scrovi){ui de Padouc.

l'enfer, chant alvii. 223

mon voisin Vitaliano* s'assoira ici à mon flanc gauche.

I) Au milieu de ces Florentins, je suis Padouan: souvent ils m'étourdissent les oreilles, en s'écriant : « Vienne le chevalier souverain,

» Qui portera la bourse aux trois becs». » Puis il tordit ta. bouche et tira la langue comme le bœuf qui se lèche les naseaux.

Et moi, craignant qu'un plus long retard ne fâchât celui qui m'avait averti de rester peu, je tournai le dos à ces •mes misérables.

Je trouvai mon guide qui avait déjà sauté sur la croupe du farouche animal', et il me dit : a A présent, soit fort el hardi.

» On ne descend ici que par des échelles ainsi faites. Monte devant, je Teux être entre la queue et toi, afin qu'elle ne puisse pas te faire de mal. »

Comme celui qui est si près du frisson de la fièvre quarte, qu'il a déjà les ongles pàlê*, et qu'il tremble de tout son corps, rien qu'en regardant l'ombre.

Tel je devins à ces paroles; mais ses menaces me firent la honte qui rend fort un serviteur devant un bon maître.

Je m'établis sur ses larges épaules ; je voulus dire : « Aie soin de me tenu-, » mais là voix ne vint pas comme je croyais;

Mais lui, qui précédemment m*avait déjà secouru dans le danger, sitôt que je fus monté, me serra dans ses bras et me soutint,

Et dit: a Géryon, mets^toi en marche à présent; ne ménage pas les larges circuits et la descente: songe à la nouvelle charge que tu portes. »

Comme la barque s'él'jigne du bord, il recula, recula, et lorsqu'il se sentit la liberté de tous les mouvements.

Il tduma la queue où il avait la poitrine, et, l'allongeant,

« Titaliano <let Dente, iniigne utaricr de Padoue. * Autre uiurier : c'eit metser Jcau Btiiamontc, de Florence. » Grryon, roi d'ÉrylhJe, Image de la Fraude. Il avait trois corpt, d'où son nom ie tricorpor, triformis, ttrgêminui. Il fut vaincu par H«rcui«.

il l'agita comme une anguille et ramena l'air à lui avec ses griffes.

Je ne crois pas que Pliaéton eut une peur plus grande lorsqu'il abandonna les rênes et que le ciel s'embrasa comme on j)eut le voir encore.

Ni le malheureux Icare, quand, la cire s'ëchau liant, il sentit ses reins perdre leurs ailes, et que son père lui criait: a Tu prends un mauvais cliemin! »

Que ne fut ma peur, lorsque je me vis dans l'air de tout côté, et que je perdis toute autre vue que celle dt; la bête !

Elle s'en va, nageant lentement, lentement; elle tourne et descend , mais je ne m'en aperçois qu'au vent qui me souflle au visage et sous moi.

J'entendais déjà à main droite le gouffre faire au-dessous de nous un fracas horrible ; c'est poiu'quoi je portai en bas la tête et les yeux :

Alors j'eus plus grand'peur du précipice , car je vis des feux et j'entendis des gémissements, cl, tout tremblant, je me ramassai sur moi-même.

Et, ce que je ne voyais pas avant, je vis alors que nous lescendions en tournant parmi les grandes douleurs <|ui s'approchaient de divers côlés.

Connue le faucon qui est resté longtemps sur ses ailes sans voir ni leurre ni oiseau, et qui fait dire au fauconnier : « Holà ! viens donc ! »

Descend fatigué des hauteurs où il traçait cent œrcles rapides, et s'abat plein de dépit et de (ici biu de son maitre.

Ainsi Géryon nous déposa au fond du goufl're, au pied de la roche ruinée, et, déchargé de nos personnes,

Il s'éloigna comme la flèche loin de la corde.

l'esfer. chant xviii. 22S

CHANT XVIII

■iiiti^me cercle, ou des Fraudeurs. — Il se divise en dix bsses. — l>*ns« h >:■* oiière, les Buficns et les Séducteurs soot fustigés par les Démons. — Dirle f trouve Caccianiinico et Jjson. — Dans la secrndc, les Flatteurs et le» Caar^isans «ont plonges dam ane mare d'immondices.

Il est en enfer un lieu appelé Malebolge, tout en pierre, et de couleur de fer comme rencciiite qui règne autour ' .

Juste au milieu de la plaine funeste s'ouvre un puits large et profond dont je raconterai la structure à sa place.

L'espace qui reste entre le puits et le pied de ce dur rivage est rond, et le fond est divisé en dîx vallées.

De même que lorsque , pour la garde des remparts, de nombreux fossés entourent les châteaux, la partie où ils se trouvent en est plus sûre,

Tel était l'effet que faisaient ceux-ci; et comme ces forteresses ont des ponts qui vont de leur seuilà l'autre bord.

Ainsi du bas de la montagne s'avançaient des rochers qui coupaient les fossés et les abîmes jusqu'au puits où ils se rejoignent et se perdent.

Descendus de la croupe de Géryon, c'est dans cet endroit que nous nous trouvâmes. Le poète prit à gauche, et je maichai derrière.

A main droite, je vis de nouveaux sujets de pitié, de nouveaux tourments et de nouveaux bourreaux qui remplissaient la première vallée.

Au fond les pécheurs étaient nus; uîie moitié venait ver» nous, l'autre suivait notre direction, mais à plus grands pas.

Comme les Romains, à cause de la grande affluciicc qui traverse le pont Saint-Ange l'année du Jubilé, ont adopté celle règle que tous ceux qui ont le visage tourné vt'is le château et vont à Saint-Pierre prennent un des côlcS; et «juc ceux qui vont à Monte-Giordano suivent l'autre,

■ Malebolge, fosse» 0Uiidil^«. Mot composa àe. b('lgia, i;ntinro, fotsc, s:ii , ci d« «ta.'of mauTa'«, maudiU Fans F«stus : « Bulyai GalU taeeot tcorttos afifillant •

îîiïJ LA DIVINE COMEDIE.

Ainsi, deçà et delà, sur le noir rocher, je vis des démont cornus avec de grands fouets dont ils frappaient cruellement les damnés par derrière.

Oh ! comme ils leur faisaient lever les jambes du premier coup ! et personne n'attendait ni le second ni le troisième.

Tapdis que j'allais , mes yeux rencontrèrent un damné , et aussitôt je dis : « Je ne suis pas sans avoir déjà vu celui-là. »

C'est pourquoi je suspendis ma marche pour le considérer; et mon doux guide s'arrêta avec moi et me permit de me tourner un peu en arrière.

Et le fustigé crut se cacher en baissant la tête; mais cela lui servit peu, et je dis : a Toi qui jettes les yeux à terre,

» Si tes traits ne sont pas trompeurs, tu es Venedico Caccianimico. Quelle faute t'a soumis à une peine si avisante? »

Et lui à moi : « Je le dis avec répugnance, mais je cède à ta voix claire qui me fait souvenir du monde d'autrefois; / » Je fus celui qui poussai la belle Ghisola à faire la volonté du marquis, quoi qu'on ait dit sur cette histoire*.

» Et je ne suis pas le seul Bolonais qui pleure ici; bien plutôt, ce lieu en est si plein qu'entre la Savana et le Reno»,

» 11 n'y a pas à cette heure autant de langues habituées à dire sipa ' ; et si de cela tu veux un témoignage, rappelle à ton esprit notre avarice notoire. »

Comme il parlait, un démon le frappa de son fouet et dit : « Va, rufien ! ici il n'y a pas de femmes à vendre. »

Je rejoignis mon escorte, et après peu de pas nous arrivâmes là où un rocher sortait de la montagne,

Nous le gravîmes légèrement, et, tournant à droite pal ce rocher, nous partîmes de cette éternelle enceinte.

Quand nous fûmes arrivés au point où il s'ouvre en de*

• Quelques atitt^'.irs disculpent Venedico.

- Rivf res de l'État de Bologne.

^ Au lieu de tia, oui, soit le* Bolonais di&cot iipm.

L EIIFER. CHANT XVin. 227

•ous pour faire passage aux damnés, mon guide me dit : « Arrête-toi,

w Et tâche de voir ces autres condamnés dont tu n'as pa? ▼u encore la fa2e, parce qu'ils ont marché dans le même sens que nous. »

Du vieux pont , nous regardâmes la file qui venait vers nous de l'autre côté, et que le fouet frappait également.

Rt le bon maître, sans être questionné, me dit : « Regarde cette grande ombre qui vient, et qui, malgré sa souffrance, ne paraît pas verser une larme.

» Quel royal aspect elle conserve encore! C'est Jason qxii, par courage et par sagesse, déroba la toison à la Colchide.

» Il passa par Kle de Lemnos, après que les femmes audacieuses et cruelles eurent livré à la mort tous les habitants mâles.

» Là, par ses démonstrations et ses paroles, dorées, il trompa la jeune Hypsipyle, qui auparavant avait trompé toutes ses compagnes;

» Il l'y laissa grosse et seule; ce crime le condamne à ce martyre qui est aussi la vengeance de Médée ^

» Avec lui s'en vont ceux qui trompent de la sorte, et qu'il te suffise de savoir cela de la première vallée et de ceux qui y sont déchirés. »

Déjà nous étions là où l'étroit sentier se croise avec la seconde chaussée, et de ce pont s'appuie à l'autre.

Là, nous vîmes ceux qui se lamentent dans l'autre fosse, et qui .soufflent des narines et se frappent eux-mêmes de leurs mains.

Les rives étaient encroûtées de moisissure par la vapeur d'en bas qui s'y attache et qui cherche querelle aux yeux et au nez;

Le fond est si creux qu'il ne suffit pas de voir le lieu sans mcnter au somn^^t de Tarche où le rocher domine davantage.

Uéiléc, q le JasoD «Tail tnMi <h»uil>iM<t.

Là, nous vîmes, et en ba?, dans la fosse, je vis des gcni enfoncés dans une fiente qui paraissait sortir des latrines humaines;

l]t tandis que je chercliais de l'œil là dedans, je vis une iL'te si souillée d'excréments, qu'on ne savait si c'était un laïque ou un clerc.

Cette tète me cria : « Pourquoi es-tu si avide de me regarder plutôt que ces autres défigurés? » Et moi à lui : « Parce que, si j'ai txjnne mémoire,

» Je t'ai vu autrefois avec les clieveux secs, et tues Alexis Interminelli, de Lucques; c'est pour cela que je te regarde plus que tous les autres'. »

Et lui alors, se frappant la tête : « Si je suis plongé icibas, c'est par les flatteries dont ma langue ne s'est jamais* fatiguée. »

Après cela, mon guide : « Fais en sorte, me dit-il, d'avancer an peu le visage, afin que tes regards atteignent la figure de celte sale esclave échevelée

» Qui se déchire avec ses ongles dégoûtants, et tantôt s'accroupit, tantôt se dresse sur ses pieds.

» C'est la courtisane Thaïs», qui, lorsque son amant lui «lit : « Ai-je de grands mérites à tes yeux? » lui répondit : « Oui, de merveilleux. »

» Et ici que nos regards se tiennent pour rassasiés. »

' < Chevalier beaucoup magnifique et libéral ; mais Dante le met icy, parce qu'l étoit adonne a la flallene. > (G.)

* Il ne s'ai,'it point ici de la fameuse Thaïs de Corinthe, mais d'un personnage d'une comédie de Tercnce : c'est cette courtisane imaginaire «lue D.)nlc pljce ea enrcr. Voici la note de Houtonnet, prise, comme presque toulcs les autres, dei commentateurs te» devanciers : Thaïs joue le principal rùle dans l'Eunuque de Tën-nce. Phaedria, tils de Lachc-s, en est éperdiimenl uniourenx, ainsi que le capilaine Tlirason. Celui-ci envoie à Thaïs une jeune esclave p;r le parasite Guaton. Dés (|uc ce dernier est de retour, Thrason lui dit : < Thaïs :ic railH;Ue de {rraïkli rcinerclmenls ? — Très-grands, lui répond Gnaloti.

Uagnas vero agerc gratiis TL:<ï« niiki?... — iu^enle* >

t'ENFtR. CHANT XIX. 229

CHANT XIX

rroisième fo&se du huitième cercle, ou des Simoniaques. — Leurs corps i&nt enfonces dans la fosse et leurs jambes sont dévorées par les flammes. — Le pap« Nicolas m.

0 magicien Simon*, ô misérables sectateurs, âmes rapaces qui prostituez pour or et pour argent les choses de Dieu, qui devaient être les épouses de la vertu.

C'est pour vous maintenant que va résonner la trompette, puisque vous êtes dans la troisième fosse.

0 suprême Sagesse, qu'il est grand, l'art que tu montres dans le ciel, sur la terre et dans le mauvais monde, et comme ta vertu répartit juste!

Je vis sur le bord et dans le fond la pierre livide, pleine de trous, tous de la même largeur, et chacun d'eux était rond.

Ils ne nie paraissaient pas moins amples ni plus grands que ceux qui sont faits dans mon beau Saint-Jean, pour servir de baptistère*;

L'un desquels, il n'y a pas encore beaucoup d'années, je brisai, parce qu'un enfant s'y noyait; et que cela soit une wc^sion pour tout homme de se détromper '.

Hors de la bouche de chacun de ces trous sortaient les pieds d'un pécheur et les jambes jusqu'au mollet, et le reste du corps était dedans.

Les pieds flamboyaient tous deux ; c'est pourquoi ils se secouaient si fort les jointures, qu'ils auraient brisé liens et cordes.

* Oo lit dans les Actes, que SimoD, magicien de Samarie, offrit de ^a^g«Dt à Mint Pierre |>our acheter de lui le don des langues el îles miracles, et qu'il lut maudit par les a|>oirps : les simoniaques sont ceux qui, comme Simon, font ir.ii»c ies chdsrs vpinliiollek.

* San Giovanni, baptistère de Florence.

' Dante, ajaat brise le couvercle d'us deces troncs du baptistère, fui acciis« d* sacrilège.

De nirmc que la flamme dos objets enduits de graisse rnonlc à l'extrême superficie, ainsi elle se tenait aux pointes des talons :

« Maître, quel est celui qui, furieux, s'agite plus lue ses autres compagnons, dis-je, et que la flamme rong^ d suce davantage? »

Et lui à moi : « Si tu veux descendre au bas de la rive, tu sauras de lui ses crimes et les leurs. »

Et moi : « Tout ce qui te plaît me convient; tu es le maître , et tu sais que je ne me dépars pas de ta volonté ; tu sais même ce que l'on tait. »

Alors nous montâmes au haut de la quatrième chaussée, puis nous tournâmes et descendîmes à main gauclie au fond de la fosse étroite et percée de trous.

Et le bon maître ne m'écarta point encore de sa hanche, qu'il ne m'eût amené au trou de celui qui se plaignait ainsi avec la jambe.

« Oh ! qui que tu sois, qui te tiens le haut en bas, âme malheureuse, fichée comme un pal, commençai-je à dire, si tu peux, reste tranquille*. »

Je me tenais comme le moine confessant l'assassin perfide, qui, lorsqu'il est enfoncé, le rappelle à lui, pour que la mort s'éloigne.

Et il cria : « Es-tu déjà ici? es-tu déjà ici, Boniface*? La prédiction m'a menti de plusieurs années.

» Es-tu si vite rassasié de ces biens pour lesquels tu n'as pas craint d'épouser par la fraude l'auguste Dame» et de lui prodiguer l'outrage? »

Je devins tel que ceux qui sont honteux de ne pas comprendre ce qu'on leur a dit et ne savent pas répliquer.

Alors Virgile dit : a Réponds-lui vite : je ne suis pas celui, je ne suis pas velui que tu crois; » et je répondis comme il me fut prescrit.

L'oiiihro enfonct'e ainii la tête en bas, est le pape Nicolas m, delà amiUc des Orsiiii, < Iii en 1Q77.

* Bonifacfî vm, qui mournt en 1303. Celcstin ? a dit de Boniface : « IntrarA

ut viilpcg, icgiiavil ut !eo, raortuub est ut oani». >

l'enfer, chant XiX. Î3t

Cest pourquoi l'esprit tordit ses deux pieds; puis, en Boupirant et d'une voix plaintive, il dit : « Que demandestu donc?

» Si tu as envie de savoir qui je suis, au point d'avoir franchi ces rochers, sache que je fus revêtu du grand manteau ;

» Et véritablement je fus fils de l'Ourse*; et si cupide, que, pour élever les oursins, j'ai mis tout l'or de la terre dans ma bourse, et moi-même dans celle d'en bas*.

» Sous inatôte sont les autres simoniaques qui m'ont précédé, enfoncés dans cette crevasse de pierre.

» J'y tomberai aussi, quand viendra celui pour qui je t'ai pris, lorsque je t'ai fait ma soudaine demande.

» Mais depuis que mes pieds brûlent et que je suis ainsi sens dessus dessous, plus de temps s'est écoulé qu'il n'en restera, lui, à souffrir aux pieds la même cuisson;

» Car, après lui, viendra du couchant, et chargé de plus de crimes, un pasteur sans loi'; c'est celui-là qui doit me recouvrir;

» Ce sera un nouveau Jason, pareil à celui don* parle le livre des Machabées. Et comme son roi fut faible envers l'autre, ainsi sera pour celui-ci le souverain de la France. »

Je ne sais pas si ici je fus trop emporté, mais je lui répondis en ces termes : « Or çà, dis-moi quel trésor

» Notre-Seigneur voulut-il de saint Pierre, avant de mettre iis clefs en son pouvoir? Il ne lui demanda rien, sinon ; a Suis-moi. »

» Ni Pierre ni les autres n'enlevèrent à Matthias son or et son argent, quand il fut élu à la place que perdit l'âme traîtresse *.

» Reste donc là, car lu es justement puni, et garde bien *a richesse mal acquise qui t'a rendu hardi contre Charles*.

' U (ait allotion au nom de ta famille. Orsinu

* C'eft-à-dirc dans te« foctet nocmiért MaUbolge,

> Il dëtigoi* Cléntent T, arebevèque de Bordeaux, lnqtic>, par Pinflaence de Phi' (ippe Ir Bel, fut <^lu pape, après la mort de Uonirace VUI, en 1303. *Lc traître Jmla», qui fut reoplace' par Matthias.

• Charle* I". roi de la l'ouilh, qui clait do la maiMMl de France. Grangier dii

» liit n'(îtail que me letiont encore le respect des cU'f souveraines que tu tins dans la douce vie,

» J'userais de paroles encore plus austères, car le monde s'attriste de votre avarice qui foule aux pieds les bons cl élève les méchants ;

» Il vous a vus, pasteurs, l'Évangéliste, lorsqu'il apeiçut celle qui est assise sur les eaux se proslihjanl aux rois',

» Celle qui naquit avec les sept têles et tira sa ionv de ses dix cornes, tant que la vertu plut à son époux.

» Vous vous êtes fait des dieux de l'or et de l'argent*, et quelle diiïérence de vous à l'idolâtre, si ce n'est qu'il eo adore un et que vous en adorez cent ?

» Ail! Constantin! de quels maux fut la source, non ta conversion , mais la dot que reçut de toi le premier pape opulent! »

Kl tandis que je lui chantais ces notes, soit colère ou conscience qui le mordît, il secouait fortement les pieds.

Je crois bien que je plus à mon guide, qui entendit toujours d'un air satisfait le son des paroles proférées avec sincérité;

C'est pourquoi il me prit dans ses bras, et, lorsqu'il me tint bien sui- sa poitrine, il remonta par la route d'où il était descendu.

Et il ne se lassa pas de me serrer contre lui, qu'il ne m'eût [)oilé sur le haut du pont qui va de la quatrième à la cinquième chaussée.

Là il posa doucement son doux fardeau sur l'âpre et roide rocher, qui serait un rude chemin pour les chèvres.

De là je découvris une autre vallée.

< Il faut savo.r que ce pape, à cause de set ricbesscs, cnlra en une telle présomption, qu'il 1:1 Ji-maDdcr au dicl Charles une de ses nicpccs pour son ueveu; Ion Charles n pnndil : « (Jue bieu qu'il eùl les pit-ds rouges, il u'cloil pas digne d'a- > voir alliance avec le sang de France. * Dont le pape eut si grand crcve-cœui, qu'il lui osla le vicariat di* la Toscane. >

' < Voui, ost<udaui libi daninalioneoi mcretricis magnae, qux sedct super aquas Aiullat). Ciiiu quà lonucati sunt regcs terrac... Vidi muliorem sedeuteoi super bettiam cocciueani, plenaoi nominibus blaspliemis, habealcm capita seplem, ef cor Bua docttn. > {Aj>oe., cap. xvn.|

* Àurum iuum et arqtnium fecerunt iibi idoU. (Osde.)

l'enfer, chant XX, 233

CHANT XX

^ietneme fosse du huitième cercle, ou les Devins. — Le visage tourna vers U dos, ils marclient à reculons. — TVésias, Arons, Manlo, qui expli.iue à Tirgile 7i!:ine et le nom de Mantone. — Eurypyle, Michel Scott, Guido Bonatti. — Ut poêle» pcarsnivcnt leur voyage.

Mes vers ont à chanter un autre supplice : il sera le sujet du vingtième chant du premier cantique qui traite des damnés*.

J'étais déjà tout disposé à regarder la plaine étendue devant moi et toute baignée de pleurs d'angoisse,

Et je vis venir par la vallée circulaire des gens qui, pleurant en silence, allaient du pas des processions dans le monde.

Lorsque j'abaissai plus près d'eux mon regard, il me parut que chacun de ces damnés était étrangement tordu du menton au commencement du thorax ;

Car leur face était tournée vers les reins, et il leur fallait marcher à reculons, parce qu'ils avaient perdu la faculté de voir en avant.

Peut-être un homme a été retourné ainsi par la force de la paralysie; mais je ne l'ai pas vu et je ne crois pas que cela soit.

Si Dieu^te laisse, ô lecteur! retirer du fruit de ta lecture, pense par toi-même si mes yeux pouvaient rester secs,

Quand je vis de près notre image si tordue, que les larmes leur coulaient par la raie du dos.

Certes , je pleurais , appuyé à une des roches de la dure montagne , en sorte que mon guide me dit : a Es-tu aussi de ces insensés?

» Ici l;i pitié vit, quand elle est bien morte. Qui est plus criminel que celui qui s'attendrit devant la justice divine?

* La Divine Cnmçdie, on U sait, comprend Uott cauli«|ues : i'Eiirer, lo Pur^ a \éin et ^ Farad».

» Lève, lève la tête, et vois celui pour qui s'ouvrit la terre aux yeux des Thcbains, tous ils criaient : « Où tombes-tu?

» Amphiaraûs*, pourquoi abandonner la guerre? » Et il ne cessa de tomber dans /e gouflre jusqu'à Minos, qui saisit -haque coupable.

» Vois que de ses épaules il a fait sa poitrine ; i)our avoir voulu voir trop tôt en avant, il regarde en arrière et fait un chemin rétrograde.

» Vois Tirésias, qui changea d'aspect quand de mâle il devint femme, métamorphosé des pieds à la tête.

» Et il lui fallut abattre de sa yerge les deux serpenta accouplés avant de recouvrer le poil viril*.

» Celui qui marche derrière son ventre est Arons*; dans les montagnes de Luni, cultivées par le Carrarais qui habite au-dessous,

» Il eut parmi les marbres blancs la carrière pour demeure; de là il n'avait pas la vue arrêtée quand il contemplait la mer et les étoiles;

» Et celle qui, de ses tresses détachées, couvre son sein que tu ne vois pas, et qui, de l'autre côté, a une peau toute velue,

» Fut Mante* qui parcourut bien des contrées, jusqu'à ce qu'elle s'arrêtât au lieu où je naquis; c'est pourquoi je serai bien aise si tu m'écoutes.

» Après que son père fut sorti de la vie, et que la cité

* AmpUianitis, un des sept roii qui assicpèrent Thébei. Il avait prédit qu'il mourrait à ce sit'ge : en effet, au milieu d'un combat, la terre s'entrouvrit et l'engloutit avec son char.

* Tirésias, devin thébain. Voir Ovid., Mitam., I. m. ' Arons, devin toscan. Voir Lucain, Pkarsale, 1. 1.

* Manlo, magicienne, Glle du Thcbain Tin sias. Après la mort de son père, elle quitta sa patrie pour fuir la tyrannie de Croon, et, après aroir longtemps erré, arriva en Halie. Elle eut de Tibcrinns, Ocnus ou Bianor, fondatefir de Mantoue :

Namque scpulcrum ncipit apparere Bianoris.

Qai muros matrisqve dcdit tibi, Mantua, nomen. jVirgiIew

l'enfer chant xï. 235

.■îe Bacchus' devint esclave, celle-ci alla longtemps par le Tionde.

» Là-haut, dans la belle Italie, est un lac au pied des îlpes qui cernent T Allemagne au-dessus du Tyrol : il a nom Monaco.

» Mille sources et plus, je crois, viennent augmenter, mtre Garda, Yal-Camonica et l'Apennin, Teau qui dort dans ce beau lac.

» Au milieu est un endroit où le pasteur -de Trente et ceux de Brescia et de Vérone pourraient donner la bénédiction s'ils suivaient ce chemin.

» Là où la rive s'abaisse davantage, siège Peschiera, belle forteresse, capable de protéger les habitants de Brescia et àe Bergame ;

» Là tombe nécessairement tout ce qui ne peut rester dans le sein de Benaco, et il s'en forme un fleuve qui descend au milieu des verts pâturages.

» Aussitôt que Tonde prend sa course, elle ne s'appelle plus Benaco, mais Mincio, jusqu'à Goverao, où elle tombe dans le Pô;

» Elle ne va pas loin sans rencontrer une plaine où elle s'étend et stagne, et alors 'elle devient malsaine dans Tété.

» Passant là, la vierge farouche vit la terre marécageuse «ans culture et sans habitants.

» Elle s'y arrêta avec ses esclaves, pour fuir tout commerce humain et pour exercer son art magique , et elle y vécut et y laissa sa dépouille mortelle.

» Alors les hommes dispersés à Tentour s'assemblèrent dans ce lieu, qui était protégé de tous côtés par le marais;

» Ils élevèrent une ville sur les os de la morte , et , du nom de celle qui la première avait fait choix de ce séjour, ils l'appelèrent Mantoue, sans aucun autre avis du destin.

» Jadis les habitants en furent plus nombreux, avant que la folie de Casalodi eût été en butte à la fourberies de Pinamonte».

• Th«>boi.

* Pinimonle de* BoDaooni engagea Catalodi k éxAet beaucoup de nobles qu'tf rwiouuit. puis reavena aitcment le crédule comte de Mantoiie.

236 LA i>!vim: comédie.

» Je l'en instruis donc, aûn que si jamais lu entends altribuer une autre origine à ma patrie, aucun mensonge n'obscurcisse la vérité. »

Et moi : « Maître, tes discours sont si évidents pour mo et s'emparent tellement de ma conflance, que tous les autres me seraient des charbons éteints.

» Mais dis-moi si, dans les gens qui s'avancent, tu en vois quelqu'un digne de remarque ; car c'est là ce qui seul occupe mon esprit. »

Alors il me dit : a Celui dont la barbe s'étend de ses joues à ses brunes épaules, quand la Grèce était si vide de mâles,

» Qu'il en restait à peine dans les berceaux, fut augure, et ave^". Calchas il donna en Aulide le signal de couper le premier câble.

» 11 eut nom Eurypyle, et ainsi le chante quelque part ma haute tragédie * : tu le sais bien , toi qui la sais toute entière.

w Cet autre, dont les flancs sont si creux, fut Michel Scott, qui sut véritablement le jeu des fraudes magiques*.

» Tu vois Guido Bonatti'; tu vois Asdente* qui maintenant voudrait bien être resté à son cuir et à son ligneul; mais il se repent trop lard.

» Tu vois les malheureuses qui quittèrent l'aiguille , la navette et le fuseau , et se firent devineresses ; elles ûrcnt des maléfices avec des herbes et des images.

» Mais viens maintenant, car déjà l'astre où l'on voit Caïn et les épines * occupe le confin des deux hémisphères et louche la mer au-dessous de Séville.

' Au livre U de VÉnéide :

Suspcnsi Eurypjlum tciUlum oracula Phn-bi Mitliinus.

' Michel Scott, astrologue de l'enapereur Frédéric U.

* Natif de Forli : le comte Guido de Nontcfeliro n'enveprenait n*D tans i« •luiïultfr.

* Savetier Je Panne, astrologue.

* Alors le peuple prccait les UcLes de la iuuc pour C*io charge duo fagol

l'lwfer. chant XXI. 23"/

» La nuit dernière, la lune élail ronde; tu dois bien te rappeler que parfois elle ne te nuisit pas dans la nuit profonde. »

J me parlait ainsi, et nous marchions cependant.

CHANT XXI

CiMini^ine fou* du huitième cercle, reofermant ccox qoi trafiquent de ia Jost-'o». — Ils sOBl ploogri dans un lac de pou bouillante. — Les Démons, armés d« karpon», viennent farienx contre les poètes ; pais, sur un ordre de leur chef, U vreBl passage. — Enfer grotesque.

Ainsi, de pont en pont, et parlant d'autres choses que jïon poème n'a souci de chanter, nous avmcions et nous étions parvenus au milieu du cinquième, quand

Nous nous arrêtâmes pour voir l'autre crevasse de Malebolge et les autres vaines larmes, et je la vis singulièrement obscure.

Telle dans Tarsenal des Vénitiens bout en hiver la poii tenace pour radouber leurs bâtiments avariés

Sur lesquels ils ne peuvent naviguer; et, au lieu de ce qui es:, celui-ci relait son '^^timent à neuf, celui-là calfate les côies du navire qui a fait plusieurs voyages;

Qui reco«;ne à la proue , et qui à la poupe ; l'un fait les rames, et l'autre tord les haubans ; un autre répare la misaine et l'artimon;

Telle, non par le feu, mais par la volonté divine, bouillait en bas une matière épaisse qui engluait le bord de toutes pails.

Je la voyais, mais je ne voyais sur elle que les bouillons que le bouillonnement soulevait, et elle se gonflait toute et retombait affaissée.

Tandis que, l'œil (ixe, je regardais en bas, mon guide en me disant : « Prends garde I prends garde ! » bb© **ra à lui du lieu où j'étais.

Alors je me tournai comme fait l'homme à qui il tarde de voir ce qu'il doit fuir et qu'une peur subite énerve.

Et qui, pour voir, ne diffère pas de partir; et je vis derrière nous un diable noir venir en courant par le pont. , Oh! comme il était féroce d'aspect! et comme il me paraissait menaçant de gestes avec ses ailes ouverte? et si 1 £^cr sur ses pieds!

Sjn épaule, pointue et élevée, était chargée d'un pécheur qu'il tenait agrippé par le nerf des pieds.

De notre pont, il dit: « 0 MalebrancheM voilà un des anciens de Santa-Zita*; mettez-le dessous, que je retourne encore

» A cette terre qui en est bien fournie. Là tout homme est fripon, excepté Bonturo»; là, pour de l'argent, de non on vous fait oui. »

Il le lança en bas, et par le dur rocher il s'en retourna, et jamais il n'y eut mâtin déchaîné plus ardent à poursuivre un voleur.

Le pécheur s'enfonça et remonta tout souillé; mais les démons, qui avaient le pont pour abri, crièrent : « Ici il ne s'agit plus de la sainte Face*,

» Ici on nage autrement que dans le Serchio*. Si donc il. ne veux pas de nos égratignures, ne ride pas la surface dt la poix. »

Puis ils le harponnèrent avec plus de cent crocs, en disant : « 11 convient que tu danses ici à couvert, et si tu peux prévariquer, ce sera en caLchette. »

Les cuisiniers ne font pas autrement enfoncer par leurs

* Malebranche, Griffes maadito. — C'eat le nom génénl des dëmoni de U dii' iiaième enceinte où «ont puni» ceux qni ont trabqoé de la jnttice y « lesquels, dH e vieux Grangier, onl griffes et ongles de lyon. >

* Santa-Zita, c'est-à-dire la ville de Luc(|ues, où sainte Zita est honorée.

' Ironie contre ce Bonto Bonturi, de la famille dei Dati, qui passait pour l'hoauM e plus vénal de tonte la ville de Lucques.

* La sainte Face :image de Jésus-Christ, laquelle fit deNicodème SOB diacipU «| «ue les Lucquois montr<*nt dans leur église de Saint-Maitia.

* Le Serchio, Oeave qui passe près de Lucquea.

l'enfer. CHAîSi xa, 239

iides, avec de longues fourchettes, les viandes dans la :haudière, pour qu'elles ne surnagent pas.

Le bon maître : « Afin qu'il ne paraisse pas que tu sois ci, me dit -il, accroupis-toi derrière une roche qui te soit

ne protection ;

» Et quelque offense qui me soit faite, ne crains rien, toi, ar ce sont choses à moi connues pour avoir été une autre fois dans cette bagarre. »

Ensuite il acheva de traverser le pont, et, comme il atteignait la sixième rive, besoin lui fut d'avoir le front serein.

Avec cette fureur, avec cette impétuosité d'ouragan que mettent les chiens à s'élancer contre le pauvre qui, aussitôt, demande du secours là où il s'arrête.

Sortirent ceux de dessous ce pont, et ils tournèrent contre lui tous leurs crocs; mais il cria : « Que nul de vous ne s'en avise!

» Avant que votre fourche me prenne, que l'un de vous .ienne à moi, qu'il m'écoute, et qu'il se demande ensuite d'il doit me pardonner. »

Tous ils criaient : « Va, Malacoda*! » C'est pourquoi un d'eux se mit en marche, et les autres se tinrent immobiles, et il s'avança en disant : « Qu'y a-t-il pour ton service?

— Crois-tu , Malacoda, que tu me verrais ici venu, dit mon maître, sain et sauf encore, malgré toutes vos armes,

D Sans la volonté divine et le destin propice? Laisse-moi aller, car dans le ciel on veut que je montre à un autre ce chemin sauvage. »

Alors l'arrogance du démon plia si fort, qu'il laissa tomber la fourclie à ses pieds, et dit aux autres : a Or çà, qu'on ne le frappe pas. »

Et mon guide à moi : « 0 toi, qui te tiens tout tapi entre les rochers du pont, maintenant reviens à moi en toute asiirance. »

C'est pourquoi je me mis en marche et vins à lui prompto

* (>oeu'' (liai t.tok

Î40 LA DIVINE COMFDIE.

ment, et les diables se portèrent tous en avant, si Mi^n que je ciaiunis ffu'ils ne tinssent pas le pacte.

Et ainsi j'ai vu trembler autrefois ceux qui, {)ar convention, sortaient de Caprona *, en les voyant au milieu de tant d'ennemis.

Je m'approchai de toute ma personne tout près de mon guide, et je ne détournais pas les yeux de leur visage qui n'avait rien de bon.

Eux abaissai! nt leurs crocs : <c Veux-tu que je le touche avec ce harpon? » disait un d'eux à un autre; et ils répondaient : « Oui, va, plante-le-lui! »

Mais ce démon, qui tenait conversation avec mon gui(!e, 80 tourna tout à coup, et dit : « Doucement, doucement, Scarmiglione*! »

Pui5 il nous dit : « Allez plus loin; par ce rocher vous ne poîirrez, parce que la sixième arche gît au fond tout en débris.

» El si pourtant vous voulez aller plus avant, prenez par cette côte escarpée ; auprès est un autre pont qui sert de passage.

j) Hier, cinq heures phis tard que l'heure présente, douze cent soixante-six ans ont été accomplis depuis qu'ici le chemin a été rompu'.

» J'onvoie là plusieurs des rniens pour regarder si nul ne met la tête à l'air; marchez avec eux, ils ne vous feront pas de ni^.

n \'\ ■' avant, Alichino *, et Calcabrina, commen(;a-

r.:,{)rona, chSi.rau des Piians» tnr let bord» Ce 1 Arno, doot Im Liir.j""'» > #• ■ iiv r>>ii4ut oialircs el qu'ils rendirent ensBiM \>*t capiluUUoa aux Pisuils. »,< ,1 arrache les che»eax.

l'^r luite d'oD trenibiemenl de terre, an moment de la mort de Jésus-ChriÀt. Aitchtno, qai fait pher les autres, çut ailés tnchnat; — Cagnatio, méchant

,.;, Bnrbar\ccta, qui a la barbe hérissée ; — Ltbicocco, dosir ardent ; —

1 •.gnatio, »enin de dragon ; — CirUtf-Sarmuto, croc de ponrceau ; — Calea. c ,., ,.osée, c'est-à-dire la grâce divioe ; — Graffiàeane^ chien qut irMlo, charlatan ; — Rubicantt, enOammc. Toutes ces expie : me, irail'iilos par Grsngier.

l'enfer, chant XXII. 24 i

*-il à dire, et toi aussi, Cagnazzo; Barbariccia guidera la dizaine.

» Que Libicocco vienne en outre, et Draghignazzo, Cirialto aux grosses défenses, él GralGacane, et Farfarello, et Rubicante le lou.

» Cherchez à l'entour de la glu bouillante; que ceux-ci soient saufs jusqu'à l'autre pont, qui tout entier encore va sur la fosse.

— 0 maître! qu'est-ce que je vois? dis-je; oh! si tu sais le chemin, allons seuls sans cette escorte; ce n'est pas moi qui la demande.

» Si tu es aussi prudent que de coutume, ne vois-tu pas qu'ils grincent des dents et que de leurs yeux ils nous menacent de mal ? »

Et lui à moi : a Je ne veux pas que tu t'effrayes; laisseles grincer des dents à leur gré. Ils font cela pour les malheureux que tu vois bouillir. »

Ils se mirent en route par la chaussée de gauche; mais auparavant chacun d'eux avait serré sa langue entre ses dents en signe d'intelligence avec leur chef.

Et celui-ci de son c. avait fsdt une trompette*.

CHANT XXII

8<iit^ ât la cinqtii^aiA fosse. — Les poêles y trouTent Giampnlo, Navarrois. ministre dn rot T)i baiit, n qui trafiquait de la favenr de soo maître. — Rus«» Ae Ciampnio pour échapper aui crocs de« DémoiUL — Deux diables, eo se baïuui, louy Ii4*nl (Jaus la poix bouillante.

J'ai vu précédemment des cavaliers se mettre en marche, et comniencer le combat, et faire montre, et parfois baltic en ivlr.iito, .

J'en ai vu faire des excursions sur voire terre, ô habi-

* Tout ce cbant et le rutYanl rappellent l'enfer de Calloi. Toici, dans tonte sui «uiij.r, r. U'iiicnl u'rc.tr».]n« qui accompagnait l'iTt du iD'tyen ftge.

taiits d'Arczzo! et \ porter le ravage; j'ai vu lutter dans des tournois et courir dans des joutes,

Tantôt au son des trompettes, tantôt au son des cloches,, au bruit des tambours, sous les signaux des citadelles, avec tout l'appareil national et étranger.

Mais jamais, que je sache, si étrange instrument à vent ne fit mouvoir cavaliers ou piétons ; jamais , sur terre ou dans les cicux, pareil fanal ne guida un navire.

Nous marchions avec les dix démons (ah ! la terrible compagnie), mais à l'église avec les saints, et avec les gloutons à la taverne.

Cependant mon attention était concentrée sur la poii pour voir tous les recoins de la fosse et ceux qui brûlaient dedans.

Comme les dauphins, lorsque, courbés en arc, ils sautent hors de l'eau , et font signe aux marins de songer à sauver leur bâtiment;

Ainsi, pour alléger leur souffrance, quelques-uns des damnés montraient le dos et le recackaient plus prorapts que l'éclair.

Et comme dans un fossé les grenouilles tiennent la tête à fleur d'eau , cachant leurs pattes et le reste de leur corps ,

Ainsi se tenaient de tous côtés les pécheurs; mais dès que s'approchait Baibariccia, vite ils rentraient dans la poix bouillante.

Je vis, et mon cœur en frémit encore, un d'eux qui avait trop tardé, comme il arrive qu'une grenouille reste et que l'autre plonge.

Et Graffiacane, qui était le plus près de lui, l'accrocha par les cheveux tout englués de poix, et le tira dehors comme si c'était une loutre.

Je savais le nom de tous ces démons, pom- les avoir remarqués lorsqu'ils furent choisis, et pour les avoir entendus se nommer entre eux.

c( Uubicanie , mets-lui ta foui'che au dos et écorche-le, » criaient ensemble tous les maudits

l'enfer, (hant XXII. 2i3

Et moi : « Maîtiv;, sache, si tu le peux, quel est l'infortuné qui est tombé aux mains de ses ennemis. »

Mon guide s'approcha de lui et lui demanda d'où il était, et celui-ci répondit : a Je suis né dans le royaume de Navarre*.

» Ma mère me mit au service d'un seigneur; elle m'avait engendré d'un dissipateur qui avait détruit sa santé et sa fortupe;

» Puis je devins le favori du bon roi Thibaut, et je me mis à trafiquer des grâces, crime dont je porte la peine dans cette cliaudière. »

Et Ciriatto, à qui il sortait de chaque côté de la bouche une défense comme à un sanglier, lui fit sentir comme elle déchirait.

La souris était venue parmi de mauvais chats; mais Barbariccia l'enferma dans ses bras, et dit : a Restez là, tandis que je l'enfourche. »

Et il tourna la face vers mon maître : « Interroge-le encore, dit-il, si tu désires d'en savoir davantage avant qu'on le mette en pièces. »

Mon guide : « Or donc, dis-moi, parmi les autres coupables plongés dans cette poix , en connais-tu qui soient Latins? » Et lui : « Je viens d'en quitter un

» Qui vécut voisin de l'Italie. Que ne suis-je encore caché comme lui! je ne craindrais ni ces giiiTes ni ces crocs. »

Et Libicocco : « Nous en avons trop supporté, » dit-il; et il lui prit le bras avec son harpon , et du coup il lui emporta tout l'avant-bras.

Draghignazzo voulut aussi le prendre par les jambes; mais leur décurion se retourna vers eux tous avec un regard furieux.

l^rs«iu ils se furent un peu apaisés, mon guide demanda sans retard à celui qui contemplait encore sa blessure :

« Quel est celui dont tu t'es si malheureusement séparé

I II te nomin.-iit Giaropolo on Citmpol»

244 LA DIVIM. CUMhDlI..

pour \enir au bord? » Kt il répondit : « C'est Irerc (ioinilo*,

» Gouve;ne«r,de Galliira, vase d'ini(juilé, qui eut dans la main les ennemis de son maître et (il de sorte qu'ils se ouèrent tous de lui;

» Il prit leur or et les laissa libres, comme il le dit lui même, et dans ses autres emplois il ne fut pas un médiocre, mais un parfait prévaricateur.

» Avec lui converse souvent don Michel Sanche de Logodoro, et leurs langues ne se sentent jamais lasses de parler de la Sardaigne*.

» Hélas! voyez cet autre qui grince des dents. J'en dirais plus, mais j'ai peur qu'il ne s'apprête à me gratter la teigne. »

Et le grand chef des Démons se tourna vers Farfarello qui roulait les yeux, voulant frapper, et lui dit ; ce Ole-toi de là, méchant oiseau !

— Si vous voulez ou voir ou entendre des Toscans ou des Lombards, recommença ensuite l'ombre effrayée, j'en ferai venir.

» Mais que les griffes cruelles se tiennent un peu à l'écart afin qu'ils ne craignent pas leurs vengeances; et moi-même^ m 'asseyant dans ce lieu,

» Tout seul que je suis, j'en ferai venir sept , en sifflant comme c'est notre usage de faire lorsqu'un de nous met la tête dehors. »

A cette parole, Cagnazzo leva le museau, et, secouant la tête, dit : « Entendez-vous la malice qu'il a imaginée pour pouvoir rentrer dans l'étang? w

Alors l'ombre, qui avait des pièges en abondance, répondit : « Je suis eiVectivement trop plein de malice quand j'expose mes compagnons à de plus grandes soullVances. »

Alichino ne résista pas; et, en opposition avec les autres,

' Religieux sarde, qui trahit la conGaace de NiDo Viscooli, gouverneur pour «« Pitaiis de Galliira, en Sardaicnp , il lut pendu.

* Nirbcl Sancbe, teiiecbal de Lo<^odoro, dont il devint («igneui, eu séduiiul id(°.JÙa, veuve de wa ancien maître.

l'enfer, chant XXII 245

il lui dit : « Si tu te jettes dans la poix^ je ne te poursuivrai pas par derrière au galop.

» Mais je battrai des ailes au-dessus. Nous te laissons la -'aauteur et la rive comme bouclier , afin de voir si , à toi seul, tu vaux plus que nous. »

0 toi qui lis, ty verras un nouveau jeu. Chacuh des Démons tourna la tête de l'autre côté , et le premier de tous , celui qui était le plus récalcitrant.

Le Navarrois prit bien son temps; il posa les pieds à terre, et, se précipitant d'un seul bond, il se mit à l'abri d' lears mauvais desseins.

Chacun d'eux resta tout chagrin de sa sottise, mais surjoui celui qui avait été la cause du malheur ; c'est pourquoi il s'élança en s'écriant : « Je te tiens! »

Mais ce fut en vain ; ses ailes ne purent égaler en vitesse celles de la frayeur; l'un entra dans la poix, et, arrêté à la surface, l'autre remonta en l'air.

Ainsi, quand le faucon s'approche, le canard s'enfonce tout à coup, et l'autre s'en retourne furieux et fatigué.

Calcabrina, irrité de se voir dupé, vola par derrière le démon, désirant ardemment que l'ombre en s'échappant lui fournît un motif de querelle.

El quand le prévaricateur eut disparu, il tourna ses griffes contre son compagnon et les lui enfonça dans le corps audessus même de l'étang.

Mais celui-ci, épervier de bonne race, joua des grirTc? aussi, et tous deux ils tombèrent au milieu de la poi\ bouillante.

La chaleur les sépara soudain; mais il n'y avait pas à so relever, leurs ailes étaient tout engluées.

B;irbariccia mécontent, ainsi que les siens, en fit voler quatre de l'autre côté avec tous leurs harpons et en toute hâte.

Ils descendirent vers l'endroit désigné, et tendirent leurs crocs aux deux démons tombés dans la poix et qui étaient déjà à demi brûlés;

Et nous, nous les laissâmes ainsi empêtrés.

CHANT XXIII

•« dn haitième cercle, ou des Hypocrites. — lit marchent coarbé* to^ oac chape de plomb. — Les poêles y trouTent Catalano et Lodenogo de Bologne.

Seuls, en silence, et sans escorte, nous marchions l'un devant l'autre, comme vont par le chemin les Frères Mineurs.

La présente querelle me rappelait la fable d*Ësope , dans laquelle il a parlé de la grenouille et du rat.

Les deux particules mo et ism ne me semblaient pas avoir plus de rapport ensemble (jue n'en avaient avec la fable le commencement et la fin de cette rixe*.

Et comme une pensée sort d'une autre , de cette idée il en naquit une autre qui redoubla ma première crainte;

Je pensais ainsi : « Ces démons ont été joués à cause de nous, et l'injure et les coups qu'ils ont reçus sont tels, que je crois qu'ils souffrent beaucoup.

» Si la colère se joint à leur mauvais vouloir, ils nous poursuivront plus cruels que le chien qui mord le lièvre au collet. »

Déjà je sentais tout mon poil se hérisser de peur; je regardai en arrière avec attention, et je dis : «Maître, si tu ne ûous caches

» Toi et moi promptement, j'aù peur des démons et des griffes maudites; nous les avons déjà dernère nous, et je me les tigure tellement, que je les entends df^jà. »

Et lui : « Si j'étais un verre doublé d'étam, je n'attirerais pas à moi ton image plus vi»'^ que je ne pénètre au dedans de ton âme;

9 En ce moment, tes pensées venaient à travers les miennes de la même façon et sous les mêmes traits, si bien que de nous deux j'ai pris un seul conseil.

Mo et ma, deux mots lombards qui sigy.ifieDt une même (bose : comme it, à pritmt et maintenant.

l'eîNFER. CHAPiT XXIII. 247'

» Si la côte qui est à notre droite s'incline assez pour que nous puissions descendre dans l'autre fosse, nous éviterons la chasse que tu t'imagines. »

A peine avait-il achevé de donner son avis, que je vis venir les démons, les ailes étendues, déjà assez près pour vouloir nous saisir.

Mon guide me prit subitement, comme une mère qui, réveillée par le bruit, et voyant les flammes briller près d'elle.

Prend son flls dans ses bras, et fuit , et ne s'arrête pas, plus occupée de lui que d'elle-même, et n'étant vêtue que d'une chemise.

Du haut de la chaussée, il se laissa glisser, en tournant le dos le long de la roche escarpée qui bouche un des côtés de l'autre cercle.

L'eau qui court dans un canal et va faire tourner la roue d'un moulin n'est pas si rapide, quand elle approche des aubes de cette roue.

Que rétait dans cette fuite le maître qui me portait sur son cœur, conune son fils et non comme un compagnon.

A peine nos pieds eurent-lis touché le sol du profond abîme, que les démons parurent au haut du rocher audessus de nos tètes; mais je m'en souciais peu,

Car la haute Providence qui les avait placés là pour être les ministres de la cinquième fosse, leur refusait à tous le pouvoir d'en sortir.

Là-bas nous trouvâmes une troupe d'âmes brillantes qm marchaient en tournant à pas très-lents, et qui pleuraient et semblaient remplies de douleurs et de fatigue;

Elles portaient des chapes garnies de capuchons bas qui tombaient devant les yeux, et taillées à la façon de celles que portent les moines de Cologne * ;

' L'on fakt ud ronte qu'il' j ent an abbë i Cologne, lequel Ait ti ambitieux et intolenlf 'ju'il dpman'ls iirnniMHin au pnpe qtto se» mojéei piitsent porU>r cfaapci d'escarlatte, ciMtitiin's< «■!^|<<Tonft, et r^trirrH à cboval d'argent dnrt'. Ce qui <lrpleul tant au pape, qu'il lui cnmmauda qu'a l'advcnir liiy el ses mo^nrB uteroieut d« f lupea nuirei «l mal fatcics. de ceiotures et etlricn de boit. (Graugier.)

l4% LA DIVINE COMEDIE.

A l'extérieur ces chapes sont dorées, de sorte qu'ellci éblouissent; mais à l'intérieur elles sont toutes de plomb et si lourdes, que celles de Frédéric sembleraient de paille'.

0 manteau fatigant pour l'éternité ! Nous tournâmes encore la main gauche et marchâmes avec ces âmes, écoutant leurs tristes gémissements.

Mais, écrasés sous leur fardeau, ces malheuieux marchaient si lentement, que nous changions de compagnon à chaque mouvement de hanche.

Or, je dis à mon guide : u Tâche d'en trouver un dont on connaisse le nom et les actions, et porte en marchant l'œil autour de toi. »

Et l'un d'eux, qui entendit le langage toscan, cria derrière moi : « Arrêtez vos pieds ! vous qui courez si vite à travers l'air sombre;

» Et toi, peut-être tu obtiendras de moi ce que tu demandes. » Aussitôt mon guide se tourna et dit : « Attends, et ensuite sur son pas règle le tien. »

Je m'arrêtai , et j'en vis deux qui montraient dans leurs regards grand désir d'être avec moi ; mais leur fardeau et leur chemin étroit les retardaient.

Ouand ils m'eurent joint, ils me regardèrent d'un œil louche et sans parler; puis ils se tournèrent l'un vers l'autre et se dirent :

« Celui-ci paraît vivant au mouvement de sa gorge; et s'ils sont morts, par quel privilège vont-ils dégagés du pesant manteau? »

Puis ils me dirent : « 0 Toscan, qui es parvenu jusqu'au collège des tristes hypocrites, ne dédaigne pas de dire qui tu es. »

Et moi à eux : « Je suis né et j'ai pris croissance sur les bords du beau fleuve Arno, dans la grande ville', et j'ai ici le corps que j'ai toujours eu. ,

» Mais vous, à qui une douleur si grande distille sur lef

L'empereur Fn'-dcric U cnrermail les coupables de lèse-majcsle dan* Jet chapes de pluiiib, et on le* jutait ainsi sur d«s charbons ardcuU. * Plureace.

l'enfer, chant xxiii. 249

joue?, qui ôtes-vous? et quelle est sur vous la peine qu Drille de tant d'éclat' »

Et l'un d'eux me répondit : « Ces chapes jaunes sont d'un pluinb si lourd, (]u'elles nous font craquer comme les poids font craquer les balances.

» Nous fûmes Frères Joyeux, et Bolonais. Je m'appelais Catalano, celui-ci Loderingo. Nous fûmes élus podestats par ta ville.

»> Suivant sa coutume de choisir un homme neutre pour conserver sa paix, et nous sûmes bien la garder, comme on le voit encore près de Gardingo*. »

Et moi : « 0 frères, vos mauvais » Je n'en dis pas

davantage, car mes yeux rencontrèrent un homme ci*ucifié en terre par trois pals'.

Aussitôt qu'il me vit, il se tordit sur lui-même en soufflant dans sa barbe avec force soupirs, et frère Catalano, qui s'en aperçut.

Me dit : « Ce transpercé que tu regardes persuada aux Pharisiens qu'il fallait qu'un homme souffrît le martyre pour le peuple.

» Il est couché nu en travers sur le chemin, comme tu vois, et il faut qu'il sente combien pèse chacun de ceux qui passent.

» Son beau-père éprouve le même supplice dans cette fosse, ainsi que ceux du conseil qui furent, pour les Juifs, une semence de malheurs. »

I C'est le |>e j|)le qui, faitast allusK» à la Tie joyeaM des frères de Sainte-Mane, ordre cIicvjIci esqui; loudé par UrUain IT, mais dégénère, leur doDoa le surnom de Frères Joyeux.— Deux de tes frères, Napolcone Catalano et Loilenngo dei Aoderolo, avaicrt ^tc oammës, eu 1226, podestats de Florence; après quelque temps i'aoe sace aduitnistratinD, ils se vendirent aux Guelfes, et brûlèrent les palais 4es Ubrrti, bAus dans un quartier de Is ''!!e nomme le Gardingo.

* S^loii le poètr, Caiohr, son beau>|ière Ananias et tous ceux qui assistèrent au conseil ou fut arr^lre la niurt de Jésus-Christ, soûl crucifiés en enfer. — Les parolfi> tle Ca)|ibe *»m dan» Mint Jean : < Unus auttm ex iptit, Caipha» nomint, tum f$tet ponitfez anni t'Htws, ilizit en : Vot neseitii quiitquim. née cogitatii fMia «z/'f>/i( vnhis ui unus moriatmr homo pro popu^Of et non fofa g«ng ptrmt.» (Cap. 11, V 4"J ri itiJ

250 LA DIVIISE COMÉDIE.

Je vis alors Virgile regardiT avec élonnement celui qui était si honteusement étendu en croix dans l'éternel exil.

Puis il s'adressa au frère en ces termes : « Vous plairait-il de me dire si à droite il est quelque ouverture

» Par où nous puissions sortir tous deux sans contraindre les anges noirs à nous tirer de cet abîme ? »

Celui-ci répondit : « Plus près d'ici que tu n'espères s'élève un rocher qui part du grand cercle et traverse toutes les sombres vallées ;

» Mais il est rompu en cette partie et ne continue pas au-dessis d'elle. Vous pourrez gravir les ruines qui gisent sur la pente et recouvrent le fond. »

Mon guide resta un peu la tête basse, et dit : a Comme il nous a trompés, celui qui enfourche les pécheurs ! »

Et le frère : « J'ai entendu conter à Bologne les nombreux vices du démon, et, entre autres vices, on l'accusait d'être trompeur et père du mensonge *. »

Alors mon guide s'éloigna à grands pas, le visage un peu troublé de colère. Je quittai ces coupables au lourd fardeau.

En suivant les traces des pieds chéris.

CHANT XXIV

Septième foue du huitième cercle^ eu de» Voleur». ~ II» «ont piqaës par d'borribies ierpeots. — Vanni Fucd de Pistoia. — Ses prédiction» contre ta patrie et contre Florence.

Dans la partie de la jeune année où le soleil trempe sa chevelure dans le Verseau, et où les nuits commencent à ne plus empiéter sur les jours ;

Lorsque la gelée imite sur la terre la couleur de sa blanche sœur, mais dure peu et modère sa rigueur;

Le villageois à qui manque le fourrage, se lève, regarde, et, voyant la campagne toute blanche, se frappe la hanche ;

Puis il retourne à la maison, et çà et là se lamente, coin ne

DUbola»... mendax est et pater inendacii. (S. JOAN., cap. tih, v. 44.]

l'exfer. chant XXIV. 251

le malheureux qui ne sait plus que faire; puis il sort de nouveau et reprend espérance.

En voyant la face du monde changée en peu d'heures; alors il saisit sa houlette et chasse au dehors devant lui les troupeaux au pâturage.

De même le maître me remplit d'épouvante quand je vis «on front se troubler; de même il mit bientôt l'emplâtre sur le mal;

Car, lorsque nous arrivâmes au pont rompu, mon guide se tourna vers moi avec le doux regard que je lui vis d'abord au pied de la montagne.

Il prit conseil en lui-même, et, après avoir bien regardé la ruine, il ouvrit les bras, me saisit.

Et, comme celui qui travaille, songe toujours dans son labeur à ce qu'il fera ensuite, de même er. m'élevant sur la dme

D'une roche , mon maître en avisait ane autre et me disait : « Accroche-toi d'abord à celle-ci, mais éprouve avant si, telle qu'elle est, elle peut te soutenir. »

Ce n'était pas un chemin fait pour des porteurs de chapes de plomb, puisque nous pouvions à peine, Virgile si léger et moi qu'il soutenait, monter de pointe en pointe;

Et si la voie n'eût pas été plus courte de ce côté que de l'autre, je ne sais ce que serait devenu mon guide; quant à moi, j'eusse été vaincu de lassitude.

Mais comme Malebolge va toujours en pente vers Fouverture du puits profond, chaque vallée que l'on parcourt

Présente toujours un '•ôtc qui s'élève et un autre qui descend. Enfin nous atteignir^ç? la pointe où se rompt la dernière pierre.

J'avais si peu d'haleme au poumon, quand je fus lù-haul, que je ne pouvais aller plus avant; aussi je dus m'asseoira mon arrivée.

« Maintenant il faut que tu jettes toute paresse, dit le maître; ce n'est pas en couchant sur la plume et le duvet qu'on arrive à la renommée *.

' PM»agc uiil« de LacaiD, i>/uirMie, Uv. a.

» Celui qui passe sa vie sans renommée laisse sur la tcrrç une trace pareille à celle de la fumée dans l'aii- et de 1 ecmiic sur l'eau.

» Or donc, lève-toi, dompte la fatigue avec l'espill qui triomphe de toute lutte, s'il ne se laisse pas accabler par le poids du corps.

» Il est une plus longue échelle à franchir; il ne suffit pas d'avoir laissé ces pierres derrière nous. Si lu m'entends, que cela le donne du courage. »

Je me levai alors, en me montrant plus rempli d'haleine ^ue je ne m'en sentais, et en disant : a Va, je suis fort et hardi. »

Nous prîmes notre roule sur le rocher qui était raboteux, étroit, difficile et plus âpre que celui d'avant.

Je marchais en parlant pour ne point paraître faible, lorsqu'une voix, partant de l'autre fosse, articula une parole peu distincte;

Je ne sais ce qu'elle dit, bien que je fusse sur le sommet de la voûte qui passait par là; mais celui qui parlait paraissait ému de colère;

Je m'étais baissé ; mais les yeux d'un vivant ne pouvaient atteindre le fond à travers l'obscurité, aussi je dis : « Maître, fais en sorte d'ai-river

» A l'autre cercle, et descendons ce mur; d'ici j'entends et je ne comprends pais; je vois et je ne distingue rien.

— Je le répondrai, dit-il, en l'accordant ce que lu souhaites : quand la demande est juste, il faut la satisfaire en silence. »

Nous descendîmes le pont du côté où il s'unit à la huitième ri\ey et alors je vis la fosse tout entière.

Et je vis là une etTroyable masse de serpents, et de tant J 'espèces diiïérentes, que le souvenir m'en glace "ncore le SJing.

Que la Libye et les sables ne se vantent plus de produire des chélydres, dcsjaculis, des phares, des hydres et des amphisbènes * ;

* pierre prccicu*e qu elon l'opioioD du leiopt, rendait iDvUiblc

L'ENFER. CHANT XXIT. 253

Que toute l'Ethiopie et le pays qui est au-dessous de la mer Rouge n'étalent plus les pestes et les monstres qui s'} engendrent :

A travers cette affreuse et cruelle quantité de reptiles couraient des gans nus et épouvantés, sans espoir d'un asile ou de la pierre héliotrope;

Leurs mains étaient liées par derrière avec des serpents, et ceux-ci, formant des nœuds par-devant, leur fourraient dans les reins I^urs queues et leurs têtes.

Et voilà qu'un de ces malheureux qui était de notre côté fut piqué par un serpent, à l'endroit où le col s'attache aux épaules.

Et, en aussi peu de temps qu'on écrit un 0 et un / *, ce coupable s'enflamma, brûla et tomba réduit en cendre ;

Mais à peine fut-il consumé à terre, que la cendre se ramassa d'elle-même, et reforma le corps tel qu'il était avant.

Ainsi les grands sages prétendent que le phénix meurt et renaît quand il est près de son cinquième siècle;

11 ne se nomrit ni d'herbes, ni de blé pendant sa vie, mais d'amomum et des pleurs de l'encens; et le nard et la myrrhe forment son dernier lit *.

Et tel un homme qui tombe, sans savoù* comment, par la force d'un démon, ou par l'effet d'une étreinte maladive.

Quand il se relève , il est tout étonné de la grande angoisse qu'il a soufferte, regarde autour de lui, et soupire en regardant.

Tel était le pécheur relevé devant nous. Oh ! combien est 5é\ère la justice de Dieu, pour qu'elle fasse éclater sa venge ince par de tels coups !

Mon guide lui demanda ensuite qui il était, et il répondit : « Je suis tombé de Toscane, il y a peu de temps, on cette horrible fosse.

» La vie bestiale me plut et non la vie humaine, vrai muiè*

' \i- () -1 t.. M., mai Dé I ti

d0îul2,i/«.| liv. ZV.

que je fus. Je suis Vanni Fucd la brute, et Pistoia fut ma digne tanière. »

Et moi au guide : « Dis-lui de ne point bouger, et demande-lui quelle faute Ta précipité ici-bas. Je l'ai vu homme i\i sang et de colère. »

2i le pêcheur qui m*entendit ne se cacha pas; il se tourna- attentif vers moi, et son visage fut couTert d'une triste honte.

Puis il dit : « Je suis plus désolé que tu m'aies trouvé dans cette misère que je ne le fus lorsque je fus arraché à la vie.

w Je ne puis te refuser ce que tu demandes. Je suis ici-bas parce que j'ai volé dans la sacristie les beaux ornements,

» Et que j'ai accusé faussement un autre de ce crime *. Mais, pour que tu ne te réjouisses pas de ma misère, si jamais tu sors de ces lieux sombres,

» Ouvre les oreilles à cette nouvelle, et écoute : Pistoia d'abord se purge des Noirs, puis Florence renouvelle ses citoyens et ses mœurs.

ï> Mars soulève, du val de la Magra, une vapeur qui, formant de sombres nuages, va, tempête imi>érieuse et terrible,

» Se déchiîner sur les champs de Picène, et là, le nuage eci&Unt soudain, anéantira tous les Blancs *.

» Et je l'ai dit parce que je veux te conlrister •. »

■ Tanfti Fued, arrêté pour le toI des vases sacres de Pistoie, en accnsa le ■<>• tnir^ Vanni dclla Hona, chez lequel il les avait déposes. Celui-ci, victjme de « complaïuince, fut peuda.

* Ptceue, ou les Blancs furent vaincus et détruits par le marquis Marcc'lo Tiaa, qui commaniait les Noirs. Ceci en 1301.

' Lîauce, du parti dns Blancs, fut esUë.

l'enfeu. chant XXV. 255

CHANT XXV

^ite de la tsptième fosse da hnittème cercle, ou des Voleurs et des Concasslon* naires. — Le poète y ronconlre Cacus sous la forme d'un centaurj; un dragon est inr ses épaules. — Rencontre de quatre Florentins. — Tran&ionnation étrange que subissent deux Ombres.

En finissant ces paroles, le voleur éleva les deux mains en Tair et fit la figue en criant : « Prends, Dieu! c'est pour toi. »

Mais soudain un serpent, et depuis ce temps j'aime cette race, s'enlaça autour de son col comme s'il lui avait dit . et Je ne veux pas que tu parles davantage. »

Un autre s'attacha à ses bras, et, les enveloppant par devant de ses nœuds, les lia tellement, qu'il n'était pas possible au damné de faire un seul mouvement.

« Ah ! Pisloie ! Pisloie ! pourquoi ne pas te résoudr'^ à t'incendier toi-même jusqu'à ce que tu n'existes plus, ptisque tes fils, de jour en jour, avancent dans le mal !

» Dans tous les cercles obscurs de l'enfer je n'ai oas vu d'esprit plus superbe devant Dieu, pas même celui qui locrJ^a des murs de Thèbes *. »

Et le voleur s'enfuit sans plus dire un mot. Alors j'aperi;,i:s un centaure plein de rage qui venait en criant : « Où est- il, où est-il, le superbe ? »

Je ne crois pas que les Mai'emmes contiennent autant ue couleuvres qu'il en portait sur sa croupe jusqu'à l'endroit ù commence la forme humaine;

Sur ses épaules, derrière la nuque, était placé un dragon, qui, les ailes ouvertes, lançait des flammes contre quiconque approchait.

Mon maître dit ; a Ce monstre est Cacus, qui, sous les

ichcrs du mont Aventin, lorraa plus d'une fois up lac de

:256 tA DIVINE COMÉDIE.

)) Il n'est pas avec ses frères parce qu'il déroba frauduleusement le grand troupeau qui paissait dans son voisinage.

w Mais ses œuvres louches prirent fin sous la massue d'Hercule * qui le frappa de cent coups, et il n'en sentit pas la dixième partie. »

Tandis qu'il parlait, le centaure disparut : aiurs trois esprits s'avancèrent au-dessous de nous, et nous ne les aperçûmes, mon guide et moi,

Que lorsqu'ils crièrent : « Qui êtes-vous ? » C'est pourquoi notre entretien s'arrêta, et nous fixâmes sur eux notre attention.

Je ne les connaissais pas; mais il arriva, comme il arrive en plusieurs cas, que l'un d'eux vint à en nommer un autre,

Disant : « Cianfa*, où est-il resté? » Et moi, afin de rendre mon guide attentif. Je me mis le doigt entre le nez et le menton.

Maintenant, ô lecteur ! si tu es lent à croire ce que je te dirai, ce ne sera pas merveille, car moi, qui l'ai vu, je le crois à peine.

Comme je tenais mes yeux levés sur ces esprits, un serpent à six pieds s'élança par devant sur l'un d'eux, et s'y attacha tout entier.

Avec les pieds du milieu il lui serra le ventre, de ceux du devant il prit les bras, puis il lui mordit les deux joues.

Allongeant ensuite ses pieds de derrière sur les cuisses, il lui passa la queue entre les deux jambes, et la lui étendit par derrière le long des reins.

Jamais le lierre ne se lia à l'arbre autant que l'horrible bête, et ses membres s'entortillaient auloui* du coupable.

Puis ces deux êtres se fondirent ensemble, comme s'ils avaient été de cire chaude, et mêlèrent leurs couleurs si bien, que ni l'un ni l'autre ne paraissait ce qu'il était.

Semperque recenti Cabde tcpebat humus, foribusque aflixa superbis Ora virûm tristi pendebaut pallida tabo.

IJSneid.t 1. vui.) * Cianfa, de la {amille des Donati, à Florence.

l'enfer, chant XXV. 257

C'est ainsi que l'ardeur du feu produit sur un papier qui brûle une couleur brune qui n'est pas noire encore, mais qui déjà n'est plus blanche.

Les deux autres esprits regardaient, et chacun d'eux criait: « 0 Agnel *, comme tu changes ! vois, tu n'es plus ni un ni deux ! »

Déjà les deux têtes n'en formaient plus qu'une, et en ce moment apparaissaient deux ligures mêlées dans la part unique où les deux étaient perdues.

Des quatre bras deux seulement restaient, les cuisses et les jambes, le ventre et le tronc devinrent des membres qu'aucun homme n'a vus.

Tout aspect prnnitif y fut effacé, l'image perverse paraissait double et n'était pas un seul être, et, telle qu'elle était, elle s'en allait à pas lents.

Comme le lézard sous la grande ardeur des jours caniculaires, lorsqu'il change de buisson, semble un éclair s'il traverse la route.

Tel paraissait , en se dirigeant vers le ventre des deux autres esprits, un petit serpent enflammé, livide, et noir comme un grain de poivre.

il piqua l'un d'eux à cette partie du corps pai où l'homme, avant de naître, puise son aliment, et puis il tomba et resta étendu devant lui.

Le blessé le regarda sans rien dire; immobile sur ses pieds, il bâillait, comme si le sommeil ou la fièvre l'eût assailli.

Et le serpent et lui se regardaient. L'un par la plaie, l'autre par la bouche, ils fumaient fort, et la fumée se rencontrait.

Que Lucain se taise désormais, là où il raconte les misères de Sabellus et de Nasidius, et qu'il écoute attentivement ce que je décris.

Qu'Ovide se taise sur Cadmus et Arélhuse ; si, dans son poème, il changea l'un ei serpent et l'autre en fontaine, je n'en suis point jaloux •.

' AKncl Bninrlloichi, Florentin.

* Voir d<ns la Phmrialr, 1- IX, h d ort des toldaU Sabellu et Nasidtnt, piqiMt

258 LA DIVINF, COMÉDIE.

Il no transforma jamais deux natures vis-à-Tis Tune de l'autre, si bien que leurs formes fussent prêles à échanger çur-le-champ leur matière.

L'homme et le serpent se correspondirent de telle sorte, que le reptile fendit sa queue en fourche, et que le blessé resserra ses deux pieds.

Ses jambes et ses cuisses se rapprochèrent tellement, que bientôt la jointure ne laissait plus paraître aucune trace.

La queue fendue prenait la forme qui se perdait chez l'homme; ici la peau s'amollissait, là elle devenait dure.

Je vis les bras de l'homme rentrer dans les aisselles, et les deux pieds de la bête, qui étaient courts, s'allonger autant que les bras du damné diminuaient.

Les pie^ls de derrière du serpent, se tordant ensemble, formèrent le membre que l'homme cache, et celui du coupable fît deux pieds.

Tandis que la fumée couvre l'un et l'autre d'une couleur nouvelle, et fait pousser sur le serpent le poil qu'elle enlève à l'homme.

L'un se dresse et l'autre tombe à terre , mais sans détourner leurs regards féroces sous lesquels chacun d'eux changeait de visage.

Celui qui était debout ramena son visage vers les tempes, et de l'excédant de chair qui vint la sortirent les oreilles qui surmontaient ses joues lisses;

Le superflu , qui ne tomba pas en arrière et s'y an-êta, servit à faire un nez, et grossit les lèvres autant qu'il convenait.

Celui qui rampait poussa son museau en avant, et retira ses oreilles dans sa tête, comme fait le limaçon de ses cornes.

La langue de Ihomme, qu'il avait auparavant d'un seul morceau, et prompte à parler, se fendit; la langue fourchue du serpent se referma, et la fumée s'arrêta.

L'âme qui était devenue bêle s'enfuit en sifflant dans la vallée, et l'autre, en parlant, lui cracha dessus.

par (let serpents. — Dans Ovide, I. ni, la niélamorpbo»« <!e Carlmas. — Dan» Virgile, 1. II de VÉnAid», IVpUodc de Laocoon.

l'enfer, chant XXVI. S6*

Puis, tournant vers elle ses nouvelles épaules, elle dit : « Je veux que Buoso * rampe dans ce chemin comme j* l'ai fait. »

C'est ainsi que j*ai vu changer et s'échanger les natures dans la septième fosse; que la nouveauté m'excuse si ma plume n'est pas fleurie.

Quoique mes yeux fussent troublés et que mon esprit fût égaré, ces ombres ne purent s'enfuir si bien cachées, que je ne reconnusse

Puccio Sciancato*; c'était le seul, des trois esprit» venua ti'abord, qui ne fût pas changé;

L'autre était celui que tu pleures, 6 Gafille*!

CHANT XXVL

valiéc da haitième cercle, oa des Mamrtis CooMilleis. — Ik MiftdliS Im flanune*. — Ulyue racoote an po«t« u Tie errute cft m wtcti.

Réjouis-toi, Florence; tu es û grande, que ton asile plane sur la terre et sur la mer, et que ton nom est répandu même au fond de l'enfer.

Parmi les voleurs, j'ai trouvé cinq de tes citoyens I Cela me fait honte et ne te fait pas grand honneur *.

Si les songes du- matin sont les plus véridiques, tu connaîtras dans peu ce que Prato et les autres te souhaitent.

Si le malheur t'avait déjà frappée, ce ne serait pas assez tôt; qu'il vienne donc puisqu'il doit venir; phis je deviendrai vieux, plus il me pèsera.

Nous partîmes, et, par le même escalier que les roches

Florentio, de la famille des Abbati.

'Pnccio Sciancato, auMi Ploreotin.

*Ceil meaairt^ Guerpio CaTalcante, tué par lea babiUnU de GaTille, dans l« taJ i'Aroo. L<.-* parenu et ante de CaTalcantc, irrités de cet aMatiinat, en tirèrast •ne vetigrabce relatante, «n massacrant plusieurs ciloyont de Caville. (Jl.)

Les cioq citoyens de Ploronce sont Cianfa, Dcoali, Agnello BruaelleKbi. «iioso rfegli AN>ati, Poecio ScLiâcato et Francesco Gucrcio Cavalcanle.

nous avalent fait pour descendre, mon guide remonta et m'entraîna avec lui;

Et, poursuivant la voie solitaire à travers les pointes et les pierres du rocher, le pied ne se dégageait pas sans l'aide de la main.

Alors je m'affligeai, et je m'afflige encore quand je ramène ma mémoire vers ce que j'avais vu, et je mets un frein à mon esprit.

Pour qu'il ne perde pas son guide, la vertu ; et si une bonne étoile ou une meilleure influence m'a donné quelque bien, je ne veux pas moi-même me l'envier.

De même que dans la saison où celui qui éclaire le monde nous découvre plus longtemps sa face, le villageois qui se repose sur la colline,

A l'heure où le cousin remplace la mouche , voit à ses pieds, dans le vallon , une foule de lucioles courir autour des vignes et des blés;

De même je vis resplendir de flammes la septième fosse *Out entière, aussitôt que je fus là où le fond apparaissait.

Et tel que celui que les ours aidèrent dans sa vengeance* rit partir le char d'Élie, quand les chevaux montaient au ciel.

Si haut que l'œil, ne pouvant plus les suivre , ne distingua plus qu'une flamme légère s' élevant comme un faible nuage;

Ainsi dans le fond de la fosse se mouvait chaque flamme, qui renfermait chacune un pécheur, sans montrer son larcin.

Je me tins sur le pont pour considérer ce spectacle, et là,

• Le prophète Elisée. € Cumqne pergerent et incedenles sermocinarentor, ecot conot igneus et equi ignet diriserunt utrumque; et ascendit Eliat per 'urbinea in cœliiiii.

> AKcndii autem in Belhel : cumque ascenderet per vtam, pueri parvi egresd lunt de civilate, et illudcbant ei, dicentes : Ascende, calve; ascnidc, caUe.

> Qui cum rospeiisset, vidil ««os et maledixil ois in nomine Domini ; epressiqa* «•al duo urii d« laltu, et laccraveruot ex eit quadraginta duo pueros. » [Reg^ . IT, c. IlJ

l'enfer, chant xxv?. 261

si )5 n'avais pas saisi de la main un morceau de rocher, je serais tombé dans le gouffre, sans être heurté.

Mon guide, qui me vit si attentif, dit : « Au dedans des feux sont des esprits : chacun est revêtu de la flamme qui l'embrase.

— 0 mon maître ! répondis-je, ta parole m'a rendu plus certain de ce que je vois, mais déjà je m'en étais avisé et Je voulais te le dire.

» Apprends moi quelle est cette flamme qui se divise au-dessus de l'abîme comme celle du bûcher où furent mis Étéocle et son frère *? »

11 me répondit : a Là souffrent Ulysse et Diomède, soumis à la même vengeance pour s'être livrés à la même colère.

» Dans cette flamme on pleure l'embûche du cheval de bois qui ouvrit la porte à toute la belle race des Romains.

» On y pleure l'artifice pour lequel Déidamia, toute morte qu'elle est, se plaint encore d'Achille, et on y porte la peine de llenlèvement du Palladium.

— S'ils peuvent parler du milieu de cette flamme, dis-je aloi-s (ô mon maître ! je t'en prie, et je t'en supplie pour que ma prière en vaille mille),

» Permets-moi d'attendre que la double flamme soit arrivée jusqu'ici; vois comme, dans mon désir, je me penché vers elle. »

Et lui à moi : « Ta prière est digne de louange, aussi je l'accueille, mais fais en sorte que la langue se maintienne en repos;

» Laisse-moi parler; j'ai compris ce que tu veux; mais peut-être ces pécheurs, parce qu'ils furent Grecs, dédaigneraient ton langage ? »

Lorsque la flamme fut arrivée près de nous deux, et que le maître eut jugé le lieu et le moment favorables , je l'entendis parler en ces termes :

« 0 vous qui êtes deux dans le même feu, «i j'ai bien

Tremuèrc cogi et novu* «dversa l>uslo INlI'ilur : exHuibot divUo vorticc flamniae.

IftTACE, Ckéb.)

262 LA DlVIIfE COMÉDIE.

mëritd de vous pendant ma vie, si j'ai mérité de vous peu ou beaucoup,

)) Quand j'ai écrit mon grand poëme dans le monde, ne vous éloignez pas; mais que l'un de vous me dise où, perdu par son courage, il est allé mourir. » '

La pointe la plus élevée de l'antique flamme commença à se remuer en murmurant comme la flamme que le vent agite ;

Ensuite, promenant çà et là sa cime, comme eût fait une langue prête à parler, elle jeta des sons au dehors, et s'eiprima ainsi :

« Quand je parvins à me soustraire à Circé, qui m'avait retenu plus d'un an près de Gaéte, avant qu'Énée eût nommé cet endroit*;

» Ni la douceur des baisers d'un fils, ni la piété due à un vieux père , ni l'amour mutud qui devait rendre heureuse Pénélope,

)) Ne purent vaincre en moi le désir d'explorer le monde et de connaître les vices et les vertus des humains.

» Je me hasardai sur la haute mer, seulement avec un vaisseau et la petite troupe qui ne m'abandonna pas.

» Je vis l'un et l'autre rivage jusqu'à l'Espagne, jusqu'à Maroc, l'île de Sardaigne et les autres îles que la mer entoure et baigne de ses flots.

)i Moi et mes compagnons, nous étions vieux et lourds quand nous arrivâmes à cette gorge étroite où Hercule posa les deux signaux

)) Pour avertir l'homme de ne point passer outre. A ma droite je laissai Séville, à ma gauche j'avais laissé Ceuta.

» Alors je dis : « 0 frères! ô vous qui, à travers cent mille dangers, avez atteint l'Occident,

» Pour ce peu de temps qui vous reste à vivre , ne vous privez pas de visiter, par delà le soleil, ce monde sans tvabitants.

* Du DOIT, de sa nourrice.

Tu quoquc littoribus nostris, jCneia nutrix,

M'atnam inoiieDs faman, CaieU, dedisti» (VirgUeJ

l'enfer, chant XXVII. 263

• Pensez à votre origine; vous n'avez pas été faits pour vivre comme des brutes, mais bien pour atteindre la vertu et la science. »

» Par cette courte harangue, je rendis mes compagnons si ardents à poursuivre leur voyage.^ qu'à peine ensuite j'aurais pu les retenir.

» Et, tournant notre poupe au levant, nous fîmes, de nof rames, des ailes à notre vol insensé, et de plus en plus nous avançâmes vers la gauche.

» Déjà la nuit voyait briller toutes les étoiles de l'autre pôle, et le nôtre était si bas, qu'il paraissait à peine auiessus du sol marin.

» Cinq fois la lumière de la lune s'était éteinte et rallumée depuis que nous étions entrés dans cette grande nier,

» Quand nous apparut une montagne que la distance rendait obscure, et qui me semblait la plus haute que l'emee encore vue * ;

» Nous nous réjouîmes, mais notre joie bientôt se changea en plaintes ; de cette terre nouvelle s'éleva un tourbillon qui frappa la proue du vaisseau ;

» Troin fois il fit tourner le navire avec toute l'eau, puis à la quatrième, il mit la* poupe en haut, la proue en bas, et comme il plut à l'autre",

» Jusqu'au moment où la mer se referma sur nous. »

CHANT XXVII

■ I<e comte Guido de Blontefeltro.

Déjà la flamme» s'était redressée et devenait immobile

* SekM le« plut «aciess coromnaUleun, Dante désigne le Purgatoire par cette ■ontagae, aa-dM«nt de laquelle le trouve le Paradis terrestre. — 8«loB ka a)im féceou, il entend VAilannde de Platon, ou l'AmériqiM.

* ▲ l'aolro, c'c»t-a-4iire a Dieu.

La flanne reofennant Ulyue et Diomede.

•v4 Lit DIVINE COMEDIE.

^ns plus parler^ et déjà elle s'éloignait de nous avec la per* mission du doux poëte,

J.orsqu'une autre, qui venait derrière, me fit tourner les yeux vers sa pointe, par le bruit confus qui s'en échappait.

Semblable au taureau de Sicile qui, jetant pour premier mugissement (et cela fut bien juste) le cri de l'ouvrier qui l'avait travaillé avec sa lime *,

Mugissait par la voix des malheureux qu'on y renfermait, comme si son corps d'airain eût été réellement traversé par la douleur;

La parole de l'esprit contenu dans cette flamme, étouffée dès le principe, et ne trouvant pas d'issue, se convertissait en un bruit pareil à celui du feu.

M<us enfin, lorsqu'elle eut réussi à se frayer un chemin par la pointe, en lui donnant ce mouvement que la langue lui avait donné au passage.

Nous entendîmes ces mots : « 0 toi, à qui je m'adresse, et qui parlais à l'instant le langage lombard , en disant : « Maintenant, va-t'en, je ùslï plus à t'inlerrogcr; »

» Quoique je sois arrivé peut-être un peu tard, ne refuse pas de causer avec moi; tu vois que j'y consens, moi, et cependant je brûle*.

» Si tu viens de tomber dans ce monde sans lumière de la douce terre latine où j'ai commis toutes mes fautes,

» Dis-moi : les Romagnols ont-ils la poix ou la guerre? car je suis né dans les montagnes placéei^ entre Urbin et celles où jaillit le Tibre. »

J'écoutais encore, attentif et le front baissé, lorsque mon guide me toucha le côté, en disant : « Parle, loi, c'est un Latin. »

El moi, qui avais déjà la réponse prête, je commençai ainsi sans tarder : « 0 âme qui te caches là-dessous,

» Ta Romagne n'est et ne fut jamais sans ,L:uerre dans le

> L'AthënicD Përille fuX le premier enfermé dans le taureau d'airain inventé p.i li pour Phalaris, tyran de Sicile.

■ Cet esprit qui parle dans les lammes est le comU Guido de llonlcreltr*.

cœur de ses tyrans : toutefois je n*y ai pas laissé de guene manifeste;

)) Ravenne est ce qu'elle était il y a bien des années; l'aigle de Polenta en a fait son repaire, et couvre encore Cervia de ses ailes*.

» La terre qui soutint la longue épreuve, et qui porte des monceaux sanglants de cadavres français, se retrouve dani la puissance des griffes vertes*.

w Le vieux dogue et le jeune mâtin de Verruchio, qui mirent à mal Montagna, régnent là où ils ont accoutumé d'ensanglanter leurs dents *.

» La cité de Lamone et la cité de Santemo sont gouvernées par le lionceau au nid blanc qui change de parti de l'été à l'hiver*.

» Et la cité dont le Savio baigne les flancs*, de même qu'elle est située entre plaine et montagne, vit de même entre la liberté et la tyrannie.

» Et toi, maintenant, je t'en prie, qui es-tu? Ne sois pas plus dur qu'on ne l'a été à ton égard, et que ton nom étende sa place dans le monde. »

Lorsque le feu eut un peu rugi à sa manière, il agita sa pointe aiguë çà et là, et puis il poussa ce souffle :

a Si je croyais répondre à un être qui dût retourner sur la terre, cette flamme resterait à l'instant en repos.

» Mais puisque jamais, si ce qu'on dit est vrai, aucun vivant ne sort de ce gouffre sans craindre l'infamie, je te réponds :

* L'aigle ée Polenta est Galdo NoTello da Polenta, q«i portait dans tes armei ud aigle d'argent et de gueule*, an champ d*or et d'azor.

* Du lion vert, que Sinibaldo OrdelaHi, seigneur de Forli, portail dans set aroies. La Tille de Porli avait repoussé avec de grandes pertes une troupe de Françaii

■ai l'avaiciit assiégée par ordre de Martin IV.

* Le vieux dngue est Malatesta le père, seigneur de Rimini ; k jeune mitia d« 'errucbio, Malatesta le fils, ou Malalestmo, possesseur du cbAteau de ce nom; ioDtagna, cbcf du parti dts Gibelins i Rimini, que Malatesta lo fils avait mis à lort.

* La cité de Farnta, prés dt Lamone, et la cite d'Immola, près du SantenM| MOI gouvernées par U Maioard» Pagani, qui |>orte d'argent au lioo d'aiur.

*C«seM.

)) Je fus homme d'armes et ensuite cordelicr : je croi m'amender en prenant le cordon*; et certes j'aurais pu le croire en toute assurance,

» Si \e grand prêtre*, à qui je souhaite malheur, ne m'eût replongé dans mes premières fautes. Je veux que tu saches comment et pourquoi.

» Tant que j'eus la forme d'o» et de chair que ma mère me donna, mes œuvres ne furent pas <run lion, mais d'un renard.

» Je connus toutes les ruses, toutes les voies couvertes; et je pratiquai l'art de la fraude si bien, que jusqu'aux limites de la terre mon nom résonna.

» Mais quand je me vis arrivé à cet âge où chacun devrait baisser la voile et rouler les cordages,

» Ce qui me plaisait auparavant me déplut alors, et je m'abandonnai au repentir ; en confessant mes fautes, ah ! malheureux ! j'aurais fait mon salut !

» Le prince des nouveaux Pharisiens' était en gueire près de Latran S et non avec les Sarrasins et les juifs.

» ( Car chacun de ses ennemis était chrétien , et aucun d'eux n'avait été conquérir la ville d'Acre, ou commerça sur la terre du soudan.)

» Ce pontife ne considéra en lui-même ni le suprême ministère j ni les ordres sacrés; il ne vit pas non plus en moi le cordon qui rendait alors plus maigres ceux qui le portaient;

)) Mais, comme Constantin, dans les montagnes de Soracte, pria Sylvestre de le guérir de la lèpre, de n^éme il me pria

» De le guérir de sa fièvre orgueilleuse ; il me demanda conseil, et moi je me tus, parce que ses paroles me paraissaient inspirées par l'ivresse.

' Sur la fin de sa Yte, Guido de MoDtefelIro prit l'habit des FraodtcaiM, M eo» vent d'Assise ou il mourut.

* Bouiface VIU.

* Eucore Uuniiace TUI. «

* Avec les CoIodmu

l'enfer, chant XXVII. 267

» Après il ajouta : « Délivre ton cœur de tout soupçon , je t'absous d'avance ; enseigne-raoi à faire tomber à terre les murs de Palestrina *.

» Je puis ouvrir et fermer le ciel, comme tu le sais, car je possède les deux clefs dont mon prédécesseur ne sut pas l'usage. »

» Ces graves arguments me frappèrent, et, pensant qu'il valait mieux parler que me taire, je dis : « 0 mon père! puisque tu me laves

» Du péché où je vais tomber , écoute : promettre beaucoup et tenir peu te fera triompher sur ton siège sublime. »

» A ma mort, François* vint pour me réclamer ; mais un des noirs che'ruhins lui dit : <( Tu ne peux l'emporter; ne me fais pas tort.

» Il doit venir en bas parmi mes damnés; car il a donné un conseil frauduleux : depuis ce jour je le tiens aux cheveux.

» On ne peut absoudre celui qui ne se repent pas; il est impossible de vouloir le péché et de s'en repentir à la fois ; la contradiction ne le permet pas. »

» Oh! que je fus malheureux quand il me saisit, en disant : « Peut-être ne pensais-tu pas que je fusse logicien? »

» Il me porta à Minos ; ce juge tordit huit fois sa queue autour de ses flancs durs, et puis avec grande rage il la mordit, et cria :

« Celui-ci est un des coupables que le feu emporte. » Voilà pourquoi je suis perdu dans le gouffre où tu me vois, et pourquoi je gémis de porter un tel vêlement. »

Quand il eut achevé son dire, la flamme plaintive s'éloigna en tordant et en agitant sa cime aiguë.

Nous passâmes outre, mon guide et riiui, et nous atteignîmes, au bout du rocher, l'autre arche qui couvre ia fosse où l'on fait porter la peine

A ceux qui se sont chargé la conscience eu exritant la discorde.

Palestrina appartenait aux Colonna..

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