‹ uvres de Dante AlighieriChapitre 27 sur 106 · LE PURGATOIRE. CHANT I · texte numérisé non relu

LE PURGATOIRE. CHANT I

Ensuite il répondit : <( Je ne suis point venu de moimême; mie femme, descendue du ciel*, m'a prié d'aider celui-ci en l'accompagnant

» Mais puisque c'est ta volonté que nous t'expliquions davantage quelle est notre vraie condition, la mienne ne «eut être de rien refuser.

» Celui-ci n'a point vu sa dernière soirée, mais il en fut si près i>a: sa folie, qu'il ne lui restait que très-peu de temps à parcourii".

» Ainsi, comme je l'ai dit, je fus mandé vers lui pour le aauver , et il n'y avait pas d'autre chemin que celui où je me suis engagé.

» Je lui ai montré toute la race coupable ; à cette heure, je veux lui montrer les esprits qui se purifient sous ton commandement.

» Comment je l'ai entraîné , serait trop long à te dire : d'en haut vient la lumière qui m'aide à le conduire ici pour te voir et t'entendre.

» Veuille donc accueillir sa venue ; il s'en va cherchant la liberté qui est si chère, comme le sait celui qui pour elle méprise la vie.

» Tu le sais, toi, qui pour elle ne trouvas pas la mort amère, et laissas à Utique la dépouille qui, au grand jour, paraîtra si brillante.

» Les édits étemels ne sont pas révoqués pour nous. Celui-ci est vivant, et Minos ne me retient pas; moi, je suis du cercle où sont les yeux chastes

» De ta Marcia qui semble encore te prier, ô cœur saint! de l'avoir pour compagne et pour tienne ; par son amour hiisse-toi donc fléchir pour nous;

» Laisse-nous aller dans tes sept royaumes ; et je lui en rf-ndrai grâce, si tu permets que là-bas on parle de toi.

— Marcia plut tant à mes yeux, tant que je fus sur terre, repoodit-il alors, que toutes les grâces qu'elle voulut, elle les obtint de moi;

' Kalricc; £n/., eh. &

304 LA UlVl.NL v.U.MLDli:.

» A présent qu'elle habite par delà le fleuve coupable, elle ne poul plus m'émouvoir, à cause de la loi qui fut faite quand je sortis des limbes*.

» Mais si une femme du ciel t'anime et te dirige, comme tu le dis, tu n'as nul besoin de ces douces flatteries : il suffit, près de n i, de te réclamer d'elle.

» Va donc, ceins celui-ci d'un jonc souple et uni', lavelui le visage, et efiace de lui toute souillure^

» Car il ne conviendrait pas que, l'œil couvert d'aucun nuage, il parût devant le premier ministre que tu vas voir et qui est de ceux du paradis.

» Cette petite île, là-bas, là-bas, dans ce lieu que battent les ondes, produit des joncs sur sa terre molle et limoneuse.

» Nulle plante donnant des feuilles ou bien qui s'endurcit ne peut y avoir vie , parce qu'elle ne plierait pas aux attaques des eaux ;

p Ensuite ne revenez pas de ce côté. Le soleil qui se lève vous montrera où gravir la montagne par une pente plus douce. »

Alors il disparut. Et moi je me levai sans parler, et je me rangeai tout près de mon guide, et je dirigeai vers lui mes regards.

Il commença : « Mon fils, suis mes pas, et retournons en arrière , car par là cette plaine va toujours en s'abaissant jusqu'à ses dernières limites. »

L'aube chassait déjà l'heure du matin qui fuyait devant elle, et de loin j'aperçus le tremblement de la mer.

Nous allions dans la plaine déserte, comme des homnaes qui cherchent le chemin qu'ils ont perdu , et croient aller en vain tant qu'ils ne l'ont pas retrouvé.

Quand nous fûmes à un endroit où la rosée combat l'ardeur du soleil, et, protégée par l'ombre, ne peut guère s'évaporer.

Mon maître posa doucement ses deux mains ouvertes fur l'herbe fraîche, et moi, m'avisant de son dessein,

'A la %piiue du Christ. Enf., ch. iv.

* Enblème d« U patience, de la simplicité et de l'humilit*.

Ll;: PURGATOIRE. CHANT II. 305

Je lui présentai mes joues humides de larmes. Alors reparut par lui cette couleur que l'enfer avait cachée.

Nous arrivâmes ensuite sur la plage déserte qui jamau ne vit naviguer sur ses eaux homme capable de retourner sur la terre.

Là il me fit une ceinture comme l'autre Tavait commandé. 0 merveille ! à peine arrache-t-il une des humblei plantes qu'une pareille renaît soudain.

Là même d'où il l'avait arrachée * I

CHANT IL

àm Itnet dn ioleil, lef deux poètes, étant encore sur le nvage, nrent glisser cur la mer une barque toute remplie d'Ames, et qu'un Ange conduisait vers le Purgatoire. — Parmi ces Ames, Dante reconnaît son ami Casella, musicien illustre. — Casella s'oublie à chanter, et Dante à l'écouter chantant. — Colère de Catoa, qui leur reproche tant de lenteur à s'avancer ver» le lieo où l'on se purifie.

Déjà le soleil était parvenu à Thorizon dont le méridien couvre Jérusalem de son point le plus élevé.

Et la nuit, qui décrit son cercle à Topposé*, sortait du Gange en tenant la Balance , qu'elle laisse tomber de ses mains quand elle l'emporte sur le jour.

Ainsi là où apparaissait le soleil, les joues blanches et vermeilles de la belle Aurore devenaient, par trop d'âge, d'une couleur d'orange.

Nous étions encore au bord de la mer, pareils à des gens qui pensent à leur chemin, et dont l'esprit marche, mais dont le corps demeure.

Mais voilà ! de même qu'à l'approche du matin , Mars, à travers les épaisses vapeurs, rougit du côté du Ponant, audessus de l'onde marine,

De même (oh l puisse -je la revoir'.) une lueur m'appanit,

• Primo atvlso oon déficit alter.

(Virisile, 1. vl.)

• A l'oppose da signe d« Bélier où se trouvait Dante, comme U dit au chant 1 4e l'Bnftr, vers M.

qui venait sur la mer, et d'un mouvement si rapide, que I< vol d'aucun oiseau ne pourrait l'égaler.

Et ayant un peu détourné les yeux afin d'interroger mor guide, je la revis plus lumineuse et déjà plus grande.

Puis de chaque côté m'apparaissait je ne sais quoi de blanc d'où sortait peu à peu quelque autre objet blanc comme le premier.

Mon maître ne dit mot jusqu'à ce que les premières formes blanches eussent ouvert leiu^ ailes. Alors, reconnaissant bien le gondolier.

Il s'écria : « Sus ! sus ! que tes genoux se plient ! Voici l'ange de Dieu! joins les mains; désormais tu verras de pareils ministres.

» Vois comme il dédaigne les moyens humains. Il ne veut point de rames, ni d'autres voiles que ses ailes sur ces rivages si éloignés des vivants.

» Vois comme il les tient dressées vers le ciel, battant Tair de ses plumes étemelles qui ne muent point comme la chevelure des mortels. »

Plus s'approchait de nous l'oiseau divin, plus brillant il apparaissait, de sorte que de près les yeux ne pouvaient soutenir sa splendeur.

Je les baissai ; et lui s'en vint au rivage avec une barque si frêle et si légère, qu'à peine elle enfonçait un peu dans l'eau.

A la poupe se tenait le céleste nocher, et tel que sa béatitude se voyait éciite sur ses traits, et plus de cent esprits étaient assis dans la barque.

In exilu Israël de jEgypto, chantaient-ils tous ensemble, et à l'unisson, et avec un recueillement digne de ce grand psaume.

L'ange ayant fait sur eux le signe de la croix sainte, tous se jetèrent sur la plage, et lui s'en retoui'na, comme il était venu, léger.

La troupe laissée là par l'ange semblait étrangère à ce lieu, et regardait à l'entour comme quelqu'un qui examine des choses nouvelles.

tE P3RGAT01RE. CHANT 11. 307

Le soleil dai-dail le jour de tous points, et, avec ses flèches inévitables, il avait chassé le Capricorne de la moitié du ciel ,

Quand la nouvelle troupe leva vers nous le front en nous disant : « Si vous le savez, montrez-nous le chemin qui conduit à la montagne. »

Et Virgile répondit : « Vc.is croyez peut-être que nous connaissons ce lieu, mais, conmie vous, nous sommes étrangers,

» Et venus peu d'instants avant vous, mais par une autre route si âpre et si dure, que ce sera comme un jeu pour nous de gravir la montagne. »

Les âmes, qui s'aperçurent à ma respiration que j'étais encore vivant, devinrent pâles d'étonnement;

Et, comme autour d'un messager portant la branche l'olivier , la multitude se presse pour entendre les nouveles, et que personne ne craint de se fouler.

Ainsi, autour de moi, se suspendh'ent ces âmes fortunées^ jubliant de s'aller faire belles.

J'en vis une s'avancer avec tant d'affection pour m'embrasser, qu'elle m'entraîna à faire comme elle.

0 ombres vaincs! excepté pour la vue. Trois fois autour d'elle j'enlaçai mes bras, autant de fois je les ramenai seuls UT ma poitrine *.

Mon élonnement, je crois, se peignit sur ma face, car l'ombre sourit et se retira, et moi, qui la suivais, j'avançai encore.

Elle me dit doucement de rester en repos ; alors je connus qui elle était, et je la priai de s'arrêter un peu pour me parler.

Elle me répondit : a Comme je t'aimais avec mon corps mortel, ainsi je t'aime délivré de mon corps; aussi je m'arrfcic. Mais loi, pourquoi viens-tu ici?

* Ter cooattt* eram eoUo dare breccbia cirdun.

Ter frutlrà comprenia manut effuKit imago, W%i ievibui Teotii volucrique simillimn tooiaOk IVirgilc, i. n.\

— Mon Casella', je fais ce voyage pnir retourner au monde des vivantu, dont je suis encore. Mais toi, connmcnl ce lieu doux et terrible t'a-t-il été si longtemps refusé? »

Et lui à moi : « Nul tort ne m'a été fait par celui-là qui nous passe quand et comme il lui plaît, bien qu'il m'ait plusieuis fois refusé ce passage,

» Car c'est une volonté juste qui est la règle de la sienne. En vérité, depuis trois mois il a recueilli tous ceux qui ont voulu entrer avec la paix divine *.

» Ainsi, moi, qui me trouvais sur le bord de la mer où l'eau du Tibre devient salée, je fus reçu par lui avec bienveillance,

» Auprès de cette embouchure où il dressé ses ailes, parce que là se rassemblent toujours ceux qui ne descendent pas vers l'Achéron'. »

Et moi : « Si une nouvelle loi ne t'enlève pas la mémoire ou l'usage de ces chants amoureux qui avaient coutume d'apaiser toutes mes peines ,

» Console un peu mon àme , qui , en venant ici avec son corps, s'est remplie de tant de troubles et de terreurs. »

Il se mit alors à chanter avec tant de douceur : Amour qui parle à mon esprit *, que sa douce voix vibre encore au fond de mon âme.

Mon maître et moi, et les ombres qui entouraient le îhanteur, nous paraissions contents, comme ai nul autre penser n'eût dû nous toucher.

Nous marchions suspendus et attentifs à ces chants; mais voilà que le noble vieillard s'écria : « Qu'est ceci, esprits paresseux?

» Quelle est cette négligence? pourquoi différer ainsi? Courez à la montagne vous dépouiller de l'écorce qui empêche Dieu de pénétrer jusqu'à vous ! »

* < C'csloil lin excellent musicien de Florence, grand amy de Dante, avec leqMl ilalloil souveot se rcsjouir quand il esloil las d'esludier. » (Grangier.)

* C'est-a-dire, tous ceux qui ont prolitc des indulgences du jubile ouvert a« Bois de dëccnibro Je l'année tSGO | ar Bouiface VUI.

* Le (>ort d'Ostie, près de Rome.

* € inior che nella meute mi raiiiuua ; > début d'une caoïone de Dante.

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